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Comptes-rendus

Thomas Le Roux et Raphaël Morera (dir.), La nature sous contrat. Concession, histoire et environnement (xvie-xxie siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2025, 321 p.

Simon Dolet
p. 271-274

Texte intégral

  • 1  Patrick Fournier et Geneviève Massard-Guilbaud (dir.), Aménagement et environnement, Perspectives (...)

1Les lecteurs du pourtour méditerranéen sont déjà familiers des « concessions », c’est-à-dire les espaces concédés temporairement par les pouvoirs publics à des particuliers, avec la présence de plages dites « privées » sur ses littoraux. L’étude de cette « technologie juridique » (p. 11) prolonge les travaux antérieurs sur la propriété, notamment des communs, en interrogeant les formes d’appropriation et d’exploitation de la nature. Issu du colloque organisé en 2021 par le Réseau universitaire de chercheurs en histoire environnementale, l’ouvrage s’inscrit dans la continuité de publications précédentes chez le même éditeur1 : il adopte une approche de « politique économique » (p. 313) et s’appuie surtout sur des exemples français. Plusieurs contributions portent sur l’espace méditerranéen – non pas en raison d’une spécificité environnementale, mais en les replaçant dans le cadre des concessions accordées par les autorités françaises – et feront ici l’objet d’une attention particulière.

2La réussite de cet ouvrage tient à la cohérence entre les chapitres, assurée par la récurrence de certains thèmes : les caractéristiques des concessions et leur évolution entre les périodes moderne et contemporaine. À partir du xvie siècle, l’usage des concessions dans les politiques expansionnistes se généralise. Leur encadrement juridique, et donc leur application, se précise et se renforce avec le temps. Outil gouvernemental mobilisé à toutes les échelles, les concessions – ici accordées à des nobles, des roturiers, des entreprises ou des ouvriers – visent à valoriser économiquement la nature, en finançant infrastructures et exploitations. Confier cette tâche à un tiers témoigne plutôt d’une certaine impuissance de l’État. Les concessionnaires doivent alors assumer le coût des aménagements selon un cahier des charges. Pour cela, ils disposent de prérogatives étendues pour faire valoir leur droit, à l’origine de conflits d’usage, mais qui n’empêchent pas des exploitations illégales. Cet ouvrage ne prétend pas à l’exhaustivité des formes de concessions existantes ; les contributions sont réparties entre cinq parties thématiques.

3La première concerne le renforcement de la souveraineté de l’État français grâce aux concessions. Patrick Fournier propose une synthèse de leur diversité et de leur évolution dans l’ensemble du royaume. Du xive siècle au milieu du xvie siècle, elles participent à la phase de repeuplement qui suit la crise de la peste noire. Jusqu’au début du xviiie siècle, la monarchie les utilise pour affirmer son autorité sur le territoire, en s’appuyant sur des entrepreneurs et des investisseurs particuliers, avant que leur emploi ne décline au profit d’un aménagement direct par les autorités publiques. Bastien Cabot s’intéresse, pour sa part, aux réactions ouvrières et politiques à la loi du 21 avril 1810, plaçant les mines sous la propriété de l’État, qui octroie désormais les concessions à la place de concédants locaux. Il apparaît que les ouvriers et les socialistes du xixe siècle légitiment la « déchéance » des concessionnaires qui ne respectent pas la sécurité des travailleurs, selon l’idée que le sous-sol appartient à la nation. Cosigné par Lavinia Maddaluno et Raphaël Morera, le troisième chapitre compare les concessions pour la captation et l’adduction de l’eau accordées par les échevinages de Marseille et de Paris, où le pouvoir royal devient au xviie siècle un interlocuteur incontournable. À Marseille, elles profitent surtout aux artisans et aux hôpitaux religieux ; à Paris, elles servent essentiellement à la consommation et à l’agrément, la Seine et la Bièvre suffisant à satisfaire les besoins artisanaux. La principale conclusion pour Marseille réside dans le fait que « l’eau urbaine intéresse le roi, qu’il s’agisse de la capitale du royaume ou d’une ville rétive à son autorité » (p. 66). Paris éclipse malgré tout Marseille grâce à l’exemple remarquable du changement, entre 1669 et 1673, dans la répartition des concessions parisiennes : le roi les attribue à ses soutiens, réduisant l’approvisionnement public et contraignant la population à utiliser les eaux de la Seine, de moindre qualité.

4La deuxième partie se focalise sur les espaces coloniaux français. Les trois premières contributions portent sur la pêche et la chasse aux mammifères marins, la dernière sur les mines. La distance incite l’État à recourir aux concessions pour valoriser « facilement » ses terres. S’agissant du Canada français (1663-1759), Benjamin Furst considère que la politique menée est un échec : les concessions sont rares, provoquent de nombreux conflits, et ne permettent pas aux entrepreneurs d’en tirer profit ni de favoriser le peuplement souhaité par la monarchie. La surexploitation contribue même à la disparition des bélugas dans le golfe du Saint-Laurent. Les deux chapitres suivants présentent des dynamiques similaires. Fabien Locher étudie la concession de Port-Étienne (actuelle Nouadhibou, Mauritanie), destinée à devenir un port de pêche et de transformation du poisson dans la première moitié du xxe siècle. Peu attractive et peu rentable, elle est soutenue par la France pour contrer la concurrence espagnole dans la région. La volonté de protéger les baleines autour de Port-Étienne conduit à la promulgation d’une loi pour l’ensemble de l’empire, motivée d’abord par un intérêt économique visant à assurer un revenu pérenne. Le scientifique Abel Gruvel, initiateur du projet de Port-Étienne et de cette protection des baleines, joue également un rôle central dans la contribution de Vincent Monnoir : il est aussi à l’origine de la création d’un « parc national antarctique » en 1924. Là encore, l’État utilise les concessions de pêche pour affirmer sa présence dans les îles Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam. La protection des éléphants de mer devient ensuite un instrument de renforcement de sa souveraineté, sur un territoire où les concessionnaires n’ont jamais pu faire respecter leurs droits. Thierry Guillopé et Antonin Plarier retracent, pour leur part, l’aventure entrepreneuriale transméditerranéenne des frères Jules, Léon et Paulin Talabot au xixe siècle. Leur soutien politique, variable selon les régimes, leur permet d’obtenir une concession minière en Algérie, qu’ils relient à l’industrie sidérurgique métropolitaine : ils construisent des chemins de fer pour relier la mine au port de Bône dont Paulin est concessionnaire ; ce dernier possède aussi la Société générale des messageries maritimes à vapeur pour transporter le minerai jusqu’au port de Marseille, également sous son contrôle ; la famille est enfin associée aux grandes sociétés ferroviaires pour acheminer le fer vers leurs usines ou celles d’autres sidérurgistes.

5L’évolution du régime juridique des concessions et la naissance de conflits sont au cœur de la troisième partie. Denis Eve retrace l’adaptation de l’abbaye cistercienne de Clairvaux à ces changements pour l’exploitation de ressources de surface destinées à la sidérurgie : les concessions sont d’abord négociées avec des propriétaires nobles ou roturiers, avant que l’État ne s’en réserve le contrôle au xviie siècle, en favorisant les exploitants pour répondre à ses besoins en armement. Pour le seul cas non français, Maude Flamand-Hubert s’intéresse aux débats entre partisans de l’exploitation industrielle des forêts québécoises et défenseurs de leur conservation, entre les xixe et xxe siècles. À travers l’exemple de Dieppe, Romain Grancher examine la mise en application des décrets des années 1850 réglementant les pêcheries, c’est-à-dire les installations sur le rivage retenant le poisson à marée basse. L’enjeu de l’État est de réaffirmer son droit sur ces concessions anciennes, désormais considérées par certains comme héréditaires.

6La quatrième partie, consacrée à la « marchandisation du paysage », s’ouvre avec l’étude d’Isabelle Bruno et Grégory Salle sur l’histoire des concessions de la plage – qui n’est donc pas « privée » – de Pampelonne (Var). Au début du xxe siècle, la municipalité entend protéger un rivage déjà exploité pour son sable et ses bains publics, dans un contexte de développement touristique. Après 1945, les maires, devenus prioritaires pour obtenir les concessions de l’État, désignent leurs propres sous-concessionnaires : les « plagistes ». Les conflits entre ces acteurs aboutissent en 1972 à ce que l’État accorde les concessions en partenariat avec les communes, limitées à 30 % de la surface des plages. Steve Hagimont retrace l’action des pouvoirs publics pour stimuler l’attractivité des espaces de montagne. Il met en évidence la transition entre la première moitié du xixe siècle, où la mise en valeur est confiée aux municipalités, et la seconde, marquée par un changement de stratégie : inspiré du modèle suisse, l’État favorise la valorisation touristique des montagnes en accordant des concessions à des acteurs privés.

7La dernière partie est consacrée à une ressource particulière, l’eau, à travers trois contributions portant, au moins en partie, sur la France méridionale. Elias Burgel présente la création du marquisat de Solas, près de Montpellier, concession perpétuelle accordée par le pouvoir royal sous Louis XIV. Le but est de confier l’aménagement du fleuve du Lez à son bénéficiaire : il doit le canaliser et construire un port à son embouchure, recevant en échange un droit de péages et des prérogatives juridiques pour régler les conflits. Les deux derniers chapitres, de Alexandre Gaudin et Martin Laurenceau sur la Durance, et de Joana Guerrin sur le Rhône, analysent l’aménagement hydraulique en France dans la seconde moitié du xxe siècle. Ces concessions visent à produire de l’énergie, tout en gérant l’eau pour les autres secteurs d’activité et en prévenant les inondations. Le cas de la Durance illustre notamment les droits de ces entreprises, dans le cadre des ennoiements de village ou de la pollution des cours d’eau, tandis que celui du Rhône démontre comment la Compagnie nationale du Rhône exploite un flou juridique pour limiter son intervention lors des inondations, malgré la pression croissante de l’État pour l’impliquer dans les dédommagements.

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Notes

1  Patrick Fournier et Geneviève Massard-Guilbaud (dir.), Aménagement et environnement, Perspectives historiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016 ; Raphaël Morera, Laurent Coumel et Alexis Vrignon (dir.), Pouvoirs et environnement. Entre confiance et défiance (xve-xxie siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2018 ; Stéphane Frioux et Renaud Bécot (dir.), Écrire l’histoire environnementale au xxie siècle. Sources, méthodes, pratiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022.

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Pour citer cet article

Référence papier

Simon Dolet, « Thomas Le Roux et Raphaël Morera (dir.), La nature sous contrat. Concession, histoire et environnement (xvie-xxie siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2025, 321 p. »Cahiers de la Méditerranée, 111 | 2025, 271-274.

Référence électronique

Simon Dolet, « Thomas Le Roux et Raphaël Morera (dir.), La nature sous contrat. Concession, histoire et environnement (xvie-xxie siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2025, 321 p. »Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 111 | 2025, mis en ligne le 20 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cdlm/20346 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16lo8

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Auteur

Simon Dolet

Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine (CMMC), Université Côte d’Azur
Langages, Littératures, Sociétés, Études Transfrontalières et Internationales (LLSETI), Université Savoie Mont Blanc

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