- 2 Parmi les principales questions médiatisées : leur rôle « essentiel » auprès des personnes âgées, l (...)
1Les aides à domicile pour personnes âgées ont connu une visibilité médiatico-politique accrue durant la pandémie de Covid-19, au même titre que d’autres professions médico-sociales et des services. Les débats2 autour de leur métier ont fait résonner des problématiques soulevées par les professionnels du secteur et la littérature scientifique depuis une trentaine d’années en France. Cette littérature s’est développée en parallèle de l’essor très rapide du nombre d’emplois d’aide à domicile – passés d’environ 30 000 dans les années 1970 (Avril, 2014) à 200 000 au début des années 1990 et à plus de 500 000 dans les années 2010 (DARES, 2014), chiffre relativement stabilisé depuis. Les caractéristiques et les enjeux du secteur ont été largement documentés : les emplois d’aide à domicile sont très féminisés, précaires et faiblement reconnus (Dussuet, 2016 ; Angeloff, 2003), leur « professionnalisation » est récente, lente et complexe (Doniol-Shaw, 2011 ; Jany-Catrice, 2011) et ils doivent répondre à une demande croissante de services pour l’accompagnement des personnes âgées en perte d’autonomie à domicile (Ennuyer, 2003). Mais peu de travaux ont étudié la dimension spatiale de cette activité, en prenant en compte les spécificités des contextes géographiques et plus particulièrement des mondes ruraux. Cet article propose de montrer l’importance de l’espace du travail (le domicile) et du territoire du travail (rural) dans la construction des identités professionnelles (Dubar, 1992) des aides à domicile, à partir d’un cas d’étude dans l’ouest de l’Orne.
- 3 Présenté ainsi dans le séminaire « Vieillir hors les villes, vieillir en montagne », laboratoire Pa (...)
- 4 Voir le numéro « Vieillissement et espaces ruraux », Gérontologie et société, 2013/3, vol.36, n°146
- 5 Les réflexions et matériaux présentés dans cet article sont plus largement issus d’une recherche do (...)
2Si des études sur le travail domestique ont analysé l’espace du travail comme un lieu où se manifestent des tensions et luttes d’appropriation, exprimant des rapports de force employeuse/employée (Le Petitcorps, 2016), cette lecture se prête moins à l’analyse du travail chez des personnes âgées en perte d’autonomie. Ce travail implique d’autres formes de relations interpersonnelles fondées sur une double fragilité : une fragilité sociale des aides à domicile et une fragilité médicale des personnes âgées qui, « parce qu’elles sont en situation de vulnérabilité […] n’ont pas d’autre choix que de “faire confiance” aux salariés » (Weber, Trabut et Billaud, 2014, p.10). L’aide à domicile pour les personnes âgées se distingue de l’ensemble très hétérogène des emplois domestiques et « services à la personne » par son histoire, qui relève du croisement de plusieurs modèles et logiques : le travail domestique, le travail social et sanitaire ainsi que le travail bénévole, laïc ou religieux, d’aide aux personnes âgées et aux familles (Angeloff, 2003 ; Devetter, Jany-Catrice et Ribault, 2009). D’autre part, les principaux travaux sur l’aide à domicile distinguent peu les contextes urbains et ruraux. Les spécificités liées aux mondes ruraux sont ainsi peu visibles. Or, des travaux de gérontologie soulignent l’importance de penser le vieillissement sous l’angle des territoires3 (Viriot-Durandal et al., 2012) et cherchent à mettre en lumière les enjeux particuliers du vieillissement et de sa prise en charge dans les espaces ruraux4, encore trop peu étudiés. Ainsi, par le prisme de la dimension spatiale des identités professionnelles, cet article vise à éclairer les particularités du travail auprès de personnes âgées à domicile et dans les mondes ruraux, du point de vue des professionnelles5.
3Le terrain d’étude et la méthodologie sont exposés dans une première partie qui revient également sur le sens donné à la notion d’identité professionnelle dans le contexte étudié. Dans un second temps, la façon dont l’identité professionnelle des aides à domicile se construit par opposition au travail en institution sera présentée, en ce qu’elle met en avant un travail de « contact », adapté aux besoins des personnes âgées. Enfin, une autre ligne d’identification soulignée par ces travailleuses sera mise en évidence autour du fait de travailler dans un contexte rural, ce qui permet de souligner une dimension « sociale » et « conviviale » du travail.
- 6 Terminologie qui correspond au Pôle d’Équilibre Territorial et Rural (PETR) Pays de Bocage et repri (...)
- 7 Établissements Publics de Coopération Intercommunale
4Le Bocage ornais6, situé à l’ouest du département (figure 1), est un territoire essentiellement rural dont la population est vieillissante. C’est toutefois un bassin d’emplois encore important, avec un secteur industriel qui se maintient malgré les suppressions d’emplois depuis la crise de 2008-2010 et un secteur tertiaire non marchand en croissance, principalement du fait de la croissance des services aux personnes âgées. Constitué de 86 communes et d’environ 90 000 habitants, ce territoire est « relativement éloigné des grands pôles urbains et majoritairement constitué de très petites communes » (Horvais, Louza et Maillard, 2021). Caen est accessible en voiture en un peu plus d’une heure et la ligne ferroviaire Paris-Granville traverse le Bocage ornais en desservant Flers et Briouze. Ce territoire est très majoritairement agricole, avec une prédominance des prairies qui marquent le paysage et lui confère son identité bocagère. La commune la plus importante du Bocage ornais est Flers, avec un peu moins de 15000 habitants en 2022 (INSEE), que l’on peut qualifier de petite ville en termes de population, mais qui est un bassin d’emploi important, concentrant de nombreux services et activités présents habituellement dans les grands pôles urbains (Horvais, Louza et Maillard, 2021). Les autres principales communes peuvent être qualifiées de bourgs ou de « petits pôles ruraux », avec une population entre 4 000 et 5 000 habitants. L’ensemble du territoire a vu sa population baisser depuis les années 1980 – sauf entre 1999 et 2006 où elle s’est maintenue – avec une baisse de 3% sur la période 2007-2017. La conjonction d’un déficit migratoire – principalement lié au départ des jeunes – et d’un déficit naturel à partir de 2012 a accentué le « tassement démographique ». L’accroissement de la population âgée est important, la part des 85 ans ou plus a ainsi doublé entre 2007 et 2017, passant de 2 à 4 % ou de 3 à 6% selon les EPCI7. Les personnes âgées de 65 ans et plus représentent, en 2017, un quart de la population, dont la moitié a plus de 75 ans.
Figure . Carte de localisation du Bocage ornais
Sources : IGN 2022
Réalisation : Laura Durand, 2023
5Ce territoire a bénéficié des politiques de décentralisation industrielle mises en œuvre en lendemain de la Seconde Guerre Mondiale (Fremont et al., 1964) et peut être qualifié de territoire « néo-industriel » (Gros-Balthazard, 2019) et de « campagne productive » (Pistre, 2012). Le système productif local s’appuie en effet sur un bassin industriel important (26 % des emplois dans l’industrie), principalement dans l’agro-alimentaire et notamment dans l’abattage, la transformation de viandes et la production de fromages – en lien avec la prédominance de l’élevage (Hurad et Maillard, 2020). La fabrication de matériel de transport représente un autre pôle industriel conséquent, concentrée autour de Faurecia, premier employeur du territoire (sous-traitant du secteur de l’automobile assurant la fabrication de sièges). Toutefois, les services non marchands ont connu une hausse importante depuis une dizaine d’années, dynamisés par le vieillissement de la population.
- 8 Les services d’aide aux personnes âgées pris en compte dans cette étude sont : les emplois dans les (...)
- 9 Donc en excluant de la catégorie précédente les professionnels intervenant en structure et les prof (...)
- 10 Union Nationale de l’Aide, des Soins et des Services aux Domiciles. L’association d’aide à domicile (...)
- 11 Selon les territoires, ces services peuvent aussi être gérés par les communes ou les centres commun (...)
- 12 « Pour exercer une activité de service à la personne auprès des publics fragiles (enfants, personne (...)
6En 2017, d’après un rapport de l’INSEE, les services aux personnes âgées8 représentent en effet un emploi sur vingt, avec une progression de 27% en dix ans (Horvais, Louza et Maillard, 2021). Plus spécifiquement, 577 emplois d’aide à domicile9 ont été dénombrés d’après les données de ce rapport – en hausse de 126 % entre 2007 et 2017 et représentant 1,7 % de l’emploi total. Néanmoins, il est difficile de comptabiliser précisément le nombre d’emplois d’aide à domicile pour personnes âgées, notamment du fait de la diversité des dénominations, catégories et statuts (Aldeghi et Loones, 2010). Par exemple, il existe aussi la terminologie et catégorie statistique d’aide ménagère, dont le champ d’activité est, en principe, plus restreint que celui des aides à domicile. Ainsi, un autre rapport – utilisant la catégorie « aides à domicile et aides ménagères » – compte 985 emplois en 2012 dans le Pays du Bocage, soit près du double (Barthélémy et al., 2017). Cette catégorie est la troisième principale « famille de métiers » en effectif (derrière les éleveurs indépendants et les aides-soignantes) et a connu la deuxième hausse la plus importante d’emplois entre 2007 et 2012 (derrière les aides-soignantes). L’aide à domicile pour personnes âgées est presque exclusivement gérée par le secteur associatif (ADMR et UNA10) dans le territoire, comme dans beaucoup de territoires ruraux plus généralement11. Il existe une seule structure d’aide à la personne dans le secteur privé à but lucratif (O2), implantée depuis 2019, mais cette structure n’est pas spécialisée dans l’aide aux personnes âgées dépendantes (elle ne dispose pas de l’agrément préfectoral12).
7Ainsi, le secteur de l’aide à domicile dans le Bocage ornais est confronté à une forte croissance de la demande, notamment du fait du vieillissement de la population. La baisse de la population active et la relative importance du secteur industriel ne favorisent pas le recrutement dans le secteur de l’aide à domicile – aux conditions d’emplois précaires et peu attractives. Les responsables de différentes structures interrogées mentionnent systématiquement ces difficultés de recrutement. Elles soulignent que les effectifs des structures ont parfois triplé en une quinzaine d’années. L’organisation même de l’activité a profondément changé, avec un enjeu de formation et de professionnalisation pour faire face à des demandes plus complexes. Bien que ces problématiques se retrouvent aussi à l’échelle nationale, les caractéristiques du territoire étudié contribuent à les exacerber, comme le souligne une infirmière interrogée :
« Jusqu’à Condé, on est sur un espace très industrialisé, […] les gens ici ils bossent à l’usine, hein. […] et y’a de l’emploi. […] Et c’est pour ça que les services d’aides ménagères n’arrivent pas à recruter ! […] enfin les nanas qui veulent faire de… qui veulent bosser à l’ADMR ou à l’UNA c’est un choix. C’est vraiment un choix, c’est pas par dépit, parce que du boulot y’en a. »
- 13 Je remercie chaleureusement Mathieu Uhel pour m’avoir accordé du temps et pour m’avoir partagé ce q (...)
8Le travail de terrain sur lequel s’appuie cet article s’est déroulé en deux temps principaux. Tout d’abord, à l’été 2020 et en mars 2021, des entretiens ont été réalisés auprès de responsables de structures d’aide à domicile ainsi qu’auprès d’autres acteurs du champ médico-social impliqués dans l’aide à domicile pour personnes âgées. De manière plus marginale et exploratoire, des entretiens ont été menés auprès de travailleuses et bénévoles d’autres services d’aides aux personnes âgées (livraison de repas, activités sociales et culturelles), d’élus locaux et de personnes âgées bénéficiant d’aide. Dans un second temps, en mars 2022, des questionnaires ont été distribués dans plusieurs structures associatives ADMR (Flers, Domfront, Athis-Val-de-Rouvre, Saint-Bômer-les-Forges, Rives d’Andaine) (figure 2), à destination des aides à domicile – certaines structures ADMR intègrent aussi des Services de Soins Infirmiers à Domicile (SSIAD), coordonnées par des infirmières et dans lesquels travaillent des aides-soignantes. Le questionnaire a été adapté de celui élaboré par l’équipe du collectif ROCS (Revisite de l’Observatoire du Changement social) de l’université de Caen, plus particulièrement par Mathieu Uhel13 et Laura Pauchard, qui ont mené une étude similaire sur le secteur de l’aide à la personne dans le Domfrontais. Les questionnaires ont principalement été utilisés pour prendre contact avec les salariées et réaliser des entretiens avec celles qui le souhaitaient. Les réponses aux questionnaires [N=29] ont donc été analysées dans une perspective qualitative, en complément des entretiens [N=9].
- 14 Le découpage du territoire enquêté est un peu plus large que celui des EPCI du Bocage ornais, pour (...)
- 15 Par ailleurs, les enquêtes du collectif ROCS ont déjà été conduites auprès de l’UNA avec un questio (...)
- 16 Tout au long de l’article, j’utilise le féminin pour parler des aides à domicile car il n’y a que d (...)
9Une séance d’observation lors d’un forum de l’ADMR a aussi permis d’avoir des échanges informels avec différents professionnels (direction de la fédération ADMR de l’Orne, responsables de structures, aides à domicile, ergothérapeute). Les structures associatives ADMR et l’UNA sont présentes de manière équivalente sur le territoire du Bocage (figure 2)14. Cependant, n’ayant pas eu de retour de l’UNA15, j’ai mené mes entretiens uniquement auprès de l’ADMR. C’est principalement sur ces questionnaires et entretiens que s’appuie l’article. Il faut souligner un biais particulier lié au dispositif de l’enquête par questionnaires. Ces derniers ont été diffusés à travers les responsables de structure et ont souvent été déposés dans les « casiers » des employées16. Un entête sur le questionnaire précisait l’origine et l’objectif de la démarche. Toutefois, les employées ont pu penser que cela émanait de l’employeur ou ont pu avoir des interrogations voire des réticences, ce qui m’a souvent été confirmé puis a été éclairci lors des entretiens. Il est donc fort possible que les employées qui ont répondu au questionnaire soient les plus motivées par leur travail ou celles qui ont le plus envie d’en parler. Par ailleurs, l’enquête ne s’appuie pas sur des observations in situ. Il ne s’agit donc pas de décrire l’activité en tant que telle – les interactions au domicile et l’ensemble des relations de travail – mais de comprendre les constructions individuelles et collectives d’identités professionnelles, à partir des discours des professionnelles.
Figure . Localisation des structures d'aide à domicile et des lieux d'enquête
Sources : IGN 2022
Réalisation : Laura Durand, 2023
- 17 Si j’utilise l’expression « aide à domicile » – la plus fréquemment utilisée pour désigner les trav (...)
10La multiplicité des appellations17, formations et statuts des aides à domicile est à l’image de leur atomisation au travail – assez solitaire et dispersé –, de l’évolution rapide du métier et de l’étendue des tâches que les travailleuses réalisent au domicile. Ainsi, l’entrée par le métier « aide à domicile » donne à voir un objet aux contours flous et mouvants, qui emprunte à divers champs d’activités. Néanmoins, entrer par le discours des professionnelles et par les lieux et territoires du travail permet de dégager des lignes d’identifications professionnelles transversales. Sans faire du territoire un objet d’identification abstrait – en dehors du monde social et de ses lignes de partage – l’approche adoptée ici propose d’étudier la dimension spatiale (Veschambre, 2006) des identités professionnelles des aides à domicile. L’hypothèse avancée est que cette dimension spatiale souligne une caractérisation structurante de leur métier, au-delà des catégories. La notion d’identité professionnelle permet de comprendre la façon dont les travailleuses définissent et pensent leur métier et de saisir les processus de construction de ces identités (Dubar, 1992). Cette notion amène à prendre en compte les processus biographiques (temporel, diachronique) et relationnels (spatial, synchronique), tout en soulignant que les individus sont « des agents actifs capables de justifier leurs pratiques et de donner une cohérence à leur choix » (ibid., p.509). Si une étude a déjà montré comment la « ruralité » contribue à modeler les identités professionnelles des intervenantes auprès de personnes âgées (Salles, 2013) – principalement du fait de l’interconnaissance dans les relations professionnelles – et souligné les différences entre le travail en institution et à domicile ; cet article vise à montrer d’autres dimensions de ces identités professionnelles liées à l’espace du travail (le domicile) et aux territoire du travail (rural). Loin d’être pensées comme des étiquettes figées, ces identités professionnelles sont analysées dans leur construction, en tant que processus de définition, de délimitation, de positionnement et d’identification, dans un champ de normes et de pratiques professionnelles. Une attention particulière est portée aux variations de ces lignes d’identification selon les profils et parcours des travailleuses.
11Les aides à domicile interrogées travaillent presque exclusivement auprès de personnes âgées (les activités auprès d’enfants ou de personnes handicapées sont marginales). Leurs tâches sont très variées : de l’aide à l’entretien du logement à l’accompagnement à la toilette des personnes, en passant par diverses activités pour aider les personnes dans leur vie quotidienne face à leur perte d’autonomie (jeux de mémoire, promenades, aides aux démarches administratives, aide aux courses, au petit jardinage). Ce travail mobilise aussi, de fait, des compétences techniques empruntées au travail médical (mettre des bas de contention, surveiller la prise de médicament, utiliser du matériel médical comme un lève-malade), bien que cela ne soit pas prévu initialement dans la délimitation des tâches des aides à domicile. Le travail de soin médical relève en principe des aides-soignantes et des infirmières. Mais les témoignages des différentes professionnelles soulignent que de plus en plus de missions de soin sont confiées aux aides à domicile, dans une transformation de la division du travail d’aide et de soin. Leur travail nécessite également un ensemble de savoir-faire et de savoir-être dans l’échange avec les personnes âgées, qui relèverait plutôt du travail social et relationnel (Bonnet et Chopard-Dit-Jean, 2019). Les compétences propres au travail ménager (entretien du logement et du linge, courses, préparation des repas) ne sont pas moins complexes à maitriser, dans un contexte où les normes d’hygiènes sont importantes pour la santé des personnes et où les régimes alimentaires peuvent être spécifiques (cholestérol, diabète, régime sans sel). Le sous-équipement, l’inadaptation voire la vétusté des logements sont des contraintes supplémentaires. La difficulté réside aussi dans la nécessité de s’adapter aux normes explicites ou implicites de chaque foyer (Dussuet, 2000). Les attendus en termes de compétences ménagères et relationnelles sont d’autant plus élevés et difficiles à saisir qu’ils sont implicitement considérés comme relevant de dispositions « naturelles » des femmes (Avril, 2003 ; Maruani, 2017 ; Dussuet, 2016b). Ces activités « de contact » auprès de personnes âgées ont donc de fortes contraintes physiques mais aussi psychologiques (Avril, 2006).
- 18 Les métiers équivalents ou proches de ceux des aides à domicile en institution – en Établissement (...)
12Les aides à domiciles interrogées ont toutes signifié, avec une intensité et des registres de justification variables, qu’elles avaient « choisi » ce métier, c’est-à-dire qu’elles s’étaient engagées dans cette voie après une reconversion ou par un sens de la « vocation » acquis très tôt dans leurs années de formation. Au-delà du choix de travailler auprès de personnes âgées, le choix du travail à domicile est souvent présenté en opposition au travail en institution (hôpital, EHPAD)18. S’il faut prendre en compte les biais méthodologiques précédemment soulignés – qui ont pu conduire à une surreprésentation des salariées les plus impliquées dans leur travail parmi les enquêtées – la valorisation de la pratique à domicile souligne la structuration d’une identité professionnelle particulière liée à l’espace du travail. Pour ces travailleuses, le domicile est associé à une façon de pratiquer et à une approche spécifique du métier, dans la relation aux personnes âgées et dans vision de la prise en charge de la dépendance. C’est aussi un choix relativement contraint par l’offre disponible, l’organisation et la division du travail, qui impliquent des conditions d’emplois et de travail précaires et difficiles. L’identité professionnelle se construit alors au fil d’un parcours, à travers un ensemble de prises de position et d’arbitrages.
- 19 Tous les prénoms ont été modifiés.
13Les questionnaires et les entretiens ont fait ressortir la dimension relationnelle de l’activité, en tant que dimension du travail la plus appréciée et la plus centrale. La mise en avant du plaisir du « contact » apparaît comme un trait structurant de l’identité professionnelle et celle-ci est souvent associée au fait de pratiquer à domicile, en opposition avec la pratique en institution. C’est particulièrement le cas pour les travailleuses qui ont auparavant exercé en établissement et qui font un retour réflexif sur leur parcours et sur leur choix de venir travailler à domicile. Par exemple, Isabelle19 (41 ans) – auxiliaire de vie titulaire d’un BEP services aux personnes comme formation initiale et du diplôme DEAVS qu’elle a obtenu au cours de son activité professionnelle – « fait du domicile » depuis 16 ans. Elle travaille à l’ADMR de Saint-Bômer-les-Forges, commune où elle habite également. Elle a commencé sa carrière en travaillant en EHPAD pendant sept ans en tant qu’auxiliaire de vie, puis a démissionné pour venir travailler à l’ADMR, à domicile. Elle insiste sur la différence concernant les relations avec les personnes âgées et l’organisation du travail.
Laura : […] et… vous êtes partie de l’EHPAD du coup parce que… ?
Isabelle : Eh ben parce que…. J’aimais pas… le domaine, j’aimais pas. Non, j’aimais pas. Je trouvais qu’il y avait pas assez… c’est le relationnel qui manque dans ce monde [l’EHPAD] je trouve.
L : Vous avez pas le temps de vous occuper des…
I : On n’a pas le temps de… de discuter avec les gens… Mais après c’est un manque de personnel, c’est même pas je pense, c’est sûr, c’est un manque de personnel et faut aller vite et y’a pas le relationnel qu’on a à domicile, on créé pas les liens pareil.
14Si la relation avec les bénéficiaires est au cœur du « rapport de reconnaissance » dans les activités de services (Tcholakova, 2014) et plus particulièrement dans les métiers du care qui souffrent d’un déni de reconnaissance (Benelli et Modak, 2010), la pratique à domicile renforce l’intimité de la relation (Bonnet et Minary, 2004) que l’organisation du travail en institution ne permet pas toujours, particulièrement dans un contexte de restrictions budgétaires. Le rejet du travail en institution est associé au refus de « travailler à la chaîne », comme le souligne Sabrina (32 ans) – qui travaille également à l’ADMR de Saint-Bômer-les-Forges en tant qu’aide à domicile depuis quelques mois – et qui a choisi très tôt de travailler à domicile. Elle a passé son BEP service à la personne en 2010, elle a travaillé quelques mois dans des structures (hôpitaux, maisons de retraite) avant de « basculer dans le domicile », d’abord dans le privé à Flers, puis à l’association l’UNA de Flers avant d’arriver en 2020 à l’ADMR de Saint-Bômer-les-Forges. Elle préfère « le domicile » car « c’est plus convivial » alors que « les maisons de retraite […] c’est la chaîne, on n’a pas le temps de parler ; aux collègues si, mais pas… aux résidents ». Les travaux sur les aides-soignantes en maison de retraite et à l’hôpital – travailleuses du « bas de l’échelle » de l’institution (Causse, 2006) – soulignent que le manque de temps relationnel avec les personnes âgées et la rationalisation du temps de travail sont une source de souffrance au travail. La forte division du travail médical en institution confine les aides-soignantes et les ASH (agents de service hospitaliers) au « dirty work » du travail médical (Arborio, 2012). Si le temps des interventions à domicile est aussi fortement contraint et relativement court pour l’ensemble des tâches à réaliser, les aides à domicile interrogées soulignent une relative autonomie pour gérer leur temporalité et leur relation aux personnes âgées.
- 20 Pour la 29ème, il s’agit d’un cas particulier où la personne a plutôt précisé la raison pour laquel (...)
15L’analyse des questionnaires souligne que cette dimension relationnelle est centrale pour l’ensemble des travailleuses interrogées. À la question « Qu’est-ce qui vous plaît dans ce travail ? », 28 réponses sur 2920 mobilisent ces registres. Le terme « contact » est le plus souvent utilisé (13 occurrences) pour qualifier l’aspect positif du travail. Le champ lexical de l’aide (aide, accompagnement, soutien) est aussi fréquent (12 occurrences). On retrouve cinq fois le terme « humain » ou « humanité », trois fois celui de « social » et deux fois celui de « relation » (relation et relationnel). On peut noter la présence du verbe être (« être à l’écoute », « être à leur écoute », « être là pour les personnes »), qui montre le plaisir de l’implication de ces aides à domicile auprès des personnes. Ces réponses mettent aussi en lumière d’autres dimensions de l’activité comme le sentiment d’utilité, notamment dans le fait d’aider des personnes âgées à rester à leur domicile, la variété des missions effectuées au domicile et la diversité des personnes rencontrées.
16Au-delà de la valorisation de relations et de temporalités différentes à domicile, il ressort aussi des entretiens la mise en avant d’une « autre approche du métier », dans le fait d’aller chez les personnes âgées et de s’adapter à leurs demandes. À travers cette question, c’est une vision de la prise en charge de la dépendance qui s’exprime et des enjeux éthiques qui sont soulevés. Travailler au domicile des personnes âgées est perçu comme une contribution essentielle à leur maintien à domicile et au respect des volontés des personnes. L’identité professionnelle autour du domicile est alors aussi un positionnement au sein de débats complexes sur les modalités de prise en charge de la dépendance. Ce positionnement se construit par l’expérience et la formation, dans un équilibre délicat à trouver entre les besoins des bénéficiaires et les logiques professionnelles, qui entrent parfois en contradiction. Nathalie (52 ans) est auxiliaire de vie sociale à l’ADMR de Domfront depuis 2016. Elle a obtenu son BEP Carrières sanitaire et social en 1989 et a travaillé directement en maison de retraite jusqu’en 2016, quand elle a décidé de quitter ce domaine pour postuler à l’ADMR. Elle a « toujours travaillé auprès de personnes âgées » et son identité professionnelle est fortement structurée autour de cette relation particulière. Mais elle souligne une différence fondamentale selon elle entre le travail en institution et à domicile.
« N : […] on va chez les gens donc c'est une autre approche du métier, on n'a pas le droit... il y a des choses qu'on n'a pas le droit de faire. Parce qu'on va chez les gens, donc c'est plus à nous... parce qu'en maison de retraite c'est une structure, donc il y a des règles à respecter, qu'on veuille ou qu'on veuille pas c'est comme ça. Tandis que chez les gens bah on arrive et ben... […] y'a des règles à... entre guillemets, des règles ».
17Ainsi, l’identité professionnelle se construit sur le fait de s’adapter aux souhaits et aux besoins des personnes âgées. En institution, ce sont les règles de cette dernière qui priment, à domicile, ce sont celles de la personne. Isabelle le souligne aussi à propos d’une situation complexe d’un monsieur incontinent refusant de porter des protections :
« En maison de retraite ils sont pas chez eux donc… ils sont bien obligés d’obéir, mais quand ils sont chez eux, c’est leur territoire, c’est à eux, donc… Ils vous le disent bien “je suis chez moi je fais ce que je veux, quoi !”. Et quelque part ils ont pas tort non plus ».
18L’homme qu’elle évoque refuse ainsi catégoriquement d’aller en maison de retraite, alors que sa sœur – assez âgée et qui s’occupe de lui – est fatiguée et voudrait qu’il aille en maison de retraite. Si Isabelle trouve aussi qu’il devrait partir en institution, elle comprend son choix et prend avec humour sa façon de le faire respecter : « il veut pas hein ! Il dit : “de toute façon vous venez me chercher pour la maison de retraite, je prends mon fusil !” ». Derrière cette question se joue un enjeu central lié la dépendance, la perte d’autonomie et la fin de vie. La majorité des personnes souhaitent rester chez elles à ce moment de l’existence (ONFV, 2011) et le fait de rester à domicile au moment de l’« entrée en dépendance » est souvent lié au « désir de pouvoir continuer à vivre, le plus possible, “comme avant” » (Gucher et al., 2017, p.59). Certaines aides à domicile associent le goût pour leur métier au fait de contribuer à ce que les personnes âgées restent le plus longtemps possible à leur domicile. Sandrine (45 ans), qui a commencé ce métier en septembre 2020, réfléchit beaucoup à la façon dont elle appréhende cette nouvelle activité. Originaire de Caen, elle est venue habiter à Athis-Val-de-Rouvre en 2020 pour emménager avec son nouveau conjoint. Elle a déjà travaillé quelques mois pour une structure d’aide à domicile à Caen mais elle n’avait pas apprécié l’expérience. Elle a été assistante maternelle pendant 13 ans puis nourrice, en gardant les enfants chez elle. Elle se découvre alors une vocation dans l’accompagnement des personnes âgées à domicile.
« S : Moi je me dis que c’est très beau [marque une pause], parce que à 92 ans, 93 ans, encore chez soi, moi je dis c’est super. […] Et… Quand je remarque c’est beaucoup de gens… Ici… Quand je remarque… Ouais, je remarque beaucoup de personnes âgées de 90 ans, 92 ans… 93 ans ! Elles sont encore chez elles. Moi je dis que c’est beau.
L : Vous êtes contente aussi de pouvoir contribuer à ça ?
S : Ouais ! [dit fièrement] ».
19Cette valorisation du maintien à domicile pour le « bien vieillir » – fortement ancrée, au point de parler de « culture du domicile » (Ennuyer, 2014) – soulève un enjeu éthique important, celui du respect de l’individu et de ses choix, dans ce cas concernant son lieu de vie (Djaoui, 2011). Mais cette posture qui valorise l’autonomie des usagers peut entrer en contradiction avec les logiques professionnelles. Elle peut se heurter à « l’objective fragilité des personnes et aux préoccupations d’hygiène et de sécurité » et à « l’affirmation d’une professionnalité sans faille pour les intervenantes de proximité » (Gucher et al. 2017, p.69). Les attitudes des aides à domicile varient sur cette question et dépendent notamment de la formation et du parcours professionnel. Parmi les professionnelles interrogées, Virginie (48 ans) – accompagnante éducative et sociale (AES) qui a obtenu son diplôme DEAES en 2019 dans le cadre d’une reconversion dans l’aide à domicile après vingt ans de travail dans la construction automobile (Faurecia) – a fait part d’une expérience exprimant cette contradiction. En arrivant chez une personne âgée alitée, elle l’a trouvée dans une situation particulièrement insalubre car la personne avait eu un épisode diarrhéique : « l’odeur était insupportable » et la personne était « au bord du lit […] elle parlait toute seule ». C’est une personne avec qui les rapports sont déjà compliqués d’ordinaire car celle-ci insulte presque systématiquement toutes les aides à domicile (sauf une avec qui « ça passe »), sans raison apparente. Lorsque Virginie a voulu changer les draps, la personne a refusé et s’est mise à l’insulter. Le réflexe de l’aide à domicile a été d’insister : « parce que je me suis dit : je peux pas partir en la laissant comme ça, c’est pas possible », sauf que la dame s’est mise à la frapper et Virginie a par la suite subi les critiques du fils de la dame. C’est pour elle la situation la plus dure qu’elle ait vécue. Ce n’est qu’après plusieurs échanges avec la responsable de l’ADMR et des collègues, un certain nombre de formations et de nouvelles expériences qu’elle a pu mieux saisir où se situe la limite entre le travail d’aide et de soin et le respect des souhaits et refus des personnes. Dans des situations de refus plus « ordinaires » – comme dans le cas d’un refus d’une toilette – la limite semble plus claire pour certaines aides à domicile qui ont plus d’expérience comme Nathalie : il faut se placer entre la mise en confiance, l’incitation et le respect du refus en dernier ressort, pour ne pas être « maltraitante ».
- 21 L’attention est ici portée sur les contraintes imposées par les modalités d’emploi et de travail au (...)
20Le travail d’aide aux personnes âgées à domicile est donc associé à une relation particulière avec les bénéficiaires de l’aide et à un positionnement délicat vis-à-vis de leurs volontés. Néanmoins, les professionnelles soulignent très souvent les inconvénients du « domicile » – par ailleurs souvent abordés dans la littérature sur le sujet – que l’on peut regrouper ici en trois principales catégories : la nature solitaire du travail, l’inconnu derrière chaque nouveau domicile et les difficiles conditions d’emplois et de travail. Ainsi, l’identité professionnelle du travail à domicile se lit aussi dans la caractérisation de ses difficultés, qui font du choix du métier un choix relatif et contraint par les offres d’emploi et l’organisation du travail existantes21. Définir les contraintes du travail contribue à définir les limites de ce à quoi on adhère et s’identifie ou non. Cela montre, en miroir, d’autres modèles d’organisation portés par les professionnelles. Tout d’abord, pour les aides à domicile, le travail « en autonomie » au domicile implique qu’en cas de problème, « il faut se débrouiller toute seule », ce qui peut être particulièrement source de stress face à une personne âgée qui fait une chute par exemple. Alors qu’en institution il y a les collègues, les infirmières et les médecins ; à domicile, il faut appeler les pompiers, puis la famille et les responsables de structure, et il ne faut pas intervenir seule pour ne pas risquer d’aggraver la situation : « faut prendre sur soi hein ! Bon après je m’écroule, mais sur le coup faut pas perdre le nord comme on dit ! » (Nathalie). Ainsi, si elles évoquent souvent le plaisir d’être autonome dans leur travail, elles regrettent aussi parfois le fait de n’être pas plus souvent en « doublon » avec des collègues, notamment les aides-soignantes du SSIAD (Service de soins infirmiers à domicile) qui interviennent avec les aides à domicile pour les « cas complexes ». Pour porter les personnes, les professionnelles n’ont pas toujours le matériel nécessaire à domicile et avoir la présence d’une collègue est parfois indispensable. Cette présence est aussi parfois souhaitée dans le travail auprès des personnes âgées – qui représente une charge psychologique (Avril, 2006) – comme le présente Nathalie :
« N : […] j'aime bien travailler aussi à deux. C'est bien quand on travaille à deux, parce qu'on a... parce que vous savez papy mamie... ça va bien cinq minutes des fois... Quand ils vous répètent cinquante fois la même chose, bah... c'est pas de leur faute, mais bon il y a des fois on aimerait bien changer un peu aussi hein ! Être avec quelqu'un, parler d'autre chose.
L: Avec une collègue, quoi ?
N : Voilà ».
- 22 Les employées convergent vers l’établissement, pour faire une journée de travail d’une durée contin (...)
- 23 Les employées se dispersent géographiquement dans plusieurs communes, particulièrement en milieu ru (...)
21D’autre part, il y a le stress lié au fait de ne pas savoir à quoi s’attendre « derrière la porte » lorsqu’elles commencent à travailler chez une nouvelle personne, sachant que les situations peuvent être très différentes. À chaque nouvelle maison ce sont les mêmes questions qui reviennent : est-ce que ça va bien se passer avec la personne ? Avec la famille ? Comment est la maison ? Très sale ou non, bien équipée ou non ? Enfin, il y a les conditions d’emplois et de travail particulièrement précaires liées au travail à domicile, largement explorées dans la littérature : un travail morcelé et des temps complets quasi-impossibles (Dussuet 2000; Dussuet 2016b) ; des salaires très faibles qui ne prennent pas suffisamment en compte les temps de trajets, les « trous » imposés dans les plannings ainsi que l’étendue des tâches réalisées à domicile (Weber, Trabut et Billaud, 2014) ; beaucoup de trajets à effectuer, particulièrement dans un contexte peu dense (Salles, 2013) ; des logements parfois vétustes et inadaptés à l’accompagnement de la dépendance (difficiles à équiper en matériel). Celles qui ont déjà travaillé en maison de retraite constatent que les salaires étaient plus élevés et les horaires de travail plus réguliers. Le travail physique et psychologique est moins pénible en équipe et la part des tâches ménagères dans le travail est moins importante. Mylène Salles résume les différences entre ces deux espaces de travail que sont l’institution et le domicile en parlant pour le premier d’une « pratique de l’aide aux personnes centripète »22 et pour le second d’un espace de pratique « centrifuge »23. Elle ajoute que dans le travail à domicile, « les “contrats” sont aussi fragiles que l’état des personnes » (ibid., p.139) et lorsqu’il y a une hospitalisation ou un décès, l’organisation temporelle (agenda) et spatiale (itinéraire) du travail est recomposée. Parmi les aides à domicile interrogées, celles qui ne connaissent pas le travail en structure se posent des questions, comme Sandrine. Elle apprécie beaucoup son travail, qu’elle découvre comme une vocation, mais elle trouve les déplacements en voiture fatiguant, d’autant plus qu’elle a toujours vécu à Caen et qu’elle ne connaît pas bien la région :
« S : Bon, quand on regarde notre portable [professionnel] on dit “ah je dois aller là… ça se trouve où ça… ”, parce que moi c’est toujours mon… ma hantise ! [elle rit] De pas trouver la maison…
L : Même avec le GPS, quand on connaît pas…
S : Oh bah nan l’autre fois il m’a envoyé dans un champ alors… ! [elle rit]
[…] Moi c’est la route qui me fatigue. […] Même quand on va chez les personnes… trente minutes, on est chez la personne trente minutes, on reprend la voiture, on refait la route, on re-va chez l’autre trente minutes… faut pas croire mais… on en fait de la route quand même. […] Puis y’a des moments ben… on connaît tellement la route par cœur que on… prête plus attention au danger des fois ».
22Sandrine est la seule aide à domicile à avoir abordé la fatigue et la difficulté de « la route » à ce point. Les autres aides à domicile ont surtout abordé cette question à travers l’enjeu de la voiture de fonction (mise en place dans les ADMR de l’Orne en juin 2021 mais seulement pour les contrats les plus importants en nombre d’heures) et de la prise en charge des frais des déplacements par l’employeur. C’est aussi la seule à vivre dans le Bocage ornais depuis peu de temps. La connaissance du territoire semble donc importante pour faciliter les déplacements et pour mieux supporter – voire apprécier, pour certaines – cette contrainte particulière. Sans doute que le fait d’avoir grandi en milieu rural et d’être habituée à la nécessité d’utiliser la voiture rend aussi ces déplacements moins pénibles.
23Ainsi, les identités professionnelles des aides à domicile se construisent autour des particularités liées à l’espace du travail, le domicile, mis en opposition avec l’espace du travail qu’est l’institution (hôpital ou EHPAD). Ces identités transparaissent à travers leurs choix de parcours et leurs justifications, qui accompagnent des choix de pratiques et des positions professionnelles sur la dépendance (« culture du domicile »). Ces positionnements se construisent dans des mouvements contradictoires, entre les besoins des usagers et les logiques professionnelles, entre principes et pratique, entre formation et expérience. La mise en avant des contraintes liées au travail à domicile tel qu’il est organisé actuellement permet de dissocier l’identification au métier et la mise à distance vis-à-vis de l’organisation du travail. Mais ces identités professionnelles se construisent et se rassemblent également autour des particularités liées à la pratique en milieu rural, où la proximité, les normes et pratiques sociales locales donnent une autre coloration au métier, conférant aux aides à domicile un rôle social important.
24Les particularités du travail en zone rurale ont été largement soulignées par l’ensemble des aides à domicile, à des degrés et sur des aspects divers. Ces particularités amènent les professionnelles à se positionner et à construire leurs identités professionnelles, en fonction de leurs parcours et de leurs profils. D’une part, le fait d’avoir changé de structure (employeur) d’une grande ville ou d’une ville moyenne vers une petite commune contribue à mettre en avant la dimension « conviviale » d’une structure de « proximité ». D’autre part, la valorisation des normes de sociabilité locales et des relations de proximité semble assez transversale, bien que la définition de la « bonne » position à avoir dans la relation soit délicate et dépendent des trajectoires et situations personnelles.
- 24 L’ADMR de Flers compte aussi environ 40 salariées mais d’après les témoignages, l’UNA de Flers a be (...)
25Tout d’abord, pour les aides à domicile qui ont travaillé auparavant dans une structure située dans une plus grande commune, on retrouve une mise en avant plus importante des différences dans le travail « en ville » et « à la campagne ». Elles ont travaillé à Caen ou à Flers et travaillent désormais à Athis-Val-de-Rouvre, à Saint-Bômer-les-Forges ou à Domfront, dans des structures qui comptent entre 25 et 40 salariées en moyenne24. D’après elles, dans les structures qui ont plus de salariées, l’organisation des plannings est plus compliquée et l’encadrement n’est pas aussi présent. Il manquerait de la communication, entre les aides à domiciles et les responsables et entre les aides à domicile. Sabrina a d’abord travaillé chez des personnes âgées à domicile pendant six ans dans une structure privée à Flers qui a ensuite fermé et dont le personnel a été repris par une structure associative. Elle a continué à travailler pendant trois ans dans cette structure associative avant de démissionner en février 2022 et de postuler à l’ADMR de Saint-Bômer-les-Forges, commune limitrophe de celle où elle a grandi et où elle habite actuellement. Elle précise que les premières années se sont bien passées à Flers mais que cela a évolué négativement par la suite. Bien qu’elle ne travaille que depuis trois mois dans cette structure, elle apprécie la différence : « Là c’est plus convivial. Elle [la responsable] est plus gentille… elle est plus à l’écoute ». D’après son témoignage, cela semble lié à une demande plus importante à Flers par rapport au nombre de salariées. Dans son ancienne structure associative à Flers, Sabrina allait parfois chez 15 personnes en une journée pendant les week-ends, « c’était à la chaîne ! », avec des interventions assez courtes ; alors qu’à Saint-Bômer-les-Forges, elle ne va pas chez plus de 6 personnes par jour. Sandrine met en avant des arguments similaires. Elle a travaillé pendant six mois dans une autre structure associative à Caen (dont les activités étaient probablement plus diversifiées) puis elle a démissionné. C’est principalement la gestion des plannings et le manque de prise en compte de ses contraintes familiales qui lui a posé problème à Caen. Elle a trouvé une différence importante à son arrivée à Athis-Val-de-Rouvre.
« J’ai dit : “je vais postuler à l’ADMR d’Athis et je verrai bien, à mon entretien”. Mais quand je suis arrivée à mon entretien je me suis dit “oh c’est trop bizarre les entretiens ici, ça doit être la campagne !” [elle rit] Et puis voilà, ça s’est fait tout seul. Je m’attendais à pleins de questions… Après on va dire qu’on a une cheffe… qui est cool quand même, qui est compréhensive, qui comprend quand on peut, quand on peut pas… […] ça fait du bien aussi ».
- 25 La loi sur les services à la personne, dite loi Borloo, a « provoqué une libéralisation du marché » (...)
26Pour elle, la différence n’est pas tant liée à l’échelle de la structure mais à des rapports sociaux différents. Par ailleurs, alors qu’à Caen ses secteurs d’interventions pouvaient être très éloignés de son domicile, ici le travail est « sectorisé », c’est-à-dire que les interventions sont regroupées le plus près possible des domiciles des salariées. On peut faire l’hypothèse que les difficultés de recrutement rencontrées par les responsables peuvent jouer en faveur des salariées, dont les contraintes et demandes seraient davantage prises en compte que dans des territoires qui reçoivent beaucoup de candidatures. L’histoire et l’organisation de l’ADMR lui confèrent aussi un rôle d’acteur de « proximité », avec un dense maillage de petites structures, ce qui est souvent mis en avant dans la communication de l’ADMR (Morel, 2009). À sa création au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’ADMR était constitué « d’un tissu de petites associations rurales » (Bioteau et Fleuret, 2014). Néanmoins, les évolutions récentes de l’association tendent à rapprocher son fonctionnement de celui du secteur marchand – notamment depuis la loi sur les services à la personne de 200625 – et conduisent à « une forme de déterritorialisation » (ibid.) : le réseau de petites associations locales tend à se transformer en grandes fédérations départementales.
27Ainsi, la mise en avant de la « ruralité » dans l’identité professionnelle de certaines salariées interrogées passe par la valorisation de relations de proximité dans l’échange avec les responsables. Toutefois, il faut souligner que ces salariées sont arrivées récemment dans leur emploi actuel et que cette mise en avant des avantages liés à la proximité peut être une forme d’idéalisation ou de soulagement vis-à-vis d’expériences précédentes difficiles. Ce discours n’était pas particulièrement structurant pour l’ensemble des salariées interrogées, qui soulignent aussi souvent des difficultés liées à l’organisation du travail qu’elles imputent au « bureau ». En revanche, les situations de proximité avec les bénéficiaires sont plus souvent abordées, mettant en lumière la difficulté de se positionner, entre posture de proche et de professionnelle.
28Les témoignages des aides à domicile font apparaître des relations de proximité, des normes de sociabilité et des temporalités spécifiques dans l’intervention chez les personnes âgées qui façonnent les identités professionnelles – en tant que postures, positionnement et identification. Les pratiques sociales dans le cadre et autour de l’activité professionnelle impliquent des imbrications des temps professionnel, social et personnel, dont les délimitations sont plus ou moins claires selon les professionnelles. La nature et la forme des interactions entre professionnelles et personnes âgées dépendent des profils et parcours, des deux côtés de la relation. Pour les aides à domicile qui ont travaillé précédemment « en ville », là aussi, les rapports sociaux du monde rural sont valorisés :
« Sandrine : […] les personnes [à Caen].... pas aussi agréable qu'à la campagne ! [elle rit] Ici ils sont super cool ! Même si c'est nouveau, que je connais pas, ça se passe bien. […] Les gens... à la ville... nous prenaient un petit peu pour... pour ce qu'on... on était là pour le ménage et point final. Qu'à la campagne, je remarque bien que... les gens ici sont... ils cherchent du contact, voilà.... quand... on peut parler, on peut faire des jeux, sortir... ».
29La situation de travail qu’elle a vécu à Caen peut être assimilée à un « rapport serviciel » (Jeantet, 2003), caractérisé par une divergence de position des deux acteurs de la relation et ainsi d’une forme de domination. À l’inverse, son vécu de la relation de travail en arrivant « à la campagne » s’apparente davantage à un travail d’accompagnement (Tcholakova, 2014), dans lequel la relation de service est marquée par l’importance de la reconnaissance de la part du bénéficiaire. Si cette perception est liée au parcours de Sandrine, pour qui l’arrivée « à la campagne » est associée à de nouveaux bienfaits personnels et professionnels, dans une certaine forme d’idéalisation de ce type d’espace, elle reflète aussi la particularité du travail auprès de publics fragiles dans des bourgs ruraux. Maeva Durand – dans son étude sur les femmes de milieux populaires travaillant dans les bourgs ruraux du territoire de Belfort – a aussi noté les différences entre les aides à domicile travaillant en milieu urbain étudiées par Christelle Avril, « qui peuvent parfois chercher à mettre à distance la prise en charge de la vieillesse, notamment lors de situations jugées abusives dans leur métier », et celles rencontrées dans son enquête, qui « ont tendance à moins remettre en cause leurs employeuses, du fait de [ces] relations de proximité » (Durand, 2022, p.239). Elle souligne que les aides à domicile inscrivent leur travail dans la « mise en pratique de solidarité et de soutien affectif des aînés ». Ces pratiques, décrites comme des « attendus implicites », voire des obligations morales, sont imbriquées aux relations sociales quotidiennes au sein des bourgs. En effet, les relations de proximité nouées entre les professionnelles et les personnes âgées, dans une société d’interconnaissance, font que « chacun [parmi les professionnels] se sent co-responsable de la personne vieillissante en difficulté. » (Mallon, 2013, p.81-82).
30Mais la dimension rurale ne se limite pas à la proximité et à l’interconnaissance ; et les formes que prennent la relation de service, entre la professionnelle et la personne aidée, dépendent des parcours et profils des deux acteurs de la relation, ainsi que du contexte territorial particulier. Dans un contexte rural avec une part importante d’anciens agriculteurs, les sociabilités et les solidarités sont davantage imbriquées, particulièrement pour les « natifs du coin » (ibid.). Les personnes âgées qui ont toujours vécu en milieu rural, entourés de leurs proches (famille, voisins), sont en demande d’interventions professionnelles qui s’inscrivent dans un temps long et dans une certaine régularité, contribuant à structurer le quotidien, dans un contexte de perte d’autonomie (Gucher, Laforgue et Alvarez, 2019). Les témoignages des aides à domicile interrogées soulignent aussi des demandes d’adaptation aux besoins de sociabilité et aux temporalités des personnes âgées, qui dépassent le cadre strictement professionnel. L’invitation à boire un café chez les personnes âgées, au moment de l’intervention, symbolise bien cette demande d’un temps social, inscrit dans la durée et dans une certaine régularité. Pour les aides à domicile qui ont toujours vécu dans ce territoire mais qui ont changé de structure d’une ville moyenne à un bourg rural, comme Sabrina, les différences de pratiques sociales à domicile entre les deux territoires sont appréciées.
« Sabrina : Ah oui là ça… c’est beaucoup mieux.
Laura : Vous avez le temps de parler un peu avec les personnes ?
S : Aussi. Ils aiment bien ça, leur tenir compagnie…
L : Ils ont besoin quand même… de temps quoi ?
S : Si y’en a… j’ai bien remarqué, leur café c’est précieux ! [elle rit]
L : De prendre le café ?
S : Le café oui, sinon ça va pas !
L : Alors qu’à Flers c’était moins ça ?
S : Ah non c’était pas ça. Si y’a certains si. Mais y’en a d’autres non… ».
- 26 Bien sûr, toutes les personnes âgées ne leur proposent pas de prendre un café car certains rapports (...)
31Le fait d’être invitée à « prendre le café » chez les personnes âgées a été évoqué par presque toutes les aides à domicile interrogées26. Si leurs attitudes divergent quant au degré de proximité à avoir avec les personnes âgées, « arrêter le travail » quelques minutes pour prendre un café semble être la norme « minimale » à ne pas refuser. Derrière la proposition du café, il y a à la fois le besoin de remercier l’aide à domicile et de « normaliser » l’échange formel, mais aussi le besoin de prendre un temps de discussion. Sophie Orange et Fanny Renard, dans leur étude sur les femmes en milieu rural qui exercent des métiers du soin et des services, soulignent bien que celles-ci « tiennent les campagnes » en étant actives dans les quelques commerces et services du village. Si les autrices affirment que les institutions féminines comme les salons de coiffure et de beauté, les abords des écoles ou les bibliothèques municipales « constituent de véritables lieux de rencontre et de sociabilité, jouant le rôle que les cafés pouvaient tenir auparavant pour les hommes », donnant « une place centrale aux femmes dans le système local des échanges » (Orange et Renard, 2022, p. 62) ; on peut aussi affirmer que les domiciles des personnes âgées chez qui les professionnelles interviennent deviennent des lieux importants de sociabilité dans les mondes ruraux, pour les personnes âgées dépendantes qui ne sortent que peu ou plus de chez elles, pour ces professionnelles, qui y engagent une part conséquente de leur temps, voire pour l’ensemble du réseau social constitué autour de la relation (famille, voisins, proches…). Cela permet d’éclairer l’importance donnée au « temps du café » à domicile et de comprendre les contradictions vécues par les professionnelles vis-à-vis de ce temps à la fois professionnel et social. Virginie va par exemple chez une dame qui veut essentiellement discuter, alors que son temps d’intervention est déjà trop court pour l’ensemble des tâches ménagères à réaliser au domicile. Comme pour les salariées qui sont passées de « la ville » à « la campagne », Virginie – qui « a tout appris de zéro » car elle a « fait vingt ans dans l’automobile » – est aussi surprise des situations qu’elle rencontre : « on discute, mais en attendant bah… l’heure tourne […] mais on n'a pas le droit de partir sans boire le café ! ». Si elle semble apprécier cette familiarité et le rôle social que lui confère cette situation, elle souligne davantage que Sandrine et Sabrina la difficulté de réaliser l’ensemble des tâches ménagères pendant le temps imparti, tout en accordant un temps de discussion à la personne. Les temporalités des personnes âgées peuvent ainsi entrer en contradiction avec celles des professionnelles (Gucher, Laforgue et Alvarez, 2019), dont les interventions sont chronométrées (les salariées « bipent » à chaque entrée et sortie du domicile) et inscrites dans un planning très chargé où chaque imprévu peut avoir de lourdes conséquences sur le reste de la journée. Cette articulation de temporalités différentes peut être d’autant plus difficile pour Virginie qui découvre l’univers professionnel des services après une trajectoire professionnelle antérieure dans le secteur industriel où la séparation entre temps de travail et temps personnel était très nette.
- 27 Les responsables visent – avec ce genre de consignes – d’une part, à éviter les problèmes avec les (...)
32Prendre un temps de sociabilité au domicile des personnes âgées implique ainsi : soit d’organiser son temps de travail pour « finir avant l’heure » mais ne pas dépasser le temps imparti ; soit de prendre sur son temps personnel. Certaines aides à domicile acceptent de rendre plus perméable les frontières entre temps personnel et temps professionnel. Nathalie ne se voit pas pratiquer autrement son métier. Elle précise qu’elle est régulièrement invitée à « prendre l’apéro » chez les personnes et qu’elle accepte les invitations quand elle peut, notamment sur ses temps de vacances. Cette façon de nouer des liens de proximité en dehors de son temps de travail est pour elle une norme importante : « de toute façon c'est un métier... humain, on peut pas aller chez les personnes comme ça. Je trouve, moi. ». Néanmoins – comme à chaque fois que cette question est abordée avec les aides à domicile interrogées – elle précise que cela est fortement déconseillé, voire « interdit », par les responsables27. Plus largement, elle exprime son désaccord vis-à-vis de la posture professionnelle portée par les responsables : « L’ADMR nous dit tout le temps “faut pas s’attacher aux gens”, mais comment vous voulez faire, vous ? […] On peut pas faire ça ! Quand on fait un métier comme ça, on peut pas ! » (Nathalie). Cette tension soulève la problématique de l’ « attachement », centrale dans l’ensemble des professions du soin et des services, particulièrement dans l’accompagnement des personnes âgées (Bonnet et Chopard-Dit-Jean, 2019) et d’autres publics vulnérables, comme les enfants (Sadock 2003). Pour Catherine Gucher, l’importance donnée à la relation aux personnes âgées dépend du niveau de qualification : les intervenantes qualifiées accorderaient la priorité « aux protocoles d’intervention » tandis que les intervenantes peu ou pas qualifiées situeraient « la qualité du côté de la relation engagée avec le demandeur d’aide, là où elles peuvent exprimer leurs aptitudes et leur caractère personnel », ce qui serait « plus proche des attentes des personnes aidées » (Gucher et al. 2017, p.57). Concernant les aides à domicile interrogées, le sentiment d’adéquation à la posture défendue par l’ADMR semble certes lié aux formations suivies, mais aussi aux parcours professionnel, aux situations sociales et familiales ou encore à l’âge. Par exemple, la plupart des professionnelles interrogées n’ont plus d’enfants à charge ou leurs enfants sont adolescents. Elles soulignent souvent qu’elles n’auraient pas pu faire ce travail, ou alors avec moins d’heures, lorsque leurs enfants étaient plus jeunes, notamment du fait de l’investissement, sur leur temps personnel, qu’elles y mettent. À l’inverse, pour Elodie (33 ans) qui a deux enfants en bas âge – dont un avec des troubles autistiques, ce qui l’a contrainte à adapter son temps de travail, d’autant plus que son conjoint est agriculteur à son compte et donc peu disponible – la limite est beaucoup plus ferme entre temps professionnel et temps personnel, ainsi que sur le degré d’attachement. Elle a passé plusieurs diplômes dans le domaine des « services à la personne » (BEP carrières sanitaires et social, CAP Petite enfance, BAFA, DEAVS, préparation du concours d’aide-soignante) et suivi de nombreuses formations professionnelles en interne (formations proposée par l’ADMR). Elle est déléguée du personnel, travaille depuis 12 ans à l’ADMR et s’identifie fortement au discours « professionnel » dispensé dans les formations, notamment sur l’attachement, et trouve ces formations très importantes. Après avoir été très affectée lors de décès de personnes auxquelles elle était attachée, elle préfère désormais mettre une limite plus claire, bien qu’elle s’investisse pleinement auprès des personnes. Par ailleurs, si elle est passionnée par son métier, elle a aussi commencé une petite activité ponctuelle de distributrice de parfums, pour « voir autre chose que la maladie » et se détacher plus facilement des difficultés rencontrées.
33S’intéresser aux dimensions spatiales des identités professionnelles des aides à domicile permet donc de découvrir la façon dont les travailleuses pensent, pratiquent et s’approprient leur métier, à partir du contexte de travail. Le terme d’aide à domicile recouvre en effet des réalités et des statuts très variés, dont les contours et les qualifications peinent à être définis précisément. La double entrée par la dimension spatiale et par le discours des professionnelles donne ainsi à voir un ensemble d’identités professionnelles pour qualifier les pratiques et les positionnements des travailleuses, au croisement d’un ensemble de normes et champs professionnels. En insistant sur les processus de construction de ces identités professionnelles, cet article a souligné comment les travailleuses définissent les contours de leur métier de manière relative, en comparaison à des emplois précédemment exercé, notamment auprès de personnes âgées en institution ou « en ville ». Les professionnelles présentent ainsi leur choix de parcours et les justifient, en les valorisant. Pour les travailleuses qui ont quitté l’institution, travailler à domicile est davantage associé à un choix éthique qui priorise la relation avec les personnes âgées et le respect de leurs volontés. Pour celles qui ont quitté une structure d’une ville moyenne pour rejoindre une structure dans un bourg, travailler en milieu rural est assimilé à des relations de travail plus conviviales qu’« en ville », dans une petite structure de « proximité ». Mais le travail « à la campagne » est surtout investi d’une forte dimension sociale, à travers l’accompagnement des « aînés ». Cette dimension est mise en avant par l’ensemble des professionnelles, qui ont une vision plus ou moins idéalisée des mondes ruraux, selon leurs trajectoires sociales et résidentielles. Alors qu’elles expriment souvent le sentiment d’être faiblement considérées et le fait que leur travail n’est pas assez reconnu ; elles cherchent à définir leur métier par sa fonction et son utilité sociale.
34Mais ces positionnements apparaissent aussi comme des jeux d’équilibristes car les limites sont délicates à trouver entre respect des volontés des bénéficiaires et logiques professionnelles institutionnelles. La confrontation des différents récits souligne que ces positionnements se construisent au fil d’un parcours, fait de formations et d’expériences. La valorisation de temps sociaux partagés avec les personnes âgées – sur le temps de travail et sur le temps personnel – met en relief les relations de proximité et l’imbrication des sociabilités et solidarités dans les mondes ruraux. Toutefois, si l’imbrication des temps professionnels et personnels semble évidente pour certaines enquêtées, cela va à l’encontre des préconisations des responsables de structure et de la perception du métier par d’autres professionnelles. Le rapport aux formations, la situation familiale et l’âge, notamment, sont des facteurs qui font varier ces positionnements.
35Si l’ « enjolivement » de la réalité de travail dans les métiers du care auprès de publics vulnérables peut être une stratégie de défense face à la pénibilité du travail (Sadock, 2003; Molinier, 2004), la mise en avant des qualités professionnelles peut aussi être une stratégie pour contribuer à la revalorisation de ces métiers. Ainsi, en présentant leurs différents savoir-faire, compétences et positionnements professionnels – et donc leur « professionnalisme » – ces travailleuses contribuent à « défendre » leur métier. Cette défense est à mettre en regard avec la dénonciation des conditions d’emploi et de travail précaires et difficiles. Certaines professionnelles le présentent en ces termes : « on n’a pas le choix que d’être passionnées ; ce n’est pas pour le salaire qu’on fait ce métier ». Le dévouement est alors un moyen de résister face aux conditions de travail difficile et au manque de reconnaissance salariale. En présentant leur façon de pratiquer le métier, elles se mettent aussi à distance de l’organisation actuelle du travail.
36Pour mettre en regard cette vision du travail à domicile et en milieu rural, il serait intéressant d’étudier les constructions d’identités professionnelles de travailleuses qui ont choisi de quitter le travail à domicile pour aller en institution ou de quitter des petites communes pour travailler en ville. Un travail exploratoire mené en ce sens auprès de professionnelles en institution permet de proposer des pistes de réflexion. Ainsi, une aide-soignante travaillant en soins de suite et de réadaptation (principalement avec des patients âgés en perte d’autonomie) a signifié avoir « quitté le domicile » car elle trouvait les temps de soins trop contraints et qu’elle n’aimait pas être dans l’intimité des personnes. D’autres comparaisons peuvent être choisies pour définir les identités professionnelles. Une aide-soignante travaillant de nuit en Ehpad a précisé qu’elle ne pourrait pas travailler de jour, car la temporalité du travail et les relations avec les patients ne sont pas les mêmes. Cela montre le potentiel heuristique de penser le travail de manière comparative, à partir de celles et ceux qui le pratiquent et à partir de son contexte – spatial et temporel.