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STADTBILD – IMAGE-VILLE

Art et topographie dans le Berlin réunifié

Apport de l’enquête quantitative
Kunst und Topographie im wiedervereinigten Berlin: der Beitrag der quantitativen Erhebung
Art and Topography in Reunified Berlin: The Contribution of a Quantitative Approach
Julio VELASCO
p. 37-56

Résumés

Ce travail de recherche examine les conditions de travail et de vie des artistes plasticiens à Berlin depuis la réunification, ainsi que le poids de cette ville dans le paysage artistique allemand et mondial. À partir de données quantitatives (1989-2023) issues de la Künstlersozialkasse (KSK) et du Berufsverband Bildender Künstler*innen Berlin (BBK), elle montre que, loin des clichés, le groupe est hétérogène, mais stable et souvent tourné vers des pratiques traditionnelles. Malgré une concentration marquée dans quelques quartiers historiques, les choix de localisation relèvent davantage de logiques symboliques que financières. L’étude met en lumière les fortes inégalités internes (revenus, genre), la faible reconnaissance du travail artistique et l’absence de débat structurant sur le rôle de l’art dans le Berlin réunifié.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Dominique Chateau, « L’ambivalence de la notion d’arts plastiques : Lamennais et Taine », in Nouvel (...)

1Cette recherche porte sur les artistes plasticiens à Berlin, en excluant les professionnels des industries culturelles, des arts appliqués ou de la pédagogie1. Si ces frontières restent poreuses, elles permettent de circonscrire un terrain d’enquête cohérent.

  • 2 Julio Velasco, L’artiste comme stratège. Topographie et création plastique contemporaine, Paris, CT (...)

2L’objectif n’est pas d’ajouter un portrait de plus à une figure déjà saturée d’imaginaires, mais d’interroger les conditions sociales, spatiales et économiques d’un groupe souvent défini par des stéréotypes. La catégorie « artiste », loin de désigner un ensemble homogène, relève d’une construction symbolique puissante – que les artistes eux-mêmes, souvent, contribuent à entretenir2.

3Ce modèle idéal entrave la compréhension du champ : il introduit des biais dans les données (témoignages, archives, classements), freine les approches critiques, et occulte les fortes disparités internes – en matière d’origine sociale, de pratiques, de revenus ou de reconnaissance.

  • 3 C. Dellbrügge et Ralf de Moll, Artist migration Berlin, Heidelberg, Kehrer Verlag, 2006.
  • 4 Barbara Felsmann, Annett Gröschner, Durchgangszimmer Prenzlauer Berg. Eine Künstlersozialgeschichte(...)
  • 5 Ares Kalandides, « Berlin : les industries créatives et l’aménagement urbain », in La ville des cré (...)
  • 6 Lothar Lang, Berliner Montmartre: Künstler vom Prenzlauer Berg, Berlin, Rütten & Loening, 1991.
  • 7 Séverine Marguin, Collectifs d’individualités au travail. Les artistes plasticiens dans les champs (...)
  • 8 Christine Nippe, Kunst baut Stadt. Künstler und ihre Metropolenbilder in Berlin und New York, Biel (...)
  • 9 Karen Rudolph, « L’appel de Berlin », in Beaux-Arts Magazine 154, 1997, p. 60-71.
  • 10 « La ville s’offre comme un champ archéologique temporel où se dressent, encore parfaitement conser (...)

4De son côté, la capitale allemande se distingue aujourd’hui comme le principal pôle artistique du pays, dépassant nettement ses rivales historiques comme Düsseldorf ou Cologne. Sur la scène internationale, Berlin occupe, aux côtés de New York, Londres ou Paris, une position de choix parmi les grandes métropoles culturelles occidentales. Ainsi, il existe une très abondante littérature scientifique ou de vulgarisation autour des dimensions artistique et culturelle de la ville (voir Dellbrügge et de Moll3, Felsmann et Gröschner4, Kalandides5, Lang6, Marguin7, Nippe8, Rudolph9, etc.). Ces écrits constituent le socle de notre étude. Nous les confrontons à des données statistiques (objectivantes donc) afin de mieux cerner la manière dont ces deux modèles archétypaux, celui très chargé de la ville de Berlin10 et celui du monde de l’art, se nourrissent mutuellement au point de parfois se confondre, voire de se substituer aux réalités qu’ils sont censés matérialiser.

  • 11 Velasco, L’artiste. Il s’agit d’une étude comparative sur les lieux de résidence et de travail des (...)

5À partir d’un corpus de données principalement issues de la Künstlersozialkasse (KSK) et du Berufsverband Bildender Künstler*innen Berlin (BBK), cette enquête prolonge des recherches antérieures sur les géographies artistiques11. Elle vise à articuler analyse quantitative et lecture critique des représentations, en examinant le cas berlinois à travers trois entrées : l’évolution démographique des artistes plasticiens, leur distribution spatiale dans la ville réunifiée, et les logiques symboliques qui sous-tendent leurs choix de localisation.

6Dans une perspective empirique, il convient d’abord d’en préciser le cadre temporel et les sources. L’analyse repose sur un corpus de données étalées entre 1989 et 2023, réparties en trois grandes périodes, chacune marquée par un degré de fiabilité et de précision différent.

7Cette périodisation s’accompagne d’une attention particulière aux types de sources mobilisées – leur définition de la catégorie d’artiste, leur couverture géographique, et leurs éventuels biais – afin de mieux cerner les limites et la portée des résultats. L’enjeu n’est pas seulement d’extraire des chiffres, mais de les réinscrire dans les dynamiques institutionnelles, économiques et symboliques qui les traversent.

Cadre temporel et sources

8La recherche sur les artistes plasticiens à Berlin se heurte à un manque criant de sources « objectivantes », symptomatique de l’indéfinition persistante de cette catégorie professionnelle.

  • 12 Fernando Gonzalez-Rey, « Social Subjectivity, Subject and Social Representation », in Connexions 89 (...)

9Pour les années 1989-1996, les données quantitatives sont rares. Les travaux existants reposent majoritairement sur des témoignages ou observations, marqués par le subjectivisme. Une approche pluriméthodologique aurait été souhaitable, mais l’homogénéité des sources disponibles limite leur portée heuristique12.

10Pour la période 1997-2006, les données disponibles, bien que fiables, souffrent de deux lacunes majeures : une absence de contextualisation spatiale et des biais de sélection inhérents aux groupes analysés. À partir de 2007, en revanche, deux sources complémentaires – la KSK et le BBK – fournissent des données géoréférencées et systématiques jusqu’en 2023. Les années 2020-2023 marquent toutefois une rupture : les crises sanitaires et géopolitiques ont transformé le paysage artistique berlinois, sans qu’il soit encore possible d’en mesurer l’impact à moyen et long terme.

La KSK

11Créée en 1983, la KSK (Künstlersozialkasse) est un organisme parapublic financé à 50 % par la Sécurité sociale ; 30 % par une taxe sur les ventes d’œuvres ; 20 % par les cotisations des artistes. Il gère la protection sociale des artistes allemands – un rôle comparable à celui de la Maison des Artistes en France. Son principal atout réside dans ses données géolocalisées : grâce à la précision des codes postaux allemands (216 pour Berlin, couvrant douze arrondissements et 96 quartiers), il publie depuis 2007 des statistiques précises sur la répartition spatiale des artistes.

  • 13 Künstlersozialkasse, KSK in Zahlen, 2024 [https://www.kuenstlersozialkasse.de/service-und-medien/ks (...)

12Cependant, sa définition extensive de l’« artiste » – incluant travailleurs des industries culturelles, pédagogie ou arts appliqués – nécessite un travail de retraitement afin d’isoler les plasticiens. Pour les années antérieures à 2007, seules des données agrégées par activité (sans géolocalisation) sont disponibles13.

Le BBK

13Le BBK (Berufsverband Bildender Künstler*innen Berlin), principale association berlinoise d’artistes visuels, impose des critères stricts d’adhésion : résidence à Berlin et diplôme de niveau master (Bac+ 5) en art.

  • 14 IFSE, Institute for Strategy Development, Studio Berlin III. The Situation of Berlin’s Artists and (...)

14L’association utilise une définition spécifique des artistes visuels, identique à celle retenue dans notre étude. Le BBK a réalisé deux enquêtes très complètes sur les artistes plasticiens à Berlin, l’une en 2011 et la deuxième en 2017, sur 1 745 artistes affiliés ou non à l’association14.

Les populations artistiques flottantes

15Les données fournies par ces deux sources – la KSK et le BBK – sont complétées par d’autres données quantitatives, issues des sites de classement des artistes, des statistiques sur le marché de l’art, ou encore des activités des galeries. Ces sources, toutefois, partagent une lacune cruciale : elles ne prennent pratiquement pas en compte les populations artistiques flottantes.

  • 15 Parmi les nombreux travaux ne différenciant pas ces sous-populations, voir par exemple : Claudia Wa (...)

16Ces dernières, pourtant significatives numériquement dans le milieu berlinois, regroupent des personnes résidant dans la ville pour des séjours courts (de quelques semaines à deux ans). La KSK ne les recense pas, et leur affiliation au BBK reste occasionnelle. Bien que leur venue réponde à des motivations professionnelles – les distinguant du tourisme –, ces personnes partagent avec les touristes certains traits (comme une méconnaissance de l’allemand ou des réseaux sociaux éphémères). Au stade actuel de cette recherche, il reste impossible d’avoir des données précises sur ce groupe. Notre étude, comme les sources utilisées, ne les inclut donc pas. Cette omission doit être explicitement mentionnée, car de nombreux travaux sur les artistes berlinois confondent ces sous-populations, attribuant à l’ensemble des plasticiens des caractéristiques propres aux « flottants15 ».

Les artistes plasticiens dans le champ artistique allemand

17Notre enquête porte sur les artistes plasticiens, mais l’analyse nécessite de distinguer les trois niveaux catégoriels emboîtés : l’ensemble des travailleurs artistiques, les arts de l’image (bildende Kunst), et enfin les plasticiens eux-mêmes, qui constituent l’objet central de l’étude.

18Cette catégorisation, dont les deux premiers niveaux sont explicitement présentés par la KSK, guide notre démarche : partir du secteur artistique global pour zoomer progressivement sur les plasticiens.

Les travailleurs du secteur artistique

  • 16 Statistisches Bundesamt, 2024, Fortschreibung des Bevölkerungsstandes Bevölkerungsfortschreibung au (...)

19Entre 1997 et 2019 le nombre de travailleurs artistiques en Allemagne double, passant de 91 320 à 195 110 (+ 113,65 %). Pendant la même période, la démographie du pays reste atone (+ 1,43 %). Pour la période suivante, 2020-2023, malgré les crises du COVID et la guerre en Ukraine, la progression se maintient (+ 9,59 %), alors que la population allemande recule légèrement16.

20Pendant la même période 1997-2019, les revenus annuels de la population artistique triplent, passant de 1,25 à 3 milliards d’euros, et, entre 2020-2023 et malgré un ralentissement démographique de la population artistique, ses revenus bondissent de 36,05 % (4 milliards d’euros), égalant la croissance des 22 années précédentes.

  • 17 William Cochran, Sampling Techniques, New Jersey, John Wiley & Sons, 1997 [https://fr.scribd.com/do (...)
  • 18 Bundesagentur für Arbeit, 2023, Analyse zur Entgeltstatistik 2023 [https://statistik.arbeitsagentur (...)

21Cependant, même en 2023, les artistes ne représentent que 0,25 % de la population active allemande – sous le seuil de significativité statistique fixé entre 3 et 5 %17 et leur revenu mensuel moyen (1 677 €) reste 2,26 fois inférieur à la moyenne nationale (3 796 €18), malgré une hausse de 36 % depuis 2020. Au-delà des questions statistiques, la faiblesse de ces chiffres pose la question du poids réel de cette population dans la vie publique de la société, d’autant plus qu’il y a de très fortes disparités à l’intérieur de ce groupe.

Les artistes de l’image et les plasticiens

22La KSK classe les travailleurs de l’art en quatre catégories : arts de la parole (Wort), arts de l’image (bildende Kunst), musique (Musik) et arts du spectacle (darstellende Kunst).

23Cette classification, maintenue de 1997 à 2023, montre que les artistes de l’image restent le groupe le plus nombreux, malgré une baisse relative (39 % en 1997 et 34,6 % en 2023). Ils enregistrent aussi les revenus les plus élevés, passant de 37,5 % à 40,77 % du total sectoriel (graph. 1).

Graphique 1

Graphique 1

Pourcentage d’artistes visuels par rapport au nombre total d’artistes par ville (2023)

Source KSK © Julio Velasco, 2025

24Les plasticiens font partie des artistes de l’image mais n’y sont pas individualisés par la KSK. Celle-ci y distingue seize sous-catégories, que nous regroupons en quatre : industries culturelles, arts appliqués, enseignement et plasticiens (peintres, sculpteurs, artistes expérimentaux, performeurs, vidéastes). Ces catégories, bien qu’approximatives et perméables, reflètent une réalité tangible et restent indispensables pour analyser le monde de l’art actuel.

25Entre 1997 et 2023, les plasticiens passent de 40 % à 30 % du total de bildende Kunst. Les peintres dominent largement le groupe des plasticiens, tandis que les sculpteurs diminuent (moitié moins que les peintres en 1997, un quart en 2023). Les artistes expérimentaux (deux tiers du nombre des sculpteurs) restent stables. Les nombres de performeurs augmentent de 25 % (passant de 265 à 329) mais restent marginaux. Les vidéastes, aussi peu nombreux que les performeurs et à la traine du groupe des arts de l’image en 1997 multiplient leur nombre par neuf. Ils sont ensuite reclassés en Media-Art par la KSK, sortant par-là du cadre des artistes plasticiens, pour intégrer plutôt celui des travailleurs des industries culturelles.

Les revenus des plasticiens

26Si les peintres se classent au deuxième rang des effectifs des artistes visuelles (bildende Kunst) – derrière les graphistes –, leur position numérique contraste avec celle des autres plasticiens, tous en deçà des moyennes sectorielles, mais ils les rejoignent par leurs revenus : les plasticiens occupent systématiquement les échelons inférieurs de la hiérarchie économique du secteur (tab. 1).

Tableau 1

Tableau 1

Les revenus des artistes de l’image (2023)

Source KSK © Julio Velasco, 2025

27Sur les seize catégories incluses dans le groupe des artistes de l’image, les peintres et sculpteurs oscillent entre la 9ᵉ et la 12ᵉ place du classement interne des revenus, tandis que les artistes expérimentaux et performeurs stagnent dans les trois dernières positions. Ainsi, les peintres passent de 651 €/mois (2003) à 1 200 € (2023), tandis que les artistes expérimentaux et les performeurs percevaient respectivement 554 € et 541 € par mois en 2003, atteignant 905 € pour les premiers et 937 € pour les seconds en 2023 (les artistes expérimentaux étant dépassés par les performeurs).

  • 19 Artfacts, Artist Ranking, The top artists on Artfacts, 2025 [https://artfacts.net/lists/global_top_ (...)

28Il est crucial de souligner que derrière ces moyennes se cache une caractéristique majeure du monde de l’art : les énormes inégalités de revenus entre les travailleurs du secteur. Pour des raisons de confidentialité, la KSK ne divulgue pas les données concernant l’écart entre les revenus les plus élevés et les plus bas. Cependant, pour illustrer ce propos, une œuvre de Gerhard Richter peut atteindre plusieurs dizaines de millions d’euros lors d’une vente. Il fait partie des quelques artistes résidant en Allemagne dont les œuvres sont parmi les plus cotées sur le marché mondial de l’art19. Bien que techniquement inclus dans le groupe des plasticiens du KSK, leurs revenus dépassent de plusieurs dizaines, voire centaines de fois la moyenne de 1 200 € indiquée, réduisant d’autant la part des revenus réels du reste du groupe et plaçant la grande majorité des plasticiens en dessous de cette moyenne.

  • 20 Fédération des réseaux et associations des artistes plasticiens, FRAAP, Documentation de la Fédérat (...)

29Rappelons ici l’étude du FRAAP20, dont d’autres enquêtes confirment la validité, indiquant que 95 % des artistes plasticiens ne vivent pas de leurs créations artistiques.

  • 21 La notion « vocationnelle » de l’art peut se résumer par la phrase « on naît artiste » (Jules Janin (...)

30Malgré cette faiblesse chronique des revenus, le groupe des plasticiens reste le plus important en nombre parmi les travailleurs des arts de l’image. Deux points sont à retenir de cette analyse : d’une part, ce niveau de rémunération suggère une approche éminemment « vocationnelle » de leurs pratiques21. D’autre part, la prédominance numérique des peintres, et dans une moindre mesure des sculpteurs, au détriment des artistes expérimentaux et des performeurs, révèle une tendance vers des formes plus traditionnelles de l’art, ainsi qu’un désintérêt pour les aspects les plus novateurs de la création plastique contemporaine.

Les inégalités de genre

  • 22 Bundesagentur für Arbeit, 2023, p. 9.

31Si les activités artistiques affichent une quasi-parité de genre (51,23 % d’hommes contre 48,77 % de femmes en 2023), cette apparente équité masque des inégalités économiques tenaces. Depuis 2010, la KSK publie des données genrées qui révèlent même une aggravation des écarts : dans l’ensemble des secteurs artistiques, les revenus des femmes sont de 25 % inférieurs à ceux des hommes (1 428 € contre 1 913 € mensuels), alors que pour l’ensemble des professions au niveau national, cette différence n’est que de 9,3 %22. Ce fossé s’élargit à 30 % pour les arts de l’image (1 390 € contre 1 995 €), où les femmes sont pourtant majoritaires (51 %).

32Les arts plastiques reproduisent ces disparités, avec des écarts de 28 % en peinture et sculpture, 30 % dans les performances, et de « seulement » 21 % pour les arts expérimentaux – toujours au désavantage des femmes. Loin de se résorber, ces inégalités s’accroissent : en treize ans, l’écart de revenus est passé de 14,5 % à 25 % dans l’ensemble des activités artistiques, et de 17 % à 30 % pour les arts de l’image (tab. 2).

Tableau 2

Tableau 2

Les artistes femmes et hommes en Allemagne (2023)

Source KSK © Julio Velasco, 2025

La place de Berlin dans la vie artistique allemande

33Berlin s’impose comme le pôle artistique incontournable de l’Allemagne : en 2023, un artiste sur cinq y réside (21,44 %), proportion qui dépasse largement son poids démographique (3,8 millions d’habitants, soit 4,6 % de la population nationale). Cette centralité, attestée par les données de la KSK depuis 2011, reste structurelle : en treize ans, la part des artistes berlinois dans le total national est passée de 18,33 % à 21,44 %.

Carte 1

Carte 1

Nombre d’artistes en Allemagne par commune (2023)

Source KSK © Julio Velasco, 2025

34Cette domination est confirmée par l’écart avec les autres villes allemandes : les artistes berlinois sont trois fois plus nombreux qu’à Hambourg et quatre fois plus qu’à Munich. Mieux encore, le ratio artistes/habitants y atteint 1,19 % en 2023 (carte 1) – seuil symbolique que seule Berlin franchit –, loin devant Cologne (0,92 %) ou Munich (0,75 %). Dans les autres agglomérations, ce ratio plafonne à 0,50 % (Stuttgart, Leipzig, Dresde, Brême), ou reste inférieur à 0,25 % pour la majorité des grandes villes (graph. 2).

Graphique 2

Graphique 2

Nombre d’artistes par 1 000 habitants en Allemagne (2023)

Source KSK © Julio Velasco, 2025

35L’écart s’accentue avec le temps : entre 2011 et 2023, Berlin a vu sa densité artistique progresser de 0,23 point ; une dynamique unique, à l’exception modérée de Düsseldorf (+ 0,12 %), tandis que toutes les autres métropoles stagnent (tab. 3).

Tableau 3

Tableau 3

Nombre d’artistes par ville en Allemagne (2022)

Source KSK © Julio Velasco, 2025

Berlin-Berlin

  • 23 Denis Bocquet, Pascale Laborier, Sociologie de Berlin, Paris, Éditions La Découverte, 2016.

36Depuis la réunification, en 1990, et alors que la population globale de Berlin n’a crû que de 9,36 %23, le nombre d’artistes a augmenté de 35 % – plus de trois fois le taux de croissance général. Mais, étonnamment, alors que la ville se transforme en profondeur – changements sociologiques, mutations urbaines, spéculation immobilière, etc. – cette présence artistique s’accompagne d’une stabilité topographique remarquable. Sur les 96 quartiers qui composent Berlin, cinq concentrent plus de la moitié de la population travaillant dans les secteurs artistiques (Prenzlauer Berg, Kreuzberg, Neukölln, Friedrichshain, Mitte) et douze en regroupent 80 % (tab. 4 et graph. 3). Cette situation connaît très peu de changements depuis au moins 2007 (premières données situées de la KKS) et remonte même, pour Prenzlauer Berg et Kreuzberg, aux années 1980, quand ces quartiers étaient déjà les épicentres de la scène artistique de la ville (le premier à l’Est, le second à l’Ouest).

37Le rapport du BBK confirme la primauté artistique des mêmes quartiers que le KSK :

Quartier

artistes %

de la population

Prenzlauer Berg

161 000

0,40 %

Kreuzberg

153 000

0,31 %

Neukölln

177 500

0,27 %

Mitte

371 407

0,20 %

38Cette stabilité dépasse la simple localisation : la durée moyenne de résidence des plasticiens atteint 18 ans, contredisant l’image d’une population nomade. Le groupe est aussi relativement hétérogène avec 70 % d’Allemands et 12 % du total de natifs berlinois, 15 % de ressortissants européens, et seulement 15 % d’extracommunautaires. Pour 85 % d’entre eux, Berlin constitue le premier ancrage résidentiel.

  • 24 IFSE, Studio Berlin III, p. 6.

39Le BBK évalue à 8 000 le nombre de plasticiens en 2017, plaçant Berlin au 4ᵉ rang mondial, après New York, Londres et Paris, en effectifs absolus d’artistes, mais au 2ᵉ pour la densité artistique (0,21 %), derrière New York24.

  • 25 Ibid., p. 9.

40Selon les déclarations des artistes, deux aspects se conjuguent pour leur choix de Berlin : les raisons financières25 et les raisons bohèmes. Mais, il existe d’autres aspects qui seront développés, après avoir analysé plus en détail ces deux arguments.

Les aspects financiers ou le poids de l’argent

  • 26 KSK in Zahlen.

41Si le faible coût de l’immobilier est souvent la première, voire la seule raison invoquée par les artistes pour expliquer leurs choix de résidence (à Berlin ou ailleurs), cet argument, bien que récurrent, est contredit par les données disponibles. En effet, outre Berlin, longtemps réputée pour ses prix abordables, ce sont New York, Londres ou Paris, villes parmi les plus chères au monde, qui attirent massivement les artistes en Occident. Ce constat remet en cause l’idée que le coût de l’immobilier serait le principal critère de leur choix résidentiel. Ainsi, à Berlin même, la flambée des prix de l’immobilier (+ 400 % depuis les années 2000) n’a pas freiné l’arrivée des plasticiens. Leurs quartiers de prédilection – Prenzlauer Berg, Kreuzberg – comptent parmi les plus chers, tandis que des zones deux fois moins onéreuses, comme Marzahn ou Adlershof, restent désertées par les artistes26 (carte 2).

Tableau 4

Tableau 4

Évolution de la population artistique à Berlin

Source KSK © Julio Velasco, 2025

Graphique 3

Graphique 3

Répartition des artistes par discipline à Berlin (2023)

Source KSK © Julio Velasco, 2025

  • 27 Stefan Krätke, The Creative Capital of Cities: Interactive Knowledge Creation and the Urbanization (...)
  • 28 Enrico Castelnuovo, Carlo Ginzburg, « Domination symbolique et géographie artistique dans l’histoir (...)

42L’étude de Krätke27 démontre également que, contrairement au récit dominant, les artistes ne migrent pas vers les bassins des collectionneurs et des acheteurs28. En Allemagne, les artistes se concentrent à Berlin, tandis que les hauts revenus et les galeries historiques sont ancrés à Munich, Francfort-sur-le-Main ou Düsseldorf. Dans une certaine mesure, on constate qu’à Berlin, ce sont les galeries et les collectionneurs qui ont suivi les artistes.

  • 29 Krätke, The Creative, p. 162.
  • 30 Valerie Moser, Bildende Kunst als soziales Feld, eine Studie über die Berliner Szene, Bielefeld, Tr (...)

43De la même manière, Berlin contredit l’idée, très répandue, du manque de rentabilité de la culture. Après la réunification et avec le statut de capitale fédérale, d’importants investis­sements ont été réalisés dans tous les secteurs, principalement dans les infrastructures pour les services et les entreprises. Le retour sur ces investissements s’est fait attendre, et le bilan reste, encore aujourd’hui, peu satisfaisant. Dans le secteur culturel, en revanche, où les investissements ont été moins importants, ceux-ci ont engendré des bénéfices clairs et sont devenus l’une des principales sources de revenus pour l’État de Berlin (en prenant en compte les industries culturelles)29. Et, si seulement 10 % des plasticiens vivent, à Berlin, exclusivement de leur art, ce chiffre est deux fois plus élevé que la moyenne habituelle pour les travailleurs du secteur, où, globalement, l’art coûte plus qu’il ne rapporte aux artistes, ainsi qu’à un grand nombre de galeries30.

  • 31 Velasco, L’artiste, p. 166.
  • 32 Julio Velasco, « La ‘Double vie’ ou Portrait de l’artiste » in Du travail collectif à l’œuvre, Pari (...)

44Ces données, ainsi que l’apparente contradiction entre les données topographiques et celles relatives aux revenus des plasticiens, confirment les conclusions de nos recherches précédentes31. En effet, si seulement entre 5 et 10 % des artistes plasticiens vivent de leurs créations, cela ne signifie pas pour autant que 90 à 95 % d’entre eux vivent dans la pauvreté, mais simplement qu’ils disposent d’autres sources de revenus (activité professionnelle annexe32, revenus familiaux, conjoint, etc.). Ce point est fondamental dans la recherche sur les artistes.

La gentrification

  • 33 Claudia Di Lecce, Art et imaginaire des lieux : valorisation symbolique « site-specific » à Berlin, (...)

45La persistance du mythe de l’artiste gentrificateur est probablement la manifestation la plus évidente des idées reçues souvent véhiculées, y compris par les artistes eux-mêmes, à propos de ce groupe. Cette question est sans doute le sujet sur lequel se sont le plus focalisés les travaux concernant la topographie de l’art et des artistes33.

  • 34 Velasco, L’artiste, p. 166.

46Aujourd’hui, il semble moins nécessaire de s’attarder sur ces raisonnements. Non seulement la présence des artistes est numériquement trop faible pour avoir des conséquences importantes et durables sur les prix de l’immobilier dans une ville aussi grande que Berlin, mais de plus, les revenus des artistes sont trop variables pour que leur présence puisse avoir les mêmes effets partout34.

  • 35 Ana Carbajos, « La revolución contra la subida del alquiler cobra cuerpo en Berlín », in El País, 2 (...)

47Entre 2017 et 2019, de grandes mobilisations populaires ont eu lieu à Berlin contre l’augmentation incontrôlée des prix du logement. Ces mouvements ne visaient pas les artistes, mais les grandes entreprises immobilières, véritables responsables de cette spéculation. Ainsi, Deutsche Wohnen, cotée en bourse et possédant 110 000 logements dans la ville, est le plus grand propriétaire immobilier de Berlin35. Au total, une dizaine d’entreprises immobilières possèderaient entre 15 et 20 % du parc immobilier total de la métropole. Par ailleurs, la location touristique (Airbnb) à Berlin, comme dans toutes les grandes villes du monde, a des répercussions bien plus importantes que la présence des artistes, qui semble, en comparaison, dérisoire.

Carte 2

Carte 2

Nombre d’artistes à Berlin par quartier (2023)

Source KSK © Julio Velasco, 2025

Le poids de la bohème

  • 36 Boris Grésillon, « Carrefour de la création », in Berlin, Histoire, promenades, anthologie et dicti (...)
  • 37 Andreas Kirchhoff, « Clubsterben in Berlin - ist die Party bald vorbei? », Deutsche Welle, 27 septe (...)

48À côté du facteur « prix », beaucoup de plasticiens justifient leur installation à Berlin par sa dimension bohème, prolongeant l’image archétypale de l’artiste « pauvre et bohème ». En effet, la dimension hédoniste de Berlin a joué et joue encore un rôle important dans la promotion de la ville, même si cet hédonisme semble se focaliser sur le clubbing, dont la fin est annoncée de manière ininterrompue depuis, au moins, les années 9036 et jusqu’à aujourd’hui37.

  • 38 Ian Wallace et Philip Brady, Prenzlauer Berg, bohemia in East-Berlin?, Londres, Goethe-Institut, 19 (...)
  • 39 Jacques Poumet, « Mémoire de la RDA 25 ans après. Ce que montre la ‘querelle des images’ », in Alle (...)

49En effet, à Berlin, longtemps avant la chute du Mur, une forme d’altérité festive était bien établie, et cela, des deux côtés du Mur38, aux connotations politiques explicites, qui étaient dirigées aussi bien contre le régime communiste, à l’Est, que contre celui capitaliste, à l’Ouest39.

  • 40 Masci, L’ordre, p. 73.
  • 41 Marius Babias, Berlin. Die Spur der Revolte, Kunstentwicklung und Geschichtspolitik im neuen Berlin(...)

50Par la suite, la bohème berlinoise a tenté de garder cette dimension politique, mais sans autres actions que le clubbing, réveillant ainsi l’ironie de certains observateurs40. Ces manifestations, autrefois interdites, sont désormais soutenues par les institutions et sont devenues un argument marketing du néo-libéralisme41.

  • 42 Alain Quemin, Le monde des galeries. Art contemporain, structure du marché et internationalisation, (...)

51Cet hédonisme a, sans doute, attiré les artistes comme d’autres populations. Il est pourtant peu probable que ce facteur constitue, en soi, un des arguments principaux pour l’installation dans la ville d’une partie importante d’entre eux. L’art est aujourd’hui un milieu très compétitif où, malgré des croyances très généralisées, le style de vie des plasticiens ne joue pas un rôle majeur42. À Berlin, en particulier, la moyenne d’âge des artistes (selon l’enquête du BBK : plus de 40 ans pour 67 % d’entre eux, et seulement 5 % de moins de 30 ans) montre une population investie dans la vie professionnelle et familiale, appréciant les sorties festives, mais sans en faire sa priorité.

La valeur historique

  • 43 Christoph Tannert, « Le vernis socialiste s’effritait. Les activités de la subculture à Berlin-Est (...)

52Outre ces raisons classiques qui perpétuent l’image de l’artiste imposée par le romantisme, d’autres arguments, bien que non explicitement mis en avant, émergent de l’enquête topographique sur Berlin. Le premier est le poids de l’histoire dans la ville. Considérer les années qui ont suivi la chute du Mur comme un âge d’or de Berlin, tel que décrit dans de nombreux témoignages, revient à oublier que Berlin était déjà, des deux côtés du Mur et avant sa chute, un lieu d’art, festif et contestataire43. Il s’agit donc d’une continuité culturelle et topographique, car les principaux quartiers artistiques actuels correspondant à ceux qui existaient avant 1989.

  • 44 Masci, L’ordre, p. 27.

53Berlin reste également la ville la plus chargée d’histoire récente en Europe44. De nombreuses manifestations artistiques ont vu le jour tout au long du xxe siècle, souvent en parallèle et en opposition aux régimes totalitaires.

54Les plasticiens qui sont arrivés à Berlin dans les années suivant la réunification, dans les décennies postérieures ou encore aujourd’hui, sont attirés par cette histoire politique et artistique autant, sinon plus, que par ses clubs et ses bas prix (ces derniers étant aujourd’hui, au moins en partie, un simple souvenir).

La valeur symbolique

  • 45 Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 192.
  • 46 Marie-Hélène Bacqué et Stéphanie Vermeersch, « Les classes moyennes dans l’espace urbain : choix ré (...)

55Très lié à l’histoire, le capital symbolique45 de Berlin n’apparaît pas non plus dans les enquêtes. Pourtant, les différentes recherches en sociologie sur le choix d’un lieu de résidence mettent toujours en avant cette dimension, tant pour les artistes que pour les autres populations. Ce choix est le résultat d’une équation entre les moyens dont on dispose et l’image véhiculée par le lieu choisi46. La prise en compte de la valeur symbolique met en lumière le fait que, sauf dans des situations ponctuelles, à budget constant, il existe toujours d’autres possibilités (Berlin ne fait pas exception), et c’est souvent cette valeur qui fait la différence, car elle reflète aussi bien l’image que l’on a de soi que celle que l’on souhaite projeter.

56Ce capital peut produire (ou faire espérer) des bénéfices très matériels. Le choix d’une ville aussi fortement chargée symboliquement que Berlin ne peut donc pas être anodin, en particulier pour des personnes exerçant une activité conditionnée par l’imaginaire collectif, comme l’art.

57La question étant absente des enquêtes (ce qui est en soi significatif), les attentes des plasticiens par rapport au capital symbolique de la ville ne sont donc pas explicitées.

  • 47 Velasco, L’artiste, p. 168.
  • 48 Franck Senaud, « Entretien avec Michel Stiernon », in Prefigurations 89, 2016.
  • 49 Babias, Berlin. Die Spur, p. 89.

58L’étude précédente que nous avons menée avait mis en lumière plusieurs stratégies artistiques liées au choix du lieu de résidence. Parmi elles, ce que nous avons appelé la stratégie « classique » repose sur l’idée que vivre dans un quartier porteur d’un imaginaire artistique fort permet à l’artiste d’affirmer son identité professionnelle et de gagner en légitimité dans le champ de l’art. Cette posture, nourrie par le « mythe » de la vocation artistique, viendrait compenser un déficit de reconnaissance47. L’importance des pratiques considérées comme classiques (peinture et sculpture) dans le groupe, divers entretiens48, des essais sur Berlin49 et surtout les tensions internes, parfois très fortes, qui sont apparues régulièrement parmi les artistes de Berlin, indiquent qu’un nombre important de plasticiens rentreraient dans ce cadre et qu’ils cherchent à trouver, à travers Berlin, une reconnaissance et une visibilité qui ne leur ont pas été, jusque-là, suffisamment accordées.

  • 50 KW Institute for Contemporary Art, Based in Berlin, Cologne, König, 2011.
  • 51 Ces tensions sont directement aux origines de l’enquête du BBK, qui a estimé nécessaire de clarifie (...)

59Ainsi, l’exposition Based in Berlin50 et les choix des artistes présentés (88 plasticiens) ont soulevé de fortes oppositions, en particulier en raison des formes artistiques sélectionnées, considérées par leurs détracteurs comme trop associées à une vision commerciale de l’art. Selon ces critiques, l’exposition aurait volontairement ignoré les plasticiens peintres ou pratiquant des formes non expérimentales, au profit d’une vision complaisante avec le marché51.

  • 52 Artfacts, Artist Ranking.

60Il est sans doute vrai que l’absence de peintres, très majoritaires dans la ville, était dérangeante dans un événement censé rendre compte de la richesse artistique de Berlin. Néanmoins, accuser globalement les artistes expérimentaux de produire un art « commercial » ne trouve aucune confirmation dans les enquêtes quantitatives. Non seulement les artistes pratiquant ces formes expérimentales ont des revenus inférieurs à la moyenne des plasticiens, mais dans les classements des artistes les mieux cotés dans le monde ou en Allemagne seuls sont présents ceux exerçant les formes les plus traditionnelles : peinture, puis photographie et sculpture52.

Conclusions

61Les données quantitatives, croisées avec les sources qualitatives, permettent de dépasser les représentations figées qui entourent encore largement la figure de l’artiste plasticien. Ce travail met en évidence la diversité des parcours, des conditions sociales et des pratiques artistiques, tout en soulignant combien les stéréotypes – souvent partagés par les artistes eux-mêmes – pèsent sur la perception de leur statut.

62L’idée d’un « monde de l’art » structuré comme un groupe socio-professionnel cohérent s’efface au profit d’une réalité où la visibilité reste l’exception. Le modèle dominant (succès international, ventes millionnaires, reconnaissance institutionnelle) repose sur des cas marginaux, tandis que la norme – artistes peu visibles, non reconnus, avec des œuvres rarement vendues – reste largement ignorée.

63Les résultats révèlent aussi un groupe plus stable et classique qu’attendu : peu mobile géographiquement, souvent orienté vers des pratiques traditionnelles (peinture, sculpture), et majoritairement mû par une logique « vocationnelle ». En parallèle, de nombreuses tensions apparaissent autour de la reconnaissance, du marché, ou de la place des formes dites expérimentales, dans une ville perçue comme un tremplin symbolique.

  • 53 Velasco, L’artiste.
  • 54 Ibid., p. 165.

64La même étude déjà citée53 avait mis en évidence combien il est important pour le groupe artistique que les lieux qu’il habite ou fréquente possèdent une vie propre, indépendante de celle qu’il est lui-même capable d’y apporter. Ces lieux sont porteurs d’une richesse culturelle et historique préexistante. « Le groupe ne crée donc pas ces quartiers : il s’y intègre. Cette observation constitue l’un des enseignements majeurs de notre travail54. » Berlin, en tant que ville profondément marquée par l’histoire, confirme cette hypothèse. La métropole illustre également l’absence de conscience ou de volonté de constituer un mouvement ou une tendance artistique structurée, que ce soit à l’échelle de la ville ou de ses quartiers. Ce que l’on observe est davantage une simple affirmation d’appartenance à un groupe social, confirmant l’impossibilité de considérer les artistes comme une catégorie socio-professionnelle homogène.

65Le manque de débat structurant, notamment autour du double héritage culturel de Berlin, constitue un point aveugle. La confrontation des traditions – libérales et collectivistes – très présente à Berlin, aurait dû enrichir les pratiques artistiques contemporaines, mais cela n’a pas été le cas. Comme souvent, le champ artistique reflète ici la dynamique générale d’une réunification pensée comme un retour à une histoire supposée naturelle (démocratique et libérale), sans réelle mise en discussion de ses ruptures et des continuités possibles.

66Cette enquête montre que ce n’est pas tant l’aide matérielle ou l’abondance de lieux qui renforce un milieu artistique, mais le débat, à travers la circulation d’idées, la mise en tension des imaginaires, les controverses sur la création. Le débat, qui dans l’art passe par les œuvres, les expositions, les critiques, les théories et aussi… par les statistiques, reste la condition d’une vitalité artistique véritable.

67L’apport croisé des données quantitatives et qualitatives éclaire les réalités d’une profession largement façonnée par l’imaginaire collectif, au point d’avoir forgé une image stéréotypée du plasticien, nuisible à la connaissance réelle des artistes et de leur travail.

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Notes

1 Dominique Chateau, « L’ambivalence de la notion d’arts plastiques : Lamennais et Taine », in Nouvelle revue d’esthétique 31(1), 2023, p. 31-42 [https://doi.org/10.3917/nre.031.0031].

2 Julio Velasco, L’artiste comme stratège. Topographie et création plastique contemporaine, Paris, CTHS éditions, 2021, p. 166-167.

3 C. Dellbrügge et Ralf de Moll, Artist migration Berlin, Heidelberg, Kehrer Verlag, 2006.

4 Barbara Felsmann, Annett Gröschner, Durchgangszimmer Prenzlauer Berg. Eine Künstlersozialgeschichte, Berlin, Lukas Verlag, 1999.

5 Ares Kalandides, « Berlin : les industries créatives et l’aménagement urbain », in La ville des créateurs : Berlin, Birmingham, Lausanne, Lyon, Montpellier, Montréal, Nantes, actes de deux séminaires tenus les 17 et 18 novembre 2011 à Lausanne et les 26 et 27 janvier 2012 à Lyon, Marseille, Parenthèses, 2012, p. 39-40.

6 Lothar Lang, Berliner Montmartre: Künstler vom Prenzlauer Berg, Berlin, Rütten & Loening, 1991.

7 Séverine Marguin, Collectifs d’individualités au travail. Les artistes plasticiens dans les champs de l’art contemporain à Paris et à Berlin, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019.

8 Christine Nippe, Kunst baut Stadt. Künstler und ihre Metropolenbilder in Berlin und New York, Bielefeld, Transcript, 2011.

9 Karen Rudolph, « L’appel de Berlin », in Beaux-Arts Magazine 154, 1997, p. 60-71.

10 « La ville s’offre comme un champ archéologique temporel où se dressent, encore parfaitement conservées, les représentations vivantes de l’ensemble d’espoirs, de pratiques, et de déceptions qui ont fondé la modernité », Francesco Masci, L’ordre règne à Berlin, Paris, Éditions Allia, 2013, p. 23.

11 Velasco, L’artiste. Il s’agit d’une étude comparative sur les lieux de résidence et de travail des artistes plasticiens, ainsi que sur leurs productions artistiques, à partir du cas du Faubourg Saint-Denis à Paris mis en rapport avec quatre autres lieux et le cas historique de Montmartre.

12 Fernando Gonzalez-Rey, « Social Subjectivity, Subject and Social Representation », in Connexions 89(1), p. 107-119, 2008 [https://shs.cairn.info/journal-connexions-2008-1-page-107?lang=en].

13 Künstlersozialkasse, KSK in Zahlen, 2024 [https://www.kuenstlersozialkasse.de/service-und-medien/ksk-in-zahlen].

14 IFSE, Institute for Strategy Development, Studio Berlin III. The Situation of Berlin’s Artists and the Gender Gap, 2018, p. 3 [https://www.bbk-kulturwerk.de/sites/default/files/2019-11/IFSE_Studio-Berlin-III-2.pdf].

15 Parmi les nombreux travaux ne différenciant pas ces sous-populations, voir par exemple : Claudia Wahjudi, Metroloops: Berliner Kulturentwürfe, Berlin, Ullstein, 1999 ; Camille Boichot, Centralités et territorialités artistiques dans la structuration des espaces urbains : le cas de Paris et de Berlin, thèse de doctorat, sous la direction de Nadine Cattan et de Stefan Krätke, soutenue à Paris 1, 2012.

16 Statistisches Bundesamt, 2024, Fortschreibung des Bevölkerungsstandes Bevölkerungsfortschreibung auf Basis Zensus 2022 [https://www.destatis.de/DE/Methoden/Qualitaet/Qualitaetsberichte/Bevoelkerung/bevoelkerungsfortschreibung-2022-auf-basis-zensus-2022.pdf?__blob=publicationFile].

17 William Cochran, Sampling Techniques, New Jersey, John Wiley & Sons, 1997 [https://fr.scribd.com/document/805376172/Sampling-Techniques-Cochrans].

18 Bundesagentur für Arbeit, 2023, Analyse zur Entgeltstatistik 2023 [https://statistik.arbeitsagentur.de/DE/Statischer-Content/Statistiken/Fachstatistiken/Beschaeftigung/Generische-Publikationen/Blickpunkt-Arbeitsmarkt-Analyse-zur-Entgeltstatistik.pdf?__blob=publicationFile], 2023, p. 8.

19 Artfacts, Artist Ranking, The top artists on Artfacts, 2025 [https://artfacts.net/lists/global_top_100_artists].

20 Fédération des réseaux et associations des artistes plasticiens, FRAAP, Documentation de la Fédération des réseaux et associations des artistes plasticiens (FRAAP) et de La Malterie, espace d’information et de soutien aux artistes plasticiens à Lille, 2006 [https://fraap.org/].

21 La notion « vocationnelle » de l’art peut se résumer par la phrase « on naît artiste » (Jules Janin cité par Heinich), par conséquent on ne fait pas de l’art pour l’argent ou pour la gloire mais, en premier lieu, pour répondre à sa propre nature. Nathalie Heinich, L’Élite artiste : excellence et singularité en régime démocratique, Paris, Gallimard, 2005, p. 86 et suivantes.

22 Bundesagentur für Arbeit, 2023, p. 9.

23 Denis Bocquet, Pascale Laborier, Sociologie de Berlin, Paris, Éditions La Découverte, 2016.

24 IFSE, Studio Berlin III, p. 6.

25 Ibid., p. 9.

26 KSK in Zahlen.

27 Stefan Krätke, The Creative Capital of Cities: Interactive Knowledge Creation and the Urbanization Economies of Innovation, Chichester (GB)/ Malden (Mass.), Wiley-Blackwell, 2011.

28 Enrico Castelnuovo, Carlo Ginzburg, « Domination symbolique et géographie artistique dans l’histoire de l’art italien », in Actes de la recherche en sciences sociales vol. XL, 1, 1981 p. 51-72.

29 Krätke, The Creative, p. 162.

30 Valerie Moser, Bildende Kunst als soziales Feld, eine Studie über die Berliner Szene, Bielefeld, Transcript, 2013, p. 92-94.

31 Velasco, L’artiste, p. 166.

32 Julio Velasco, « La ‘Double vie’ ou Portrait de l’artiste » in Du travail collectif à l’œuvre, Paris, Nouvelles éditions Place, 2017.

33 Claudia Di Lecce, Art et imaginaire des lieux : valorisation symbolique « site-specific » à Berlin, thèse de doctorat, sous la direction de Thierry Paquot, soutenue à Paris Est, 2014 ; Christine Scherzinger, Berlin – Visionen einer zukünftigen Urbanität, Über Kunst, Kreativität und alternative Stadtgestaltung, Bielefeld, Transcript, 2017.

34 Velasco, L’artiste, p. 166.

35 Ana Carbajos, « La revolución contra la subida del alquiler cobra cuerpo en Berlín », in El País, 29 juin 2019.

36 Boris Grésillon, « Carrefour de la création », in Berlin, Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2014, p. 356.

37 Andreas Kirchhoff, « Clubsterben in Berlin - ist die Party bald vorbei? », Deutsche Welle, 27 septembre 2024.

38 Ian Wallace et Philip Brady, Prenzlauer Berg, bohemia in East-Berlin?, Londres, Goethe-Institut, 1995.

39 Jacques Poumet, « Mémoire de la RDA 25 ans après. Ce que montre la ‘querelle des images’ », in Allemagne d’aujourd’hui, 211, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2015, p. 67-80.

40 Masci, L’ordre, p. 73.

41 Marius Babias, Berlin. Die Spur der Revolte, Kunstentwicklung und Geschichtspolitik im neuen Berlin, Cologne, Walther König, 2006, p. 114.

42 Alain Quemin, Le monde des galeries. Art contemporain, structure du marché et internationalisation, Paris, CNRS Éditions, 2021, p. 244.

43 Christoph Tannert, « Le vernis socialiste s’effritait. Les activités de la subculture à Berlin-Est et à Potsdam dans les années 1980 », in Allemagne d’aujourd’hui, 219, 2017, p. 169-177.

44 Masci, L’ordre, p. 27.

45 Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 192.

46 Marie-Hélène Bacqué et Stéphanie Vermeersch, « Les classes moyennes dans l’espace urbain : choix résidentiel et pratiques urbaines », in Sociologie et sociétés vol. XLV, 2, 2013, p. 63-86 [https://id.erudit.org/iderudit/1023173ar].

47 Velasco, L’artiste, p. 168.

48 Franck Senaud, « Entretien avec Michel Stiernon », in Prefigurations 89, 2016.

49 Babias, Berlin. Die Spur, p. 89.

50 KW Institute for Contemporary Art, Based in Berlin, Cologne, König, 2011.

51 Ces tensions sont directement aux origines de l’enquête du BBK, qui a estimé nécessaire de clarifier sa connaissance sur les positions plastiques des artistes vivant à Berlin. IFSE, Studio Berlin III, p. 2 ; KW, Based, p. 6-7.

52 Artfacts, Artist Ranking.

53 Velasco, L’artiste.

54 Ibid., p. 165.

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Table des illustrations

Titre Graphique 1
Légende Pourcentage d’artistes visuels par rapport au nombre total d’artistes par ville (2023)
Crédits Source KSK © Julio Velasco, 2025
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Titre Tableau 1
Légende Les revenus des artistes de l’image (2023)
Crédits Source KSK © Julio Velasco, 2025
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Titre Tableau 2
Légende Les artistes femmes et hommes en Allemagne (2023)
Crédits Source KSK © Julio Velasco, 2025
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Titre Carte 1
Légende Nombre d’artistes en Allemagne par commune (2023)
Crédits Source KSK © Julio Velasco, 2025
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Titre Graphique 2
Légende Nombre d’artistes par 1 000 habitants en Allemagne (2023)
Crédits Source KSK © Julio Velasco, 2025
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Titre Tableau 3
Légende Nombre d’artistes par ville en Allemagne (2022)
Crédits Source KSK © Julio Velasco, 2025
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Titre Tableau 4
Légende Évolution de la population artistique à Berlin
Crédits Source KSK © Julio Velasco, 2025
URL http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24358/img-7.png
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Titre Graphique 3
Légende Répartition des artistes par discipline à Berlin (2023)
Crédits Source KSK © Julio Velasco, 2025
URL http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24358/img-8.png
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Titre Carte 2
Légende Nombre d’artistes à Berlin par quartier (2023)
Crédits Source KSK © Julio Velasco, 2025
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Pour citer cet article

Référence papier

Julio VELASCO, « Art et topographie dans le Berlin réunifié »Cahiers d’Études Germaniques, 90 | 2026, 37-56.

Référence électronique

Julio VELASCO, « Art et topographie dans le Berlin réunifié »Cahiers d’Études Germaniques [En ligne], 90 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/ceg/24358 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hn8

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Auteur

Julio VELASCO

Centre Marc Bloch (CMB), Berlin, Allemagne

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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