Navigation – Plan du site

AccueilNuméros90WEICHBILD – IMAGE-BANLIEUEFilmer la périphérie ouest-berlin...

WEICHBILD – IMAGE-BANLIEUE

Filmer la périphérie ouest-berlinoise dans les années 1970

Critique urbaine et engagement politique au Märkisches Viertel
Die West-Berliner Peripherie im Film der 1970er Jahre: Stadtkritik und politisches Engagement im Märkischen Viertel
The West Berlin Periphery in the Cinema of the 1970’s: Urban Criticism and Political Engagement in the Märkisches Viertel
Jeanne YAPAUDJIAN
p. 109-120

Résumés

Dans les années 1960, plusieurs cités à l’architecture fonctionnaliste sont construites dans les espaces périphériques de Berlin-Ouest, pour faire face à la crise du logement. Dans la cité du Märkisches Viertel, encensée par ses architectes lors de sa construction, les habitants dénoncent dès leur installation des conditions de vie difficiles. Révoltés par le caractère invivable de cette cité incarnant l’architecture capitaliste, des étudiants en pédagogie, en architecture, mais aussi en cinéma issus de la Nouvelle Gauche, décident de s’engager dès 1969 au Märkisches Viertel, afin d’aider les habitants à améliorer leur habitat et à mener des actions politiques. Parmi eux se trouvent les élèves en cinéma de la Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin Thomas Hartwig, Jean-François Le Moign et Helga Reidemeister, qui s’investissent dans le quartier en tournant des films engagés. Ces derniers présentent l’architecture de la cité comme l’une des causes de la misère sociale qui y règne et proposent d’aider les habitants à trouver des solutions pour améliorer leur quotidien, en coréalisant des films avec eux.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 « Centre, périphérie », Géoconfluences, juin 2020 [https://geoconfluences.ens-lyon.fr/geoconfluence (...)
  • 2 Le Kurfürstendamm est une avenue résidentielle aux immeubles de prestige datant du début du xxe siè (...)
  • 3 Harald Bodenschatz, Hans-Joachim Engstfeld, Carsten Seifert, Berlin auf der Suche nach dem verloren (...)
  • 4 Cette crise est liée au baby-boom de l’après-guerre, aux destructions de la Seconde Guerre mondiale (...)
  • 5 Voir Johannes Göderitz, Hubert Hoffmann, Roland Rainer, Die gegliederte und aufgelockerte Stadt, Tü (...)
  • 6 Le choix de ce terme, en mettant l’accent sur l’idée de rénovation urbaine, cache la réalité de (...)
  • 7 Ce mépris des pouvoirs politiques pour les Mietskasernen dans les années 1960 n'est pas nouveau : c (...)

1L’existence d’une « périphérie » à Berlin-Ouest dans les années 1970 pose question, étant donné que Berlin est non seulement divisé, mais aussi enclavé depuis la construction du Mur en 1961. Selon le dictionnaire de géographie Géoconfluences, la périphérie désigne un espace dominé par un centre, ce dernier étant considéré comme un lieu de concentration, ayant des capacités d’impulsion et de commandement1. Après 1961, alors que les anciens centres historiques, politiques et culturels se retrouvent à Berlin-Est, les responsables de l’urbanisme, sous la direction du sénateur pour la construction et le logement Rolf Schwedler, tentent de redynamiser le centre récent de Charlottenbourg, autour de l’avenue du Kurfürstendamm2. Selon l’historien de l’architecture Harald Bodenschatz, ce nouveau centre ouest-berlinois se développe dans les années 1960 autour de trois pôles : le KaDeWe (Kaufhaus des Westens), l’église du souvenir, et l’Europacenter, un centre commercial construit de 1963 à 19653. Dans plusieurs espaces éloignés de ce centre, situés à proximité de l’enclave du Mur, sont construites plusieurs grandes cités pour loger la population, dans un contexte de crise du logement4. Ces cités constituées de barres et de tours d’habitat collectif sont édifiées de façon rationnelle, dans la verdure, selon le modèle de la « Stadtlandschaft5 ». L’urbanisme des années 1960 en Allemagne de l’Ouest est marqué par des principes hérités du début du siècle, préconisant l’hygiène et la rationalité, associés à un retour à la nature et à un rejet de la grande ville. Les cités de la Gropiusstadt au sud, du Falkenhagener Feld à l’ouest et du Märkisches Viertel au nord notamment sont érigées dès les années 1960. Parallèlement, Willy Brandt, alors maire de Berlin-Ouest, prend la décision avec l’appui du conseil municipal dans le cadre de son Stadterneuerungsprogramm6 de 1963 de détruire des quartiers entiers de Mietskasernen, l’habitat ouvrier issu de la fin du xixe siècle7.

  • 8 Issue de l’Union socialiste allemande des étudiants (SDS), la Nouvelle Gauche (Neue Linke) est un m (...)
  • 9 Les tensions débutent notamment avec le débat sur les lois d’urgence (Notstandsgesetze) dans les an (...)
  • 10 Les habitants critiquent notamment le manque d’infrastructures, l’isolement social et géographique (...)

2Ces transformations urbanistiques radicales sont peu critiquées dans la société allemande des années 1960. Font exception les voix de l’essayiste Wolf Jobst Siedler dans son pamphlet Die gemordete Stadt (1964) et du psychanalyste Alexander Mitscherlich dans Die Unwirtlichkeit unserer Städte (1965), qui critiquent l’enlaidissement des villes allemandes. Ils sont rejoints à la fin des années 1960 par des étudiants de la Nouvelle Gauche8, alors très véhéments contre le pouvoir en place jugé conservateur et autoritaire9. En matière d’urbanisme, ces jeunes gens fustigent non seulement la politique de destruction menée par le Sénat, mais aussi le caractère invivable des nouvelles cités de périphérie. Révoltés par les conditions de vie déplorables qu’elles offrent10, des étudiants en architecture mais aussi en sociologie de la Technische Universität organisent en 1968 l’exposition Diagnose zum Bauen in West-Berlin dans l’université, qui explique dans quelle mesure l’architecture ouest-allemande de l’époque suit des logiques capitalistes et isole les classes populaires pour mieux les contrôler. Le Märkisches Viertel est érigé en symbole de cette architecture capitaliste. Diagnose est organisée en tant que contre-exposition à celle de la Berliner Fest-Bauwoche qui a lieu à Berlin au même moment et qui met en scène l’ingéniosité et la modernité de constructions d’architectes ouest-allemands de l’époque.

  • 11 Hartwig et Le Moign s’engagent au Märkisches Viertel après avoir été renvoyés de la DFFB pour l’avo (...)
  • 12 C’est d’abord son goût pour l’architecture qui conduit Reidemeister au Märkisches Viertel. Elle s’i (...)

3À la suite de l’exposition et en écho à celle-ci, un enseignant de pédagogie, C. Wolfgang Müller, initie en 1969 une étude prévue sur cinq ans au Märkisches Viertel, la « Märkisches Viertel Studie », qui vise à comprendre les problèmes liés à l’habitat, à aider les habitants à s’organiser politiquement et à les épauler dans la mise en place de leurs idées d’aménagement. Une centaine d’étudiants en pédagogie et en sociologie font partie du projet. Ils sont rejoints par des étudiants en cinéma de la DFFB (Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin). L’école, créée en 1966 à Berlin-Ouest, est réputée pour le fort engagement politique de ses élèves et apparaît à la fin des années 1960 comme un laboratoire du cinéma politique. Parmi ses élèves, on compte notamment Thomas Hartwig (né en 1941), Jean-François Le Moign (né en 1931)11, ainsi que Helga Reidemeister (1940-2021) qui s’engage d’abord en tant que travailleuse sociale dans le quartier, puis se met aussi à y tourner des films12. À travers leurs films, les cinéastes entendent agir politiquement dans le quartier. La cinéaste Helke Sander, dans un discours qu’elle tient devant les élèves de l’école de cinéma de la DFFB où elle étudie, résume le rôle que doivent jouer les jeunes cinéastes engagés de la fin des années 1960 :

  • 13 Ce discours est filmé et apparaît dans le moyen-métrage de Sander, Brecht die Macht der Manipulateu (...)

Wir wollen […] nicht nur dokumentieren, sondern auch mit dem Film agieren und agitieren. Wir tun nicht mehr so, als gäbe es eine wertfreie objektive Berichterstattung. Die Darstellung über die inneren Vorgänge unserer Bewegung wird nur denen vorbehalten sein, die an ihr teilnehmen13.

4L’engagement des cinéastes du Märkisches Viertel incarne cette phrase de Sander : les réalisateurs mettent en scène les luttes du quartier dans un but didactique et de façon partiale, ils décident en outre de s’engager personnellement dans la lutte. Leurs films encouragent par ailleurs le spectateur à la réflexion et l’invitent à la révolte. Enfin, les cinéastes proposent aux habitants du quartier de coréaliser les films pour leur permettre de présenter leur point de vue.

  • 14 Si j’ai décidé de limiter l’analyse à ces deux films seulement, je souhaitais toutefois évoquer le (...)

5Hartwig et Le Moign réalisent ensemble Wir wollen Blumen und Märchen bauen (1970), Helga Reidemeister tourne en particulier Der gekaufte Traum (1977)14. La construction de ces deux films à caractère documentaire est similaire. Les images de la périphérie apparaissent d’une part dans des scènes critiques centrées sur l’architecture du quartier, qui représentent de courts interludes au sein des films. D’autre part, tous deux proposent des séquences qui mettent en scène les habitants, présentés chez Hartwig et Le Moign dans le cadre de leurs engagements politiques, surtout dans l’espace public de la cité. Reidemeister s’intéresse de son côté au quotidien d’une famille qu’elle souhaite rendre politique, en la filmant dans son appartement du Märkisches Viertel.

6En revenant sur quelques scènes des deux films, il s’agira d’analyser dans quelle mesure ils proposent à la fois une forte critique de l’architecture de la cité, tout en essayant à travers le film d’aider les habitants à lutter pour de meilleures conditions de vie et à agir politiquement, dans l’espace public et dans l’espace intime de l’appartement. On expliquera aussi certains des mécanismes politiques et sociaux à l’œuvre chez les habitants et les cinéastes, révélés dans le rapport entre filmants et filmés.

Critique à l’égard de l’architecture du Märkisches Viertel

  • 15 Lesabéndio (1913), sous-titré Un roman astéroïde, est un roman futuriste de l’écrivain Paul Scheerb (...)
  • 16 « Berlin, Märkisches Viertel – Ein Zwischenbericht », Bauwelt 46-47, 1967, p. 1210.

Architektur ist tot. Wir wollen Blumen und Märchen bauen, Türme des Lesabéndios15. Mehr Beatles, weniger Griechen. Es gibt keine formalen Entscheidungen mehr. Die Maximalhöhe war städtebaulich vorgeschrieben, der Rest ist angewandte Sonne16.

7Le Moign et Hartwig reprennent pour le titre de leur premier film sur le Märkisches Viertel un extrait de cette phrase euphorique prononcée par l’un des architectes du quartier, Herbert Stranz, dans laquelle il souligne la promesse de bonheur que propose cette nouvelle cité. Le prologue du film, virevoltant, joyeux et rythmé, centré sur l’architecture de la cité, semble illustrer cette phrase utopique. La caméra filme l’arrivée d’une voiture dans la cité, accompagnée par un air de flûte de Pan, des chants très gais, des battements de mains. Les bâtiments sont entourés de pelouses vertes et d’un ciel bleu. Se succèdent rapidement des travellings sur les barres filmées en plan d’ensemble, des zooms sur des détails de l’architecture, des panoramiques de haut en bas sur les immeubles, alors qu’on observe en même temps un jeu d’écho entre images et musique : les plans se suivent en rythme avec la musique, comme dans une chorégraphie. Dans cette ouverture, une grande attention est apportée d’une part aux formes originales des bâtiments, témoignant de la diversité architecturale. D’autre part, il s’agit de mettre en valeur les couleurs vives des immeubles qui donnent des accents aux bâtiments et soulignent la plasticité des formes – la cité est d’ailleurs appelée « Papageien­siedlung » et est considérée à l’époque comme originale par rapport à d’autres cités. Si cette scène est l’une des seules en couleurs dans le film, c’est sûrement pour donner à voir la richesse des couleurs du quartier. Cette ouverture a des airs de balade touristique sur un lieu de vacances rêvé. L’air de flûte de Pan qui retentit donne une coloration sud-américaine à la cité et évoque un ailleurs idéalisé qui éloigne du Berlin-Ouest divisé et enclavé.

  • 17 L’objectif des cinéastes de la DFFB est opposé : le film ne doit pas séduire, mais doit réveiller l (...)

8La séduction visuelle de ce prologue spectaculaire, rendue évidente par les couleurs, par le montage fluide et rapide, soutenue par une musique joyeuse, correspond selon les cinéastes du Märkisches Viertel à une utilisation capitaliste du film, qui vise à captiver le spectateur en le rendant passif et crédule17. Les deux cinéastes, en reprenant dans cette ouverture les codes du cinéma capitaliste qu’ils rejettent, tout en illustrant de façon ironique le propos idéaliste des architectes, ont pour objectif de créer un choc avec la scène qui suit : en noir et blanc, cette dernière témoigne de la violence de la vie dans le quartier et tranche par son contraste avec le prologue. La caméra a pénétré dans un appartement du Märkisches Viertel. On y voit Rudi, un jeune ouvrier du quartier, ivre mort lors d’une fête chez ses beaux-parents. Il titube, plusieurs personnes crient autour de lui. L’image n’a plus rien à voir avec le geste maîtrisé et les plans esthétisés du prologue : la caméra tremble, elle cadre une partie du corps de Rudi, puis zoome en gros plan sur son visage, caché par le corps de sa petite amie Ilona qui le frappe au visage. L’image est trouble, le cadreur tente de faire une mise au point en zoomant sur le garçon. Plusieurs personnes tentent de l’empêcher de quitter l’appartement, alors que son corps tangue dans la pièce.

9Le prologue du film de Reidemeister s’ouvre lui aussi sur une scène centrée sur l’architecture de la cité, qui s’inscrit, comme chez Hartwig et Le Moign, en opposition avec son titre faisant allusion au discours des promoteurs : Der gekaufte Traum. À l’image, la caméra, après avoir réalisé un travelling le long de la plus longue barre d’habitation du quartier, se fixe sur un plan composé sur lequel on aperçoit en arrière-plan la barre marquée par l’ordre et la symétrie, à moitié cachée par des voitures éventrées et entassées au premier plan, dont les couleurs vives et le désordre tranchent avec la régularité de la barre blanche en arrière-plan. Cette décharge chaotique est une métaphore des rêves qu’avaient les habitants avant d’emménager dans la cité, à présent enterrés comme l’indique la voix off :

So mancher Traum liegt hier begraben. Von Menschen, die die Träume nötig haben […]. Die, die das machen, profitieren davon. Die, die das wissen, unternehmen nichts dagegen und planen auch weiterhin betonierte Trostlosigkeit […]. Ersetzt werden, müssen nicht Träume. Ersetzt werden, muss die Wirklichkeit.

10Il s’agit dans ce prologue également de désigner les coupables qui ont promis le bonheur aux habitants mais leur offrent à la place une triste cité de béton : les sociétés immobilières, le Sénat de Berlin, les spéculateurs et les architectes. Leurs noms apparaissent dans un bandeau-texte superposé à l’image.

  • 18 Lange et al., « Jetzt reden wir », p. 32.

11Ces deux scènes d’ouverture sont marquées par un fort contraste entre le regard idéalisé des architectes sur le quartier et la réalité vécue par les habitants. Elles rappellent en cela l’exposition Diagnose dont une partie mettait en regard ces deux discours, comme l’explique Reidemeister qui a coorganisé l’exposition : « Für die “Diagnose” stellten wir […] Aussagen von Erbauern und Betroffenen gegenüber und projizierten sie zusammen mit Fotos in einem rohbauleeren Hörsaal der Technischen Universität18. » Afin de se libérer de cette architecture enfermante et d’améliorer les conditions de vie, étudiants et habitants se lancent dans une lutte commune, filmée par Hartwig et Le Moign.

Activisme politique au Märkisches Viertel dans Wir wollen Blumen und Märchen bauen (1970)

12Les deux cinéastes mettent en scène la mobilisation commune des jeunes ouvriers du quartier d’une part, avec des étudiants en pédagogie de la Pädagogische Hochschule de Berlin-Ouest ainsi que des éducateurs tout juste diplômés de l’école d’autre part, qui appartiennent à une élite intellectuelle et ne résident pas dans le quartier mais dans des lieux plus centraux de Berlin. Les réalisateurs font partie du groupe des éducateurs. Les deux groupes luttent ensemble pour la conservation du centre de jeunes du quartier die Brücke, menacé de fermeture par la mairie à cause du climat de violence qui y règne.

13Le film débute par l’annonce de la fermeture du lieu en 1969 (qui sera levée rapidement), puis retrace de façon chronologique et didactique dans une série de séquences le travail politique réalisé par les deux groupes pour donner un nouveau départ au lieu. Ce travail se solde par un échec et mène à la fermeture du lieu à la fin du film. Les séquences de lutte politique sont des scènes de débat et d’assemblée générale, mais aussi d’activisme dans la rue (manifestations, sit-ins, distribution de tracts). Dans une scène de sit-in devant le centre de jeunes die Brücke, Mike, l’un des jeunes du quartier, accompagné par des pédagogues et par d’autres ouvriers tentent de sensibiliser les passants sur la situation. La caméra filme les orateurs en plan rapproché ainsi que les nombreuses pancartes aux divers slogans réalisées pour l’occasion.

14À travers ces scènes de débats dans les espaces extérieurs du quartier, on observe la constitution d’un nouveau type d’espace public : un espace public prolétarien des habitants, qui s’approprient l’espace où ils vivent, par la prise de parole et par l’occupation de cet espace. Ce nouveau type d’espace public, théorisé par Oskar Negt et Alexander Kluge, correspond à un nouveau type d’action politique dans la ville, ancré dans le temps, puisqu’il date de la fin des années 1960 et du début des années 1970. En effet,

  • 19 Caroline Glorie, « Un espace prolétarien est-il possible ? Hommage à Oskar Negt (et Alexander Kluge (...)

Negt et Kluge voient dans les manifestations étudiantes, dans les grèves de l’automne 1969 en Allemagne et dans le Mai 68 français des espaces publics prolétariens qu’ils analysent avec minutie. Ils cherchent à identifier tant les conditions de réussites que les conditions d’échecs de ces espaces qui ne sont plus apparus depuis une centaine d’années19.

  • 20 Alexander Kluge, Oskar Negt, Öffentlichkeit und Erfahrung, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1972.
  • 21 Voir Jürgen Habermas, Strukturwandel der Öffentlichkeit. Untersuchungen zu einer Kategorie der bürg (...)

15Negt et Kluge appellent ce nouveau type d’espace public « Gegenöffentlichkeit20 », terme traduit par le philosophe Alexander Neumann « espace public oppositionnel » en français. Ce dernier s’oppose radicalement à un autre type d’espace public : l’espace public libéral de la bourgeoisie, théorisé dix ans auparavant par Jürgen Habermas21. Dans le film, le groupe des éducateurs et des étudiants en pédagogie, habitués des manifestations, amène les jeunes du quartier à s’approprier cet espace public.

16Le travail politique s’incarne également à travers un autre dispositif : celui du retour critique sur soi (Selbstkritik) des acteurs de la lutte, réalisé à partir de matériel vidéo. Une séquence du film met en scène les éducateurs et le jeune ouvrier Rudi qui a rejoint leur groupe, en train de visionner un débat auquel tous ont pris part. Cette scène de débat a été montrée un peu plus tôt dans le film. Dans cette dernière, Rudi a fait preuve d’agressivité envers un éducateur qui lui a reproché de propager la terreur au Brücke. Après le visionnage du débat, Rudi est invité à commenter son attitude en adoptant un point de vue critique. Cette scène est introduite de façon didactique par un intertitre : « Die Berater und Rudi diskutieren nach einer Vorführung des Filmmaterials über ihre Verhaltensweise. » Un nouvel intertitre indique ensuite l’objectif de ces projections : « Diese Vorführungen sollen zu ständigen Einrichtungen werden, um Selbstkontrolle zu ermöglichen und Veränderungen vorzubereiten. » Ces intertitres rappellent les méthodes brechtiennes d’intervention théâtrale qui consistent à installer des panneaux écrits sur scène pour empêcher l’illusion théâtrale et créer une distance critique chez le spectateur. De la même façon, avec les intertitres, Hartwig et Le Moign invitent le spectateur à réfléchir. Cette scène vise à montrer le fonctionnement de l’une des méthodes courantes du travail politique mises en place par les étudiants au Märkisches Viertel.

  • 22 Hans Magnus Enzensberger, « Baukasten zu einer Theorie der Medien », Kursbuch 20, 1970, p. 159-186.
  • 23 Claus Koch, « Rückbesinnungen auf H.M. Enzensbergers “Baukasten zu einer Theorie der Medien” », in (...)
  • 24 « Der Rundfunk ist aus einem Distributionsapparat in einen Kommunikationsapparat zu verwandeln. Der (...)

17Cette utilisation particulière de la vidéo comme instrument critique entre en résonance avec le texte de Hans Magnus Enzensberger « Baukasten zu einer Theorie der Medien22 », dans lequel le philosophe critique l’utilisation « répressive » que le capitalisme fait des médias, mais dans lequel il défend le potentiel de la vidéo, du film et de la télévision, comme outils d’éducation et d’émancipation. Pour qu’un média devienne émancipateur, il faut selon Enzensberger transformer son mode d’utilisation : d’un outil de distribution, il doit devenir un outil de communication. Cette thèse apparaît à l’époque en contradiction avec les idées répandues sur les médias et en particulier sur la vidéo23. Enzensberger s’inspire ici de Bertolt Brecht, qui a écrit plusieurs articles de 1927 à 1932 sur le potentiel de la radio, tout en critiquant l’utilisation qui en est faite. Pour Brecht, la radio, plutôt que d’être écoutée de façon passive, doit être utilisée comme instrument d’échange24. C’est précisément l’utilisation que les jeunes militants des milieux de gauche font de la vidéo dans ces scènes du film : elle leur permet un échange qui doit être libérateur. Cette méthode du travail politique est ici encore importée par les éducateurs.

  • 25 Il s’agit d’un concept central des milieux étudiants de gauche de la fin des années 1960. Il vient (...)
  • 26 La FDJ est une organisation politique antifasciste de la jeunesse, créée en zone soviétique en 1946 (...)

18Alors que les deux groupes tentent de créer ensemble un lieu habitable pour tous les jeunes du quartier, le film met l’accent sur les difficultés des deux jeunesses à se comprendre. Trois interviews menées avec de jeunes ouvriers habitués du Brücke font apparaître que le rapport à l’éducation anti-autoritaire25, prônée par les pédagogues dans le travail politique et rejetée par les jeunes du quartier, empêche l’entente entre les deux groupes. Dans ces interviews, un rapport contradictoire des jeunes du quartier au politique apparaît de façon frappante : d’un côté, ils s’engagent dans le parti d’extrême gauche de la FDJ (Freie Deutsche Jugend)26, de l’autre, ils revendiquent l’importance des valeurs de discipline et d’autorité héritées du national-socialisme et transmises par leurs pères. Les trois jeunes associent l’éducation anti-autoritaire à une préoccupation élitiste des pédagogues qui tentent de les éduquer. L’appartenance des deux groupes à différentes classes sociales semble expliquer ces différents rapports à l’autorité. Ces derniers créent des tensions et les empêchent de travailler ensemble malgré un combat commun.

Politisation du quotidien dans Der gekaufte Traum (1977)

  • 27 Drechsler, Selbstorganisierte Medienarbeit in basisdemokratischen Initiativen, p. 93.
  • 28 Irene Bruder, « Warum ich diesen Film machen wollte », Frauen und Film 13, octobre 1977, p. 19.
  • 29 Elle utilise la même méthode que celle développée par les cinéastes avec les ouvriers Renault à Par (...)
  • 30 Gesine Strempel, « Der gekaufte Traum », Frauen und Film 13, octobre 1977, p. 16.
  • 31 Dans les années 1960-1970, les féministes ouest-allemandes de la Seconde vague ont pour devise « Da (...)

19Reidemeister, qui s’engage au Märkisches Viertel en tant que travailleuse sociale en 1969, comprend rapidement que filmer les familles en train de parler de leur quotidien pourrait non seulement leur permettre de mieux comprendre leurs situations sociale et familiale, mais aussi de faire découvrir aux spectateurs les conditions de vie au Märkisches Viertel. Pour mener à bien ce projet, elle commence des études de cinéma à la DFFB en 1973. Der gekaufte Traum (1977) est son film de fin d’études. Il est réalisé en collaboration avec la famille Bruder (composée de Irene et Günter Bruder et de leurs cinq enfants) que Reidemeister a rencontrée dans le cadre du groupe des locataires du quartier et qu’elle connaît depuis plusieurs années lorsqu’elle décide de réaliser le film. Elle souhaite qu’il puisse aider la famille à améliorer son quotidien27. C’est, selon la cinéaste, devant la table de montage, en regardant les rushes filmés, que la famille pourra prendre la distance nécessaire et tenter de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans son quotidien. Le couple Bruder, pour sa part, souhaite montrer la vie de sa famille telle qu’elle est et transmettre sa représentation du quartier, à un moment où les journaux et les intellectuels en peignent une image misérabiliste et négative28. Alors que Günter Bruder s’indigne en visionnant une documentation télévisée critique vis-à-vis du lieu, et affirme qu’il filmerait différemment son quartier, Reidemeister décide de lui fournir une caméra Super 829, puis en confie une à sa femme Irene, ainsi qu’à leurs fils Michael. La famille filme ainsi des moments de son quotidien de 1968 à 1973. Mais en visionnant le matériel filmé, les parents se rendent compte qu’il ne reflète pas la réalité de leur quotidien : les rushes sont constitués en grande partie de scènes de consommation (courses en ville, achat d’une télévision). Helga Reidemeister décide alors de reprendre les rênes du projet : elle filme de 1975 à 197730 la famille dans son appartement, pour tenter de capter une réalité du quotidien. Dans le montage final du film se mêlent des scènes tournées par la famille et par la cinéaste. Deux éléments frappent dans la peinture de ce quotidien : la place centrale qu’occupent les scènes de nettoyage31 et la violence au sein de la famille.

  • 32 Nathalie Heinic qualifie d’« hyperréalistes » les scènes de nettoyage du film de Chantal Akerman Je (...)

20De longues scènes d’astiquage de l’appartement apparaissent en effet, tournées par Reidemeister durant la deuxième partie du tournage. Ces séquences de ménage sont différentes de celles du cinéma d’Akerman32 : il s’agit ici de scènes réalistes, filmées en temps réel, sans esthétisation ou transformation. Elles sont accompagnées de Schlager de l’époque que les parents écoutent en nettoyant l’appartement. Il est remarquable qu’un grand nombre de scènes se focalisent sur le père faisant le ménage. Il nettoie la table de la cuisine, fait la vaisselle, on le voit aussi astiquer sa voiture rouge, dont le sigle Mercedes qui brille au centre de l’image semble apparaître comme un objet de fierté. Aux images centrées sur le père lavant sa Mercedes succède une scène où sa femme se confie à la caméra au sujet de son mari : elle souligne la dimension pathologique du rapport de ce dernier au nettoyage, auquel il consacre bien plus de temps qu’à sa famille.

21Alexander Mitscherlich a tenté de donner une explication à ce phénomène courant dans un chapitre tiré de Die Unwirtlichkeit unserer Städte, « Konfession zur Nahwelt. Was macht eine Wohnung zur Heimat? », qui analyse le rapport particulier des Allemands de l’Ouest à l’espace domestique des nouveaux logements qu’ils se sont appropriés et qu’ils ont aménagés. Selon le psychanalyste, on observe dans la société ouest-allemande d’après-guerre une attitude pathologique dans le rapport au ménage dans l’espace domestique :

  • 33 Alexander Mitscherlich, Die Unwirtlichkeit unserer Städte, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1965, p. 16 (...)

Ich muß dazu nur auf eine […] unendlich häufige pathologische Form des Wohnens hinweisen […]. Es sind all die Fälle, in denen anstelle geglückter Beziehungen von Person zu Person in der Familiengemeinschaft Dinge getreten sind; alle die leblos geputzten Zimmer mit den aufgereihten Kissen auf der Sitzbank […]. Hier findet das große Geschrei statt, wenn ein Kratzer entdeckt wird […]. Es ist eine Fama, zu glauben, daß dieser Fetischismus, dieser unglückliche Versuch, aus Sauberkeit und Ordnung Glück zu gewinnen, ein Privileg der Frauen sei. Nach meinen Beobachtungen ist die Emanzipation durchaus soweit rückläufig, daß ebenso viele Männer dieser Perversion verfallen sind. Das Wort Perversion, das möchte ich ausdrücklich betonen, ist hier nicht als Metapher oder sonstwie leichthin verwendet. Es stellt vielmehr eine Diagnose dar. Perversionen von der Art des Fetischismus treten überall dort auf, wo die Affektbeziehungen zwischen Menschen sehr früh und tief gestört wurden, wo anstelle eines geliebten lebendigen Menschen ein Attribut, eben der Fetisch tritt33.

22Le nettoyage des objets du logis apparaît comme un « fétiche » : l’individu, en s’investissant de façon intense dans cette activité, se détourne d’autres questions essentielles ou des membres de son entourage. Cette évasion vers les objets témoigne d’une difficulté à entretenir des relations humaines. Dans le film, cet investissement dans le nettoyage des objets est visible à travers une série de plans qui montrent les parents en train de faire briller des objets avec application – leurs corps sont courbés et s’effacent alors que les objets apparaissent au premier plan. Ces scènes de ménage sont aussi l’occasion de faire découvrir au spectateur la diversité des tapisseries de l’appartement, des rideaux, mais aussi les canapés fleuris, qui attestent du souci que la famille porte à l’ameublement. Le choix de tourner le film en couleurs fait ressortir la diversité des motifs.

  • 34 En 1968 débute une « Heimkampagne », menée par des étudiants ouest-berlinois de l’APO, qui prend un (...)
  • 35 La militante de l’APO, future cofondatrice de la RAF, Ulrike Meinhof, tourne en 1969-1970 le film B (...)

23Un autre élément majeur du film est celui de la violence verbale, omniprésente dans le quotidien. Elle est incarnée par le père, violent verbalement envers sa femme et à ses enfants. Les origines de cette violence verbale des parents peuvent s’expliquer dans plusieurs scènes dans lesquelles les parents reviennent sur l’histoire familiale, face caméra. Günter Bruder raconte la mort brutale de son père en 1940, puis sa jeunesse difficile dans un foyer pour enfants (Kinderheim) dès la fin de la guerre. La violence subie par les parents est transmise aux enfants : le parcours du fils aîné Michael est raconté en voix off dans une scène où se succèdent des photographies du garçon depuis son enfance. La voix off insiste sur ses difficultés sociales et sur ses séjours dans plusieurs foyers pour enfants. Or, les pensionnats, « Jugendheime », de l’après-guerre étaient des lieux régis par une discipline rigide et par des méthodes répressives. Ils étaient souvent tenus par des personnes ayant intériorisé les méthodes disciplinaires violentes, issues du modèle national-socialiste. Lorsque Reidemeister tourne son film, la violence dans les Jugendheime est d’ailleurs un sujet d’actualité en RFA, puisqu’elle a été médiatisée par une campagne critique, la Heimkampagne34, ainsi que par la sortie de plusieurs ouvrages dont celui de Ulrike Meinhof : Bambule. Fürsorge – Sorge für wen? (1971)35.

  • 36 « Meine Grundüberlegung ist, dass die patriarchale Familie, von der Familiensoziologie als Stabili (...)
  • 37 Ibid., p. 703.

24Par ailleurs, on retrouve la persistance de modèles autoritaires dans la cellule familiale après la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1950, le gouvernement fédéral valorise la famille traditionnelle qui repose sur des valeurs chrétiennes et conservatrices : il s’agit de favoriser les naissances et d’encourager les femmes à rester à la maison. La sociologue Isabel Heinemann propose une hypothèse pour expliquer ce retour en force de la famille traditionnelle patriarcale en RFA après la guerre : selon elle, c’est la persistance du modèle traditionnel de la famille qui aurait facilité le passage du régime national-socialiste à l’instauration de la démocratie. La famille incarnerait ainsi un pont entre les deux régimes36. On peut en déduire que c’est également au sein de la sphère privée de la famille que perdure la violence héritée de l’autoritarisme du national-socialisme. Les rapports de genre étant alors fondés sur le patriarcat qui redonne au père de famille une autorité perdue pendant la guerre37, c’est surtout ce dernier qui est détenteur de cette violence – ce qui apparaît clairement dans le film de Reidemeister.

***

25Il apparaît ainsi clairement dans les deux films que l’architecture et l’urbanisme du Märkisches Viertel sont responsables de la misère sociale. La cité est filmée ironiquement de façon idéalisée chez Hartwig et Le Moign, dans des images reprenant les codes du cinéma capitaliste et le discours des architectes. La critique est rendue évidente par le contraste avec les images qui suivent montrant la violence dans le quartier. Chez Reidemeister, voix off et bandeaux-textes superposés à des plans sur la cité témoignent de sa critique. Les trois cinéastes décident de s’aventurer derrière les façades, pour mieux comprendre les habitants et les aider. Le travail entrepris par le groupe des éducateurs-cinéastes et par les jeunes ouvriers pour sauver le centre de jeunes échoue : les ouvriers reprochent aux groupes des éducateurs qui leur imposent leurs méthodes politiques de vouloir les éduquer. En effet, l’éducation anti-autoritaire défendue par les éducateurs et les étudiants en pédagogie, imprégnés de la pensée de l’École de Francfort, est radicalement rejetée par les jeunes. L’échec du travail en commun mène à la fermeture du centre. Le groupe des cinéastes-pédagogues renonce à réaliser le film avec les jeunes du quartier, comme initialement prévu. À la fin du montage de Der gekaufte Traum, la famille Bruder est déçue de la version finale qui propose selon elle essentiellement la vision de la réalisatrice. De plus, la famille avoue quelques années plus tard que le film ne lui a pas permis de sortir de la misère. Ainsi, les deux films suggèrent que malgré le travail et le grand engagement des étudiants et des cinéastes dans le quartier, visant à améliorer le quotidien des habitants, la condition de ces derniers n’a pas évolué. La différence de classes entre étudiants et habitants qui crée des rapports de pouvoir (malgré les efforts des étudiants pour les éviter), semble à l’origine des incompréhensions entre les deux groupes et de l’échec du travail en commun.

Haut de page

Notes

1 « Centre, périphérie », Géoconfluences, juin 2020 [https://geoconfluences.ens-lyon.fr/geoconfluences/glossaire/centre], dernière consultation le 25 avril 2025.

2 Le Kurfürstendamm est une avenue résidentielle aux immeubles de prestige datant du début du xxe siècle, construite sur le modèle des boulevards parisiens admirés par le chancelier Otto von Bismarck et par l’empereur Guillaume Ier. L’avenue est en partie détruite par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

3 Harald Bodenschatz, Hans-Joachim Engstfeld, Carsten Seifert, Berlin auf der Suche nach dem verlorenen Zentrum, Hamburg, Junius Verlag, 1995, p. 41.

4 Cette crise est liée au baby-boom de l’après-guerre, aux destructions de la Seconde Guerre mondiale qui ont rendu de nombreux logements inhabitables, ainsi qu’à l’arrivée de travailleurs immigrés dans les années 1960.

5 Voir Johannes Göderitz, Hubert Hoffmann, Roland Rainer, Die gegliederte und aufgelockerte Stadt, Tübingen, Verlag Ernst Wasmuth, 1957.

6 Le choix de ce terme, en mettant l’accent sur l’idée de rénovation urbaine, cache la réalité de la destruction. Cette table rase doit permettre aux architectes de reconstruire une ville moderne sans être entravés par des tracés anciens.

7 Ce mépris des pouvoirs politiques pour les Mietskasernen dans les années 1960 n'est pas nouveau : ce type d’habitat est rejeté depuis le début du xxe siècle. En effet, l’idée est répandue que la misère sociale des habitants des Mietskasernen est causée par leur forme architecturale. Voir Florian Urban, « Recovering Essence through Demolition. The “Organic” City in Postwar West Berlin », Journal of the Society of Architectural Historians vol. 63, 3, 2004, p. 360.

8 Issue de l’Union socialiste allemande des étudiants (SDS), la Nouvelle Gauche (Neue Linke) est un mouvement politique qui englobe divers groupes d’extrême gauche (trotskistes, anarchistes, maoïstes), souhaitant prendre leurs distances avec la social-démocratie et le communisme. Voir Axel Schildt, Rebellion und Reform. Die Bundesrepublik der Sechziger Jahre, Berlin, Bundeszentrale für politische Bildung, 2005.

9 Les tensions débutent notamment avec le débat sur les lois d’urgence (Notstandsgesetze) dans les années 1960, qui donnent un grand pouvoir à l’exécutif en cas d’attaque extérieure ou intérieure. La jeunesse perçoit dans ces lois une menace fasciste pour la démocratie.

10 Les habitants critiquent notamment le manque d’infrastructures, l’isolement social et géographique ainsi que les loyers très élevés.

11 Hartwig et Le Moign s’engagent au Märkisches Viertel après avoir été renvoyés de la DFFB pour l’avoir occupée illégalement, en même temps que deux autres de leurs camarades : Max Willutzki et Christian Ziewer. Malgré leur renvoi, l’école décide de fournir du matériel et des fonds aux quatre élèves, pour qu’ils puissent réaliser leurs films de fin d’études. Ils choisissent de mettre en commun leur argent (60 000 DM au total) afin d’acheter du matériel (caméras, perche pour le son etc.), grâce auquel ils peuvent réaliser des films de façon indépendante. Ils créent ensemble le groupe de production « Basis-Film » pour financer leurs films.

12 C’est d’abord son goût pour l’architecture qui conduit Reidemeister au Märkisches Viertel. Elle s’intéresse tout particulièrement aux effets de l’architecture intérieure et extérieure sur la vie quotidienne des habitants. Elle a acquis une sensibilité pour les problématiques architecturales par son histoire personnelle. En effet, son père étant architecte, elle travaille régulièrement avec lui et l’accompagne sur ses chantiers de construction en 1960-1961 ; elle se marie ensuite en 1966 avec un architecte. Voir Horst Lange, Irene Rakowitz, Claus Rath, Helga Reidemeister, Hans Rickmann, Irene Schwester, « Jetzt reden wir »: Betroffene des Märkischen Viertels, Wohnste sozial haste die Qual, Mühsamer Weg zur Solidarisierung, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt Taschenbuch Verlag, 1975, p. 10.

13 Ce discours est filmé et apparaît dans le moyen-métrage de Sander, Brecht die Macht der Manipulateure (1968).

14 Si j’ai décidé de limiter l’analyse à ces deux films seulement, je souhaitais toutefois évoquer le film de Max Willutzki Der lange Jammer (1973) qui propose lui aussi une réflexion sur l’habitat au Märkisches Viertel, associée à une critique de l’architecture des années 1960. « Der lange Jammer » est le nom donné à la barre d’immeubles la plus imposante du quartier. Le film propose de rejouer la lutte des habitants contre l’augmentation des loyers qui a eu lieu un an avant son tournage. Il se distingue des films de Reidemeister et de Hartwig et Le Moign par sa composition : il propose une alternance entre des scènes fictives qui rejouent la lutte et des scènes documentaires tournées lors de la lutte réelle.

15 Lesabéndio (1913), sous-titré Un roman astéroïde, est un roman futuriste de l’écrivain Paul Scheerbart, dans lequel l’architecte visionnaire Lesabéndio décide de construire une tour qui atteindrait les nuages.

16 « Berlin, Märkisches Viertel – Ein Zwischenbericht », Bauwelt 46-47, 1967, p. 1210.

17 L’objectif des cinéastes de la DFFB est opposé : le film ne doit pas séduire, mais doit réveiller le spectateur qui doit devenir actif et s’engager dans une action politique. Voir Michael Drechsler, Selbstorganisierte Medienarbeit in basisdemokratischen Initiativen. Die Filmprojekte im Märkischen Viertel Berlin, Berlin, Verlag Klaus Guhl, 1980, p. 50.

18 Lange et al., « Jetzt reden wir », p. 32.

19 Caroline Glorie, « Un espace prolétarien est-il possible ? Hommage à Oskar Negt (et Alexander Kluge) », Contretemps. Revue de critique communiste, 9 juillet 2024 [https://www.contretemps.eu/espace-public-proletarien-negt-kluge/], dernière consultation le 25 avril 2025.

20 Alexander Kluge, Oskar Negt, Öffentlichkeit und Erfahrung, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1972.

21 Voir Jürgen Habermas, Strukturwandel der Öffentlichkeit. Untersuchungen zu einer Kategorie der bürgerlichen Gesellschaft, Neuwied, Hermann Luchterland Verlag, 1962.

22 Hans Magnus Enzensberger, « Baukasten zu einer Theorie der Medien », Kursbuch 20, 1970, p. 159-186.

23 Claus Koch, « Rückbesinnungen auf H.M. Enzensbergers “Baukasten zu einer Theorie der Medien” », in Sibylle Reiter, Stephan Ruß-Mohl (dir.), Zukunft oder Ende des Journalismus? – Medienmanagement, Publizistische Qualitätssicherung, Redaktionelles Marketing, Gütersloh, Verlag Bertelsmann Stiftung, 1994, p. 126.

24 « Der Rundfunk ist aus einem Distributionsapparat in einen Kommunikationsapparat zu verwandeln. Der Rundfunk wäre der denkbar großartigste Kommunikationsapparat des öffentlichen Lebens […], wenn er es verstünde, nicht nur auszusenden, sondern auch zu empfangen, also den Zuhörer nicht nur hören, sondern auch sprechen zu machen und ihn nicht zu isolieren, sondern ihn in Beziehung zu setzen », Bertolt Brecht, « Radio-Theorie 1927-1932 », Gesammelte Werke, vol. 18, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1967, p. 16.

25 Il s’agit d’un concept central des milieux étudiants de gauche de la fin des années 1960. Il vient en particulier des philosophes de l’École de Francfort qui prônent un nouveau type d’éducation qui se fonde sur l’esprit critique. Ils s’opposent à l’éducation centrée sur l’obéissance à l’autorité qui a caractérisé selon eux la République de Weimar et qui pourrait expliquer que la population allemande ait suivi si massivement les nationaux-socialistes. Voir Theodor W. Adorno, « Erziehung nach Auschwitz », in Erziehung zur Mündigkeit, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1971, p. 88-104.

26 La FDJ est une organisation politique antifasciste de la jeunesse, créée en zone soviétique en 1946. L'organisation s’étend à l’Ouest (d’abord à Francfort-sur-le-Main) dès 1948, en conservant les fondements socialistes de l’organisation est-allemande. Les revendications de l’organisation de l’Ouest à sa création sont la réunification et la démilitarisation de l’Allemagne. Initialement pilotée par le parti de la SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands), la FDJ de l’Ouest prend son indépendance et s’éloigne de la FDJ de l’Est après la construction du Mur. Voir Wolfgang K. Krabbe, « Die FDJ und die Jugendverbände der Bundesrepublik, 1949-1970 », German Studies Review vol. 21, 3, octobre 1998, p. 525-561.

27 Drechsler, Selbstorganisierte Medienarbeit in basisdemokratischen Initiativen, p. 93.

28 Irene Bruder, « Warum ich diesen Film machen wollte », Frauen und Film 13, octobre 1977, p. 19.

29 Elle utilise la même méthode que celle développée par les cinéastes avec les ouvriers Renault à Paris en Mai 68. Drechsler, Selbstorganisierte Medienarbeit in basisdemokratischen Initiativen, p. 94.

30 Gesine Strempel, « Der gekaufte Traum », Frauen und Film 13, octobre 1977, p. 16.

31 Dans les années 1960-1970, les féministes ouest-allemandes de la Seconde vague ont pour devise « Das Private ist politisch ». Elles rendent l’intime et le quotidien politique en tentant notamment de remédier à l’invisibilité des tâches ménagères quotidiennes réalisées par des femmes. Voir Ute Gerhard, « Mouvements féministes et citoyenneté en Allemagne », Cahiers du genre 2, HS, 2011/3, p. 45-70.

32 Nathalie Heinic qualifie d’« hyperréalistes » les scènes de nettoyage du film de Chantal Akerman Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles (1975) : « cette insistance n’est plus reçue comme signe, mais comme excédent […] d’un réel qu’à trop montrer on dépasse, on met en abyme au lieu de le mettre en scène : il y a là comme une exagération, comme un trop – un hyper », Nathalie Heinic, « Notes sur l’Hyperréalisme », Les Cahiers du cinéma 273, janvier-février 1977, p. 30-33.

33 Alexander Mitscherlich, Die Unwirtlichkeit unserer Städte, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1965, p. 169-197.

34 En 1968 débute une « Heimkampagne », menée par des étudiants ouest-berlinois de l’APO, qui prend une grande ampleur en RFA dès le début des années 1970. Cette campagne vise à sensibiliser la population aux problèmes de répression et de violence dans les Heime, à partir de documentaires filmés et d’articles de journaux. Voir Manfred Kappeler, « Fürsorge und Heimerziehung – Skandalisierung und Reformfolgen », in Meike Sofia Baader, Ulrich Herrmann (dir.), 68 – Engagierte Jugend und Kritische Pädagogik, Weinheim/ München, Juventa Verlag, 2011, p. 80.

35 La militante de l’APO, future cofondatrice de la RAF, Ulrike Meinhof, tourne en 1969-1970 le film Bambule, qui met en scène les conditions de vie violentes des pensionnaires d’un Jugendheim pour jeunes filles à Berlin. Le film est interdit de diffusion à cause de la participation de Meinhof à l’évasion de prison d’Andreas Baader. Cependant, le scénario est publié par les éditions Wagenbach et est vendu à plus de 70 000 exemplaires. Ibid., p. 77-79.

36 « Meine Grundüberlegung ist, dass die patriarchale Familie, von der Familiensoziologie als Stabilitätsanker inmitten sozialer Umwälzungen ausgemacht, nach 1945 den Zeitgenossinnen und Zeitgenossen den Transformationsprozess von der NS-Diktatur in die westdeutsche Demokratie erleichterte », Isabel Heinemann, « Die patriarchale Familie als “Keimzelle” der Demokratie – oder deren größte Bedrohung? Konflikte um den Wert der Familie in der Bundesrepublik », Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte vol. 69, 2021/4, p. 703.

37 Ibid., p. 703.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Jeanne YAPAUDJIAN, « Filmer la périphérie ouest-berlinoise dans les années 1970 »Cahiers d’Études Germaniques, 90 | 2026, 109-120.

Référence électronique

Jeanne YAPAUDJIAN, « Filmer la périphérie ouest-berlinoise dans les années 1970 »Cahiers d’Études Germaniques [En ligne], 90 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ceg/24818 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hmw

Haut de page

Auteur

Jeanne YAPAUDJIAN

Sorbonne Université, REIGENN (UR 3556), Paris, France

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search