Navigation – Plan du site

AccueilNuméros90DENKBILD – IMAGE DE PENSEEUne valse en trois temps à Potsda...

DENKBILD – IMAGE DE PENSEE

Une valse en trois temps à Potsdamer Platz

Ein Walzer in drei Schritten am Potsdamer Platz
A Three-Beat Waltz at Potsdamer Platz
Thierry ROCHE
p. 213-224

Résumés

Au fil de l’histoire agitée de la ville de Berlin, tout au long du xxe siècle, le cinéma a été le témoin involontaire des profondes mutations de la Potsdamer Platz, l’un des centres névralgiques de la vie berlinoise. Un réalisateur y est régulièrement revenu depuis 1987, date de la réalisation de Les Ailes du désir : Wim Wenders.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Le nom donné à ce personnage ouvre sur de nombreuses interrogations. Dans un premier temps, Wenders (...)

1Homer1, un homme qui a traversé le siècle et ses guerres, se souvient du café Josti. Les artistes s’y retrouvaient du temps où la Potsdamer Platz était l’un des points névralgiques de la ville. Les opérateurs Lumière, soucieux d’enregistrer le bruissement du monde avec leur appareil de prise de vue, y avaient réalisé, en 1896, un film sobrement intitulé Potsdamer Platz. Ici, comme dans ceux tournés dans les capitales du monde entier, l’objectif était d’enregistrer le mouvement, la circulation des voitures, des calèches et des charrettes, des trams et des piétons qui se croisaient dans une chorégraphie sans cesse réinventée. Aujourd’hui encore ces images portent en elles la grâce d’un premier regard.

2Homer est un personnage du film de Wenders, Der Himmel über Berlin (1987). Il est incarné à l’écran par Curt Bois, une figure symbolique de la mémoire du cinéma : né en 1901, il débute sa carrière à l’âge de six ans ; il fuit le nazisme en 1932 pour se réfugier et travailler aux États-Unis ; il revient en Allemagne en 1952, en RDA d’abord, puis en RFA où il termine sa carrière. Entre 1901 et 1991, sa vie raconte l’histoire d’un pays, elle est rythmée par les drames et séparations qui l’ont ponctuée, jusqu’à la réunification. Le film de Wenders est son dernier film.

  • 2 Wim Wenders, Der Himmel über Berlin, 1987. Der Himmel über Berlin met en scène deux anges, Damiel e (...)
  • 3 Jean-Michel Palmier, Retour à Berlin, Paris, Payot, 1998, p. 90.

3Homer cherche les traces de son passé. Il erre dans un espace habité par l’absence, la disparition, le manque. Dans une friche qui semble infinie, il marche aux côtés de Cassiel2, un ange qui l’écoute avec compassion. Assis sur un fauteuil abandonné au milieu du terrain vague, Homer se remémore le Berlin d’avant. Il se souvient de la période où, dans la ville, les drapeaux ont commencé à fleurir, toute la place en était couverte, cette période où les gens, comme la police, sont devenus moins aimables. Ses mots sont sibyllins. Des images d’archives montrent la fin d’une ville, le désespoir de ses habitants errant au milieu des décombres et des cadavres alignés sur le sol. Deux moments de la ville, déterminants pour son devenir : la montée du nazisme et la destruction de la ville par les bombardements alliés. Le lieu dont Homer cherche le souvenir n’existe plus. Curieusement, plutôt que celles de la place encombrée des années trente, tourbillonnante et enjouée, viennent le hanter les images de la Potsdamer Platz en ruines. Pour Jean-Michel Palmier, de toutes les images de destructions et de ruines, si fréquentes dans Berlin, celles de la Potsdamer Platz sont les plus impressionnantes qu’il connaisse3.

  • 4 Il ne reste aujourd’hui de la façade du café Josti que quelques fragments exposés derrière une paro (...)
  • 5 Cruel destin pour ce bâtiment qui échappe à la destruction des bombardements durant la guerre mais (...)

4À part Homer, qui, en 1987, se souvient du café Josti4 ? De la place de Potsdam et de ses hôtels, l’Esplanade, le Palast Hotel, le Bellevue, remplacé au début des années trente par la Columbushaus, un immeuble de neuf étages construit par Erich Mendelsohn5 ? Plus qu’une place, il s’agissait, rappelle Franz Hessel, d’un carrefour, une croisée de routes.

  • 6 Franz Hessel, Promenades dans Berlin, Paris, L’Herne, 2012, chapitre « Tour de ville ».

Le trafic est ici, officiellement, si dense, sur un espace relativement étriqué, qu’on s’étonne souvent de le voir aussi fluide et tranquille. L’effet apaisant provient aussi des nombreuses corbeilles multicolores et épanouies des marchandes de fleurs. Au milieu, se dresse la fameuse tour de signalisation qui règle le jeu des rues, telle une chaise d’arbitre au tennis. En plein midi, les lettres et les images géantes des enseignes publicitaires, sur les murs des maisons et sur les toits, ont maintenant l’air étrangement endormies et vides, elles attendent la nuit pour se réveiller6.

5D’autres témoignages parlent d’un vacarme assourdissant, d’un endroit grouillant de monde et de véhicules en tout genre, à moteur ou tractés par des chevaux.

  • 7 Une réplique est aujourd’hui posée sur la place reconfigurée par les plus grands architectes du siè (...)
  • 8 Le film est découpé en quatre actes : Quer durch Berlin, Des Tages Arbeit, Berlin bei Nacht, Der So (...)
  • 9 En effet, le film intègre nombre de scènes jouées. À partir du second acte, des séquences en costum (...)

6En 1925, Adolf Trotz réalise un film intitulé Die Stadt der Millionen. Le pré-générique est un plan de la Potsdamer Platz. En son centre trône la tour de l’Horloge7 avec en haut la cabine d’où un représentant de l’autorité surveille la circulation. Après le générique, le film s’ouvre sur des vues aériennes de Berlin. Les avenues sont clairement dessinées, les espaces bien délimités, la ville respire, les parcs et jardins rythment l’espace. Comment ne pas avoir à l’esprit les mêmes images prises en 1945, après les bombardements ? La même ville semble alors découpée de part en part, les carcasses des immeubles sont comme des dentelles ciselées par un maître artificier. En rapprochant ces deux séquences, on mesure pleinement le sort de la ville. Le réalisateur de Die Stadt der Millionen n’a pas, bien entendu, le don de divination, il ne connaît pas le destin tragique réservé à la ville. Par contre, le film nous réserve une véritable surprise. Le premier acte8 présente un groupe de touristes visitant la ville à bord d’une sorte de minibus ouvert. Leur périple s’achève à la Potsdamer Platz. Un panneau nous en informe. Suit une séquence, sous forme de film d’animation, qui nous présente la place du temps où elle était l’une des entrées de la ville : une calèche passe tirée par un cheval famélique ; le garde qui surveille la porte dort profondément. Viennent ensuite les images en vues « réelles » de la place en 1925. Grouillante, débordante. Le réalisateur s’amuse : le film passe à l’envers comme s’il obéissait aux ordres d’un agent de la circulation invitant chacun, hommes et engins tractés, à faire marche arrière. Mais le plus surprenant est à venir : une nouvelle séquence d’animation nous présente la place en l’an 2000. Ce ne sont plus que buildings géants auxquels on accède par des engins volants qui déversent leurs passagers sur des plateformes aménagées. L’image anticipe le décor de Métropolis mais aussi et surtout la Potsdamer Platz d’aujourd’hui, avec ses immeubles rivalisant de hauteur. L’ascenseur le plus rapide du monde n’est-il pas niché au cœur de la tour Kollhoff, ne débouche-t-il pas sur une plateforme permettant de voir Berlin de haut, comme si son architecte avait concrétisé la vision futuriste de Trotz ? Die Stadt der Millionen est d’une puissance formelle et d’une créativité de tous les instants, surimpressions, trucages, multi-images, il annonce la réalisation d’une série de films regroupés ensuite sous l’intitulé de « symphonies urbaines » qui seront, cela dit, plus résolument « documentaires9 ». À quelques séquences près, celles où la misère affleure, le film montre une ville foisonnante, riche de sa diversité, une ville qui vit le jour et la nuit et où travail et loisir alternent dans un ballet savamment composé.

7Dans les années vingt et suivantes, toutes les innovations sont tentées à Potsdamer Platz : les lampadaires, les tramways électriques, l’installation des feux rouges, le métro souterrain. En 1930, trente lignes de tramways s’y croisent. Dans Berlin – Die Sinfonie der Großstadt (Walter Ruttmann, 1927), réalisé deux ans seulement après Die Stadt der Millionen, le cœur battant de la ville semble s’être accéléré, la crise n’est pas encore là, le nazisme ne représente pas encore un véritable danger et pourtant le ton est plus grave, la tension plus forte, une forme d’inquiétude sourd. Les immenses enseignes publicitaires qui surplombent la place attendent leur heure pour s’allumer. Elles sont possiblement quelques-uns des mille yeux du diabolique Docteur Mabuse. À cette époque la ville de Berlin se rêve symphonie, elle palpite sans discontinuer, rythmée par l’activité des hommes et mise en musique par l’industrialisation ; elle se réveillera, quelques années plus tard, en 1945, requiem pour ville défunte. Entre deux, en 1941, Leo de Laforgue réalise Symphonie einer Weltstadt qui ressortira après-guerre sous le titre Berlin wie es war. On y voit les marchands de fleurs dont parle Hessel. La même image d’une place vibrante, aspirant puis recrachant les hommes et leurs engins motorisés, s’impose. À la manière de celui de Ruttmann, le film est composé de séquences présentant Berlin sous toutes ses coutures, le temps d’une journée. En 1941, il faisait manifestement encore bon vivre à Berlin, ou, plus exactement, la vie semblait continuer comme si la guerre n’était pas en train de faire basculer le monde dans l’horreur. Ce sont sans doute les dernières images de la ville avant qu’elle ne soit détruite. Le film sera d’ailleurs rapidement retiré des écrans : l’abîme entre le présent de la ville bombardée et celui des images projetées était devenu trop important.

  • 10 W.G. Sebald, De la destruction comme élément d’une histoire naturelle, Arles, Actes Sud, 2004, p. 1 (...)

8Les bombardements de la Seconde Guerre mondiale détruisent la ville de Berlin et la Potsdamer Platz. Il ne reste plus que des fragments d’immeubles qui semblent des esquisses inachevées. Beaucoup, irrécupérables ou dangereux, sont détruits à grand renfort de charges explosives. Comme s’il fallait finir le travail des alliés ou bien faire table rase du passé, inventer une page blanche sur laquelle reconstruire un avenir possible. W. G Sebald10, à propos des bombardements sur la ville, émet l’idée que « la destruction totale n’apparaît pas comme l’issue effroyable d’une aberration collective mais comme la première étape de la reconstruction réussie ». C’est comme si cette destruction était la page blanche qui permettait l’amnésie. En oblitérant sa mémoire le peuple allemand a fait l’économie d’une pensée historique rétroactive sur les événements du passé immédiat. Ce qui a prévalu ce n’est pas tant le sentiment qu’il y avait un prix à payer pour une faute, mais qu’une ère nouvelle commençait, qu’une nouvelle réalité sans visage commençait par ce travail de reconstruction. Les regards se sont tournés vers l’avenir tandis que la parole bloquait sur le passé.

9Au lendemain de la guerre, la place aurait pu être en partie reconstruite, le carrefour aurait pu retrouver un rôle de poumon dans la ville en devenir, mais sa situation géographique en décida autrement : située à la frontière entre Berlin-Ouest et Berlin-Est, la place devient, au moment de la construction du Mur, une partie de la Todesstreifen, une zone hautement sécurisée et militarisée. Dans The Man Between (Carol Reed, 1953), sorte de version allemande de The Third Man, au milieu des ruines, un juriste (James Mason) qui s’est mis au service du régime communiste après avoir participé à des atrocités nazies tente de se racheter en sauvant une Anglaise (Claire Bloom) de ravisseurs. Il se fait abattre en franchissant la frontière à la Potsdamer Platz. Un endroit décidément à part.

II 

10Selon Paul Klee, l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. Le talent de Wenders aura été de rendre visible la présence des anges, au moins pour nous spectateurs. Mais la Potsdamer Platz ? Comment rendre visible ce qui n’est plus ? Homer se lamente : « Je ne retrouve pas Potsdamer Platz ! Non, je crois, ici… Ça ne peut pas être ça ! Potsdamer Platz, c’est là qu’il y avait le café Josti. » Cassiel le tient par l’épaule. Pour le guider ? L’accompagner ? Le réconforter ? Nous voyons avec les yeux d’Homer les images de la ville détruite, des images d’archives, paradoxalement, tant nous sommes habitués à l’inverse, elles sont en couleurs alors que le film est à ce moment en noir et blanc. La friche sur laquelle avance Homer semble sans fin. À perte de vue, le vide. À leur droite le Mur. À l’arrière-plan, comme posée au milieu de nulle part, la Weinhaus Huth, un immeuble qui a miraculeusement échappé aux bombardements. On voit aussi quelques passants déambuler sur la structure du futur Magnetbahn, une ligne de métro à sustentation magnétique qui a fonctionné à Berlin de 1989 à 1991. Entièrement aérienne, elle reliait la station de Gleisdreieck à celle de Kemperplatz, dans le secteur de la Philharmonie de Berlin.

11Homer reconstitue mentalement la place, l’endroit des magasins, la vie qui y régnait. Il se laisse tomber dans un fauteuil abandonné : « Mais je n’abandonnerai pas tant que je n’aurai pas retrouvé Potsdamer Platz ! Où sont mes héros, où êtes-vous mes enfants ? Où sont les miens, les obtus, ceux des origines ? » Cassiel le regarde avec tendresse, Homer poursuit : « Appelle-moi, Muse, le pauvre chantre immortel qui, abandonné des mortels qui l’écoutaient… Perdit la voix… lui qui, de l’ange du récit qu’il était, devint l’aède ignoré ou raillé au-dehors, sur le seuil du no man’s land. »

  • 11 Wenders raconte leur histoire ainsi : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Dieu infiniment déçu (...)
  • 12 Il ne faudra pas attendre longtemps, cela dit, pour voir la page blanche se couvrir comme nulle par (...)
  • 13 Peter Handke et Richard Reitinger ont également collaboré à l’écriture du scénario et aux dialogues (...)
  • 14 1945 est l’année de naissance de Wenders.
  • 15 Dans In weiter Ferne, so nah! Cassiel se souvient d’une exposition présentant l’art dégénéré et plu (...)
  • 16 Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’histoire, in Œuvres, t. III, Paris, Gallimard, 2000 (...)

12Dans Der Himmel über Berlin les liens entre la place et la ville sont rompus, la ville elle-même est coupée en deux. Juste un terrain vague. Le temps où elle vibrait, palpitait, respirait, où chacune de ses parties alimentait un ensemble connecté au reste de la ville, est passé, enterré. Le nazisme est venu rompre l’histoire de la ville de manière radicale et sans espoir de retour. Les anges, des anges déchus11, sont revenus à son chevet. Ils survolent la ville et tentent désespérément de rester à l’écoute. Surdéterminée par l’histoire, la ville semble une page blanche12, aussi blanche que celle du scénario13 de Wenders, écrit au jour le jour. On pourrait croire que l’histoire de la ville commence en 194514. Aucune référence visuelle aux artistes ou mouvements artistiques qui ont marqué la ville dans les années vingt15. Seul Homer se remémore cette période. Il n’est pas le personnage principal de Der Himmel über Berlin. Il joue le rôle d’une vigie, d’un gardien de la mémoire. Il est proche, par certains aspects, du chroniqueur tel que défini par Benjamin : « Le chroniqueur, qui rapporte sans distinguer entre les grands et les petits, fait droit à cette vérité : que rien de ce qui eut jamais lieu n’est perdu pour l’histoire. Certes, ce n’est qu’à l’humanité rédigée qu’échoit pleinement son passé. C’est-à-dire que pour elle seule son passé est devenu intégralement citable16. » Les anges et les conteurs savent recoudre le temps. Même l’ange de l’histoire de Benjamin, à sa drôle de manière, relie les époques entre elles.

13Avant la séquence sur la friche de la Potsdamer Platz on voit Homer une première fois dans le film, à la Staatsbibliothek, le QG des anges. Le bâtiment, qui tourne aujourd’hui le dos au Sony Center, était à l’époque accolé à la friche, à quelques encablures de la frontière symbolique entre les deux parties de la ville. L’intérieur ressemble à un paysage baigné d’une voluptueuse lumière blanche. Elle vient du plafond où, semblables à des méduses étalées sur une mer lisse, de larges plafonniers en verre blanc opaque, aux trois quarts encastrés, alternent avec d’autres luminaires, tous différents, simples cylindres suspendus à un fil ou boules qui pourraient être de feu si leur lumière n’était d’une blancheur spectrale. D’autres sources lumineuses, néons ou spots, s’y ajoutent. Des escaliers droits alternent avec d’autres en colimaçon, tous débouchent sur des passerelles ou des niveaux qui se répondent d’un bout à l’autre du bâtiment. Impossible de saisir d’un coup d’œil l’organisation de l’espace, à la fois ouvert et découpé, plat et sinueux, horizontal et vertical. Plusieurs niveaux cohabitent sans que s’impose la notion d’étagement. Chaque recoin débouche sur une nouvelle perspective. Le bâtiment est l’œuvre d’Hans Scharoun.

  • 17 Francis Scott Fitzgerald, La Fêlure, Paris, Gallimard, 2011, p. 475-476.

14Homer monte péniblement l’un des escaliers. Il croise Damiel qui descend, tandis que Cassiel, sur une plateforme au-dessus, l’écoute : « Raconte Muse, le conteur, l’enfantin, l’antique, dérivé au bord du monde, et fais qu’en lui se reconnaisse chaque homme. » Homer souffle mais continue sa montée jusqu’à une chaise installée à mi-hauteur. Nous le retrouvons quelques séquences plus loin, toujours à la Staatsbibliothek. Il est assis à une table où sont posées des mappemondes de toutes les tailles : autant de mondes possibles, d’alternatives à notre monde ? Écho, une fois encore, à Klee pour qui ce que nous voyons n’est qu’apparence ? Cassiel est assis derrière lui. Homer songe : « Le monde paraît se noyer dans le crépuscule, mais je raconte comme au début, dans ma monodie, qui me soutient, par le récit épargné des troubles du présent et protégé pour l’avenir. » Un fondu enchaîné l’amène à une autre table. Il consulte un des volumes de l’œuvre d’August Sander, Les hommes du xxe siècle, des photos prises à partir des années vingt : « C’en est fini du grand souffle de jadis, du va-et-vient à travers les siècles. Je ne peux plus penser qu’au jour le jour. » Il revoit les images de Berlin bombardée. Ce n’est pas une poétique des ruines qui anime Wenders mais son souci d’inscrire son film dans une histoire qui l’excède et dont il est malgré lui l’héritier. Cassiel pose tendrement son front sur la tête d’Homer. Les hommes et les anges sont pris dans le même maelström. Homer sent sa présence : « Si je renonce… l’humanité perdra son conteur. Et si l’humanité perd son conteur, elle perd du même coup son enfance. » Chacun de ses propos le ramène au mythe des origines, mais Handke, l’auteur du texte, n’a que faire des mythes. Homer est le gardien de la mémoire et celle-ci ne doit pas donner une direction, juste conserver ce que fut la vie des hommes, des histoires, des milliers d’histoires qui se racontent comme les contes se racontent. Homer est celui qui a voyagé dans le temps et a compilé la sombre destinée des hommes. Cassiel veille sur lui. Ce n’est pas sa mission, il n’est l’envoyé de personne, l’intercesseur d’aucune relation, il garde simplement la trace de ce qui fut et n’est plus. Comme Homer il est un spectateur impuissant d’une histoire qui s’écrit sans lui mais à laquelle il ne peut échapper. Cassiel pourrait prendre à son compte la sentence de Fitzgerald : « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer17. »

15Hans Sharoun avait créé quelques années auparavant, suite à un concours lancé en 1953, le bâtiment de la Philharmonie, installé juste en face de la Staatsbibliothek. La Philharmonie est le premier bâtiment d’un nouveau quartier dédié à la culture. Lorsque le chantier débute, le Mur n’existe pas encore et le bâtiment, reconnaissable en raison de son toit en forme de chapiteau, veut être un message envoyé à l’autre Allemagne, presque une provocation. L’organisation de l’espace à l’intérieur du bâtiment répond à une vision politique, l’esprit utopique d’une société ouverte. Le hall est vide. Comme un écho à la friche toute proche. Un espace dédié à rien, sans autre raison d’être que de permettre au public de se retrouver dans un foyer d’où partent des escaliers vers des niveaux latéraux, eux-mêmes points de départ d’autres escaliers. Un espace vide pensé comme une utopie où chacun apporterait sa contribution ; l’idée d’une société organique et inventive. Ainsi, ce que la ville a perdu dans ses rues, entravées par la coupure en deux de la ville, elle le retrouve dans les bâtiments imaginés par des architectes militants. La grande salle semble une plaine bordée de collines apaisées, rondes, accueillantes, des promontoires aisés d’accès, similaires aux terrasses des vignobles le long d’une vallée dessinée par un fleuve. Création innovante, la Philharmonie abrite l’orchestre du même nom et place les musiciens au milieu des auditeurs répartis sur des balcons pour ainsi dire suspendus au-dessus d’un grand espace unitaire.

  • 18 « Lorsqu’on pénètre dans le salon bourgeois des années 1880, quelle que soit l’atmosphère de douill (...)

16En 2010, répondant à une commande, Wenders réalise un film sur la Philharmonie. Le film s’ouvre sur une vue depuis son toit. Une voix, celle de la Philharmonie, nous présente à l’arrière-plan la Potsdamer Platz. Elle nous dit que sur son emplacement, à l’époque de sa construction, lorsque l’idée du Forum de la culture a été lancée, il n’y avait rien sinon un terrain vague adossé au Tiergarten. Quelque vingt ans après Der Himmel über Berlin, le réalisateur revient sur ses propres traces. Depuis le toit on aperçoit St Matthäus-Kirche, isolée, revendiquant sa part d’histoire, parfaitement en contradiction avec l’ensemble des bâtiments construits tout autour d’elle. Elle cultive sa différence au milieu de ce quartier entièrement repensé. Et puis la Neue Nationalgalerie avec sa structure misant sur la transparence absolue. Albert Speer avait imaginé construire, derrière Potsdamer Platz, la maison du tourisme. Un bâtiment improbable, massif, d’une laideur absolue. Au lendemain de la guerre, on a construit en lieu et place la Neue Nationalgalerie, un bâtiment tout en verre, léger, presque aérien. Le verre et la transparence s’imposent définitivement au lendemain de la guerre, comme une réponse aux années d’obscurantisme et de noirceur du nazisme. Vitres, espaces ajourés, vides parfois, tout est fait pour que subsistent le moins de zones d’ombre possible, comme si tout devait être vu, être accessible au regard. Walter Benjamin parle, à propos de la « maison de verre », de vertu révolutionnaire : l’ombre, le caché sont l’apanage des aristocrates et de la bourgeoisie18. Le verre, un matériau dur et lisse sur lequel rien n’a prise, comme le fer, tout aussi froid, crée des espaces où il est difficile de laisser des traces. La transparence, c’est accepter l’idée que nous sommes de passage, que nous ne laisserons pas d’héritage. Rien ne dit toutefois que les buildings de verre et d’acier qui constituent aujourd’hui le centre de la Potsdamer Platz aient été pensés en hommage à Benjamin. Et rappelons-nous ce qu’en dernière analyse il disait des objets en verre : ils n’ont pas d’aura !

17Après la chute du Mur, en 1989, vient le temps des polémiques, des controverses, des concours d’architecture à propos de la reconstruction de la Potsdamer Platz. L’idée est d’en faire le nouveau cœur dynamique de la ville réunifiée. Le débat fait rage entre les tenants du modernisme, la réappropriation du style prussien vernaculaire et ceux du « postmodernisme », la projection vers le futur, acier et verre, formes asymétriques, fonctionnelles et ouvertes. L’architecture devient un enjeu majeur. On s’interroge : que serait une architecture démocratique ? Quels liens entre l’architecture et le politique ? Quel poids représente le passé et qu’en faire ? Comment articuler architecture et mémoire collective ? C’est une véritable foire d’empoigne.

  • 19 Wim Wenders, In weiter Ferne, so nah!, 1993.

18Inévitablement le cinéma se saisit de ce moment unique dans l’histoire d’une ville. À commencer par Wenders qui ouvre In weiter Ferne, so nah!, le deuxième volet après Der Himmel über Berlin d’une sorte de diptyque consacré à Berlin avant et après la chute du Mur19. Dans cette séquence on voit Raphaela, un ange incarné par Nastassja Kinski, accompagner dans ses derniers instants un ouvrier agonisant sur le chantier de la Potsdamer Platz. Cassiel la rejoint : « Si seulement nos larmes pouvaient les aider, Raphaela. Si seulement on pouvait éclairer leurs ténèbres, de temps à autre. » Elle répond : « N’arrêtons jamais de célébrer la lumière Cassiel. Seule la lumière peut les révéler à eux-mêmes. » À la fin du film, Cassiel agonise à son tour dans les bras de Raphaela. Elle lui dit : « J’ai vu le monde à travers tes yeux. Les humains voient différemment. Ils ne voient plus comme nous. » Cassiel répond : « Maintenant leurs yeux ne savent plus que prendre. Ils observent, ils font attention. Leurs yeux ne peuvent plus donner. » Voilà bien un constat amer sur son expérience humaine, proche finalement de celui de Wenders sur le destin des images. Raphaela conclut : « Ils ont oublié que la lumière pénètre dans le cœur par les yeux… et puis brille hors du cœur par les yeux. » Voir est définitivement la grande question de Wenders… et pour voir, il faut voir longtemps.

19La part de rêve, la soif de conquête s’est évanouie ; l’idée qu’un autre monde est possible s’éloigne, il faut maintenant s’atteler à construire une relation durable entre les hommes, créer le lien qui permettra le passage d’un monde à l’autre. La notion de passage est centrale dans les films de Wenders consacrés à Berlin : passage du noir et blanc à la couleur – certaines archives sont en couleur tandis que le présent de Berlin est en noir et blanc, le monde des anges est en noir et blanc mais celui de leur destinée humaine est en couleur –, passage d’une époque à l’autre – le présent et le passé à travers les archives et également à travers la fiction du film réalisé dans le film –, passage d’un lieu à l’autre par le seul pouvoir de la pensée pour les anges qui peuvent aussi passer le Mur, passage du regard des anges aux regards sur eux.

  • 20 Hubertus Siegert réalise un documentaire qui montre l’étendue des travaux en cours, Berlin Babylon (...)

20En 1997, Wenders réalise Die Gebrüder Skladanowsky. Dans la dernière séquence, l’inventeur non officiel du cinéma et sa fille traversent Berlin en calèche. Ils découvrent le Berlin de 1995 en couleurs. Une fois encore Wenders met en scène le passage du temps, il joue sur l’alternance couleur/noir et blanc (les images de la ville sont en couleur, les acteurs et la calèche en noir et blanc). La dernière image montre le chantier de la Potsdamer Platz, un chantier infini et son ciel chargé de grues comme pourrait l’être un ciel d’orage. Le centre de la ville est éventré et va laisser place aux fondations d’immeubles nouveaux qui vont la métamorphoser. Cent ans après la naissance du cinéma, la ville qui aurait pu être celle de sa naissance, vient à nouveau au monde20.

21En 1995, dans un film collectif réalisé en hommage à l’invention du cinéma, Lumière et Compagnie, Wenders réalise un film d’une minute avec une caméra Lumière. Le film s’ouvre sur une vue de haut du chantier de Potsdamer Platz. Bruno Ganz et Otto Sander entrent dans le champ et contemplent l’ampleur des travaux. Ils se regardent et ressortent du champ du même côté. L’image du chantier reste à l’écran encore un peu. Pourquoi revenir ainsi à Potsdamer Platz ? Que pensent les anges de chantier si vaste, si accablant pour la ville ?

III 

22Pris dans un enchâssement d’images, Homer se perd en conjectures : comment faire revivre un lieu dont il ne subsiste rien ? La pensée seule en est-elle capable ? Faut-il inlassablement en raconter l’histoire ? La raconter aux anges, ces oreilles attentives dédiées à la perte et à l’oubli qui rôde ? Ou bien alors revenir aux images, aux films qui depuis plus d’un siècle gardent en mémoire ce qui, immanquablement, deviendra ruine ? Pourquoi insister ainsi sur la Postdamer Platz ? Après tout, cette place est bien moins célèbre, faute d’avoir trouvé son écrivain, que l’Alexanderplatz. Peut-être finalement parce qu’elle figure dans nombre de films, fictions et documentaires et qu’y établir un camp de base permet d’avoir une vue sur un pan d’histoire, à la fois celle des hommes et celle du cinéma. Et puis, parce que le cinéma y est chez lui de longue date : sous l’impulsion du général Ludendorff, des industriels et des banquiers fondent, en décembre 1917, le siège social du consortium cinématographique Universum-Film AG, UFA, dans un immeuble massif de la Potsdamer Platz, jusqu’à ce que l’échec de Metropolis fasse qu’en 1927, il soit délocalisé ; aujourd’hui le Sony center abrite un musée du Cinéma et en face, de l’autre côté du trottoir des stars, se tient chaque année la Berlinale. La Potsdamer Platz nous intéresse aussi parce qu’elle est un lieu interstitiel, un lieu de passage entre différents mondes. La place symbolise le passage d’une époque à l’autre, des années vingt tourmentées, mais si vivantes, aux années soixante, marquées par la séparation et le vide, jusqu’à aujourd’hui, ce moment d’une sorte de trop-plein.

23Wenders, sans le revendiquer, a fait dans ses films de Potsdamer Platz un lieu pivot. Beaucoup des séquences réalisées pour Der Himmel über Berlin ont été tournées sur place ou à proximité. Et quelques autres de ses films ont également investi le lieu. Peut-être parce qu’à cet endroit-là, plus qu’ailleurs encore, le Mur jouait son rôle à plein. Dans Der Himmel über Berlin, il est le ferment d’un regard poétique et peut-être même érotique, un désir porté par l’impossibilité de voir et de savoir. Dans In weiter Ferne, so nah!, la partie est de la ville, jusqu’alors objet de toutes les suspicions, soumise à la curiosité des Berlinois juchés sur des passerelles éphémères, s’offre d’un coup. L’image de la brèche ouverte un soir de novembre 1989, était à certains égards indécente. Peut-être parce qu’elle était privée de contrechamp. Les caméras étaient toutes du même côté, à l’ouest, face à ceux qui franchissent le Mur. Toute une part de mystère s’est alors estompée dans un geste presque obscène, une ouverture qui s’apparentait à une libération, en même temps geste fatal qui signe un impossible retour, une condamnation à un mode de vie que tous ne souhaitaient pas nécessairement. L’est de la ville est apparu nu. Tout voir, voir trop. Le film a souffert de cette possibilité subite de passer à l’est.

  • 21 Samira Gloor Fadel a réalisé en 1997 un film à Berlin intitulé Berlin Cinéma (titre provisoire), da (...)

24Wenders aimait les murs aveugles. Pour lui, ils représentent l’identité de la ville à l’époque du tournage de Der Himmel über Berlin21. Peut-être parce qu’ils désignent un vide qui serait un témoignage, un silence qui saurait dire l’absence – celle d’immeubles détruits – plutôt que la pleurer. Ils sont pour lui des livres d’histoire, ils parlent des pertes subies. Il dit souvent qu’il cherche des lieux susceptibles de disparaître, des lieux en sursis. Wenders en parle, dans un entretien du tout début 1990, il laissait poindre une certaine mélancolie au souvenir de Berlin-Est. Se rendre de l’autre côté du Mur, expliquait-il, c’était comme effectuer un voyage dans le temps, un retour vers l’enfance. Il a toujours dit qu’en Allemagne, il ne pouvait envisager de vivre ailleurs qu’à Berlin. Et surtout qu’il voulait y faire un film.

  • 22 Wim Wenders, « Première description d’un film parfaitement indescriptible », in La logique des imag (...)

Je désire faire un film à et sur Berlin. Un film dans lequel s’inscrirait une certaine idée de la ville depuis la fin de la guerre. Un film qui ferait apparaître enfin ce qui manque dans tant de films tournés à Berlin, et qui pourtant semble tellement à portée de la vue : des sentiments, certes, mais aussi quelque chose dans l’air, sous les pieds, ce qui distingue si radicalement la vie ici de la vie ailleurs, dans d’autres villes. L’histoire est ici physiquement et émotionnellement présente, une histoire qui ne peut être vécue ailleurs en Allemagne, dans la République fédérale, que comme dénégation ou absence. Mon histoire ne parle pas de Berlin du fait qu’elle s’y déroule, mais parce qu’elle ne pourrait se passer nulle part ailleurs. Ainsi Berlin représente-t-il aussi, dans ce désir, « Le monde ». Je ne connais pas d’autre lieu où ce soit plus légitime. Berlin est un « lieu historique de la vérité ». Aucune autre cité n’est à ce point symbole, à ce point LIEU DE SURVIE, à ce point exemplaire de notre siècle. Berlin est aussi divisé que notre monde, que notre temps, qu’hommes et femmes, que jeunes et vieux, que pauvres et riches, que chacune de nos expériences. Beaucoup disent que Berlin est « foutu ». Je dis : Berlin est plus réel que toutes les autres cités. Un site plutôt qu’une cité… vivre dans cette ville indivise, fréquenter les figures invisibles de l’avenir et du passé…, tel est mon désir, sur le chemin du film22.

25Peut-être, c’est notre hypothèse, que Potsdamer Platz incarne tout particulièrement ce site.

***

26Pour conclure, nous voudrions, sinon prendre un peu de hauteur, du moins dire quelques mots d’un type de plans commun à presque tous les films dont nous avons parlé : la vue d’en haut. Le survol de la ville de Berlin aura été une manière récurrente d’amorcer nombre de films consacrés à la ville. Dans Der Himmel über Berlin, il s’agit de voir ce que voient les anges. Depuis la Siegessäule il leur est possible d’abolir les frontières, ils unissent par leur présence ce qui est séparé, la ville, l’Allemagne, le monde. Dans In weiter Ferne, so nah! c’est le risque de la chute qui s’impose, la grande chute, celle qui s’apparente à la mort. Le monde se croyait figé dans une ère glaciaire, il ne faisait que danser au-dessus du volcan. Dans les deux films, posés comme des oiseaux solitaires, en surplomb de la ville, ils attendent que le ciel s’ouvre. « Toute personne qui tombe a des ailes », disait I. Bachmann. Regarder de haut n’est pas toujours regarder avec mépris. Le plus sublime se niche parfois dans la plus profonde humilité. Se pencher, n’est-ce pas le geste ultime, l’adresse la plus juste que l’on puisse envoyer à l’humanité ? N’est-ce pas d’ailleurs la fonction des anges, se pencher sur l’humaine condition et sa finitude ? Penchés sur ceux qui vont mourir, ils nouent avec eux une relation presque tactile. Les anges et les hommes partagent alors un même monde, ils sont conscients de la nécessité de leur présence conjointe pour imaginer ensemble un long voyage. Damiel, Cassiel ou Raphaela : une compassion infinie se lit sur leur visage, le visage d’acteurs touchés par une forme de grâce. Parce que les anges ne pleurent pas, tout se lit dans leur regard, aucune larme ne vient essuyer la douleur. Se pencher ? Lorsqu’il devient humain, Damiel dit qu’il ne veut plus regarder d’en haut mais à hauteur d’homme. D’une certaine manière, passer de Moholy-Nagy à August Sander. Entre les anges et les humains, la frontière est infime, juste un rapport différent à la matérialité des choses. À plusieurs reprises, ce que Wenders filme, ce n’est pas ce que voient les anges : il regarde les anges regarder. Et parfois, ce que les anges regardent, c’est nous, les spectateurs. Que décelons-nous alors dans leurs yeux ? Le doute, l’incertitude, une fragilité sans bornes, une douceur teintée de tristesse, comme celle qui se dessine sur le visage de Raphaela, un sentiment d’impuissance qui nous confère à nous humains le devoir de les consoler. Les hommes sont les anges véritables, et sinon les hommes, la part d’enfance qu’ils conservent en eux. Nul besoin d’une puissance supérieure pour régir l’humanité.

27Dans Der Himmel über Berlin, les personnages imaginés par Wenders trouvent une issue, aussi temporaire et illusoire soit-elle, dans leur capacité à se réconcilier. Ce sont des hommes et des femmes sans certitudes, perdus, oubliés, égarés au milieu d’un désert réel ou fictif. Et la Potsdamer Platz est justement à cette époque, un désert. Et comme dans n’importe quel désert, c’est-à-dire un lieu sans repères, il est possible de s’y retirer dans une quête de soi. Exactement ce que fait Homer.

Haut de page

Notes

1 Le nom donné à ce personnage ouvre sur de nombreuses interrogations. Dans un premier temps, Wenders pensait à un archange, Handke l’a transformé en conteur d’une époque qui disparaîtra, il en a conscience, avec lui. Homer incarne une mémoire du monde (et du cinéma), une mémoire incarnée (contrairement aux anges). Est-il celui qui parle depuis l’antiquité, le gardien de la mémoire des hommes, celui qui est passé au travers des épreuves, en l’occurrence le nazisme comme Ulysse avait échappé aux Lotophages qui absorbent la nourriture de l’oubli, des plantes faisant oublier qui ils sont et d’où ils viennent ? Wenders lui-même, après un long séjour en divers endroits du monde, est revenu à Berlin comme en son temps Ulysse était revenu à Ithaque (et après avoir subi lui aussi nombres d’épreuves à Hollywood !). Toutes les hypothèses convergent en direction d’une interprétation au pied de la lettre, une référence directe à la mythologie grecque.

2 Wim Wenders, Der Himmel über Berlin, 1987. Der Himmel über Berlin met en scène deux anges, Damiel et Cassiel, respectivement incarnés par Bruno Ganz et Otto Sander. Cassiel se montre particulièrement attentif aux pensées d’Homer. Profondément marqué par la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et par le passage du temps, il regarde volontiers en arrière. Damiel semble moins préoccupé par le passé, proche ou lointain. Il vit au présent des hommes et s’imagine un avenir auprès d’eux.

3 Jean-Michel Palmier, Retour à Berlin, Paris, Payot, 1998, p. 90.

4 Il ne reste aujourd’hui de la façade du café Josti que quelques fragments exposés derrière une paroi de verre, au cœur du Sony Center. Un symbole qui finalement résume la manière dont la mémoire trouve sa place au cœur de l’urbain.

5 Cruel destin pour ce bâtiment qui échappe à la destruction des bombardements durant la guerre mais devient une victime expiatoire lors de l’insurrection de juin 1953, date à laquelle il est incendié. Il sera finalement détruit en 1957.

6 Franz Hessel, Promenades dans Berlin, Paris, L’Herne, 2012, chapitre « Tour de ville ».

7 Une réplique est aujourd’hui posée sur la place reconfigurée par les plus grands architectes du siècle, pas très loin de morceaux du Mur devant lesquels les touristes se photographient.

8 Le film est découpé en quatre actes : Quer durch Berlin, Des Tages Arbeit, Berlin bei Nacht, Der Sonntag des Berliners.

9 En effet, le film intègre nombre de scènes jouées. À partir du second acte, des séquences en costumes présentant les grandes figures qui ont marqué l’histoire de la ville deviennent récurrentes. Dans ces moments moyennement convaincants, le film perd de sa force évocatrice.

10 W.G. Sebald, De la destruction comme élément d’une histoire naturelle, Arles, Actes Sud, 2004, p. 18.

11 Wenders raconte leur histoire ainsi : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Dieu infiniment déçu décida de se détourner de la Terre et des hommes. Certains de ses anges prirent le parti des hommes et voulurent leur donner une dernière chance. Dieu les bannit dans le lieu alors le plus effroyable au monde : Berlin.

12 Il ne faudra pas attendre longtemps, cela dit, pour voir la page blanche se couvrir comme nulle part ailleurs. Le vide sera comblé et les architectes du monde entier viendront concourir à Berlin pour le projet le plus à même de redonner du sens à l’histoire.

13 Peter Handke et Richard Reitinger ont également collaboré à l’écriture du scénario et aux dialogues. Mais chaque jour Wenders improvisait un plan de tournage.

14 1945 est l’année de naissance de Wenders.

15 Dans In weiter Ferne, so nah! Cassiel se souvient d’une exposition présentant l’art dégénéré et plus particulièrement de La Mort, un tableau peint par Max Beckmann en 1938.

16 Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’histoire, in Œuvres, t. III, Paris, Gallimard, 2000, p. 429.

17 Francis Scott Fitzgerald, La Fêlure, Paris, Gallimard, 2011, p. 475-476.

18 « Lorsqu’on pénètre dans le salon bourgeois des années 1880, quelle que soit l’atmosphère de douillette intimité qui s’en dégage, l’impression dominante est : ‘Tu n’as rien à faire ici.’ Tu n’as rien à y faire, parce qu’il n’est pas de recoin où l’habitant n’ait déjà laissé sa trace. » Walter Benjamin, « Expérience et pauvreté » (1933), in Œuvres, t. II, Paris, Gallimard, 2000, p. 369-370.Tandis que la devise de l’homme moderne est donnée par Brecht dans son Manuel pour les habitants des villes, Paris, L’Arche, 2007 : « Efface tes traces ! »

19 Wim Wenders, In weiter Ferne, so nah!, 1993.

20 Hubertus Siegert réalise un documentaire qui montre l’étendue des travaux en cours, Berlin Babylon (2001). Celui de la Potsdamer Platz occupe une place singulière avec ses ouvriers scaphandriers qui plongent dans une vaste étendue d’eau afin de travailler aux fondations des immeubles à venir. Un chantier également très présent dans le film d’Helga Reidemeister, Éclairage de fond (1998) qui présente l’histoire d’un jeune photographe de Berlin-Est en quête de sens dans le vaste chantier qu’est devenu la ville. Tous ses repères se brouillent et se perdent pour laisser place à un autre monde. En 2002, Thomas Schadt réalise Berlin: Sinfonie einer Großstadt, sur le modèle une ville/un jour. Le ton n’est plus celui enjoué des films réalisés au siècle précédent, le Berlin réunifié vit une période complexe entre les chantiers titanesques de l’ex Berlin-Ouest, dont celui de la Potsdamer Platz, et les manifestations néo nazies dans l’ex Berlin-Est.

21 Samira Gloor Fadel a réalisé en 1997 un film à Berlin intitulé Berlin Cinéma (titre provisoire), dans lequel elle suit Wenders dans une longue déambulation à travers la ville en train de se repenser. La cicatrice du Mur est omniprésente. Wenders, qui avait enfoui l’idée même d’Allemagne au plus profond de lui-même, dit de Berlin que c’est l’Allemagne qu’il pourrait accepter ou dans laquelle il pourrait retourner. Il aimait l’idée que Berlin-Ouest soit une île, il aimait les espaces vides, abandonnés mais aussi ouverts. À chaque moment et à chaque endroit pouvait surgir quelque chose en mouvement, l’idée première du cinéma : le surgissement. L’attraction du hors-champ. Dans le film on voit Wenders converser avec Jean Nouvel qui travaille alors sur son projet de construction des Galeries Lafayette. Ils sont en sous-sol et semblent ne jamais trouver la sortie. « Avant, avec les maisons manquantes, les rues manquantes, il y avait du vide », dit Wenders. « C’était une ville ouverte, vivable. Maintenant, on construit à une vitesse insensée. On remplit tout. On efface la mémoire. »

22 Wim Wenders, « Première description d’un film parfaitement indescriptible », in La logique des images, Paris, L’Arche, 1990, p 117-131.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Thierry ROCHE, « Une valse en trois temps à Potsdamer Platz »Cahiers d’Études Germaniques, 90 | 2026, 213-224.

Référence électronique

Thierry ROCHE, « Une valse en trois temps à Potsdamer Platz »Cahiers d’Études Germaniques [En ligne], 90 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 09 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ceg/25442 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hn1

Haut de page

Auteur

Thierry ROCHE

Aix-Marseille Université, LESA (EA 3174), Aix-en-Provence, France

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search