Ce que nous voyons sans voir – Blank Spots (Reichsbahnbunker)
Résumés
Blank Spots (Reichsbahnbunker) est une installation visuelle et sonore explorant les zones muettes de la mémoire urbaine à Berlin. L’œuvre déploie une partition vocale polyglotte, construite à partir de textes fragmentés, superposés à des empreintes laissées sur toile. Les mots barrés deviennent silences ; ces absences rythment la composition sonore. À partir du Reichsbahnbunker, bâtiment lié au travail forcé et à l’oubli structurel, l’installation fait émerger une image-fantôme du Stadtbild. Dans l’obscurité, lumière variable et textures effacées créent une expérience instable, sensorielle et mémorielle. Le spectateur n’est pas guidé par un récit, mais traverse une topologie sonore où le passé se manifeste par la voix, la coupure, la résonance. Blank Spots interroge la mémoire empêchée, le langage fragmenté et l’écoute comme outil de reconstruction du sensible.
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1Berlin est une ville-palimpseste, un espace où se croisent et se superposent différentes strates historiques, architecturales et mémorielles. Depuis la Prusse impériale jusqu’à l’Allemagne réunifiée, en passant par les destructions de la Seconde Guerre mondiale, la division entre Est et Ouest et les transformations post-1989, la ville n’a cessé d’être un terrain de recomposition et de réécriture du passé. Son Stadtbild [paysage urbain] est ainsi en constante mutation, oscillant entre effacement et résurgence, entre visibilité et occultation des traces historiques. Ce phénomène ne concerne pas seulement les monuments officiels ou les politiques de mémoire institutionnelles, mais également les espaces marginaux, les bâtiments réinvestis et les structures longtemps tenues à l’écart des discours dominants. Ces mécanismes d’invisibilisation et de réactivation de la mémoire urbaine sont ici questionnés à partir de l’œuvre Blank Spots (Reichsbahnbunker), une installation visuelle et sonore : cette pièce ne vise pas à reconstituer une mémoire documentée, mais plutôt à mettre en évidence les dynamiques de la mémoire, entre présence et absence, entre souvenir et oubli. Elle ne s’inscrit pas dans une logique d’archive, ni de monumentalisation, mais explore, à partir d’une approche située, les formes d’une mémoire fragmentaire, sensorielle et éphémère, qui ne se donne jamais pleinement à voir. En révélant ce qui tend à être effacé, l’installation propose une lecture singulière du Stadtbild « Reichsbahnbunker ».
2Comme le fait remarquer Aleïda Assmann, dont les recherches portent depuis les années 1990 sur l’anthropologie culturelle, et en particulier la mémoire culturelle, la mémoire et l’oubli :
- 1 Aleïda Assmann, « Kein Mensch lebt im Augenblick », Forschung & Lehre, 5 juillet 2021 [https://www. (...)
Auch wenn sie zentral platziert oder aufdringlich groß sind, sind Denkmäler aufgrund ihres statischen Charakters dennoch leicht übersehbar. Sie sind Teil einer stabilen Umwelt, an die man sich gewöhnt hat, die selbstverständlich und damit in gewissem Sinne unsichtbar geworden ist. Denkmäler werden wieder sichtbar, wenn sich gesellschaftliche Debatten ergeben, die sie plötzlich wieder ins Licht der Aufmerksamkeit rücken1.
3Cette analyse souligne que la mémoire n’est jamais un élément figé, mais qu’elle est conditionnée par des contextes sociaux et politiques qui en modifient constamment la perception. Les monuments eux-mêmes, bien qu’imposants, peuvent disparaître symboliquement lorsque leur signification n’est plus interrogée ou réactivée par le présent. La mémoire urbaine fonctionne selon des logiques de sélection et d’occultation, où certaines strates du passé sont mises en avant tandis que d’autres sont reléguées à l’arrière-plan. Ce processus n’est pas neutre : il est le résultat de rapports de force entre différentes lectures de l’histoire, entre volonté de commémoration et stratégies d’oubli.
- 2 J’emploie ici la notion « image-fantôme » pour désigner un régime d’image instable, fragmentaire, q (...)
4Cette fluctuation de la lisibilité et de la visibilité des monuments dans le Stadtbild est abordée ici à travers la notion d’image-fantôme2, entendue comme une forme de visibilité défaillante ou différée. Dans l’œuvre présentée, ce concept condense un point de crise épistémique : il signale la déstabilisation de notre capacité à produire ou à convoquer des images mentales cohérentes du passé, et donc à comprendre, analyser ou interpréter un phénomène. Cette défaillance tient autant à l’inadéquation des outils conceptuels disponibles qu’à la résistance de l’objet lui-même aux cadres de pensée établis. L’image-fantôme ne désigne pas seulement ce qui échappe au regard, mais aussi ce qui demeure infigurable, parce qu’il ne se manifeste qu’à travers des fragments dispersés, des éclats muets, ou des traces rendues illisibles.
5Le bâtiment Reichsbahnbunker Friedrichstraße est situé dans le quartier de Berlin-Mitte (fig. 1). De cet édifice monumental en béton armé le Landesdenkmalamt (Office régional des monuments historiques) de Berlin écrit :
- 3 Landesdenkmalamt Berlin, Denkmaldatenbank, notice « Reichsbahnbunker Friedrichstraße » [https://den (...)
Der abweisend und gedrungen wirkende Bunker Albrechtstraße 24-25, vermutlich 1943 fertig gestellt, ist von gewichtiger stadträumlicher Dominanz. Bedingt durch die Eckposition ist er auch in den Straßenräumen der Reinhardtstraße, Albrechtstraße und Schumannstraße weithin sichtbar. Aus diesem Grund und aus Gründen der Tarnung ist er möglicherweise aufwändiger gestaltet als die üblichen, im Büro des Generalbauinspektors Speer konzipierten, Bunkertypen. Der quaderförmige Block ist durch Risalitbildung, einem umlaufenden mächtigen Konsolgesims und breiten, eingeschossigen Eingangsvorbauten gegliedert. Durch das funktionsbedingte Verhältnis von wenigen kleinen und gerahmten Öffnungen und großen Wandflächen wirkt er sehr archaisch. Ein Eindruck, der auch von einer strengen Symmetrie unterstützt wird. Jeweils den Eingängen zugeordnet, ermöglichen vier Doppeltreppenanlagen den raschen Zutritt beziehungsweise eine unverzügliche Evakuierung. Diese festungsartige Architektur verspricht einen guten Schutz. Durch seine grobe klassizistische Gestaltung lässt der Bunker sich unmittelbar der nationalsozialistischen Architekturauffassung zuordnen. Als Dokument des vom nationalsozialistischem Regime ausgelösten Angriffskrieges besitzt er geschichtlichen Zeugniswert3.
- 4 Peter Erler, « GPU-Keller », Arrestlokale und Untersuchungsgefängnisse sowjetischer Geheimdienste i (...)
- 5 Steffen Damm, Lukas Drevenstedt, Clubkultur – Dimensionen eines urbanen Phänomens, Frankfurt/ New Y (...)
- 6 Helmut Höge, « Knast, Bananenlager, Techno-Laden, Kunstort: Ein Bunker-Leben », in Die Tageszeitung (...)
6Construit sous la direction de Karl Bonatz, dans le cadre du programme Führer-Sofortprogramm lancé par Albert Speer, le Reichsbahnbunker Friedrichstraße a été édifié par des travailleurs forcés pour servir d’abri antiaérien à 2 500 voyageurs de la Deutsche Reichsbahn. Ce bâtiment s’élève sur cinq niveaux et atteint 18 mètres de hauteur, avec une emprise au sol d’environ 1 000 m2. Ses murs, pouvant atteindre trois mètres d’épaisseur, abritent environ 2 500 m2 de surface utile répartie sur plusieurs étages aux plafonds élevés, illustrant l’architecture défensive propre à une époque marquée par la guerre totale. Réquisitionné en 1945 par l’armée soviétique, le bunker a servi de prison pour le NKWD, puis de centre de détention préventive pour la Stasi jusqu’en 19504. À partir de 1951, il a été reconverti en entrepôt, d’abord pour le textile, puis, à partir de 1957, pour le stockage de fruits exotiques, ce qui lui a valu le surnom de « Bananenbunker ». Dans les années 1990, il est devenu un club techno emblématique de la scène alternative berlinoise, avant de fermer en 1996 à la suite de contrôles policiers5. Acquis en 2003 par le collectionneur Christian Boros, le bâtiment a été transformé en espace d’exposition privé, doté d’un penthouse sur le toit. Depuis 2008, sa collection d’art contemporain y est accessible sur rendez-vous6. La visite du lieu, payante et strictement encadrée, confère à ce fragment du Stadtbild berlinois une aura exclusive. Le Reichsbahnbunker incarne ainsi la stratification des usages et des récits dans un Stadtbild berlinois en perpétuelle recomposition, où mémoire historique, réaffectation urbaine et création contemporaine coexistent dans une tension singulière.
- 7 Assmann, « Kein Mensch lebt im Augenblick ».
- 8 Tristan Trémeau, L’art contemporain entre les lignes, Marseille, Le mot et le reste, 2015.
- 9 Jean-Louis Déotte, Le devenir-musée, Paris, L’Harmattan, 1997.
- 10 Pierre Nora, « Entre Mémoire et Histoire », dans Les Lieux de mémoire, tome 1, La République, Paris (...)
7Comme l’explique Aleïda Assmann, les monuments et les sites historiques ne conservent leur visibilité que lorsqu’ils sont réactivés par des débats sociaux ou politiques7. Les appropriations successives du Reichsbahnbunker illustrent comment l’histoire d’un lieu peut être remodelée, masquant certaines strates du passé au profit de nouvelles narrations qui répondent aux logiques économiques et culturelles du présent. Sa transformation en espace semi-privé, à la fois penthouse et collection privée d’art contemporain, est emblématique de cette tension : d’un côté, elle permet une préservation physique du bâtiment, évitant sa destruction ou son abandon. De l’autre, elle transforme un espace autrefois associé à la guerre et au traumatisme en un objet de consommation culturelle, où le contexte originel est relégué au second plan – une dynamique que l’historien d’art Tristan Trémeau associe à la perte de fonction critique de l’art contemporain au profit des logiques marchandes8. Un processus qui rejoint aussi ce que le philosophe Jean-Louis Déotte appelle le « devenir-musée » des espaces historiques, où le passé est domestiqué et neutralisé au sein d’un cadre esthétique contrôlé : l’effacement de certaines couches historiques reflète la sélectivité mémorielle à l’œuvre, où certains lieux à la mémoire complexe sont transformés afin de mieux s’intégrer aux exigences contemporaines, parfois au prix d’une dépolitisation du passé9. Puis, comme le fait remarquer l’historien Pierre Nora, l’histoire ne s’inscrit pas de manière homogène dans le paysage urbain : certains lieux sont institutionnalisés comme symboles mémoriels, tandis que d’autres restent en marge du récit collectif10. Cette hiérarchisation des récits et mémoires urbains reflète des choix politiques, économiques et culturels, façonnant ce qui mérite d’être conservé et ce qui peut être oublié.
- 11 Landesdenkmalamt Berlin, Denkmaldatenbank, notice « Reichsbahnbunker Friedrichstraße ».
- 12 Ibid.
- 13 Dietmar Arnold, Reiner Janick, Sirenen und gepackte Koffer – Bunkeralltag in Berlin, Berlin, Ch. Li (...)
- 14 Le terme « Stalag » est l’abréviation de Stammlager (ou plus précisément Kriegsgefangenen-Mannschaf (...)
8Sur le site internet du Landesdenkmalamt Berlin on peut lire, à propos du Reichsbahnbunker, « En tant que témoignage matériel de la guerre d’agression déclenchée par le régime nazi, il possède une valeur historique significative11 », et c’est en raison de son importance dans l’histoire de la ville de Berlin que le bâtiment a été classé monument historique. Mais cette reconnaissance se concentre davantage sur le bâtiment achevé que sur les conditions de sa construction. Sa conception par l’architecte K. Bonatz, sous la direction de A. Speer, est toujours mentionnée. Le bâtiment, autant sur le site internet de la collection Boros que sur d’autres sites touristiques, est qualifié d’« impressionnant » – entre autres pour son escalier à double hélice, « copie » de celle du château de Chambord. Mais sa genèse matérielle, le chantier de sa construction, reste peu abordée. Ainsi, dans la note concernant le bâtiment dans les archives du Bundesdenkmalamt, il en est question uniquement de manière indirecte, précisant que le bâtiment a été « probablement achevé en 194312 ». Comme l’indiquent Dietmar Arnold et Reiner Janick dans Sirenen und gepackte Koffer – Bunkeralltag in Berlin13, des recherches au Bundesarchiv (Archives fédérales allemandes), organisme conservant une vaste collection de documents officiels datant de la période nazie, y compris ceux liés aux infrastructures militaires et civiles et au Landesarchiv Berlin (Archives d’État de Berlin), archives régionales contenant des dossiers spécifiques sur les projets de construction menés à Berlin pendant la guerre, ont néanmoins permis d’établir que la réalisation du chantier a été encadrée par l’Organisation Todt, en partenariat avec des entreprises privées du bâtiment, qui ont eu recours à une main-d’œuvre contrainte issue d’Europe de l’Est, notamment du Stalag III D de Berlin14. Les ouvriers, convoyés quotidiennement depuis des camps temporaires, ont été soumis à des conditions de travail extrêmement dures, dans un régime de discipline militarisée imposé par l’Organisation Todt. Par ailleurs, le rythme accéléré de la construction – moins d’un an – laisse supposer une exploitation effrénée. Ce silence archivistique, qui entoure les anonymes ayant édifié le bunker, prolonge la violence structurelle du projet. La mise en avant des dimensions techniques et architecturales du Reichsbahnbunker par la documentation officielle contribue à effacer les trajectoires individuelles, faisant de ce bâtiment un lieu où l’oubli est inscrit dans la structure même.
- 15 Voir : Denkort Bunker Valentin, « Denkmal und Bildungsort » [https://www.denkort-bunker-valentin.de(...)
9La pièce Blank Spots (Reichsbahnbunker) (fig. 2, 3 et 4) s’inscrit dans une réflexion sur ces zones muettes du chantier du Reichsbahnbunker, dont elle souhaite dresser « l’image-fantôme », en interrogeant la documentation manquante et les voix rendues invisibles autour de sa construction, d’autant que ce bunker pourtant au centre de Berlin n’est pas identifié comme tel. Elle aborde la tension entre perception collective et mémoire enfouie, dont le Reichsbahnbunker est un exemple. Une invisibilisation qui est à l’œuvre aussi sur d’autres sites, d’une autre manière, par exemple en ce qui concerne le Fargebunker à Brême. Construit avec l’aide de travailleurs forcés issus du camp annexe de Neuengamme, il a longtemps été ignoré des habitants alentour, qui affirmaient dans les années 2000 n’avoir eu aucune connaissance de sa fonction initiale15. Ce déni collectif, observé sur plusieurs décennies malgré la visibilité du site et les archives disponibles, témoigne de la manière dont la mémoire collective peut se constituer dans l’effacement ou la banalisation, y compris en présence de traces matérielles persistantes dans l’espace urbain. Ces mécanismes de refoulement, volontaire ou non, soulignent la vulnérabilité de la mémoire collective face aux processus d’aveuglement, de reconstruction ou de réinterprétation.
- 16 Viktor Klemperer, LTI. La langue du Troisième Reich, trad. Élisabeth Guillot, Paris, Albin Michel, (...)
10Outre la réflexion de Blank Spots (Reichsbahnbunker) sur la valorisation contemporaine des prouesses architecturales et techniques de sa construction, l’installation propose également une critique de l’usage du langage technocratique et bureaucratique sous le régime nazi. Ce langage d’apparence objective a servi à normaliser des actes criminels – cette novlangue rationalisante que Viktor Klemperer, philologue juif allemand exilé intérieur sous le Troisième Reich, a analysée dans LTI. La langue du Troisième Reich16 – en dissimulant la violence sous des formulations neutres et administratives. On trouve ainsi, dans les documents d’archives liés à la construction des bunkers, des termes tels que Sonderbehandlung (traitement spécial), Evakuierung (évacuation) ou Arbeitseinsatz (affectation de main-d’œuvre).
11Cette langue aseptisée, dans laquelle les corps et les souffrances disparaissent derrière la froideur des chiffres et des normes, témoigne de la perversion structurelle du discours qu’elle porte : la réalité du travail forcé y est rendue abstraite. Comme l’a montré l’analyse de la Lingua Tertii Imperii, le vocabulaire du régime nazi ne se contentait pas de décrire, il produisait l’adhésion. Par la répétition obsessionnelle d’adjectifs exaltant la grandeur, la combativité ou la dignité, il façonnait une vision du réel et substituait à l’exercice du jugement une obéissance inconditionnelle. Face à cette langue du contrôle et de l’embellissement, Blank Spots (Reichsbahnbunker) propose un contre-langage : une langue de gestes, et une langue parlée, prononcée, de voix défaites, trouées, fragmentées.
Figure 2
Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), 6 frottages de 170 x 180 cm, 6 spots, 2 enceintes directionnelles, composition sonore et lumineuse programmée, 2016/2021, Belkin Gallery British Columbia University, Vancouver, 2021
© Nadia Lichtig
Figure 3
Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), partition #2, impression laser et crayon sur papier calque, 30 x 20 cm, 2020
© Nadia Lichtig
Figure 4
Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), frottage #2, produits de nettoyage et poussière sur toile, 170 x 180 cm, 2016
© Nadia Lichtig
- 17 Fig. 2 : Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), 6 frottages de 170 x 180 cm, 6 spots, 2 enc (...)
12Sur le plan visuel, le spectateur est immergé dans un espace de 9 × 9 mètres, plongé dans la pénombre, ponctué de projecteurs de théâtre à lumière blanche. Ces éclairages varient en luminosité et changent constamment la perception des toiles disposées au sol17. Leur lente modulation de la lumière crée une expérience instable : certaines zones se dévoilent, d’autres s’effacent, générant une sensation d’intranquillité.
- 18 Fig. 3 : Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), frottage #2, produits de nettoyage et pouss (...)
13Les toiles posées au sol sont issues d’un geste performatif : le nettoyage manuel des pierres à la base du Reichsbahnbunker. Ce geste, à la fois simple et paradoxal, n’a pas été documenté. Il efface au lieu d’inscrire, ne laissant de traces que sur les tissus utilisés pour le frottement. Au sein de l’installation, ces toiles deviennent des surfaces sensibles et supports d’une partition sonore : la partition sonore émerge de la superposition entre des textes manuscrits (témoignages, récits, discours, fictions) et les empreintes laissées sur les toiles (poussières, résidus, textures, empreintes de pierres)18. Ce processus produit des textes troués, fragmentés, dans lesquels les absences deviennent des éléments signifiants. Une fois interprétés vocalement, ces silences s’insèrent dans la partition sonore sous forme de pauses plus ou moins longues – des espaces d’oubli, mais aussi de mémoire. La langue s’y fragmente, se désagrège, laissant place à une écriture où la disparition entière ou partielle du mot devient une présence à part entière.
14Les voix enregistrées à partir de cette partition forment un tissage sonore discontinu et polyglotte, on y entend des fragments de mots allemands et anglais. Une mémoire hachée, sensorielle s’y exprime, à partir de matériaux textuels divers qui peuvent se substituer, une collection de textes disponible près de l’installation sous forme de photocopies et en libre-service, à emporter. On y trouve entre autres, un extrait des Tagebücher de Viktor Klemperer, un discours d’Alexandre Grothendieck, un Aufsatz antisémite d’une écolière du Troisième Reich, un discours d’Heinrich Himmler prononcé à Poznań en 1943. Voici un extrait de la partition #2, en gras les parties de mots prononcées (les parties barrées sont tues). Ce texte barré suit les motifs de la toile #2 (là où le texte rencontre un fond foncé) :
- 19 Extrait de la partition #3 de Blank Spots, issue de la superposition d’une toile #3 et du texte Ant (...)
Lei
der sagen heute noch viele Menschen:Gott hat auch die Juden geschaffen.Deshalb musst dusie auch respektieren.Wir sagen jedoch: Ungeziefer sind auchTiere, aber wirzerstören sieimmer noch. Der Judeist eine halbe Kaste. Er hat Eigenschaften von Ariern, Asiaten, Negern und Mongolen geerbt. In einerHalbkaste überwiegen dieschlechtesten Eigenschaften. Das einzig gute an ihm istseine weiße Farbe.Die Südsee-Insulaner habenein Sprichwort: Gott hat den Weißen und Gottden Schwarzen gemacht. Aber der Teufel hat die halbe Kaste gemacht. Jesus sagte einmal zu ihnen: Gott istnicht deinVater, sondern der Teufel.Die Juden haben ein böses Gesetzbuch. Es heißt Talmud.Die Juden betrachten uns auch als Tiere und behandeln uns entsprechend. Sie benutzen listige Tricks, um unseren Reichtum wegzunehmen. Die Juden regierten am Hofe Karls von Franken. Deshalb wurde das römische Recht eingeführt.Dies passte nicht zu den deutschen19
15À partir de la décomposition de la langue en fragments, l’œuvre interroge la prétention du langage à l’exactitude, masquant parfois sa faillibilité. Elle questionne la supposée objectivité de la langue, ne garantissant pourtant ni sa pertinence, ni sa justesse, ni sa mémoire. Instrument de maîtrise, le langage tend à ordonner le réel, à le découper pour le rendre intelligible – mais il ne découpe que le réel que le sujet qui l’emploie connaît : en apparence neutre, la langue écarte tout ce que le sujet qui le manie ne perçoit pas, ne sait pas voir. En ne nommant que ce qui est saisissable, le langage rend invisibles d’autres formes de réel – tout aussi présentes, mais privées de noms, sans inscription langagière. Blank Spots (Reichsbahnbunker) ne répond pas à cette impasse par un discours ou par l’argumentation, mais par une expérience. Elle tente de faire vaciller la « langue-outil », de la rapprocher des oublis que peut-être la perception corporelle, par résonance, peut faire ressurgir. Le spectateur ici ne suit pas un récit, mais traverse, en marchant, un espace instable – les voix sont diffusées à partir de deux enceintes unidirectionnelles, l’attirant dans différentes directions, une topologie qui engage le corps, qui déplace l’attention de la recherche du sens vers le fonctionnement même de la mémoire.
16À travers une œuvre qui donne à entendre la sonorité des mots, plutôt que leur sens, sous forme d’une fluctuation de perceptions sonores et visuelles, l’installation interroge la « mémoire empêchée » du Reichsbahnbunker, en mettant en évidence les ‘trouées’ de son récit institutionnalisé. Partant du manque – d’images, d’informations – elle explore les zones d’ombre de l’histoire et la manière dont elles influencent notre perception collective du passé. Elle expérimente comment les formes artistiques participent à la recomposition du Stadtbild berlinois, en tension entre mémoire et oubli, et interroge sur ce que signifie être influencé par un passé que l’on connaît mal, ou seulement partiellement, et sur l’espace que ce passé occupe en nous.
17Blank Spots (Reichsbahnbunker) s’inscrit ainsi dans une réflexion sur la mémoire urbaine et sur la manière dont le Stadtbild est hanté par ses propres absences. Elle met en lumière les tensions entre ce qui est intégré dans le récit historique et ce qui demeure irreprésentable, sans image ni forme stable. L’œuvre souligne l’impossibilité de préserver intégralement les strates mémorielles, tout en affirmant la nécessité de les réactiver à travers le geste artistique. Ainsi se forme un Stadtbild fantôme, non pas en tant qu’une représentation visible, mais une image souterraine, suspendue, qui se déploie à travers ce que l’on ne voit pas, mais que l’on perçoit. Ce paysage urbain ne s’impose pas frontalement : il émerge par éclats, par disjonctions, fait de vides, de silences, de résonances discontinues. Ce que l’installation donne à voir, ce n’est pas la ville telle qu’elle s’offre aux regards, mais la ville telle qu’elle hante les corps, les traverse de mémoires refoulées, et nous affleure dans les failles du présent.
- 20 Pierre Janet, L’Automatisme psychologique. Essai de psychologie expérimentale sur les formes inféri (...)
18Par son fonctionnement la pièce résonne avec les mécanismes du traumatisme décrits par le psychologue Pierre Janet, selon lesquels les souvenirs traumatiques ne s’intègrent pas dans une narration continue, mais ressurgissent sous forme de fragments involontaires et incontrôlables. Pierre Janet, dans L’Automatisme psychologique (1889), a introduit la notion de dissociation pour expliquer comment, face à un traumatisme, la conscience se fragmente, isolant certaines expériences du champ de la conscience ordinaire20. Ces souvenirs dissociés, souvent inaccessibles à la mémoire volontaire, peuvent toutefois réapparaître de manière intrusive, sous forme de flashbacks ou de réminiscences sensorielles. Le traumatisme produit ainsi des lacunes dans la continuité narrative de l’individu, des zones d’ombre qui échappent à l’intégration consciente.
19En opposition au cadre conventionnel du langage, l’installation propose une situation d’où émanent des voix, établissant une relation dynamique entre l’espace du bunker, les corps et la perception des spectateurs. Par ce biais, l’installation engage une perception corporelle et rend tangible une mémoire qui ne peut être pleinement saisie que par le déplacement et l’imprégnation physique. Blank Spots (Reichsbahnbunker) met ainsi à l’épreuve les catégories habituelles de l’archive, du document et du monument, œuvrant dans un espace critique où la mémoire se réactive continuellement, de manière fragmentée. En confrontant le spectateur à une forme de mémoire refoulée, la pièce déplace la question de la mémoire du domaine de la représentation à celui de l’expérience, posant la question de comment l’art peut, non seulement représenter la mémoire collective, mais aussi l’activer comme un processus en cours.
- 21 Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
- 22 Ibid., p. 574-589.
20C’est dans cette perspective que la pensée de Paul Ricœur, telle qu’exposée dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, permet d’approfondir la portée du geste artistique21. Ricœur y définit la « mémoire blessée » comme une forme de souvenir entravé dans son accès à la parole, en raison de blessures traumatiques ou de conflits historiques non résolus. Il affirme que : « La mémoire blessée [empêchée] est celle qui ne parvient pas à se dire, qui ne trouve pas son lieu dans la parole publique et reste reléguée aux marges du discours collectif22. »
21Blank Spots, en mettant en scène l’absence, le silence et la fragmentation, donne un espace à cette mémoire marginale, lui permettant d’acquérir une forme, bien que non discursive. Elle ne force pas l’articulation de cette parole empêchée, mais la rend perceptible, pour devenir le lieu possible d’une mise en résonance des « symptômes » du passé, autrement invisibles.
22Dans le prolongement de cette idée, Ricœur précise :
- 23 Ibid., p. 574-589.
La première leçon de la psychanalyse est que le trauma demeure, même quand il est inaccessible, indisponible. À sa place surgissent des phénomènes de substitution, des symptômes. […] La seconde leçon est que, dans des circonstances particulières, des pans entiers du passé reporté, oubliés et perdus peuvent revenir23.
23Ce sont ces « circonstances particulières », à même de permettre un retour sensible de ce qui a été refoulé ou dénié, que la pièce vise à produire. L’installation agit comme un dispositif de mémoire en creux : elle organise les conditions d’émergence fragmentaire, perceptive et subjective. Elle rejoint ici la démarche ricœurienne d’une herméneutique du souvenir blessé, qui requiert des formes alternatives à l’archive classique et aux récits linéaires. La mémoire empêchée trouve ainsi, dans l’espace sonore et visuel de Blank Spots (Reichsbahnbunker), une modalité de manifestation propre – qui passe par le corps, la sensation et le non-dit. Le spectateur devient alors non pas simple récepteur, mais co-constructeur de cette mémoire fragmentaire, réactivée par son expérience sensible et sa propre histoire affective.
24La furtivité inhérente à la pièce, et les images-fantômes qu’elle tente de faire advenir, peuvent également être mise en relation avec ce que Walter Benjamin a théorisé sous le nom d’« image dialectique », non comme une continuité linéaire entre passé et présent, mais comme une éruption, un éclair de reconnaissance où le passé rencontre le présent dans une constellation critique. Benjamin écrit :
- 24 Walter Benjamin, Das Passagen-Werk, éd. établie par Rolf Tiedemann, Frankfurt, Suhrkamp, 1982, Frag (...)
Der historische Index der Bilder sagt nämlich nicht nur, daß sie einer bestimmten Zeit angehören, er sagt vor allem, daß sie erst in einer bestimmten Zeit zur Lesbarkeit kommen. Und zwar ist dieses ‘zur Lesbarkeit gelangen’ ein bestimmter kritischer Punkt der Bewegung in ihrem Innern. Jede Gegenwart ist durch diejenigen Bilder bestimmt, die mit ihr synchronistisch sind: jedes Jetzt ist das Jetzt einer bestimmten Erkennbarkeit. In ihm ist die Wahrheit mit Zeit bis zum Zerspringen geladen. […] Nicht so ist es, daß das Vergangene sein Licht auf das Gegenwärtige oder das Gegenwärtige sein Licht auf das Vergangene wirft, sondern Bild ist dasjenige, worin das Gewesene mit dem Jetzt blitzhaft zu einer Konstellation zusammentritt. Mit andern Worten: Bild ist die Dialektik im Stillstand24.
25Cet extrait du Passagen-Werk pose l’idée que l’image est un lieu de choc temporel (et non pas uniquement le miroir du passé ou du présent) – un moment de lisibilité où le sens devient accessible de manière précaire, souvent fugace. L’« image dialectique » désigne pour Benjamin un point de tension où ce qui a été se cristallise dans l’instant présent sous forme d’éclair, de flash, à condition d’être saisi à l’instant où il surgit. Ce modèle de pensée s’accorde à l’instabilité constitutive de l’image-fantôme, telle qu’elle opère dans l’installation Blank Spots (Reichsbahnbunker). Les fragments visuels et sonores, en apparaissant et disparaissant sans logique apparente, produisent une dialectique en suspens, déclencheurs, dans les meilleurs de cas, d’un « Jetzt der Erkennbarkeit », un « maintenant de la reconnaissabilité », selon les termes de Benjamin, plutôt que d’illustrer un contenu historique précis. Ce « Jetzt der Erkennbarkeit » ne peut être anticipé ni conservé, il ne peut qu’être activé par l’expérience.
- 25 Pierre Bourdieu, Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Éditions de (...)
- 26 Marion Picker, « Vom Weichen der Bilder. Weichbild – Denkbild – Erinnerungsbild », Germanica 71, 20 (...)
26Dans le prolongement de cette réflexion il est essentiel d’introduire une dimension subjective, incarnée par la posture de l’artiste. Cette subjectivité engage une mémoire transmise, où une forme de perception héritée joue un rôle central. Comme l’a montré Pierre Bourdieu, « voir, c’est en réalité choisir et construire, selon des schèmes de perception hérités25 ». Cette grille perceptive conditionne non seulement ce que nous voyons, mais ce que nous sommes capables de voir. À partir d’un héritage implicite, l’artiste devient ici le vecteur d’une attention particulière qui rend possible l’activation de formes de savoirs muets ou refoulés, et l’œuvre agit alors comme un espace de déconstruction des cadres perceptifs dominants, pour en proposer d’autres – plus poreux, plus fragmentaires, et peut-être plus fidèles à la complexité du réel. Cette ouverture rejoint, par analogie, ce que Marion Picker a décrit à propos du Weichbild : un espace fluctuant, aux contours indéterminés, où les limites se déplacent au gré des lectures, et qui permet d’envisager la ville – et, par extension, la mémoire – comme un champ de forces en recomposition constante26.
Notes
1 Aleïda Assmann, « Kein Mensch lebt im Augenblick », Forschung & Lehre, 5 juillet 2021 [https://www.forschung-und-lehre.de/kultur/kein-mensch-lebt-im-augenblick-3836], dernière consultation le 23 mars 2025. [Même lorsqu’ils sont placés de manière centrale ou d’une taille ostensiblement imposante, les monuments peuvent facilement passer inaperçus en raison de leur caractère statique. Ils font partie d’un environnement stable auquel on s’est habitué, devenu évident et, dans une certaine mesure, invisible. Les monuments ne redeviennent visibles que lorsque des débats sociaux les ramènent soudain sous les feux de l’attention.]
2 J’emploie ici la notion « image-fantôme » pour désigner un régime d’image instable, fragmentaire, qui ne se donne jamais pleinement à voir. Elle recouvre deux formes complémentaires que je désigne par les expressions das abwesende Bild [l’image absente] et das heimsuchende Bild [l’image hantée], non comme catégories théoriques issues d’une tradition codifiée, mais comme formulations propres, élaborées dans le cadre de ma recherche artistique. Cette conceptualisation personnelle prolonge les réflexions menées par Georges Didi-Huberman (Images malgré tout, Paris, Éditions de Minuit, 2003), Walter Benjamin (Paris, capitale du xixe siècle. Le livre des passages, Paris, Cerf, 1993), et Jacques Derrida (Spectres de Marx. L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale, Paris, Galilée, 1993). L’image-fantôme, ainsi comprise, ne représente pas la mémoire : elle la perturbe, la dérange. Elle rend perceptible l’histoire là où elle échappe aux récits, en faisant du vide, du silence et de l’interruption non pas des absences, mais des formes actives de présence.
3 Landesdenkmalamt Berlin, Denkmaldatenbank, notice « Reichsbahnbunker Friedrichstraße » [https://denkmaldatenbank.berlin.de/daobj.php?obj_dok_nr=09011171], dernière consultation le 23 mars 2025. [Le bunker d’aspect fermé et massif situé aux numéros 24-25 de la Albrechtstraße, probablement achevé en 1943, se distingue par une forte domination dans le tissu urbain. En raison de sa position d’angle, il est visible depuis les rues avoisinantes : la Reinhardtstraße, l’Albrechtstraße et la Schumannstraße. C’est sans doute pour cette raison – et pour des raisons de camouflage – qu’il présente une conception plus élaborée que les types de bunkers habituels, conçus dans les bureaux du Generalbauinspektor Speer. Ce bloc de forme parallélépipédique est structuré par des risalits, une large corniche à consoles courant tout autour du bâtiment, et des avancées d’entrée massives d’un seul niveau. L’effet général, marqué par un rapport fonctionnel entre de rares ouvertures encadrées de petite taille et de vastes surfaces murales, confère au bâtiment une apparence archaïque, renforcée par une symétrie rigoureuse. À chaque entrée correspond un double escalier, permettant une entrée rapide ou une évacuation immédiate. Cette architecture de type forteresse renvoie à une promesse de protection efficace. Par son style néo-classique rudimentaire, ce bunker peut être directement rattaché à la conception architecturale du national-socialisme. En tant que témoignage matériel de la guerre d’agression déclenchée par le régime nazi, il possède une valeur historique significative.]
4 Peter Erler, « GPU-Keller », Arrestlokale und Untersuchungsgefängnisse sowjetischer Geheimdienste in Berlin (1945-1949), Berlin, Bund der Stalinistisch Verfolgten-Landesverband Berlin, 2005, p. 51.
5 Steffen Damm, Lukas Drevenstedt, Clubkultur – Dimensionen eines urbanen Phänomens, Frankfurt/ New York, Campus Verlag, 2020.
6 Helmut Höge, « Knast, Bananenlager, Techno-Laden, Kunstort: Ein Bunker-Leben », in Die Tageszeitung (taz) [https://taz.de/Ein-Bunker-Leben-NORMALZEIT/!328292/], dernière consultation le 23 mars 2025.
7 Assmann, « Kein Mensch lebt im Augenblick ».
8 Tristan Trémeau, L’art contemporain entre les lignes, Marseille, Le mot et le reste, 2015.
9 Jean-Louis Déotte, Le devenir-musée, Paris, L’Harmattan, 1997.
10 Pierre Nora, « Entre Mémoire et Histoire », dans Les Lieux de mémoire, tome 1, La République, Paris, Gallimard, 1984, p. XVII-XLII.
11 Landesdenkmalamt Berlin, Denkmaldatenbank, notice « Reichsbahnbunker Friedrichstraße ».
12 Ibid.
13 Dietmar Arnold, Reiner Janick, Sirenen und gepackte Koffer – Bunkeralltag in Berlin, Berlin, Ch. Links Verlag, 2003.
14 Le terme « Stalag » est l’abréviation de Stammlager (ou plus précisément Kriegsgefangenen-Mannschafts-Stammlager) et désigne un camp de prisonniers de guerre destiné aux soldats du rang, administré par la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale. Tandis que les officiers étaient détenus dans des Oflag, les Stalags accueillaient principalement des prisonniers non-officiers, souvent soumis à des conditions de vie très difficiles, notamment ceux issus d’Europe de l’Est ou de l’Union soviétique.
15 Voir : Denkort Bunker Valentin, « Denkmal und Bildungsort » [https://www.denkort-bunker-valentin.de], dernière consultation le 23 mars 2025. La création tardive de ce lieu de mémoire suggère que l’ampleur historique du bunker n’a été pleinement perçue par une grande partie de la population locale qu’à une date relativement récente.
16 Viktor Klemperer, LTI. La langue du Troisième Reich, trad. Élisabeth Guillot, Paris, Albin Michel, 1996 [éd. orig. 1947].
17 Fig. 2 : Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), 6 frottages de 170 x 180 cm, 6 spots, 2 enceintes directionnelles, composition sonore et lumineuse programmée, 2016/2021, Belkin Gallery British Columbia University, Vancouver, 2021.
18 Fig. 3 : Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), frottage #2, produits de nettoyage et poussière sur toile, 170 x 180 cm, 2016. Fig. 4 : Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), partition #2, impression laser et crayon sur papier calque, 30 x 20 cm, 2020.
19 Extrait de la partition #3 de Blank Spots, issue de la superposition d’une toile #3 et du texte Antisemitischer Aufsatz eines Schülers (1935)/ Rédaction antisémite d’un élève (1935). (En janvier 1935, une jeune élève de Gelsenkirchen, Erna Listing, remit une rédaction intitulée « Die Juden sind unser Unglück » au journal antisémite Der Stürmer.)
20 Pierre Janet, L’Automatisme psychologique. Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l’activité humaine, Paris, Félix Alcan, 1889.
21 Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
22 Ibid., p. 574-589.
23 Ibid., p. 574-589.
24 Walter Benjamin, Das Passagen-Werk, éd. établie par Rolf Tiedemann, Frankfurt, Suhrkamp, 1982, Fragment N3, 1, p. 576. / « L’indice historique des images dit non seulement qu’elles appartiennent à une époque déterminée, mais surtout qu’elles ne deviennent lisibles qu’à une époque déterminée. Et ce moment de leur lisibilité est un point critique déterminé dans leur mouvement intérieur. Chaque présent est déterminé par les images qui sont synchrones à lui : chaque maintenant est un maintenant de connaissabilité déterminée. En lui, la vérité est chargée de temps jusqu’à en éclater. […] Ce n’est pas que le passé jette sa lumière sur le présent ou que le présent jette sa lumière sur le passé, mais l’image est ce dans quoi le jadis entre en constellation avec le maintenant en un éclair. Autrement dit, l’image est dialectique à l’arrêt. » Walter Benjamin, Livre des passages, éd. établie par Rolf Tiedemann, trad. de l’allemand par Jean Lacoste, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Passages », 2000, p. 478-479.
25 Pierre Bourdieu, Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Éditions de Minuit, 1965, rééd. 2008, p. 72.
26 Marion Picker, « Vom Weichen der Bilder. Weichbild – Denkbild – Erinnerungsbild », Germanica 71, 2022, p. 45.
Haut de pageTable des illustrations
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|---|---|
| Titre | Figure 1 |
| Légende | Photographie du Reichsbahnbunker Friedrichstrasse |
| Crédits | © Wikicommons |
| URL | http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24977/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 874k |
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| Titre | Figure 2 |
| Légende | Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), 6 frottages de 170 x 180 cm, 6 spots, 2 enceintes directionnelles, composition sonore et lumineuse programmée, 2016/2021, Belkin Gallery British Columbia University, Vancouver, 2021 |
| Crédits | © Nadia Lichtig |
| URL | http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24977/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 208k |
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| Titre | Figure 3 |
| Légende | Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), partition #2, impression laser et crayon sur papier calque, 30 x 20 cm, 2020 |
| Crédits | © Nadia Lichtig |
| URL | http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24977/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,1M |
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| Titre | Figure 4 |
| Légende | Nadia Lichtig, Blank Spots (Reichsbahnbunker), frottage #2, produits de nettoyage et poussière sur toile, 170 x 180 cm, 2016 |
| Crédits | © Nadia Lichtig |
| URL | http://journals.openedition.org/ceg/docannexe/image/24977/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 701k |
Pour citer cet article
Référence papier
Nadia LICHTIG, « Ce que nous voyons sans voir – Blank Spots (Reichsbahnbunker) », Cahiers d’Études Germaniques, 90 | 2026, 133-146.
Référence électronique
Nadia LICHTIG, « Ce que nous voyons sans voir – Blank Spots (Reichsbahnbunker) », Cahiers d’Études Germaniques [En ligne], 90 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ceg/24977 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hmx
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