Bernard Hautecloque, L’irrédentisme italien dans l’Empire austro-hongrois (1866-1915), Grenoble, UGA Éditions, 2023, 392 p.
Texte intégral
1Bernard Hautecloque, professeur agrégé spécialiste d’histoire criminelle et des relations internationales au xixe siècle, nous gratifie ici d’un bel ouvrage sur l’irrédentisme italien en Autriche-Hongrie. Si ce sujet est particulièrement apprécié des historiens italiens, il demeure encore trop peu connu en France malgré son importance dans l’histoire politique et culturelle de l’Italie contemporaine post-unité. Cette monographie constitue ainsi la première véritable synthèse en langue française sur l’irrédentisme italien, comblant un manque notable. L’auteur s’est employé à résumer un demi-siècle d’événements complexes en environ 400 pages, dans lesquelles s’insèrent des annexes complètes, entre sources et glossaire, particulièrement pertinentes pour les néophytes, même si un index des noms aurait été appréciable.
- 1 Francesco Filippi, Prima gli italiani ! (sì, ma quali ?), Rome-Bari, Laterza, 2021.
- 2 Il s’agit de la deuxième guerre du Risorgimento, en 1859, permettant à Cavour et Victor-Emmanuel I (...)
2L’ouvrage est divisé en trois parties. La première est consacrée à la description des minorités italophones d’Autriche-Hongrie, une mise en lumière nécessaire pour comprendre les fondements idéologiques de l’irrédentisme. Le chapitre introductif concerne la question culturelle et plus spécifiquement la langue italienne, s’inscrivant ainsi dans un panorama plus général des minorités de l’empire de François-Joseph Ier. Il s’agit d’un élément essentiel pour appréhender le phénomène, l’irrédentisme naissant dans une démarche de défense de l’identité italienne face au risque d’assimilation aux populations limitrophes, croates ou slovènes suivant la région concernée. L’italien est une langue de culture, mais également celle qu’utilisent les milieux du grand commerce, permettant de faire un lien entre les différentes populations italophones de ces régions : les Italiens natifs, les Slaves assimilés et les « régnicoles ». Cette distinction est consécutive d’un grand questionnement entourant la construction de l’identité nationale italienne : « des Italiens mais lesquels »1 ? Le chapitre 2 met en perspective la minorité italienne d’Autriche-Hongrie avec le fonctionnement de l’Empire. Si les Italiens demeurent peu nombreux par rapport aux autres nationalités, il s’agit d’une population sensible. C’est par exemple à Trieste que se situe le port principal de la double monarchie, point d’ancrage essentiel garantissant l’accès à l’Adriatique pour les navires commerciaux et la marine militaire. Il faut également rappeler la menace que représentaient les Italiens pour l’intégrité de l’Empire avant même la fin des Guerres d’indépendances italiennes. En effet, le désordre causé par les patriotes lombards dans les années 1850 a forcé François-Joseph à entrer en guerre contre le royaume de Sardaigne en 1859 et donc contre la France napoléonienne2.
- 3 Marco Albeltaro, Cesare Battisti, Fabio Filzi, Milan, Il Sole 24 Ore, 2014.
3Cette première partie, essentielle pour comprendre les enjeux culturels et de politique intérieure de l’Empire austro-hongrois, constitue une excellente introduction à la deuxième, relative aux différentes terres irrédentes. La tâche est ardue, comme le reconnaît lui-même Bernard Hautecloque. Chaque terra irredenta obéit à sa propre logique et a sa propre histoire vis-à-vis des revendications irrédentistes, « au point qu’il est impossible d’en écrire une histoire synthétique » (p. 62). Il demeurait néanmoins pertinent de dresser un état des lieux général afin d’éclairer le lecteur sur ces territoires. Le chapitre 3 introduit donc cette partie avec Trieste, que l’auteur qualifie de « cité sainte de l’irrédentisme » (p. 67). Cette ville était d’une importance capitale tant pour le lieu stratégique qu’elle représente que pour l’intérêt affectif qui lui est porté par certains membres de la famille impériale à l’instar de Maximilien, frère cadet de l’empereur, qui y séjourne régulièrement. L’auteur poursuit sa description avec le Trentin, où les italophones sont nombreux. Si l’irrédentisme a du mal à y prendre racine, c’est de la ville de Trente dont sont originaires plusieurs activistes notoires comme le socialiste Cesare Battisti, instigateur du mouvement dans la région et « martyre de l’irrédentisme »3. Se succèdent ensuite des chapitres abordant la même logique comme « l’invention » (p. 106) du Haut-Adige par Ettore Tolomei, figure encore largement controversée de nos jours. Cet aspect témoigne du caractère actuel de l’irrédentisme, élément sur lequel nous aurons l’occasion de revenir un peu plus loin. Si nous ajoutons le Frioul oriental, l’Istrie, la ville de Fiume et la Dalmatie, Bernard Hautecloque nous offre donc une liste exhaustive des terres irrédentes austro-hongroises permettant au lecteur de visualiser la géographie de ces mouvements.
- 4 L’École normale supérieure de Pise et l’Institut d’études supérieur de Florence étaient privilégié (...)
4Enfin, la dernière partie de cette monographie oriente le regard vers la puissance voisine directement concernée par la question des minorités italophones : le royaume d’Italie. L’auteur ne consacre pas moins de neuf chapitres aux conséquences de ces mouvements sur les relations internationales entre l’Italie et l’Autriche-Hongrie, en y faisant varier les échelles. Les grandes périodes et événements liés à l’irrédentisme influençant les relations entre les deux puissances sont traités de manière chronologique, de la troisième guerre d’indépendance jusqu’à l’entrée de l’Italie dans la première guerre mondiale, à la suite du pacte de Londres. Un chapitre est consacré à Guglielmo Oberdan, ce « terroriste raté » (p. 215) dont l’échec a insufflé un nouvel élan au mouvement jusqu’en Italie. La question du projet d’université à Trieste, cruciale pour les étudiants et intellectuels italiens d’Autriche, bénéficie également d’un chapitre à part entière. Si beaucoup d’étudiants se formaient dans les grandes universités de l’Empire, comme à Vienne ou Graz, une partie d’entre eux faisait le choix de traverser la frontière pour aller à Padoue ou de fréquenter, « pour une majorité des irrédents » (p. 267), les établissements de Pise et Florence4.
5L’auteur a raison de revenir fréquemment sur l’importance des relations diplomatiques avec la France dans la politique extérieure de l’Italie, tant les liens entre les deux pays sont d’une grande importance dans le rapport entretenu par le gouvernement italien avec les mouvements irrédentistes. En effet, ces dynamiques internationales conduisent certains à estimer que l’irrédentisme n’existe que « contre la France seule » (p. 233). Si « l’affaiblissement de l’austrophobie et, par contrecoup, les sympathies pour la cause irrédentiste » (p. 202) pourrait sonner comme une absence de revendications irrédentistes en France, l’ouvrage rappelle qu’elles ne sont pas inexistantes. Même s’ils sont minoritaires, des mouvements irrédentistes existent bel et bien, comme avec la Corse où des comités se forment dès les années 1890 sans être pour autant bien perçus par les autorités italiennes.
- 5 Gioacchino Volpe, Storia della Corsica italiana, Sesto San Giovanni, Oaks Editrice, éd. 2022, édit (...)
- 6 Sur la question, voir les travaux de Raoul Pupo notamment Adriatico amarissimo. Una lunga storia d (...)
6Bernard Hautecloque nous livre donc un ouvrage qui croise ses domaines de recherche. Entre histoire criminelle, à travers le cas Oberdan, du renseignement, avec la surveillance des activistes, et des relations internationales, l’irrédentisme s’est imposé comme un sujet idéal pour l’historien. Cette synthèse était nécessaire, notamment du fait du caractère actuel de ce sujet. Outre les événements de politique internationale récents qui peuvent s’y insérer, la mémoire de l’irrédentisme italien est encore vive ainsi que son lot de « susceptibilités » (p. 9), ce que l’auteur prend en compte lorsqu’il définit ses choix toponymiques. La profanation régulière de la tombe de Tolomei à Bolzano n’est pas la seule manifestation des restes de ce pan du nationalisme italien. Nous pouvons mentionner la réédition d’ouvrages irrédentistes à l’instar de la monographie de l’historien fasciste Gioacchino Volpe sur « la Corse italienne »5 en 2022. Mais c’est bien la question dalmate qui demeure délicate, les relations italo-croates étant marquées par la mémoire des « massacres des foibe »6 après la seconde guerre mondiale.
Notes
1 Francesco Filippi, Prima gli italiani ! (sì, ma quali ?), Rome-Bari, Laterza, 2021.
2 Il s’agit de la deuxième guerre du Risorgimento, en 1859, permettant à Cavour et Victor-Emmanuel II d’annexer la Lombardie et de former, peu de temps après, le royaume d’Italie.
3 Marco Albeltaro, Cesare Battisti, Fabio Filzi, Milan, Il Sole 24 Ore, 2014.
4 L’École normale supérieure de Pise et l’Institut d’études supérieur de Florence étaient privilégiés, notamment grâce à l’influence de professeurs proches des irrédentistes comme Pasquale Villari.
5 Gioacchino Volpe, Storia della Corsica italiana, Sesto San Giovanni, Oaks Editrice, éd. 2022, édition de Paolo Mathlouthi.
6 Sur la question, voir les travaux de Raoul Pupo notamment Adriatico amarissimo. Una lunga storia di violenza, Rome-Bari, Laterza, 2021.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Vincent Sarbach-Pulicani, « Bernard Hautecloque, L’irrédentisme italien dans l’Empire austro-hongrois (1866-1915), Grenoble, UGA Éditions, 2023, 392 p. », Cahiers de la Méditerranée, 111 | 2025, 281-283.
Référence électronique
Vincent Sarbach-Pulicani, « Bernard Hautecloque, L’irrédentisme italien dans l’Empire austro-hongrois (1866-1915), Grenoble, UGA Éditions, 2023, 392 p. », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 111 | 2025, mis en ligne le 20 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cdlm/20366 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16loa
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