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STADTBILD – IMAGE-VILLE

Berlin, la réinvention des images patrimoniales

Berlin, die Neuerfindung der Bilder des Kulturerbes
Berlin, the Reinvention of the Images of Cultural Heritage
Nabila OULEBSIR
p. 75-90

Résumés

La réunification de l’Allemagne ne s’est pas limitée à la restructuration des institutions entre l’Est et l’Ouest, elle a nécessité une action visible dans l’espace urbain par la définition de l’image de sa nouvelle capitale Berlin, qui devait être en même temps européenne et ouverte au monde. La réinvention des images patrimoniales de l’ancienne Prusse, tout en les inscrivant dans le présent du IIIe millénaire, a été un enjeu de politique aussi bien intérieure qu’extérieure et a constitué l’orientation privilégiée pour replacer Berlin sur l’échiquier mondial et lui faire acquérir un rôle fondamental. Des lieux et des monuments connus ont été revisités et réinventés. Le bâtiment du Reichstag, le Grand Hôtel de l’Esplanade et la Potsdamer Platz, l’Île des musées (Museumsinsel), qui constituaient des repères majeurs de la vie sociale, culturelle et politique du Berlin d’avant-guerre, partiellement ou entièrement détruits avant, pendant ou après la Seconde Guerre mondiale, devinrent après la réunification les référents patrimoniaux sur lesquels les projets commémoratifs, architecturaux, urbains et muséaux – des années 1990 jusqu’à 2020 –, se sont appuyés dans la (re)création de la capitale. Cette contribution propose une réflexion sur ces projets qui ont construit une unité visuelle, architecturale et patrimoniale de Berlin.

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Texte intégral

  • 1 AEG : Allgemeine Elektricitäts-Gesellschaft.
  • 2 Jean-Louis Cohen, Architecture en uniforme : projeter et construire pour la Seconde Guerre mondiale(...)
  • 3 Werner Szambien, Berlin, une ville en suspens, Paris, Éditions Norma, 2003, p. 69.

1Écrire sur Berlin présente le risque d’une redondance tant cette ville a fait l’objet de nombreux écrits, débats, développements et analyses historiques. Les images véhiculées à l’époque contemporaine sont multiples et complémentaires : ville scientifique dont l’élan est impulsé par les frères Alexander et Wilhelm von Humboldt, avec la fondation de l’université de Berlin au début du xixe siècle ; ville muséale initiée par le même Wilhelm von Humboldt et l’architecte Karl Friedrich Schinkel avec la création de l’Altes Museum, le premier de cinq musées à l’origine d’une aventure d’un siècle dans l’île sur la Spree du quartier central du Mitte, face au château royal et à proximité de la cathédrale et de l’université, tissant un rapport étroit entre sacré et profane, scientifique, culturel et politique ; ville d’expérimentation architecturale des membres du Deutscher Werkbund dont l’un des co-fondateurs, l’architecte Peter Behrens, offre à la ville de Berlin l’une des premières références de l’architecture moderne européenne, l’usine à turbines AEG commandée par Emil Rathenau (Berlin-Moabit, 1909)1, ainsi que la typographie de l’inscription Dem Deutschen Volke (« Au peuple allemand »), apposée sur le fronton du Reichstag pendant la Première Guerre mondiale ; ville verte dont le Tiergarten, monument naturel urbain, décline l’image avant l’heure d’une ville durable au cœur de l’Europe ; ville lieu de la musique et de l’art lyrique, organisée autour de plusieurs espaces, du Staatsoper au Philharmonie, incluant la rue où il n’est pas étonnant de croiser par hasard un célèbre chef d’orchestre comme Daniel Barenboïm donnant un concert gratuit aux passants ; enfin, ville résiliente sortie de ses cendres après la Seconde Guerre mondiale, dont la mémoire des ruines est à ce jour rappelée, de même que sont réévalués scientifiquement les projets urbains et architecturaux proposés en situation de guerre ou d’après-guerre conférant à Berlin le rôle de capitale mondiale, comme le Welthauptstadt Germania sous le IIIe Reich2, ou les concours internationaux d’architecture (1957-1959), notamment celui du Berlin Hauptstadt envisageant cette cité comme « capitale et ville mondiale3 ». Une dynamique des concours d’architecture interrompue par la construction du mur en 1961.

  • 4 Kevin Lynch, The Image of the City, Cambridge, Mass., The MIT Press, 1960.
  • 5 Roger Chartier, « Le monde comme représentation », Annales. Économies, sociétés, civilisations 6, 1 (...)

2Quel que soit l’angle envisagé pour étudier les images que la ville de Berlin offre aujourd’hui, plusieurs directions se présentent qui témoignent de l’amplitude de champs hétérogènes qu’elle couvre. Les images de la cité reposent sur des repères souvent fixés par ses usagers4. Ce texte explore ceux qui relèvent de l’histoire mémorielle, muséale et architecturale, et met à l’épreuve les représentations mentales des référents patrimoniaux dans une perspective globale : Berlin, l’Europe et le monde5.

Mémoires plurielles au présent : l’impossible oubli

3Berlin comme ville européenne est une image mentale désormais acquise, le tourisme international s’y développe de manière importante depuis la réunification des deux Allemagne, le déménagement progressif du gouvernement de Bonn à Berlin, le classement en 1999 de l’Île des musées – Museumsinsel – comme patrimoine mondial, ainsi que l’achèvement des projets de la Potsdamer Platz dont la centralité urbaine est réinventée à travers l’architecture contemporaine. L’entrée dans le IIIe millénaire est l’occasion de projets ambitieux qui revisitent le siècle des Lumières européennes pour un ancrage dans un présent participatif.

  • 6 Ce complexe de bâtiments a été conçu par les architectes Helmut Hentrich et Hubert Petschnigg qui, (...)
  • 7 Voir Ateliers Loire, à Chartres [https://www.ateliers-loire.fr/fr/gabriel-loire-berlin-kaiser-wilhe (...)

4Les mémoires d’hier sont intentionnellement laissées visibles aujourd’hui dans l’espace urbain et dans la vie culturelle des habitants et visiteurs de Berlin, à travers les vestiges de leur matérialité ou le rappel symbolique de leur souvenir. À la démolition programmée par l’architecte Egon Eiermann des ruines de la Kaiser Wilhelm Gedächtniskirche, édifice religieux de la fin du xixe siècle, dû à l’architecte Franz Schwechten, endommagé pendant la Seconde Guerre mondiale, les Berlinois plaident dans les années cinquante son maintien malgré la disparition de la nef et du transept. Dans le quartier de Charlottenburg, à Europa Center où prédomine la hauteur du gratte-ciel du complexe commercial et de bureaux6, des séquelles donnent à voir une ruine scénographiée : l’Église du Souvenir (fig. 1), près de laquelle l’architecte Eiermann a fait construire une seconde église, le Mémorial du Souvenir (1959-1963) rappelant les affres de la guerre. L’édifice est organisé autour d’un bloc octogonal, d’un foyer, d’une tour-clocher hexagonale et d’une chapelle. Les parois du bloc octogonal et de la tour-clocher sont couvertes de carreaux de verre : des vitraux bleus sertis dans une résille de béton conçus par le peintre et maître-verrier Gabriel Loire, dont l’atelier se trouve à Chartres (France) ; 21 292 carreaux de verre colorés ont été utilisés (fig. 2)7.

Figure 1

Figure 1

Vue de l’Église du Souvenir en ruines (Kaiser Wilhelm Gedächniskirche arch. Franz Schwechten, 1894) et du Mémorial du Souvenir (arch. Egon Eiermann, 1963), Berlin

© Ateliers Loire, Chartres

Figure 2

Figure 2

Gabriel Loire (peintre et maître-verrier), détail d’un panneau de dalle de verre (vitrail) du Mémorial du Souvenir (arch. Egon Eiermann, 1963), Berlin

© Ateliers Loire, Chartres

  • 8 Peter Eisenman, « Geisel der Geschichte » (Hostage of History / Otage de l’histoire), Die Zeit, 30  (...)

5En traversant le Tiergarten, deux monuments commémoratifs suscitent l’attention à proximité du Reichstag : le premier, le Mémorial de l’Holocauste – Denkmal für die ermordeten Juden Europas, Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe –, inauguré le 10 mai 2005, est composé d’une forêt de 2 711 stèles massives en béton conçues par l’architecte américain post-moderne Peter Eisenman. Celles-ci occupent une surface de 1,9 hectare et sont positionnées de manière irrégulière8, générant une impression d’espace instable qui rappelle le « Jardin de l’exil » réalisé quelques années auparavant par l’architecte Daniel Libeskind au Musée juif de Berlin (Jüdisches Museum, 1999). Ce dernier est composé de 49 piliers dont chacun est surmonté d’un olivier, posé sur un sol penché générant une désorientation, pour une expérience spatiale unique reproduite au Mémorial de l’Holocauste. En éditant une plaquette d’information en 21 langues, le Centre d’information, le Stiftung Denkmal für die ermordeten Juden Europas, s’adresse au monde comme un devoir de mémoire.

6Le second monument commémoratif de ce secteur, le Mémorial en souvenir des 96 membres du Reichstag assassinés par les nationaux-socialistes ou morts en prison, entre 1933 et 1945, rappelle la mémoire des membres du Reichstag, disparus sous le IIIe Reich. Commandée à l’initiative citoyenne de l’association Perspektive Berlin, l’œuvre est formée de l’assemblage de plaques en fonte irrégulières, conçues sous la direction du photographe, sculpteur et peintre Dieter Appelt et la collaboration de Klaus W. Eisenlohr, de Justus Müller et Christian Zwirner. Celles-ci portent les noms, dates de naissance et de mort, ainsi que l’appartenance politique de chacun des membres.

7Un itinéraire commémoratif dans la ville est ainsi privilégié à travers des œuvres rappelant les drames de la Seconde Guerre mondiale, dont les exemples ici cités ne représentent qu’une partie des monuments parsemés intentionnellement dans la ville.

8Non loin du Mémorial de l’Holocauste, le contre-exemple de la commémoration est représenté par l’emplacement du site du Führerbunker, complexe souterrain réalisé entre 1943 et 1944 dans les sous-sols de la chancellerie du IIIe Reich. Lieu d’excursion des troupes victorieuses après la bataille de Berlin, sa démolition est entreprise en plusieurs étapes. C’est après la réunification qu’il est définitivement rasé et enterré, son repérage étant délibérément difficile à situer parmi les immeubles résidentiels, les restaurants et le parking qui le remplacent. Un seul panneau d’information est installé sur le parking pour éviter qu’il devienne un lieu de pèlerinage ou un mémorial. Une reconstitution du bureau et de la chambre du Führer est cependant proposée au Berlin Story Museum – Bunker de l’histoire de Berlin –, installé dans un ancien abri anti-aérien situé à vingt-cinq minutes du Reischtag, à l’occasion de l’exposition intitulée « Hitler – Comment cela a-t-il pu arriver ? / Wie konnte es geschehe? », visant une immersion documentaire dans l’histoire de la terreur et de la radicalisation du parti national-socialiste sous le IIIe Reich.

  • 9 Édifié et inauguré le 13 août 1961, le mur de Berlin est mis à terre le 9 novembre 1989. Voir l’exp (...)

9Autre période, autre histoire trouble, celle post-guerre de Berlin qui a vu l’édification du mur divisant la ville en deux9, à l’Est et à l’Ouest, dont le monument Weiβe Kreuze présente des croix blanches disposées sur les berges sud de la Spree, représentant les victimes identifiées de la traversée de ce mur et toutes celles restées inconnues. Ces croix ont été installées en 1971 à l’initiative de l’association privée Berliner Bürger-Verein, à chaque endroit du mur où une victime était tombée, mais elles ont été réunies après la réunification, par commodité, en un seul lieu non loin du Reichstag, pour faciliter leur entretien mais aussi les inscrire dans le circuit commémoratif de la nouvelle capitale.

  • 10 Maria Pia Di Bella, « Le “Chemin de l’Holocauste” à Berlin », cArgo, Revue internationale d’Anthrop (...)
  • 11 Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, I, La République, II, La Nation, III, Les France, Paris, (...)

10Ces pages ne visent pas l’inventaire des nombreux monuments commémoratifs disséminés dans l’espace urbain berlinois, ou l’effacement d’autres lieux. Les mémoires plurielles rappelées donnent à voir la volonté politique publique, mais aussi l’initiative privée et citoyenne, tendant à écrire l’histoire par la matérialité des œuvres et les images symboliques suggérées, voire à susciter l’émotion et l’empathie auprès des nouvelles générations et des touristes10, à documenter au plus près du récit et de l’archive. La commémoration à tous les coins de l’espace urbain berlinois rend impossible l’oubli, le devoir de mémoire ne laissant aucune place à l’amnésie. Devoir de mémoire ou devoir de l’histoire ? Telle est la question souvent soulevée par l’historien Pierre Nora11.

Les usages politiques de l’architecture

11Le Reichstag comme architecture a su se libérer de ce qui encombrait son histoire pendant le IIIe Reich et s’inscrire dans une nouvelle ère, contrairement au palais de la République édifié entre 1973 et 1976 par le gouvernement de la République démocratique allemande (RDA) dans un style moderne à l’emplacement de l’ancien château royal, démantelé pour laisser place au Humboldt Forum.

  • 12 Le financement de la construction du Reichstag provient des indemnités de guerre versées par la Fra (...)
  • 13 Pierre Milza, Les Fascismes, Paris, Seuil, 1991.

12Contemporain de la Kaiser Wilhelm Gedächtniskirche, le Reichstag a été inauguré le 5 décembre 1894 par le Kaiser Wilhelm II. Son architecte, Paul Wallot, a favorisé un style néoclassique et a conçu quatre tours allégoriques de la Bavière, Saxe, Prusse et Wurtemberg, ainsi qu’un dôme qui donne son identité à l’édifice12. La République allemande y est proclamée le 9 novembre 1918, mettant fin à l’Empire et à sa tête la monarchie des Hohenzollern. Un incendie touche le bâtiment dans la nuit du 27 au 28 février 1933, presque entièrement détruit, donnant le prétexte à Hitler, élu Chancelier depuis à peine 28 jours, d’accuser le parti communiste, d’entamer sa répression à l’égard de l’opposition et d’asseoir son pouvoir13. Une photo iconique en noir et blanc prise le 2 mai 1945 par Evguéni Khaldeï, jeune photographe de 28 ans travaillant pour l’agence soviétique de presse Tass et correspondant de guerre dans l’Armée rouge, fixe par l’image le drapeau de l’Union soviétique hissé par un soldat sur le toit du Reichstag avec vue sur Berlin en ruines, signifiant la chute du IIIe Reich.

13Le monument néoclassique reconstruit après-guerre est dépourvu de son dôme et présente des rajouts effectués par l’architecte Paul Baumgarten, pendant sa rénovation entre 1961 et 1973. Après la réunification, un concours est lancé en 1993, visant la reconstruction du dôme du Reichstag et le rétablissement de l’édifice tel que le précédent architecte Wallot l’avait conçu, supprimant les transformations de Baumgarten. L’architecte britannique Norman Foster sélectionné entame ses travaux en 1994, l’année du centenaire du Reichstag.

  • 14 Christo and Jeanne-Claude Verhüllter / Wrapped Reichstag, Berlin, 1971-1995, Los Angeles, Taschen A (...)

14C’est au début du chantier que le monument est l’occasion d’un geste artistique puissant, à travers le projet du Reichstag emballé (Vexhüllter / Wrapped Reichstag)14, réalisé par les artistes Christo et Jeanne-Claude, dont la réflexion sur la conception avait en fait débuté en 1971, dix ans après la construction du mur, sans succès auprès des députés de l’Allemagne encore divisée.

  • 15 Peter Jelavich, « The Wrapped Reichstag: From Political Symbol to Artistic Spectacle » German Polit (...)
  • 16 Dans le cadre des 30 ans du projet Verhüllter / Wrapped Reichstag (1995-2025), la Fondation Christo (...)

15L’installation expérimentale voit le jour en 1995, financée par les deux artistes qui par ailleurs ont refusé tout sponsor, à partir de la vente de leurs dessins préparatoires, lithographies originales, maquettes. Drapé de 100 000 m2 de tissu argenté fixés par une corde-ruban bleue, le monument s’offre aux yeux des Berlinois et des visiteurs pendant deux semaines, du 24 juin au 7 juillet 1995. L’œuvre éphémère donne lieu à la production de nombreuses affiches et cartes postales largement diffusées, y compris des éditions limitées signées, attirant cinq millions de visiteurs sur ce court laps de temps. Le monument emballé fait spectacle15, il transforme Berlin et capte l’attention de l’Europe et du monde, il joue un rôle de médiateur. La perception de son image est inversée grâce à l’usage de ce qu’on appelle aujourd’hui le softpower de l’art et de l’architecture, faisant évoluer l’appréciation négative du Reichstag dont l’histoire trouble a marqué non seulement l’Allemagne mais aussi le monde, à celle d’un monument qui scelle et fixe l’image d’une Allemagne réunifiée, avant même le déménagement du gouvernement de Bonn à Berlin16.

  • 17 Info Box: The Catalogue, Berlin, Verlag Dirk Nishen, 1998, p. 112.
  • 18 Cité par Arnaud Leparmentier, « L’inauguration du Reichstag marque l’avènement de la République de (...)

16Le Conseil des Anciens et le Comité multipartite du Bundestag clarifient cette même année le programme architectural et discutent des nombreuses possibilités de doter le Reichstag d’un toit significatif avec un dôme en acier et verre, transparent, accessible et aux courbes prononcées. Il ne serait pas une reconstruction du dôme de Wallot mais le symbole du nouveau départ des travaux des parlementaires dans ce bâtiment17. Le discours de politique générale du chancelier Gerhard Schröder, prononcé le 10 novembre 1998 au Bundestag, à Bonn, évoque le Reichstag et souligne le rôle de la coupole de verre du bâtiment comme « un symbole de la nouvelle ouverture et de la rénovation démocratique18 ». Le printemps 1999 voit l’achèvement des travaux et l’inauguration du Reichstag le 19 avril par ce même chancelier, sa réouverture aux membres parlementaires et aux visiteurs, qui découvrent une nouvelle œuvre représentée par une coupole de verre de 40 mètres de diamètre et d’une hauteur de 23 mètres, accessible à tous, rare privilège donné au public par une telle institution. Celle-ci surmonte la chambre plénière pour symboliser la transparence des débats politiques, offre une galerie de circulation de 230 mètres épousant la forme de la coupole face à un cône inversé à surfaces miroitantes, permet d’accéder à une terrasse avec vue et une cafétéria, faisant de ce lieu un belvédère sur la ville en transformation et en devenir.

  • 19 Michael Reinold et Christina Beinke (éd.), Le Bundestag allemand dans le bâtiment du Reichstag, Ber (...)

17Le monument réinventé s’offre désormais aux Berlinois et aux visiteurs19. L’usage politique de l’architecture contemporaine par l’intermédiaire de la nouvelle coupole de verre – complétée par des aménagements intérieurs modernes et des mises aux normes énergétiques – en a fait le lieu de la démocratie allemande et de la transparence, en même temps qu’une attraction. Paris avait expérimenté quelques années auparavant avec l’architecte sino-américain Ieoh Ming Pei, la construction d’une pyramide de verre au cœur du Louvre (1986). Même si le projet fut une décision présidentielle, celle de François Mitterrand, et revêtait une dimension politique, l’opération reste architecturale et urbaine, redynamisant le quartier du Palais-Royal et régénérant le musée endormi du Louvre. Foster fera de même par la suite pour le British Museum de Londres dont il couvre la cour centrale d’une verrière, sorte de mosaïque de triangles de verre, comparable plus à la Pyramide du Louvre qu’au Reichstag.

18Plateforme d’observation de la ville, accessible au public, le Reichstag participe d’une scénographie urbaine qui le place dans la trajectoire de circulation entre la porte de Brandebourg et la Pariser Platz en chantier, le Tiergarten et l’ancien centre vivant de Berlin disparu : la Potsdamer Platz.

Un « processus de translocation » au cœur de Berlin

  • 20 Eberhard Diepgen, « Foreword », in Info Box: The Catalogue, p. 6.
  • 21 Ibid.
  • 22 Renzo Piano et Christoph Kohlbecker : Marlene Dietrich-Platz avec foyer, casino et théâtres, Neue S (...)

19Place mythique, la Potsdamer Platz est devenue après la Seconde Guerre mondiale une « cicatrice » puis la « scène tragique » de la division de l’Allemagne, un « cœur mort » de Berlin, souligne Eberhard Diepgen, alors bourgmestre-gouverneur de Berlin, qui ajoute qu’outre la vie urbaine animée qui s’y déroulait avant-guerre, cette place faisait « partie de la grande autoroute Est-Ouest de circulation de Paris à Saint-Pétersbourg20 ». Après la chute du mur, l’un des premiers points de passage entre l’Est et l’Ouest y a été installé21. L’entreprise Daimler-Benz qui avait des vues sur ce secteur bien avant la chute du mur, concrétise son projet après la réunification par la construction de bâtiments, fonctionnels dès octobre 1998. Cette place a fait l’objet d’une attention collective soutenue des édiles, investisseurs et entreprises – Land de Berlin, Daimler-Benz, Sony-Tishman Speyer / Kajima, ABB+ Terreno, Deutsche Telekom et Deutsche Bahn, Debis Immobilienmanagement – et d’architectes de renommée internationale sélectionnés pour fournir l’image du Berlin de demain22 : Renzo Piano et Christoph Kohlbecker, Arata Isozaki, Hans Kollhoff, Ulrike Lauber et Wolfram Wöhr, José Rafael Moneo, Richard Rogers, Helmut Jahn. Un bâtiment préfabriqué provisoire installé sur la Leipziger Platz, The Info Box, ou Red Box pour sa couleur rouge, assure la médiation de ce projet auprès des Berlinois et des visiteurs, à travers une exposition intitulée See the City of tomorrow today, présentée entre le 16 octobre 1995 et le 31 décembre 2000, correspondant à la durée du chantier.

  • 23 Der Potsdamer Platz. Eine Geschichte in Wort und Bild, avec les textes de Ulrike Plewnian, Horst Ma (...)
  • 24 Diepgen, « Foreword », p. 7.
  • 25 Friedrich Leyden, Gross-Berlin, Geographie der Weltstadt, Breslau, Hirt, 1933. Le projet du Grand B (...)

20L’architecture contemporaine sert de levier pour réinventer le site historique de la Potsdamer Platz, sans visée nostalgique23, attirant les touristes internationaux comme un « Magnet24 », la faisant évoluer vers une place d’envergure européenne. La hauteur prédomine dans la conception de certaines tours, dont on constate une filiation avec le projet de gratte-ciel de verre formulé auparavant par Mies van der Rohe en 1921 et 1922 pour la Friedrichstrasse, inscrivant sa proposition à la suite du projet de création du Grand Berlin (Gross-Berlin, 1920)25. Cette idée n’a eu alors aucune suite à Berlin mais sa concrétisation a lieu trente-sept ans plus tard à New York avec le Seagram Building, achevé en 1958, réalisé par Mies van der Rohe en collaboration avec Philip Johnson et Phyllis Lambert, une tour désormais iconique de cette ville.

  • 26 « Translocation », in Info Box: The Catalogue, p. 186.

21Le concert The Wall Live in Berlin, donné le 21 juillet 1990, par Roger Waters – ancien membre des Pink Floyd – pour marquer la chute du mur de Berlin huit mois plus tôt, entre la Potsdamer Platz et la porte de Brandebourg, annonce une période de transition culturelle dans un site encore vide, sorte de No Man’s Land. La Potsdamer Platz fait l’objet au milieu des années 1990 d’un projet expérimental dont la rapidité d’exécution est un enjeu majeur, mettant en scène l’architecture contemporaine tout en réinvestissant les quelques vestiges de son passé encore debout, déplacés de plusieurs mètres de leur lieu original et réinsérés dans la nouvelle architecture, une démarche qualifiée alors par les architectes, les entrepreneurs et investisseurs, de « processus de translocation26 ». Telle est l’option adoptée au Sony Center, conçu par l’architecte Helmut Jahn, de l’Agence Murphy / Jahn (Chicago). Le complexe est implanté dans une parcelle en forme de triangle, dont la pointe se termine par une tour, et à l’intérieur duquel est intégré un forum public commercial et culturel de 4 000 m2, couvert d’une structure unique à toit en acier, verre et textile flottant au-dessus, prenant la forme d’une roue à rayons avec une poutre circulaire raccordée à un mat central par des câbles d’acier. Celui-ci réunit tout à la fois des bureaux, des appartements résidentiels, une maison-médiathèque du film, des restaurants, des cafés, des commerces, des parkings, etc. Proche du Tiergarten, du Kulturforum et du Philharmonie réalisé par l’architecte Hans Scharoun (1963), le Sony Center est pensé comme un ensemble urbain vital dont les caractéristiques voulues par l’architecte Jahn conjuguent transparence, perméabilité à la lumière, réflexion et réfraction, formant l’image et le caractère fondamental de l’architecture du site.

22Les vestiges du Grand Hôtel Esplanade, édifié au début du xxe siècle – en 1908 – sur les plans de l’architecte Otto Rehnig, caractérisé par une architecture néo-baroque et néo-rococo, ne représentent que dix pour cent du bâtiment initial, classés monument historique après la chute du mur, le reste ayant été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale. L’architecte Jahn opte pour une composition qui croise l’architecture historique du mythique palace et celle moderne, pour générer sur Bellevuestrasse un contraste entre la façade ancienne et la récente, captant ainsi le regard des passants sur un élément historique au milieu de la modernité, exposant une partie comme un musée d’architecture (Kaisersäle), réemployant l’autre pour un usage quotidien (la salle des petits-déjeuners, Frühstücksraum).

  • 27 Les techniques déployées sont présentées dans la rubrique « Translocation », in Info Box: The Catal (...)

23Néanmoins, il ne s’agit pas de faire seulement interagir deux architectures à temporalité décalée, démarche désormais courante lors d’une intervention architecturale dans un site historique, mais du déplacement des vestiges de 75 mètres pour les intégrer dans une architecture récente que rend nécessaire le nouveau plan d’aménagement et d’élargissement de la Potsdamer Strasse. D’autres exemples de transfert de monuments ont existé dans l’histoire de l’architecture, comme celui mené en septembre 1968 par l’Unesco, des deux temples d’Abou Simbel et de Philaé en Nubie pour éviter qu’ils ne soient engloutis par le nouveau barrage d’Assouan (Égypte). Le cas berlinois ajoute la nécessaire imbrication de deux architectures, deux histoires et deux temporalités. Le transfert des vestiges de l’ancien Grand Hôtel Esplanade au Sony Center impliquait le démontage, le découpage des éléments anciens (murs, plafond, stuc néo-rococo, sol en marbre, escalier, etc.), leur acheminement et remontage sur un autre site, mais aussi leur insertion dans une nouvelle architecture tout en préservant leur intégrité patrimoniale. L’intervention a nécessité une équipe experte en patrimoine : des restaurateurs pour l’enlèvement du marbre du sol, des ingénieurs pour le découpage des murs, un matériel spécial, etc. Le « processus de translocation » s’est concrétisé par le déplacement par parties de la salle des petits-déjeuners (Frühstücksraum), avec son stuc néo-rococo, tandis que le salon de l’empereur (Kaisersäle) l’a été en totalité. Le poids des deux niveaux, pesant 1 300 tonnes, a été soulevé à deux mètres et demi du sol, dont la précision est calculée par ordinateur, puis transporté à 75 mètres plus loin vers le nouveau site sur des coussins d’air comprimé en suivant une « voie de translocation27 ».

24Le concept de « translocation » usité au cours des années 1990 à Berlin, qui signifie le déplacement et l’imbrication de deux architectures à temporalité décalée pour en créer une nouvelle inscrite dans le présent, a été mis à l’honneur de nouveau dans les années 2020 dans les débats sur le statut des œuvres d’art extra-européens, d’art africain en particulier, conservées dans les musées européens.

Le monde dans une île ?

  • 28 De nombreux travaux ont été consacrés ces dernières années aux frères Humboldt : voir Gerd Hohendor (...)
  • 29 Dominique Poulot, Musée, nation, patrimoine, 1789-1815, Paris, Gallimard, 1997.
  • 30 Cecilia Hurley et Pascal Griener, « Wilhelm von Humboldt au jardin du Musée des monuments français (...)
  • 31 L’université prend successivement les noms d’Universität zu Berlin, puis Friedrich Wilhelms-Univers (...)

25L’Île des musées, le Kulturforum et le secteur des musées de Dahlem représentaient les principaux pôles muséaux à Berlin, le plus ancien étant celui formé à partir de 1830 sur l’île sur la Spree, dont l’impulsion première est donnée par Wilhelm von Humboldt. Ce dernier et son frère Alexander séjournent à Paris à la fin du xviiie siècle28, comme observateurs des évènements de la Révolution et de l’émergence des nouvelles institutions scientifiques et patrimoniales29, notamment la création du musée du Louvre, du musée des Monuments français, et du Conservatoire national des Arts et Métiers30. Diplomate, linguiste et amateur d’antiquités, puis ministre de l’Éducation pendant une année, Wilhelm a participé en 1810 avec son frère à la fondation de l’université de Berlin31. Nommé en 1829 directeur de la Commission d’installation des œuvres du premier musée de l’île sur la Spree, il parachève la muséographie de l’Altes Museum en y installant les collections royales de Friedrich-Wilhelm III, tout en l’articulant à la discipline de l’histoire de l’art en formation à l’université toute proche. L’architecte Schinkel, quant à lui, attribue à l’édifice une rotonde qui rappelle le Panthéon de Rome, ainsi qu’une façade composée de 18 colonnes ioniques avec un portique s’inspirant de la stoa des temples grecs, le tout surélevé sur la terrasse-jardin du Lustgarten (fig. 3), face au château royal. Inauguré en août 1830, celui-ci est suivi par la construction à partir de 1843 d’un autre musée situé à sa proximité immédiate, le Neues Museum conçu par un proche élève de Schinkel, Friedrich August Stüler. Inauguré en 1859, ce nouveau musée donne à voir l’archéologie prussienne du xixe siècle au cours duquel Karl Lepsius avait donné la priorité au terrain égyptien, en rivalité avec celle française qui a émergé à la suite de l’expédition napoléonienne. Il accueille un musée égyptien sur le modèle de celui du Louvre, faisant de l’institution muséale au xixe siècle un espace de concurrence de la science européenne.

Figure 3

Figure 3

Vue sur l’Altes Museum et le Lustgarten, depuis l’espace Info Box (bâtiment préfabriqué aujourd’hui démonté)

© Nabila Oulebsir

  • 32 Barbara Paul et Nicholas Levis, « “Collecting Is the Noblest of All Passions!”: Wilhelm von Bode an (...)
  • 33 Nabila Oulebsir, « Musées et architecture en France : neutralité ou décor, collection ou concept ?  (...)

26Ces deux premiers musées fixent, avec l’université toute proche, l’enjeu du projet culturel, politique et sociétal de la Prusse de la première moitié du xixe siècle, donnant une vision éclairée des Hohenzollern et lui évitant le sort de la monarchie française. Se succèdent ainsi jusqu’en 1930 l’édification et l’inauguration de nouveaux musées : l’Alte Nationalgalerie, le Kaiser-Friedrich Museum – l’actuel Bode Museum – et enfin le Pergamon Museum, chacun de ces musées témoignant de l’histoire des collections patrimoniales publiques et de la muséographie mise en œuvre à Berlin pendant un siècle. Celle préconisée au début du xxe siècle par le conservateur Wilhelm von Bode, alors directeur du Kaiser-Friedrich Museum, réunit des objets d’art décoratif et accueille la première section d’art islamique, une représentation encore absente dans les musées européens, qui témoigne de l’ouverture précoce des musées berlinois aux arts extra-européens. Bode tisse des liens avec le monde des musées, le marché de l’art et les collectionneurs privés32. Il favorise à l’échelle internationale une réforme à travers une pédagogie du double musée – la salle d’exposition et la réserve –, à l’origine de l’invention du musée moderne33.

27L’Île des musées subit d’importants dommages pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Neues Museum présente une aile complètement détruite. Situé en RDA, il reste fermé de longues années, faisant surtout l’objet de consolidations de sa structure. Parallèlement aux travaux menés au Reichstag et à la Potsdamer Platz, la fin des années 1990 voit une prise en charge efficiente de l’Île des musées, avec la rénovation des différents bâtiments, devenue une priorité. Berlin est un grand chantier. L’architecte britannique David Chipperfield est chargé de la reconstruction de la partie détruite du bâtiment du Neues Museum et la rénovation du reste. Le classement en 1999 par l’Unesco de l’Île des musées comme patrimoine mondial accélère le processus.

28La réouverture en octobre 2009 du Neues Museum, après des décennies de fermeture, concrétise les lignes de la nouvelle orientation culturelle et muséale dans ce secteur. Si la reconstruction de la Potsdamer Platz innove en proposant une solution patrimoniale à travers un « processus de translocation », celle menée dans ce musée est simultanément une opération architecturale et archéologique. Sans être identique au bâtiment du xixe siècle de l’architecte Stüler, puisque les caryatides des pavillons encadrant de part et d’autre le bâtiment n’ont pas été reconstituées, l’option adoptée dans la reconstruction par l’architecte Chipperfield laisse visible à l’intérieur l’appareillage en briques des murs anciens, permettant de visualiser le système constructif tout en mettant en scène les traumatismes de la guerre sur le bâtiment : colonne dénudées, fragments de peintures murales exposés en même temps que les objets du musée (fig. 4).

Figure 4

Figure 4

Neues Museum, salle d’archéologie, vue intérieure des espaces d’exposition des objets et des anciennes peintures murales du bâtiment

© Nabila Oulebsir

  • 34 Benedicte Savoy, Nofretete. Eine deutsch-französische Affäre, 1912-1931, Cologne, Böhlau Verlag, 20 (...)
  • 35 Matthias Wemhoff, Der Berliner Skulpturenfund. “EntarteteKunst” im Bombenschutt, catalogue d’exposi (...)
  • 36 Ibid., 4e de couverture du catalogue.
  • 37 Johan Popelard et François Dareau (dir.), L’art « dégénéré ». Le procès de l’art moderne sous le na (...)

29Le public berlinois retient certes en mémoire une œuvre majeure conservée dans ce musée, le buste de Néfertiti qui, malgré l’histoire contemporaine de sa découverte et de son acheminement en Europe au début du xxe siècle34, renoue avec l’histoire de l’archéologie prussienne au xixe siècle. Néanmoins, l’une des premières expositions accueillies dans ce musée en 2010, conduite sous la direction de l’archéologue Matthias Wemhoff, présente les outrages de la guerre sur les œuvres d’art moderne. Intitulée Der Berliner Skulpturenfund. “EntarteteKunst” im Bombenschutt35, l’exposition présentée dans l’une des cours intérieures du Neues Museum – la cour grecque –, à proximité des collections archéologiques du musée de la Préhistoire et de la Protohistoire (Museum für Vor-und Frühgeschichte), est consacrée à la découverte exceptionnelle d’œuvres d’art, notamment onze sculptures d’art moderne, dans les décombres provoqués par une bombe de la Seconde Guerre mondiale, face à l’hôtel de ville de Berlin (Rotes Rathaus). L’exposition jette un nouvel éclairage sur le sort des œuvres d’art qui ont été retirées des musées dans le cadre de la confiscation nazie de l’art moderne, considéré alors comme un « art dégénéré », dont les œuvres ont été « ridiculisées lors d’expositions et perdues à ce jour » et qui retrouvent ainsi une « grande grâce » esthétique et une « grande dignité36 ». Passée inaperçue en France, l’exposition refait surface au Musée national Picasso-Paris, à travers un retour à l’exposition EntarteteKunst organisée à Munich en 1937 qui avait rassemblé 600 œuvres d’art moderne pour les discréditer auprès du public37.

  • 38 Judith Prokasky (dir.), Palast Der Republik. Ein Erinnerungsort neu diskutiert, Berlin, Humboldt Fo (...)
  • 39 Voir Thomas Flierl, Hermann Parzinger (éd.), Humboldt Forum. Das Projekt / The Project, Berlin, The (...)

30Si la réouverture du Neues Museum ainsi que les expositions qui y sont présentées ont eu une réception favorable aussi bien des experts des musées et de l’histoire de l’art que du public, le projet mené à quelques centaines de mètres, à l’ancien emplacement du château royal, avait des défenseurs et des détracteurs. En effet, c’est en 2002-2003 que les principes d’un concours architectural sont lancés par le Bundestag, incluant la démolition du palais de la République38, pour laisser place à un nouveau bâtiment de même capacité que l’ancien château royal, offrant trois façades extérieures néo-baroques et une grande place publique, le Schlüterhof39. L’idée d’une reconstruction à l’identique de l’ancien château royal et la destruction de l’ancien palais de la République a généré des débats et une polémique de longue durée. Le projet est attribué en novembre 2008 à l’architecte italien Franco Stella pour la reconstruction du château de Berlin et la construction du Humboldt Forum sur le site du château de Berlin (Wiedererrichtung des Berliner Schlosses – Bau des Humboldt-Forums im Schlossareal Berlin). Une médiation du projet, à travers une exposition de longue durée (fig. 5), de même type que celle adoptée précédemment dans la Red Box de la Potsdamer Platz, a été programmée à l’intérieur d’un bâtiment préfabriqué, cette fois de couleur bleue, pour convaincre les Berlinois et lever des subventions supplémentaires pour le financement du Humboldt Forum.

Figure 5

Figure 5

Maquette du projet du Humboldt Forum, espace d’exposition de l’Info Box

© Nabila Oulebsir

  • 40 Nabila Oulebsir, « Musées et collections extra-européennes. Entretien avec Emmanuel Désveaux, Mauri (...)
  • 41 Thomas Wieder, « Berlin inaugure le Humboldt Forum, qui ressuscite son passé impérial et colonial » (...)
  • 42 À l’entrée de l’Université Humboldt, on peut croiser aujourd’hui deux statues à l’effigie des deux (...)

31Ce dernier qui accueille entre autres les collections extra-européennes, africaines et asiatiques, auparavant conservées à Dahlem, reproduit l’expérience que la France a menée en déplaçant massivement des objets de l’ancien musée des Arts africains et Océaniens de Paris – ancien musée permanent des Colonies, de l’Exposition coloniale de 1931 –, vers le musée du Quai Branly, ouvert en juin 2006, et le musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille ouvert en 2013. Ce redéploiement traduit l’émergence d’un nouveau regard pour ces objets et une nouvelle politique muséale en ce début du IIIe millénaire, suscitant en France des questions éthiques en lien avec le passé colonial mais aussi professionnelles en matière de gestion et d’exposition des œuvres40, et enfin juridiques concernant le classement et déclassement des collections patrimoniales inaliénables afin de les restituer aux pays qui les réclament. Le Humboldt Forum, inauguré en décembre 2020, en pleine crise du Covid, a généré les mêmes interrogations, avec le doute d’un retour au passé impérial et colonial41, néanmoins, il reste une opportunité pour le débat patrimonial ainsi qu’une projection vers la commémoration du bicentenaire de l’Île des musées (1830-2030), tout comme il fait plonger dans le passé des Lumières européennes42. L’Île des musées et ses abords renvoient à cette image du projet de l’architecte utopique Étienne-Louis Boullée pour un Museum (1783), un bâtiment monumental qui réunit la nature et les humanités, qui prend la forme en son centre d’une demi-sphère du globe terrestre. Son Museum fait de cette institution le lieu universel de l’exposition des artefacts culturels et naturels. Dans le Berlin d’aujourd’hui, le Humboldt Forum exprime la volonté d’inscrire les mondes dans une île.

32Les projets urbains, architecturaux et patrimoniaux, lancés en divers quartiers de Berlin réinventent la ville comme capitale européenne au regard du monde tout en consolidant son identité à travers des images qui croisent le passé et le présent, le devoir de mémoire et de l’histoire.

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Notes

1 AEG : Allgemeine Elektricitäts-Gesellschaft.

2 Jean-Louis Cohen, Architecture en uniforme : projeter et construire pour la Seconde Guerre mondiale, Paris, Hazan, 2011.

3 Werner Szambien, Berlin, une ville en suspens, Paris, Éditions Norma, 2003, p. 69.

4 Kevin Lynch, The Image of the City, Cambridge, Mass., The MIT Press, 1960.

5 Roger Chartier, « Le monde comme représentation », Annales. Économies, sociétés, civilisations 6, 1989, p. 1505-1520.

6 Ce complexe de bâtiments a été conçu par les architectes Helmut Hentrich et Hubert Petschnigg qui, par ailleurs, ont bénéficié des conseils de l’architecte Egon Eiermann, chargé du secteur de l’église en ruines. Ce complexe a été inauguré le 2 mai 1965 par le maire de Berlin, Willy Brandt.

7 Voir Ateliers Loire, à Chartres [https://www.ateliers-loire.fr/fr/gabriel-loire-berlin-kaiser-wilhelm-gedachtniskirche-eglise-du-souvenir-.php], dernière consultation le 18 juin 2025.

8 Peter Eisenman, « Geisel der Geschichte » (Hostage of History / Otage de l’histoire), Die Zeit, 30 octobre 2003 ; Nicolai Ouroussoff, « A Forest of Pillars, Recalling the Unimaginable », The New York Times, 9 mai 2005.

9 Édifié et inauguré le 13 août 1961, le mur de Berlin est mis à terre le 9 novembre 1989. Voir l’exposition produite par Musealia en collaboration avec la Fondation du Mur de Berlin (Stiftung Berliner Mauer), organisée à la Cité de l’architecture et du patrimoine, « Le Mur de Berlin / Un Monde Divisé », Paris, 14 mai-28 septembre 2025 ; voir le récent ouvrage de Hélène Miard-Delacroix, Les émotions de 1989. France et Allemagne face aux bouleversements du monde, Paris, Flammarion, 2025.

10 Maria Pia Di Bella, « Le “Chemin de l’Holocauste” à Berlin », cArgo, Revue internationale d’Anthropologie culturelle & sociale 6-7, « Mémoires et violences extrêmes », 2017, p. 19-33.

11 Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, I, La République, II, La Nation, III, Les France, Paris, Gallimard, 1984-1992.

12 Le financement de la construction du Reichstag provient des indemnités de guerre versées par la France à la suite du conflit franco-prussien, s’élevant à cinq milliards de francs (loi monétaire prussienne du 4 décembre 1871).

13 Pierre Milza, Les Fascismes, Paris, Seuil, 1991.

14 Christo and Jeanne-Claude Verhüllter / Wrapped Reichstag, Berlin, 1971-1995, Los Angeles, Taschen AmericaLLc, édition spéciale, 1996.

15 Peter Jelavich, « The Wrapped Reichstag: From Political Symbol to Artistic Spectacle » German Politics & Society 13, 4(37), hiver 1995, p. 110-127.

16 Dans le cadre des 30 ans du projet Verhüllter / Wrapped Reichstag (1995-2025), la Fondation Christo et Jeanne-Claude a prévu un mapping vidéo et projection lumineuse sur la façade ouest du monument de Berlin, visible du 9 au 20 juin 2025, tous les soirs du coucher du soleil à 1 h du matin.

17 Info Box: The Catalogue, Berlin, Verlag Dirk Nishen, 1998, p. 112.

18 Cité par Arnaud Leparmentier, « L’inauguration du Reichstag marque l’avènement de la République de Berlin », Le Monde, 20 avril 1999 ; voir Hans Stark, « Les années Schröder (1998-2005) : les premiers pas de la République de Berlin », dans Hans Stark, La politique internationale de l’Allemagne. Une puissance malgré elle, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2011, p. 81-167.

19 Michael Reinold et Christina Beinke (éd.), Le Bundestag allemand dans le bâtiment du Reichstag, Berlin, Deutscher Bundestag, Service des relations publiques, Koelblin-Fortuna-Drick GmbH & Co KG, Baden-Baden, 3e éd. révisée, 2007.

20 Eberhard Diepgen, « Foreword », in Info Box: The Catalogue, p. 6.

21 Ibid.

22 Renzo Piano et Christoph Kohlbecker : Marlene Dietrich-Platz avec foyer, casino et théâtres, Neue Staatsbibliothek // Arata Isozaki : immeuble de bureaux, angle de la Linkstrasse et Eichhornstrasse // Hans Kollhoff : immeuble de bureaux avec café, angle de la Neue et Alte Postdamer Strasse // Ulrike Lauber + Wolfram Wöhr : CinemaxX, appartements résidentiels // José Rafael Moneo : Grand Hotel Hyatt, Alte Potsdamer Strasse // Richard Rogers : commerce et appartements sur la Linkstrasse // Helmut Jahn : Sony Center.

23 Der Potsdamer Platz. Eine Geschichte in Wort und Bild, avec les textes de Ulrike Plewnian, Horst Mauter, László F. Földényi, Ulrich Pfeiffer, Alfred Kernd’l et Thies Schröder, Berlin, Verlag Dirk Nishen, 1995.

24 Diepgen, « Foreword », p. 7.

25 Friedrich Leyden, Gross-Berlin, Geographie der Weltstadt, Breslau, Hirt, 1933. Le projet du Grand Berlin résulte du regroupement – à la suite de la loi du 27 avril 1920 – de 93 communes à la ville, augmentant ainsi sa superficie à 883 km2 pour accueillir à l’horizon 1930 une population de 4 280 000 habitants.

26 « Translocation », in Info Box: The Catalogue, p. 186.

27 Les techniques déployées sont présentées dans la rubrique « Translocation », in Info Box: The Catalogue, p. 186.

28 De nombreux travaux ont été consacrés ces dernières années aux frères Humboldt : voir Gerd Hohendorf, « Wilhelm von Humboldt, 1767-1835 », Perspectives, revue trimestrielle d’éducation comparée vol. XVIII, 3-4, 1993, p. 685-696 ; Marie-Noëlle Bourguet, Le monde dans un carnet. Alexander von Humboldt en Italie (1805), Paris, Éditions du félin / Les marches du temps, 1999 ; La Géographie. Terre des Hommes 1575, « Alexandre de Humboldt (1769-1859). Un savant pour le xxie siècle », oct.-déc. 2019.

29 Dominique Poulot, Musée, nation, patrimoine, 1789-1815, Paris, Gallimard, 1997.

30 Cecilia Hurley et Pascal Griener, « Wilhelm von Humboldt au jardin du Musée des monuments français (1799). Une expérimentation allemande de l'histoire », Histoires de jardins 2001, p. 251-267.

31 L’université prend successivement les noms d’Universität zu Berlin, puis Friedrich Wilhelms-Universität zu Berlin, et à partir de 1949 celui de Humboldt-Universität zu Berlin (abrégé : HU Berlin). Voir Michel Espagne, « Les frères Humboldt et l’idée d’université », in Michel Espagne (dir.), La Sociabilité européenne des frères Humboldt, Paris, Éditions rue d’Ulm, 2016, p. 131-150.

32 Barbara Paul et Nicholas Levis, « “Collecting Is the Noblest of All Passions!”: Wilhelm von Bode and the Relationship between Museums, Art Dealing, and Private Collecting », International Journal of Political Economy vol. 25, 2, « The Political Economy of Art », été 1995, p. 9-32.

33 Nabila Oulebsir, « Musées et architecture en France : neutralité ou décor, collection ou concept ? », in Architecture et quotidien des musées (Actes des 1res Rencontres du Léman, Genève, 19-21 juin 2008, ICOM Suisse, ICOM France, ICOM Italie), Genève, Design Éditions, 2011, p. 14-31 (voir notamment la page 23, « Le musée à l’épreuve de la modernité : neutralité, fonction, usage »).

34 Benedicte Savoy, Nofretete. Eine deutsch-französische Affäre, 1912-1931, Cologne, Böhlau Verlag, 2011.

35 Matthias Wemhoff, Der Berliner Skulpturenfund. “EntarteteKunst” im Bombenschutt, catalogue d’exposition, Berlin, Neues Museum, Museum für Vor- und Frühgeschichte, Staatliche Museen zu Berlin – Stiftung Preuβischer Kulturbesitz, Schnell & Steiner, 2010.

36 Ibid., 4e de couverture du catalogue.

37 Johan Popelard et François Dareau (dir.), L’art « dégénéré ». Le procès de l’art moderne sous le nazisme, catalogue de l’exposition éponyme, Musée national Picasso-Paris, 18 février-25 mai 2025, Paris, Éditions Flammarion, 2025.

38 Judith Prokasky (dir.), Palast Der Republik. Ein Erinnerungsort neu diskutiert, Berlin, Humboldt Forum im Berliner Schloss, Deutsches Historisches Museum, Medialis, 2017.

39 Voir Thomas Flierl, Hermann Parzinger (éd.), Humboldt Forum. Das Projekt / The Project, Berlin, Theater der Zeit, 2009.

40 Nabila Oulebsir, « Musées et collections extra-européennes. Entretien avec Emmanuel Désveaux, Maurice Godelier, Monique Jeudy-Ballini et Yves Le Fur », Histoire de l’art 60, « Histoire de l’art et anthropologie », 2007, p. 161-178.

41 Thomas Wieder, « Berlin inaugure le Humboldt Forum, qui ressuscite son passé impérial et colonial », Le Monde, 17 novembre 2020.

42 À l’entrée de l’Université Humboldt, on peut croiser aujourd’hui deux statues à l’effigie des deux frères, représentant pour l’une les Sciences humaines et pour l’autre les Sciences naturelles. C’est à leur pied que le chef d’orchestre Daniel Barenboïm a offert en juin 2011 un concert gratuit aux passants.

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Table des illustrations

Titre Figure 1
Légende Vue de l’Église du Souvenir en ruines (Kaiser Wilhelm Gedächniskirche arch. Franz Schwechten, 1894) et du Mémorial du Souvenir (arch. Egon Eiermann, 1963), Berlin
Crédits © Ateliers Loire, Chartres
URL http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24594/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
Titre Figure 2
Légende Gabriel Loire (peintre et maître-verrier), détail d’un panneau de dalle de verre (vitrail) du Mémorial du Souvenir (arch. Egon Eiermann, 1963), Berlin
Crédits © Ateliers Loire, Chartres
URL http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24594/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 354k
Titre Figure 3
Légende Vue sur l’Altes Museum et le Lustgarten, depuis l’espace Info Box (bâtiment préfabriqué aujourd’hui démonté)
Crédits © Nabila Oulebsir
URL http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24594/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 454k
Titre Figure 4
Légende Neues Museum, salle d’archéologie, vue intérieure des espaces d’exposition des objets et des anciennes peintures murales du bâtiment
Crédits © Nabila Oulebsir
URL http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24594/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 114k
Titre Figure 5
Légende Maquette du projet du Humboldt Forum, espace d’exposition de l’Info Box
Crédits © Nabila Oulebsir
URL http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24594/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 434k
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Pour citer cet article

Référence papier

Nabila OULEBSIR, « Berlin, la réinvention des images patrimoniales »Cahiers d’Études Germaniques, 90 | 2026, 75-90.

Référence électronique

Nabila OULEBSIR, « Berlin, la réinvention des images patrimoniales »Cahiers d’Études Germaniques [En ligne], 90 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ceg/24594 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hmu

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Auteur

Nabila OULEBSIR

Université de Poitiers, CRIHAM (UR 15507), Poitiers, France

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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