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Notes et travaux de recherches

L’Internationale ouvrière socialiste (IOS) et le fascisme dans les années 1920 : autour de l’intervention de Filippo Turati au congrès de Bruxelles (août 1928)1

Gilles Vergnon
p. 261-268

Résumés

Le congrès de Bruxelles de l’Internationale ouvrière socialiste (IOS) en 1928, six ans après la marche sur Rome et trois ans après la « stabilisation » du régime fasciste en Italie, est marqué par une controverse opposant deux grandes figures du socialisme européen : le belge Emile Vandervelde et l’italien Filippo Turati, en exil depuis 1926. Le premier défend la thèse d’un fascisme associé à la « réaction » et à l’arriération économique et politique, apanage de l’Europe méridionale et orientale. Pour le second, le fascisme est un produit de la modernité, donc généralisable en Europe et ne peut se comprendre sans la « culture de guerre » générée par le premier conflit mondial. Si le débat tourne court, il témoigne de la propension majoritaire chez les socialistes des années 1920 à rejeter le fascisme du côté d’un passé autoritaire et même « médiéval » ou d’une géographie de la pré-modernité. L’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933 bouleversera cette vision, sans en remettre complètement en compte les fondements.

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Texte intégral

  • 1  Ce texte constitue la version française d’une contribution à paraître en Espagne. Gilles Vergnon, (...)
  • 2  Gilles Vergnon, L’antifascisme en France. De Mussolini à Le Pen, Rennes, Presses universitaires de (...)
  • 3  Hugo Garcia, « El Antifascismo en España (1933-1939). Una historia pendiente », dans Teresa María (...)
  • 4  Hugo Garcia, Mercedes Yusta, Xavier Tabet et Cristina Climaco (éd.), Rethinking Antifascism…, op. (...)
  • 5  Leonid Luks, Entstehung der kommunistischen Faschismustheorie. Die Auseinandersetzung der Kominter (...)

1Il existe aujourd’hui de nombreux travaux sur l’interaction entre les gauches et le « fascisme », à la fois comme régime, comme phénomène transnational et incarnations nationales. Mais ces travaux ont été pour la plupart conduits à l’échelle nationale, que ce soit concernant l’Allemagne, la France2, l’Espagne ou le Royaume-Uni3. À l’exception de trois contributions, la synthèse coordonnée par Hugo Garcia, Mercedes Yusta, Xavier Tabet et Cristina Climaco, Rethinking Antifascism 4, issue de plusieurs colloques tenus à Genève, Paris et Sarrebruck, propose une juxtaposition de chapitres « nationaux » sur l’Argentine, l’Espagne, la France, l’Italie, le Portugal, le Royaume-Uni. De même, s’il existe une somme sur l’Internationale communiste et le fascisme de l’historien allemand Leonid Luks5, rien de comparable n’a été produit sur l’Internationale ouvrière socialiste et le fascisme.

  • 6  Gilles Vergnon, Les Gauches européennes après la victoire nazie, Paris, L’Harmattan, 1997 ; Gerd-R (...)
  • 7  Hugo Garcia, « Transnational History. A New Paradigm for Antifascist Studies ? », Contemporary Eur (...)
  • 8  Jens Späth, Wie umgehen mit Faschismus und Nationasozialismus. Erfahrungen, Erwartungen und Errine (...)
  • 9  Ibid., p. 127.

2Depuis quelques années cependant, plusieurs historiens ont choisi le biais transnational comme cadre d’analyse pertinent pour jauger la circulation des idées et des expériences. Après ma propre thèse et celle de Gerd-Rainer Horn centrées sur les années 19306, on doit citer les travaux de Hugo Garcia, Michel Seidman et Talbot C. Imlay dont l’ouvrage récent, très topique, The Practice of Socialist Internationalism n’aborde curieusement pas la question du fascisme7. En 2024, l’historien allemand Jens Späth a proposé une étude comparative sur l’attitude et les stratégies des socialismes allemand, français et italien face aux fascismes, qui combine une approche par « en haut » et par « en bas », en suivant le parcours d’une petite centaine d’hommes et de femmes dans le siècle jusqu’au second après-guerre8. C’est cette voie que nous allons tenter de suivre, à une plus modeste échelle en comparant les prises de position d’Émile Vandervelde, figure centrale du Parti ouvrier belge (POB) et de l’Internationale ouvrière socialiste (IOS), mais aussi ministre et de Filippo Turati, vétéran et « grand-seigneur »9 du socialisme italien en exil. Proches par l’âge (Turati est né en 1857, Vandervelde en 1866) et leur positionnement clairement réformiste, chacun d’eux est, à sa manière, représentatif de milieux plus larges : pour Vandervelde un socialisme « continental » qui se croit préservé du danger fasciste, pour Turati un socialisme d’exilés qui a vécu dans sa chair l’installation de la dictature.

Les paramètres de la controverse

  • 10  Gilles Vergnon, Changer la vie ? Le temps du socialisme en Europe de 1875 à nos jours, Paris, Gall (...)

3Ce débat prend place en 1925-1928, quand l’Internationale ouvrière socialiste, reconstituée en 1923 et « stabilisée », en concomitance avec la fin du processus des « sorties de guerre », doit prendre position face au double défi du fascisme et du communisme10. Le fascisme, qui introduit au cœur de l’Europe des dictatures d’un genre nouveau, menace l’existence physique des partis socialistes, et incarne l’ennemi par excellence. Le communisme, s’il a installé en Russie soviétique un autre type de régime autoritaire, existe aussi en Europe sous la forme de partis politiques, issus des rangs socialistes et désormais affiliés à l’Internationale communiste. Dissemblables, les deux défis sont néanmoins étroitement liés, puisque les socialistes ne cesseront de s’interroger sur la possibilité de s’allier au second pour mieux combattre le premier, une question qui sera au cœur de leurs discussions dans les années 1930.

  • 11  « Le fonds Matteotti », Troisième congrès de l’IOS, Bruxelles (1928), publié par le secrétariat de (...)
  • 12  Ibid., p. 74.

4La première initiative de l’IOS porte sur l’aide aux exilés politiques, en premier lieu les fuorisciti italiens, qui affluent en Europe, particulièrement en France au moment de la stabilisation du régime fasciste en Italie. L’IOS crée en 1926 un « fonds Matteotti » pour l’aide au « mouvement ouvrier des pays sans démocratie », très inégalement financé : l’état des versements, s’il ne peut être considéré comme un baromètre de l’internationalisme, indique à la fois l’intérêt pour la question, mais aussi – surtout même – la bonne tenue des finances du parti concerné11. Sur le total des recettes en espèces de 1926 (35 263 FS), le parti autrichien a contribué pour plus de 20 000 francs (soit 56 % du total !), suivi par la Suède (6 901 FS) et le Danemark (2 706 FS), bien loin devant le SPD (3 680) et la SFIO (640)12. En 1927, c’est le parti néerlandais (SDAP) qui verse plus de 12 000 FS, devant le pari tchécoslovaque et le SPD (2 017 FS), et pour les six premiers mois de 1928, les partis suédois (25 000 FS) et autrichien (6 200) sont les premiers contributeurs. Le Parti ouvrier belge, qui fournit traditionnellement les principaux cadres de l’Internationale, ne contribue que pour 3 355 FS en 1928.

  • 13  Ibid., p. 19.
  • 14  Ibid. La « seconde édition du bonapartisme » fait évidemment référence au règne de Napoléon III (1 (...)
  • 15  Le tome 3 de L’Œuvre de Léon Blum (Paris, Albin Michel, 1972), qui couvre les années 1914-1928, ne (...)
  • 16  Léon Blum, « Veut-on désarmer ? », Le Populaire, 2 octobre 1927.
  • 17  Karl Kautsky, Die materialistische Geschichtsauffassung, Berlin, J. H. W. Dietz, 1928, cité par Je (...)
  • 18  Marcel Mauss, « Fascisme et bolchevisme. Réflexions sur la violence », La Vie socialiste, 3 févrie (...)

5C’est dans ce contexte que l’organisation conduit sa première discussion internationale sur le fascisme à son troisième congrès, tenu à Bruxelles en août 1928. Le président du POB, Émile Vandervelde, consacre une partie de son rapport à « La situation politique mondiale et le mouvement ouvrier international » et à la « lutte contre le fascisme ». Distinguant deux Europe scindées par une frontière imaginaire courant de Bilbao en Espagne, à Kowno en Pologne, « l’une où le cheval-vapeur domine, l’autre où c’est le cheval vivant, l’une où il y a des parlements, l’autre où il y a des dictateurs »13, Vandervelde fait du fascisme l’apanage d’une Europe de seconde zone, rurale, pré-moderne et potentiellement autoritaire : l’Europe méridionale de l’Italie et de la péninsule Ibérique, et l’Europe centrale et orientale de la mer Baltique aux Balkans. Le fascisme est ainsi selon lui « un boulangisme qui a réussi » ou « un bonapartisme moralement très au-dessous de la seconde édition du bonapartisme »14, soit un phénomène politique qui prolonge au xxe siècle l’autoritarisme du siècle précédent, et concerne les seuls pays qui n’ont pas encore stabilisé des régimes démocratiques : l’Espagne, l’Italie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie… Cette perspective rencontre globalement l’assentiment des dirigeants du socialisme européen. Léon Blum, peu prolixe sur la question15, s’inquiète en 1927 d’une « contagion fasciste », qui gagne « tous les partis de conservation bourgeoise ». Mais il pointe uniquement des pays où domine le « cheval vivant » : « les gouvernements hongrois, bulgare, roumain », qui s’inspirent de l’exemple mussolinien16. Karl Kautsky assure que les conditions qui ont permis le succès fasciste en Italie ne peuvent se reproduire en Allemagne17. Dans un même ordre d’idées, le sociologue Marcel Mauss, alors adhérent de la SFIO, rapproche bolchevisme et fascisme comme deux « minorités agissantes » dont les succès s’expliquent par des histoires nationales italienne et russe peu intégrées à la modernité : « au fond, le fascisme et le bolchevisme ne sont que des épisodes politiques de la vie de peuples encore inéduqués politiquement et dépourvus de “citoyens” »18.

Modernité du fascisme

  • 19  Jens Späth, Wie umgehen mit Faschismus…, op. cit., p. 127.
  • 20  Troisième congrès de l’IOS. Compte rendu sténographique, p. 50. Voir, sur ce point, Marie-Anne Mat (...)

6Pourtant, au congrès de Bruxelles, Filippo Turati adopte une tout autre perspective. Figure très connue de l’Internationale, proche de Léon Blum et d’Émile Vandervelde, son évasion d’Italie en décembre 1926 a été couverte par toute la presse socialiste européenne19. Sa longue intervention (douze pages du compte rendu sténographique) commence par un tableau saisissant d’un régime de terreur qui a fait de l’Italie « la terre des morts », un pays où « le rire et le sourire sont supprimés »20. Surtout, il prend – avec les précautions « diplomatiques » d’usage – le contrepied du discours de Vandervelde. Loin d’être des victimes du passé, les socialistes italiens sont devenus « les alcyons annonçant la tempête et… les avant-gardes de la défaite ». Certes, admet-il, l’Italie connaît « un capitalisme imparfaitement développé » en comparaison avec celui de l’Europe occidentale, mais là n’est pas l’essentiel : le fascisme a frappé en réaction au développement des « forces de l’avenir », c’est-à-dire un socialisme – et un communisme ? – qui se développait à un rythme plus rapide que celui de l’économie, faisant de l’Italie du biennio rosso (1919-1920) « une sorte de Belgique », puisque la Belgique est « du point de vue socialiste à la fois le plus petit et le plus grand des pays ». Comme dans la formule biblique, « les premiers seront les derniers », l’Italie anticipe sur l’avenir potentiel de l’Europe tout entière.

  • 21  Ibid., p. 52.
  • 22  Ibid., p. 55.

7De fait, le fascisme est tout sauf un phénomène local : « ce serait bien peu internationaliste et ce serait surtout le symptôme d’une incompréhension absolue que de le considérer comme tel »21. Tous souffrent ou souffriront de cette maladie « qui vous menacera d’autant plus que vous vous croyez à l’abri. De re vostra agitatur ». En conséquence, nul n’est à l’abri. Pourquoi le fascisme ne franchirait-il pas « cette ligne idéale que Vandervelde traçait comme un grand Rubicon, de l’Atlantique jusqu’aux Indes, où l’on imagine qu’un poteau lui intime, “on ne passe pas” »22. Si l’ancien Jules César a passé le Rubicon, le nouveau « pourrait bien un jour jeter son dé ».

  • 23  Ibid., p. 53.
  • 24  Ibid., p. 54.

8Le terrain pathogène sur lequel le fascisme se développe est bien sûr, pour Turati comme pour tous les socialistes, un capitalisme « dégénérant en ploutocratie », même si, une fois au pouvoir, le fascisme s’émancipe des soutiens qui lui furent indispensables : il « veut vivre pour lui seul, au-dessus et contre toutes les classes, au service d’une seule : la classe politique qu’il forme ». Le fascisme a su prendre la forme d’un « tuteur de l’ordre » contre « le bolchevisme qu’il a aidé à naître et dont il a adopté les méthodes les plus affreuses »23. Autre élément de distanciation avec Vandervelde, le rapport du fascisme avec un passé autoritaire et même « médiéval » qu’il prolongerait au xxe siècle. Certes, pour Turati, le fascisme est une bien vieille histoire (« eine alte Geschichte »), mais, ajoute-t-il aussitôt, « eine alte Geschichte, aber immer neu » : « une vieille histoire, mais toujours nouvelle ». Son « Moyen Âge » est un « Moyen Âge modern style, un Moyen Âge du xxe siècle »24. Enfin, il ajoute un dernier élément d’explication, anticipant la discussion parmi les historiens de la première guerre mondiale sur la « culture de guerre ». Selon Turati, la guerre est « fille et mère du fascisme, et fascisme elle-même ».

  • 25  Ibid., p. 56.

[Elle a] habitué toute une génération au maniement quotidien des armes – fusils, bombes, poignards – au mépris de la vie d’autrui, et, parfois, de sa propre vie, à l’exaltation de l’embuscade, de l’assassinat « pour une fin nationale », à toutes les formes de brigandage et à cet esprit d’aventure qui fait la psychologie de la guerre et qui renaîtra dans les expéditions punitives, dans les escouades agressant les organisations ouvrières. C’est la gelée, l’agar-agar [sic] où le streptocoque fasciste a pu proliférer. C’est pourquoi, les premiers faisceaux surgissant après la guerre continuent à s’appeler faisceaux de combattants quand, la paix déclarée, il n’y a plus personne à combattre, sinon leurs propres concitoyens25.

  • 26  Ibid., p. 57.
  • 27  Ibid.

9Cette « psychologie de guerre » et cet « esprit d’aventure » qui s’étend « par contagion aux jeunes qui joueront à la guerre à laquelle ils ne purent participer » cimentent cette « foule de déclassés » qui fournit le matériel humain aux escouades fascistes »26. S’il fallait finalement résumer d’une phrase l’analyse de Turati sur le fascisme : « c’est de cette rencontre des reliquats humains et psychologiques de la guerre qu’est née la tragédie fasciste »27.

10Enfin, en guise de conclusion, le dirigeant socialiste insiste sur la redéfinition des enjeux politiques que produit le fascisme. Pour le mouvement socialiste, l’ancien duel entre classe ouvrière et bourgeoisie est désormais recouvert, sans être annulé, par l’opposition frontale entre guerre, dictature et fascisme d’un côté, liberté et fédération démocratique des peuples de l’autre côté, pour résumer un antagonisme entre « statolâtrie » et liberté.

Un débat qui tourne court

  • 28  « Le discours de Vandervelde », Le Peuple, 6 août 1928 ; « La journée des peuples opprimés », ibid (...)
  • 29  Le Populaire, 8 août 1928.
  • 30  « Au congrès de Bruxelles, Turatti [sic] fait le procès du fascisme », Le Peuple (CGT), 8 août 192 (...)

11L’intervention de Turati est peu discutée au cours du congrès lui-même où la plupart des débats tournent autour du règlement de la première guerre mondiale, trois ans après les accords de Locarno (1925), et deux ans après l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations (1926). Il est vrai que les interventions ont été préparées à l’avance, souvent pour être préalablement soumises aux traducteurs. Le compte rendu quotidien du Peuple, journal du Parti ouvrier belge, qui accueillait la conférence, reprend sans les commenter quelques extraits significatifs des interventions de Vandervelde et de Turati, en particulier les appréciations contradictoires sur le fascisme, apanage des « pays de réaction » ou, au contraire, « annonciateur » des tempêtes futures dans toute l’Europe28. Le récit publié en France par Le Populaire, quotidien de la SFIO, ne reproduit que quelques fragments du discours de Turati – pas les plus significatifs – avant de rendre compte des interventions du menchevik exilé Fiodor Dan, qui clame que « fascisme et bolchevisme sont frères », puis de Charles Buxton du Labour Party, aux yeux duquel en Angleterre « le fascisme et le bolchevisme n’intéressent pas la classe ouvrière au même point que les autres pays ! »29. Le Peuple, quotidien de la CGT française, relève que « Turatti [sic] fait le procès du fascisme », caractérisé comme « un fléau qui a contaminé la bourgeoisie », mais il ne revient pas sur le contenu de son intervention30.

  • 31  « Aux travailleurs du monde », Le Populaire, 12 août 1928.

12Le manifeste final du congrès de Bruxelles, « Aux travailleurs du monde » appelle à se dresser contre « toutes les dictatures […] d’une secte ou d’un homme, quelle que soit la forme de cette dictature »31. L’ « action du fascisme italien » est évidemment dénoncée, spécialement parce que celui-ci s’efforce de « grouper en une sorte de Sainte-Alliance […] tous les États réactionnaires dans les Balkans et la Méditerranée », la Roumanie, la Yougoslavie et la Hongrie. Clairement, la perspective défendue par Vandervelde a l’assentiment, au moins passif, de la majorité des délégués.

Remarques conclusives. Un débat rétrospectivement riche, mais sans portée immédiate

  • 32  Troisième congrès de l’IOS. Compte rendu sténographique, op. cit., p. 57.
  • 33  Ibid., p. 52.
  • 34  Dernière édition en date, Fascisme et Grand Capital, Paris, Libertalia, 2014.
  • 35  Jan-Philip Pomplun, « Les corps francs allemands. Une lecture sociohistorique de la violence de gu (...)
  • 36  Nicolas Patin, Krüger. Un bourreau ordinaire, Paris, Fayard, 2017, p. 194-196.

13Un historien du début du xxie siècle ne peut être qu’impressionné par la richesse des catégories d’analyse utilisées par Turati. D’abord sur sa vision d’un fascisme transnational qui n’est pas l’apanage des pays arriérés, dont le fascisme italien est « le modèle, la synthèse et l’antonomase »32 : un « fascisme cosmopolite, un et multiple comme la Sainte-Trinité »33. Ensuite sur ses interactions complexes avec les classes dirigeantes, dont le fascisme n’est pas le chevalier servant, contrairement à ce qu’écrira quelques années plus tard le journaliste Daniel Guérin, figure du « socialisme révolutionnaire » en France. Son livre de 1936, Fascisme et Grand Capital, publié chez Gallimard grâce à l’intervention d’André Malraux, deviendra au moins en France où il fut cinq fois réédité34, une sorte de bréviaire de l’antifascisme. Enfin sur le lien entre fascisme, anciens combattants et culture de guerre, un sujet revisité depuis quelques années par des historiens de toute l’Europe. L’historien allemand Jan-Philip Pomplun a ainsi montré que 40 à 75 % (selon les unités) des membres des Corps francs étaient d’anciens soldats du front35. Et nombre de nazis, trop jeunes pour avoir participé à la guerre, chercheront à vivre, par le militantisme, une guerre par compensation comme ces adolescents évoqués par Turati qui « joueront à la guerre à laquelle ils ne purent participer ». Les recherches sur les acteurs du génocide nazi ont mis en évidence la place de la Kriegsjugendgeneration (la « génération des jeunes de la guerre »), des hommes nés entre 1900 et 1910, qui rêvèrent de la guerre sans avoir pu la faire ni surtout la gagner en 1914-1918, surreprésentés dans les cadres de la SS : 77 % des 220 cadres supérieurs du RSHA (Reichssicherheitshauptamt, Office central de sûreté du Reich) comme 55 % des cadres de l’administration d’occupation en Pologne36.

  • 37  Stefano Caretti et Maurizio degli Innocenti (éd.), Giacomo Matteotti. Ritratto per immagini/Portra (...)
  • 38  Filippo Turati, discours à Vienne, 8 août 1931, cité dans Jens Späth, Wie umgehen mit Faschismus…,(...)
  • 39  Manifeste « Aux travailleurs », 5 mars 1934, reproduit dans Les Grands textes de la gauche 1789-20 (...)
  • 40  Alain Corbin, Paroles de Français anonymes. Au cœur des années trente, Paris, Albin Michel, 2019, (...)

14Un autre niveau d’analyse s’intéressera à la portée du discours de Turati dans les rangs socialistes. Force est de constater qu’elle reste limitée, même si les exilés socialistes italiens multiplient les contacts en Europe, où ils gagnent soutiens et sympathie, comme en témoigne la multiplication des monuments en hommage à Giacomo Matteotti, martyr du fascisme, érigés à Bruxelles (1927), Vienne (1927), Nancy (1931)37… Mais le débat suscité par Turati tourne court, d’autant que le vieux leader italien décède en exil à Paris en mars 1932 après une ultime intervention au congrès de Vienne de l’IOS en 1931, où il met en garde une dernière fois contre la réduction du fascisme à une affaire intérieure italienne38. Il est vrai qu’il est difficile de proposer à un public militant des analyses sophistiquées… Parmi les pistes de recherche que son texte de 1928 suggère au chercheur, on peut retenir celle de l’association systématique du fascisme au « Moyen Âge », encore utilisée en France en mars 1934 dans le manifeste fondateur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) qui avertit « sous couleur de révolution nationale, on nous prépare un nouveau Moyen Âge »39. Elle interroge évidemment l’historie qui peut y voir un contresens historique sur la nature et la vision du monde des fascismes, bien plus futurocentrés que « réactionnaires ». Il faudrait sans doute aussi creuser, fouiller dans l’immense « littérature grise » produite par le mouvement socialiste (presse locale, tracts, interventions) pour tenter de fixer l’image du « fascisme » que pouvaient avoir de simples militants. Sans doute beaucoup, comme ces électeurs français de 1936 à Limoges interrogés par Alain Corbin en 1967, étaient persuadés que les Ligues nationalistes (Jeunesses Patriotes, Croix-de-Feu…) voulaient « nous ramener au temps des rois », témoignant ainsi de la persistance de cartes mentales associées à la Révolution de 1789 et à un long xixe siècle40

  • 41  La Vie socialiste, no 339, 29 juillet 1933.

15Cinq ans après le congrès de Bruxelles, devenu président de l’IOS, Émile Vandervelde, s’exprimant devant le 30e congrès de la SFIO réuni en juillet 1933 à Paris, exprime son inquiétude devant « la situation la plus tragique qu’ait jamais connue l’Internationale… La dictature révolutionnaire, la peste brune ou la peste noire couvrent les deux tiers de l’Europe »41. La « ligne de Kowno à Bilbao » était franchie… et la question du fascisme allait s’imposer désormais dans tous les débats, au moins en Europe centrale et méridionale, spécialement en Autriche en Espagne et en France, sans pour autant que l’on revienne sur les termes du débat proposé par Filippo Turati.

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Notes

1  Ce texte constitue la version française d’une contribution à paraître en Espagne. Gilles Vergnon, « La Internacional Obrera Socialista y el fascismo durante la década de 1920 : en torno a la intervención de Filippo Turati en el Congreso de Bruselas (agosto 1928) », dans Aurelio Martí et Sergio Valero (éd.), Antifascismo socialista en el sur de Europa. Movilización Reformista e identidades cruzadas en el periodo de entreguerras (1919-1939), Madrid, Sílex (sous presse). L’auteur et la rédaction des Cahiers de la Méditerranée remercient très sincèrement les coordinateurs du livre et l’éditeur pour leur aimable autorisation.

2  Gilles Vergnon, L’antifascisme en France. De Mussolini à Le Pen, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.

3  Hugo Garcia, « El Antifascismo en España (1933-1939). Una historia pendiente », dans Teresa María Ortega López et Miguel Ángel del Arco Blanco (éd.), Claves del mundo contemporaneo, Grenade, Comares, 2013 ; Nigel Copsey, Antifascism in Britain, Basingstoke, Palgrave, 2000 ; Tom Buchanan, « Beyond Cable Street. New approaches to the Historiography of Anti-fascism in Britain », dans Hugo Garcia, Mercedes Yusta, Xavier Tabet et Cristina Climaco (éd.), Rethinking Antifascism. History, Memory and Politics 1922 to the Present, New York, Berghahn Books, 2016, p. 61-75.

4  Hugo Garcia, Mercedes Yusta, Xavier Tabet et Cristina Climaco (éd.), Rethinking Antifascism…, op. cit.

5  Leonid Luks, Entstehung der kommunistischen Faschismustheorie. Die Auseinandersetzung der Komintern mit Faschismus und Nationalsozialismus (1921-1935), Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1985.

6  Gilles Vergnon, Les Gauches européennes après la victoire nazie, Paris, L’Harmattan, 1997 ; Gerd-Rainer Horn, European Socialists Respond to Fascism. Ideology, Activism and Contingency in the 1930’s, Oxford, Oxford University Press, 1996.

7  Hugo Garcia, « Transnational History. A New Paradigm for Antifascist Studies ? », Contemporary European History, vol. 25, no 4, novembre 2016, p. 563-572 ; Michael Seidman, Transatlantic Antifascism, Cambridge (Mass.), Cambridge University Press, 2018 ; Talbot C. Imlay, The Practice of Socialist Internationalism. European Socialists and International Politics 1914-1960, Oxford, Oxford University Press, 2018.

8  Jens Späth, Wie umgehen mit Faschismus und Nationasozialismus. Erfahrungen, Erwartungen und Errinerungen italienischer, deutscher und französischer Sozialisten 1919-um 1960, Berlin-Boston, De Gruyter, 2024.

9  Ibid., p. 127.

10  Gilles Vergnon, Changer la vie ? Le temps du socialisme en Europe de 1875 à nos jours, Paris, Gallimard, 2024, p. 205-234.

11  « Le fonds Matteotti », Troisième congrès de l’IOS, Bruxelles (1928), publié par le secrétariat de l’IOS, Zürich, 1928, tome 2, p. 72-77. Depuis 1925, Zürich abrite le siège administratif de l’IOS, et les versements au fonds Matteotti sont libellés en francs suisses (FS).

12  Ibid., p. 74.

13  Ibid., p. 19.

14  Ibid. La « seconde édition du bonapartisme » fait évidemment référence au règne de Napoléon III (1852-1870) en France.

15  Le tome 3 de L’Œuvre de Léon Blum (Paris, Albin Michel, 1972), qui couvre les années 1914-1928, ne recense qu’un seul article sur le « fascisme ».

16  Léon Blum, « Veut-on désarmer ? », Le Populaire, 2 octobre 1927.

17  Karl Kautsky, Die materialistische Geschichtsauffassung, Berlin, J. H. W. Dietz, 1928, cité par Jens Späth, Wie umgehen mit Faschismus…, op. cit., p. 129-130.

18  Marcel Mauss, « Fascisme et bolchevisme. Réflexions sur la violence », La Vie socialiste, 3 février 1923 dans Vincent Chambarlhac et al., La maison socialiste. Histoire documentaire du Parti socialiste, t. 2 : 1921-1940, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2005, p. 121-123.

19  Jens Späth, Wie umgehen mit Faschismus…, op. cit., p. 127.

20  Troisième congrès de l’IOS. Compte rendu sténographique, p. 50. Voir, sur ce point, Marie-Anne Matard-Bonucci, « Rire sans éclats. Esquisse d’une histoire politique et sociale du rire en régime fasciste », Revue d’Histoire moderne et contemporaine, no 45-1, 1998, p. 170-195.

21  Ibid., p. 52.

22  Ibid., p. 55.

23  Ibid., p. 53.

24  Ibid., p. 54.

25  Ibid., p. 56.

26  Ibid., p. 57.

27  Ibid.

28  « Le discours de Vandervelde », Le Peuple, 6 août 1928 ; « La journée des peuples opprimés », ibid., 8 août 1928.

29  Le Populaire, 8 août 1928.

30  « Au congrès de Bruxelles, Turatti [sic] fait le procès du fascisme », Le Peuple (CGT), 8 août 1928.

31  « Aux travailleurs du monde », Le Populaire, 12 août 1928.

32  Troisième congrès de l’IOS. Compte rendu sténographique, op. cit., p. 57.

33  Ibid., p. 52.

34  Dernière édition en date, Fascisme et Grand Capital, Paris, Libertalia, 2014.

35  Jan-Philip Pomplun, « Les corps francs allemands. Une lecture sociohistorique de la violence de guerre après la première guerre mondiale », 20 & 21. Revue d’histoire, no 141, 2019, p. 41-54.

36  Nicolas Patin, Krüger. Un bourreau ordinaire, Paris, Fayard, 2017, p. 194-196.

37  Stefano Caretti et Maurizio degli Innocenti (éd.), Giacomo Matteotti. Ritratto per immagini/Portrait by Images, Pise, Pisa University Press, 2023, p. 155-174.

38  Filippo Turati, discours à Vienne, 8 août 1931, cité dans Jens Späth, Wie umgehen mit Faschismus…, op. cit., p. 136.

39  Manifeste « Aux travailleurs », 5 mars 1934, reproduit dans Les Grands textes de la gauche 1789-2017. Textes choisis et présentés par Grégoire Franconie, avec Jacques Julliard, Paris, Flammarion, 2012, p. 52-54.

40  Alain Corbin, Paroles de Français anonymes. Au cœur des années trente, Paris, Albin Michel, 2019, p. 53 sq.

41  La Vie socialiste, no 339, 29 juillet 1933.

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Pour citer cet article

Référence papier

Gilles Vergnon, « L’Internationale ouvrière socialiste (IOS) et le fascisme dans les années 1920 : autour de l’intervention de Filippo Turati au congrès de Bruxelles (août 1928) »Cahiers de la Méditerranée, 111 | 2025, 261-268.

Référence électronique

Gilles Vergnon, « L’Internationale ouvrière socialiste (IOS) et le fascisme dans les années 1920 : autour de l’intervention de Filippo Turati au congrès de Bruxelles (août 1928) »Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 111 | 2025, mis en ligne le 20 juillet 2026, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cdlm/20315 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16lo7

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Auteur

Gilles Vergnon

Gilles Vergnon est maître de conférences (HDR) émérite à Sciences-Po Lyon et chercheur au LARHRA (Laboratoire de recherches historiques Rhône-Alpes). Ses travaux portent sur l’histoire des gauches et sur la seconde guerre mondiale en France et en Europe. Il a notamment publié : Le Vercors. Histoire et mémoire d’un maquis, L’Atelier, 2002 (prix Philippe Vianney 2002) ; L’Antifascisme en France. De Mussolini à Le Pen, PUR, 2009 ; (avec Yves Santamaria, dir.), Le Syndrome de 1940. Un trou noir mémoriel, Riveneuve, 2015 ; Le Modèle suédois. Les gauches françaises et l’impossible social-démocratie, PUR, 2015 ; Un enfant est lynché. L’affaire Gignoux 1937. Violence et politique dans la France du Front populaire, PUF, 2018 et Changer la vie ? Le temps des socialistes en Europe de 1875 à nos jours, Gallimard, « Folio histoire », 2024 (version italienne Cambiare la vita ? Storia del socialisme europeo dal 1875 a oggi, Turin, Einaudi, 2025, version espagnole en préparation).

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Droits d’auteur

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