- 1 Nous conservons ce titre traditionnel, même si celui de Satyrica serait plus approprié.
- 2 Dans la vaste bibliographie que ne cesse de générer l’œuvre de Pétrone, on peut retenir en particul (...)
1Le Satiricon se présente comme une vaste polyphonie, un riche univers sonore dans lequel se côtoient et s’exacerbent les tensions sociales entre des mondes qui s’opposent tout en se croisant et s’interpénétrant : ceux des hommes libres et des esclaves, de la richesse et de la pauvreté, de la culture et de l’ignorance. L’originalité (et l’intérêt) du Satiricon1 est de mettre en scène un milieu parallèle qui donne la parole aux « sans voix » de la littérature latine, les esclaves, les déclassés, les immigrés, les homosexuels, les femmes. Il vaut donc la peine de se demander dans quelle mesure cette mise en scène inédite de la réalité parlée, dans des situations quotidiennes, voire triviales, et par des couches sociales que les textes latins ne nous ont guère habitués à entendre, peut être considérée comme un témoignage historique sur les parlers et les modes d’expression qui pouvaient résonner dans le monde romain à l’époque du Satiricon — diversité de langues, mais aussi diversité de niveaux de langues2.
2Le Satiricon est une œuvre problématique et atypique. Mutilée et fragmentaire, elle pose des problèmes d’auteur, de titre et de datation (Néron ou Trajan ?). L’élément central des fragments du roman qui nous sont parvenus, le dîner chez Trimalcion (Cena, 27‑78), en constitue la partie la plus originale. Le texte comporte de nombreuses incertitudes, tout en manifestant un degré d’élaboration très poussé qui ouvre la voie à des interprétations multiples. Le Satiricon est par ailleurs une œuvre littéraire, fictionnelle, héritière de toute une tradition gréco-latine, nourrie de références et de stéréotypes. Quelle est la part respective d’imitation, d’imaginaire et de réalisme ? Ne pourrait‑il pas s’agir d’une vaste entreprise parodique, d’un pastiche, voire d’un exercice d’école ? Toutefois les parallélismes qu’elle offre avec des auteurs contemporains, épigrammatistes et satiriques, mais aussi Sénèque et Pline l’Ancien, ainsi qu’avec le témoignage historique de l’épigraphie, pompéienne en particulier, paraissent bien inscrire l’œuvre dans une certaine réalité historique.
- 3 Le discours en punique du Carthaginois Hanon dans le Pœnulus de Plaute constitue une exception rema (...)
- 4 Toutes nos traductions sont personnelles.
3En vertu d’une convention littéraire, tout le monde parle latin dans la littérature latine3. Il en est ainsi dans la Cena, où s’expriment des catégories qui n’ont pas nécessairement accès à la parole ou à la liberté d’expression (libertas), parce qu’elles sont dominées, comme les coaffranchis et les invités de Trimalcion, dont la parole se libère quand celui‑ci quitte la table pour aller aux toilettes : nos libertatem sine tyranno nacti coepimus inuitare conuiuarum sermones (41,9), « libérés par le départ de notre despote, nous en profitons pour faire parler les convives4 ».
- 5 F. F. Abbott, « The Use of Language as a Means of Characterization in Petronius », Classical Philol (...)
4Le Satiricon est entièrement rédigé en latin. C’est la langue de la trame narrative, et c’est celle des propos des différents intervenants (sermones), rapportés au style direct par le narrateur Encolpe. Ce latin oralisé n’est pas uniforme, ce n’est pas la langue monolithique et normée décrite par la tradition grammaticale latine des Artes (« Grammaires »), fondée sur le patrimoine littéraire écrit des auteurs classiques. C’est un latin vivant, en acte, créatif et évolutif, qui s’adapte à la diversité des situations de parole et qui présente toute la gamme des réalisations sociolinguistiques comme en évoquent les traités de rhétorique, des plus élevées aux plus triviales. Le niveau de langue permet de caractériser les personnages5. Les affranchis Herméros et Échion, les plus typés, sont représentatifs du latin dit « vulgaire », un latin oral, parlé au quotidien, à jamais disparu. Mais le parler de chaque personnage peut aussi varier en fonction des circonstances, ainsi d’Encolpe : si son niveau de langue est toujours de bonne tenue, Encolpe acteur des aventures qu’il raconte ne s’exprime pas (et ne se comporte pas) de la même manière qu’Encolpe narrateur.
- 6 Sénèque évoque à plusieurs reprises l’insolence verbale des esclaves (Epist. 47,3‑4 ; 56,7 ; Ira 3, (...)
5Les esclaves s’expriment dans un latin standard, contraint, quand ils sont dans l’exercice de leurs fonctions (officium) : Dextro pede ! (30,5), « Du pied droit ! ». Il peut même leur arriver de s’exprimer en un latin rythmé : Vīnūm | dŏmĭnĭ|cūm || mĭnĭ|strātō|rīs grā|tĭā (e)st (31,3), « le vin du maître est la récompense qu’offre le serviteur » (expression proverbiale en sénaire iambique). Mais ils « se lâchent » quand Trimalcion, en les invitant à sa table contre toute bienséance, leur donne le droit à une parole libérée, et ils n’hésitent pas alors à le provoquer (prouocare, 70,13)6. Chez Pétrone, les esclaves dialoguent individuellement avec leur maître (comme en 53,1) et ils s’expriment collectivement (tota familia, passim) quand il s’agit de célébrer en chœur ses louanges. Nous ne savons pas grand-chose sur le langage des esclaves. Quintilien (1,12,9) et Aulu-Gelle (4,1,5‑6) évoquent les difficultés qu’avaient les esclaves d’origine étrangère à apprendre et parler correctement le latin. Selon leur origine et leur statut dans la hiérarchie servile, ils pouvaient communiquer en grec ou en latin. Le poète Juvénal (11,147‑148) prévient ses invités que, dans sa modeste demeure, il n’y a pas d’esclaves gréco-orientaux, Phrygiens ou Lyciens, ni de jolis pueri Alexandrini (comme on en trouve chez Pétrone), signes de standing ; il ne faudra donc s’adresser à eux qu’en latin (posce latine).
6Langue de communication entre les différentes couches de la société, le latin du Satiricon est aussi celui des institutions romaines. La Cena se déroule dans une colonie romaine (44,12 ; 76,10), avec ses édiles, sa curie, son forum, sa vie économique, ses jeux du cirque, comme le montrent les tituli et inscriptiones qui parsèment l’œuvre et les nombreuses références qui concourent à construire un cadre institutionnel romain — administration municipale, culte impérial, droit, calendrier, formulaire onomastique des tria nomina : C. Pompeio Trimalchioni, seuiro Augustali (30,2), « À Gaius Pompeius Trimalchio, sévir augustal » ; C. Pompeius Diogenes ex Kalendis Iuliis cenaculum locat (38,10), « Gaius Pompeius Diogenes loue son petit local à partir des calendes de juillet » ; Augusto patri patriae feliciter (60,5), « Vive Auguste, père de la patrie ». Le rite de salutation se fait toujours à la romaine (uale / aue), jamais on ne trouve χαῖρε, « salut ! », qui pourtant résonnait tout autant dans le monde romain : « les sortants criaient “Au revoir, Gaius” (Vale Gai), et les arrivants “Bonjour, Gaius” (Aue Gai) » (74,7).
7Les affranchis affichent toute la panoplie du citoyen romain, telle qu’elle a été définie par Cicéron dans les Verrines (Suppl. 167) : ciues… Romanos qui et sermonis et iuris et multarum rerum societate iuncti sunt, « ce qui unit les citoyens romains, c’est la communauté de langue, de droit et de bien d’autres choses ». L’usage du latin est, comme le droit, le vêtement et la religion, l’emblème de l’intégration dans la communauté romaine (societas) et du statut de citoyen romain (ciuis Romanus), libre et civilisé. C’est ainsi qu’Herméros explique à Ascylte son esclavage assumé qui lui a permis, en devenant affranchi, de trouver sa place dans la société des hommes : « Tu es chevalier romain ? Eh bien moi, je suis fils de roi (regius filius) […] C’est moi qui ai choisi d’être esclave (in seruitutem), j’ai préféré être citoyen romain plutôt que roi tributaire (tributarius) […] Je suis un homme parmi les hommes (homo inter homines) » (57,4‑5). Le latin est la langue identitaire et unificatrice de l’Empire : langue de pouvoir et de civilisation, elle est emblématique de la Romanité et de la romanisation.
- 7 Ainsi d’Ascyltus et Encolp(i)us (H. Solin, Die griechischen Personennamen in Rom. Ein Namenbuch, vo (...)
8Or, à l’exception des femmes (Fortunata, Scintilla) et du jeune Primigenius, ces locuteurs latinophones portent des noms d’usage non romains, grecs en majorité. L’onomastique étrangère du Satiricon oscille entre deux pôles interprétatifs, historique et littéraire. Pour les affranchis, la tradition historique intègre le nom propre étranger, individuel, comme cognomen dans la formule des tria nomina, tout en le maintenant comme nom d’usage : G(aius) Pompeius Trimalchio (30,2 ; 71,12). Pour les esclaves, les noms grecs, considérés comme plus valorisants, sont privilégiés. Il existe par ailleurs une solide tradition littéraire de nom signifiants, caractérisant les personnages, dans des genres comme la comédie, la satire et l’épigramme. Ils sont, chez Pétrone, organisés en réseaux tels que le trio des gens de lettres Agamemnon, Menelas et Eumolpus, ou le trio homosexuel Encolpios (le golfe accueillant), Ascyltos (l’infatigable, cf. 92,9), Giton (le mignon, ouvert à toute relation), ce qui n’empêche pas ces noms de trouver des échos dans l’épigraphie du ier siècle, comme le montrent les travaux de H. Solin7.
- 8 Ex Asia ueni (44,4 ; 75,10) ; Syri (22,3), Dama (41,10), Seleucus (42,1) ; Cappadocem (63,5 ; 69,2) (...)
- 9 P. Veyne, « Vie de Trimalcion », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 16, no 2, 1961. (...)
- 10 CIL 13,2448 = IGF no 141, p. 203‑207 (Lyon, 194‑214 apr. J.‑C.).
- 11 Avec jeu sur Malchio / rex, à la fois riche patron syrien et roi du festin (38,15 ; 77,6).
9La diversité ethnique mentionnée dans le Satiricon, qui n’est pas sans rappeler celle que dénonce Juvénal (3,62‑63), évoque, globalement ou nommément, des Orientaux venus d’Asie, des Syriens, des Cappadociens, des Égyptiens, des Éthiopiens, des Juifs, des Arabes, des Gaulois8. Trimalcion, Habinnas (65,4) et Bargates (96,4) portent des noms sémitiques. Malchio, dérivé de la racine sémitique *mlk, « roi » (latin rex), bénéficie d’un ancrage historique en épigraphie et en littérature9, où il est érigé en type, celui du riche et « puant » parvenu, d’origine syrienne, qui se fait saluer du titre de « maître et roi » : Syrophœnix… dominum regemque salutat (Iuu. 8,158‑160). Les commerçants syriens jouaient un rôle important en Occident, où ils s’établissaient en colonies, à Rome, mais aussi à Lyon, comme le montre l’épitaphe bilingue, en grec et en latin, de Thaïm (Θαῖμος Ἰουλιανός / Thaemus Iulianus), fils de Saad (Σααδου / Sati), originaire de Canotha en Syrie10. Pétrone grossit le trait de cette figure de « roi11 » en créant, entre fiction et réalité, un « Super Malchion », Tri-malchio, sur le modèle des composés Trismegistus et Triphallus (qualifiant Hermès et Priape) ou triscurrium (Iuu. 8,190), « monstrueuse bouffonnerie », dans lesquels le préfixe tri- ajoute une valeur intensive (« très grand ») à sa fonction numérique originelle de « triple ».
- 12 Sur la diversité linguistique de l’empire romain, voir (entre autres) : J. N. Adams, Bilingualism a (...)
- 13 Une lingua franca comparable à ce qu’est aujourd’hui pour l’anglais le globish.
- 14 J. N. Adams, Bilingualism and the Latin Language, ouvr. cité, p. 253‑255.
10La diversité ethnique qu’induisent l’onomastique du Satiricon et la mention des origines géographiques des protagonistes, dev(r)ait aller de pair avec un pluralisme linguistique12. Trimalcion et ses congénères ne s’expriment qu’en latin, mais ce latin est métissé de grec. Ils devaient pratiquer un grec véhiculaire simple, de communication internationale13, ne serait‑ce que dans le cadre de leurs transactions commerciales. Parlaient‑ils aussi l’araméen (une langue sémitique) ? Ont‑ils, dans leurs communautés d’expatriés, conservé entre eux la langue de leur patrie d’origine ? Une épitaphe bilingue en araméen et latin, citée par J. Adams14 évoque Barates, un Palmyrénien venu jusqu’en Grande-Bretagne, et deux inscriptions trilingues de Palmyre du ier siècle, en latin, grec et araméen, mentionnent un Haeranes / Αἱράνης / hyrn. Tous sont fiers de rappeler leur origine et d’utiliser leur langue. Trimalcion, lui, est arrivé très jeune d’Asie, et l’empire qu’il s’est construit et sur lequel il règne en roi se veut à l’image de l’Empire romain : le latin en est la langue officielle. Les autres langues sont reléguées dans la catégorie des langues « barbares », même si, comme le grec, l’araméen a joué un rôle fondamental de langue de communication dans l’Orient méditerranéen. La seule référence à cette langue réside dans le mot ambubaia (74,13, cf. Iuu. 3,63), la prostituée joueuse de flûte, que Trimalcion lance grossièrement à la tête de Fortunata pour lui rappeler ses origines et tout ce qu’il a fait pour elle : « quoi, cette putain là a oublié d’où elle vient ? Je l’ai ramassée au marché, j’en ai fait un quelqu’un ».
- 15 F. Biville, « Voix étrangères dans la littérature latine », dans M.‑F. Marein, P. Voisin et J. Gall (...)
- 16 Cantare, canticum (31,4‑5), canora uoce (68,4).
11À défaut de voir évoquées ces langues de diasporas et d’échanges commerciaux, on ne trouve dans le Satiricon que le stéréotype des voix barbares15, effrayantes : taetrum (64,5), taeterrima uoce (35,6), rabiosa barbaraque uoce (96,5), d’un timbre aigu insupportable : acido cantico (31,6), sonus… acidior (68,5), acutissima uoce (41,6), vides de sens, réduites à leur seule production sonore : sonus (41,7 ; 68,5), exsibilauit (64,5), « il siffla ». Ces voix criardes (clamor, 68,5) et chantantes16 sont particulièrement choquantes lorsqu’elles s’essaient à la récitation de vers grecs ou latins, parce qu’elles révèlent un manque « criant » de culture, qui leur fait massacrer (extorsit, 35,6 ; offenderit, 68,5) les rythmes et les mélodies :
68,4‑5 : Nullus sonus unquam acidior percussit aures meas […] errantis barbariae aut adiectum (abiectum H) aut deminutum clamorem […].
« Jamais son plus aigu n’écorcha mes oreilles […] il enflait (montait) ou baissait la voix au gré de ses errements barbares […]. »
12Ces affranchis et esclaves gréco-orientaux sont sans doute capables de s’exprimer dans la vie quotidienne en latin et en grec, dans une langue approximative qu’ils n’ont acquise et ne pratiquent qu’à l’oral, probablement sous la forme de sabirs, mais ils ne maîtrisent pas les codes culturels qui feraient d’eux des citoyens romains à part entière.
- 17 77,5 ; 81,1 ; 90,2. On a pensé à Pouzzoles. Évocations de Cumes (48,8 ; 53,1), Pompéi (53,4), Baïes (...)
- 18 M. Leiwo, Neapolitana. A Study of Population and Language in Graeco-Roman Naples, Helsinki, Societa (...)
- 19 Conquête de la Campanie osco-grecque au ive siècle, prise de Tarente en 272, annexion du royaume de (...)
13L’arrière-plan grec est toujours présent dans le Satiricon, dans ses dimensions géographique et historique, linguistique et littéraire. Les références toponymiques disséminées dans l’œuvre montrent que le début des aventures d’Encolpe (1‑99), incluant le dîner chez Trimalcion, se déroule en Campanie, dans un port — lieu propice à toutes formes de brassages ethniques et linguistiques — de la baie de Naples17, dans une région qui a vu les premiers colons grecs s’installer à partir du viiie siècle en Occident (Cumes, Baïes) et où l’on pouvait encore, comme à Naples, parler grec au début de l’Empire18. Une fois abandonné par Ascylte, le narrateur évoque son statut d’exilé « à l’étranger » (loco peregrino, 80,8), « dans une ville grecque » (Graecae urbis, 81,3). La navigation d’Encolpe (100‑115) en direction de Tarente (100,7) l’entraîne à la suite d’un naufrage à Crotone (124,2), dans une région, la « Grande Grèce » (Magna Graecia), elle aussi fortement colonisée par les Grecs aux viiie-vie siècles. Par ailleurs, les histoires rapportées par Eumolpe nous transportent dans l’Orient hellénisé, à Pergame (85‑87), où l’a amené le service militaire, et à Éphèse (111‑112), où il a eu connaissance d’un fait divers contemporain. Pétrone prend à chaque fois soin de donner une vraisemblance historique à des récits d’inspiration romanesque et hellénistique (« Il était une fois, à Éphèse, une matrone… », 111,1). Eumolpe insiste sur leur caractère de réalité vécue : « quand j’étais en Asie, où m’avait amené le service militaire dans l’escorte du questeur, je fus logé à Pergame chez l’habitant » (85,1), et il précise que ce qui va être raconté « n’a rien à voir avec les tragédies antiques (tragoedias ueteres) et des personnages à la notoriété séculaire (nomina saeculis nota), mais qu’il s’agit d’une histoire réelle, qui est arrivée de son temps (rem sua memoria factam, 110,8) ». La trame narrative du Satiricon, dans son déploiement depuis l’Italie centrale vers le sud de l’Italie et par évocation, jusque dans l’Orient grec, n’est pas sans rappeler le rythme de l’expansion romaine et de sa conquête des territoires hellénisés19.
14L’extension progressive du domaine de Trimalcion peut être comprise comme une parabole de l’expansion territoriale romaine :
48,2‑3 : […] non emo, sed nunc quicquid ad saliuam facit, in suburbano nascitur eo quod ego adhuc non noui. Dicitur confine esse Tarraciniensibus et Tarentinis. Nunc coniungere agellis Siciliam uolo, ut cum Africam libuerit ire, per meos fines nauigem.
« […] je n’achète rien, tout ce qui fait saliver est désormais produit dans une propriété de banlieue que je ne connais pas encore. On me dit qu’elle confine à mes biens de Terracine et de Tarente. J’ai maintenant l’intention de joindre la Sicile à mes lopins de terre, ainsi, si l’envie me prend d’aller en Afrique, je pourrai naviguer à l’intérieur de mes frontières. »
- 20 Le nom a dû être choisi pour former un couple allitérant avec Tarentum et concrétiser ainsi l’entit (...)
15La vantardise de Trimalcion et son délire de possession lui font perdre le sens des réalités géographiques, mais celles‑ci n’en demeurent pas moins symboliques. Son « domaine » s’étend entre Terracine20 dans le Latium et Tarente en Italie méridionale. L’espace couvert est vaste, il ne s’agit pas, comme le dit Trimalcion, de « petites propriétés » (agellis, diminutif de ager), mais de latifundia, qui ont tué les petits propriétaires. Mais que représente le territoire italien face à l’immensité du pourtour méditerranéen ouvert aux appétits de conquête ? Trimalcion rêve d’extension en Sicile (elle aussi colonisée par les Grecs), pour pouvoir passer directement en Afrique et accéder ainsi à son potentiel commercial. On peut y voir un écho des débuts de la progression territoriale de Rome dans le cadre des guerres puniques (entre 264 et 146). Trimalcion se construit un empire qui se veut à la taille de l’Empire romain et sur lequel il entend régner.
16Cet arrière-plan grec entraîne toutes sortes de métissages linguistiques, de pénétration d’hellénismes dans la langue latine, en même temps qu’une possibilité de choix de langue ou de lexique qu’autorise le bilinguisme, et Pétrone sait très bien adapter la langue aux circonstances du récit. Les bouges que fréquente Encolpe se disent en latin deuersorium (81,3), en grec synoecium (93,3). Le puer qui fréquente l’école (schola, 4,4) devient à Pergame un ephebus qui se rend au gymnasium (85,3), et le tombeau (conditorium) dans lequel repose l’époux de la matrone d’Éphèse, comporte à la manière grecque (Graeco more) un hypogée (hypogaeum, 111,2).
17Mais que faut‑il entendre par « grec » ? La notion est ambiguë : il y a grec et grec, comme le montre bien la terminologie.
18Il y a d’une part le monde sublimé de la culture grecque archaïque et classique, celle des Graeci (variante épique Graii, « Achéens », cf. 5, v. 15), et par ailleurs, la confrontation au quotidien avec les Graeculi hellénistiques. En xénophobe nostalgique du passé, Juvénal « crache » violemment son exaspération de voir Rome colonisée (Graecam Vrbem) par les « petits Grecs » (Graeculus) qui n’ont plus rien à voir avec la grandeur passée de la Grèce et toutes les valeurs qu’elle a véhiculées :
Iuu. 3,60 sq. : Non possum ferre, Quirites, | Graecam Vrbem, quamuis quota portio faecis Achaei ? | Iam pridem Syrus in Tiberim defluxit Orontes | et linguam et mores […] secum uexit […] 77‑78 : omnia nouit | Graeculus esuriens.
« Je ne peux pas supporter, Quirites, une Ville grecque ; et encore, quelle proportion représentent les Achéens dans cette lie ? Ce n’est pas d’hier que l’Oronte syrien s’est déversé dans le Tibre, en charriant avec lui sa langue et ses mœurs […] Il est prêt à tout, le petit Grec affamé. »
19Rome a en effet connu divers courants d’influence grecque. Après les contacts archaïques qu’évoquent les récits légendaires, en particulier les épopées homériques, puis la colonisation grecque qui, à partir du viiie siècle, a transmis aux peuples de l’Italie antique l’écriture alphabétique, il y a eu celui qui, surtout à partir du iie siècle, a diffusé la culture et les arts (cf. Hor., Epist. 2,1,156‑157), ainsi que des modes de vie « à la grecque » ; massive mais fondatrice, cette influence a fait émerger une culture gréco-romaine. Par ailleurs, les contacts avec les Gréco-Orientaux des anciens royaumes hellénistiques ont diffusé la koinè comme langue de communication et introduit de nouvelles croyances et de nouvelles pratiques. On ne peut pas mettre sur le même plan le grec ancien classique et sa variété dialectale, un grec littéraire, langue de culture, écrite, et le grec hellénistique parlé, langue de communication internationale.
20Comme souvent, le diminutif Graeculus ne dénote pas une réalité plus petite, mais une réalité dénaturée, qui a perdu de son identité primitive. Le poète Eumolpe s’en prend aux Graeculi delirantes, qui ont « dévié », et à leur seul objectif de profit, pour dénoncer la décadence des arts : un lingot d’or (massa auri) a désormais plus d’attrait qu’une statue d’Apelle ou de Phidias (88,10). La version la plus dégradée de ces pseudo-Grecs est représentée par le sur‑diminutif Graeculio (hapax pétronien) : le « Grécaillon » Serapa cumule la double imposture, ethnique et culturelle, de vouloir se faire passer pour grec, alors que son nom le dénonce comme égyptien, et pour astrologue (mathematicus), alors qu’il n’est qu’un charlatan qui dupe le naïf Trimalcion (76,10).
21En 38,1‑3 Pétrone réinterprète habilement, en termes de production économique, les concepts d’acculturation, de métissage et d’appropriation. Le chapitre peut lui aussi se lire comme une métaphore historique de l’impérialisme romain :
Pétr. 38,1‑3 : Nec est quod putes illum quicquam emere. Omnia domi nascuntur […] Parum illi bona lana nascebatur : arietes a Tarento emit et eos culauit in gregem. Mel Atticum ut domi nasceretur, apes ab Athenis iussit afferri : obiter et uernaculae quae sunt, meliusculae a Graeculis fient.
« Et ne va pas croire qu’il achète quoi que ce soit. Tout est produit à demeure […] La laine qu’il produisait n’était pas pour lui d’assez bonne qualité : il a acheté des béliers qu’il a fait venir de Tarente et il leur a fait monter ses brebis. Pour produire à demeure du miel attique, il a fait venir des abeilles d’Athènes : c’est ainsi que les abeilles locales voient leur qualité améliorée du fait des grecques. »
- 21 Schmeling ne voit dans l’emploi de ces diminutifs qu’un trait de langue parlée, sans portée symboli (...)
22Nous retrouvons l’élargissement géographique et historique de la conquête territoriale romaine vue supra, avec les prises de Tarente (les béliers) et d’Athènes (les abeilles), et avant l’évocation ultérieure (en 38,4‑5) des bolets d’Inde, des onagres (d’Asie Mineure) et de la pourpre (de Tyr). Trimalcion s’approprie le monde en le faisant venir à lui (emere, « acheter ») et en produisant en autarcie (domi nasci) dans ses domaines des produits de la meilleure qualité, comme il le dira lui‑même en 48,2. La série diminutive uernaculae, meliusculae, Graeculis évoque, pour les deux parties concernées, Rome (uernaculae) et la Grèce (Graeculis), la perte d’identité induite par le métissage, qui aboutit à un produit supérieur (meliusculae) aux deux entités de base21. Cette production autarcique montre aussi que les Romains ont su tirer profit de l’apport grec pour mieux s’en passer. De subordonnés, ils sont devenus les maîtres. Il n’est pas anodin de noter que le cadre de réflexion et la terminologie employés par Pétrone sont ceux qu’utilise Varron (LL 10,69) sur les trois catégories de mots constitutifs du lexique latin : uernaculum ac domi natum, « indigène, né chez nous » (sc. latin), aduenticium, « emprunté » (en particulier au grec) et nothum, ex peregrino hic natum, « hybride, né chez nous d’un mot étranger ». La grammaire et le commerce utilisent un même langage (qui est aussi celui du droit de la filiation).
- 22 Quand étaient exposés, dans le hall d’entrée de la maison de Pompée (Cic., Phil. 2,68), les éperons (...)
- 23 Cf. en 48,8 le dialogue humoristique avec la Sibylle de Cumes.
- 24 Sur ce concept, voir J. N. Adams, Bilingualism and the Latin Language, ouvr. cité, p. 21.
- 25 58,7 : qui te primus deuro de fecit, « celui qui le premier a fait de toi un “ici !” » (formation d (...)
23Le grec hellénistique est, à l’époque du Satiricon, une langue internationale de communication et de médiation avec les langues locales, en particulier dans le domaine commercial22. Les personnages de Pétrone d’origine gréco-orientale devaient le parler entre eux. Or, si les mots empruntés au grec sont nombreux dans le Satiricon, l’emploi de la langue grecque y est exceptionnel23, à la différence de la Correspondance de Cicéron, par exemple, qui présente de nombreuses séquences, voire des lettres entières, en grec. Chez Pétrone, le code-switching (alternance de latin et de grec au cours d’une même instance énonciative) est exceptionnel et se résume à des « tag-switching24 », des expressions brèves et formulaires, des interjections pour la plupart, transmises en transcription latine. On en rencontre particulièrement dans le langage d’Herméros : babae babae = βαβαί βαβαί (37,9), pour marquer l’admiration, io = ἰώ (58,2), euge = εὖγε (58,3) ; deuro de = δεῦρo δή (58,7), « (viens) ici ! », « à ma botte », ordre du maître, emblématique de la soumission servile, est l’équivalent grec du latin (accede) istoc (57,11)25. On notera aussi le maintien au nominatif de la flexion grecque, dans les noms des personnages qui ont fait des études gréco-latines : Encolpios, Ascyltos, Eumolpos, Agamemnon (mais Trimalchio, sans -n final, est latinisé). Il en est de même lorsqu’il s’agit de témoins particulièrement représentatifs de la culture grecque, comme les accusatifs Platona et Demosthenen (2,5), Iliada et Odyssian (29,9) ou choraulen (53,12‑13), dans des contextes de réalité culturelle dégradée, pour, sans doute, mieux accuser le contraste.
24On ne trouve pas expressément formulé dans le Satiricon le label du modèle culturel dominant, emblématique de la formation des élites romaines républicaines, utraque lingua eruditus, « formé dans l’une et l’autre langue », qui repose sur un cursus d’éducation bilingue en deux cycles, ceux du grammairien et du rhéteur, et qui implique l’étude de la philosophie. On ne trouve pas davantage attestée la dimension encyclopédique du savoir (ἐγκύκλιος), qui englobe les disciplines des artes liberales : grammaire (étude de la langue et des textes), dialectique, rhétorique ; géométrie, arithmétique, astrologie, musique (les futurs triuium et quadriuium médiévaux). Ces savoirs (litteras scire, 10,5, « avoir fait ses “Humanités” ») et ces principes éducatifs n’en sont pas moins présents dans le Satiricon, et revendiqués comme une valeur positive permettant de se faire une place dans la société… ou tout au moins de décrocher une invitation à dîner chez un riche patron : « puisque c’est notre statut d’étudiants (scholastici) qui nous a valu cette invitation » (10,6).
25Trimalcion (39,4) rend grâce à son maître de lui avoir ainsi permis d’être « un homme parmi les hommes » (hominem inter homines), de devenir quelqu’un de civilisé, et il tient à faire montre de son savoir (philologiam nosse, 39,4 ; litteras didici, 48,3) et de son intérêt pour les études : ne me putes studia fastiditum (48,3), « ne va pas croire que je méprise les études ». Il se pique de discussions littéraires (55,4) et philosophiques (56,7), et lui‑même se fait poète (55,2‑3). S’il ne plaide pas, il n’en a pas moins appris la rhétorique (48,3) et il s’intéresse aux déclamations d’Agamemnon (48,4‑6). Son plat représentant les douze signes du zodiaque (35,2 ; 39,5) témoigne de ses connaissances en astrologie (mathematicus, 39,6). Il utilise des termes grecs savants de dialectique et de rhétorique : praxim (39,4), « preuve », peristasim, « argument » (48,4) ; d’astrologie et de médecine : genesim (39,8), « horoscope », anathymiasis, « flatulence » (47,6, savant mais trivial). Il est aussi amateur d’art : il possède des bronzes de Corinthe (50,3) et sa salle à manger n’est que chœurs chantant et musique orchestrale (cantare, ad symphoniam, passim).
- 26 Hapax pétronien (46,3 ; 71,11), un « petit Cicéron », manifestement dérivé de Cicero (par antonomas (...)
- 27 5, v. 9‑22 ; 46,5. Cf. G. Schmeling, A Commentary on the Satyrica of Petronius, ouvr. cité, p. 194.
26À défaut d’avoir eu des enfants qui eux, seraient nés libres, les affranchis de la Cena reportent leur affection et leurs espoirs d’ascension sociale sur leur petit esclave préféré, leur cicaro26, à qui ils tentent de donner l’éducation bilingue des classes dirigeantes, en en respectant les codes, en particulier celui qui veut que l’on commence par l’étude du grec avant celle du latin, prôné par Quintilien (1,1,12‑14) et dont témoigne l’épigraphie27. Le chiffonnier Échion (au nom grec) évoque ainsi les « études » de son petit protégé Primigenius (au nom latin, le premier d’une lignée d’hommes libres) : iam Graeculis calcem impingit et Latinas cœpit non male appetere (46,5), « il a déjà envoyé balader le grec et il commence à mordre pas mal au latin ». Mais le diminutif Graeculis, tout comme l’expression ambiguë calcem impigit, laissent entendre que celui‑ci n’a manifestement pas accordé toute l’attention nécessaire à l’étude des auteurs grecs.
27Cette culture de classe fascine, mais elle n’est chez les affranchis de la Cena qu’un idéal rêvé, qui reste inaccessible. Par absence de réelle formation elle se présente comme une pratique dégradée, une sous-culture mal maîtrisée. Elle exacerbe les tensions sociales entre ceux qui détiennent ou non le savoir, et elle est remise en question au nom de l’utilité et de la rentabilité. La culture générale, fondée sur l’étude raisonnée des artes, les disciplines, cède le pas à celle de l’artificium (composé de ars, « technique » et de facere, « pratiquer »), l’apprentissage d’un métier qui permet de s’enrichir ou, à tout le moins, assure de quoi vivre.
28Certains affranchis de la Cena avouent une absence totale d’études : non didici geometrias, critica et alogias naenias (58,7), « je n’ai pas appris les géométries, la critique et autres foutaises débiles » ; numquam… didicit (68,6), « il n’est jamais allé à l’école ». Herméros s’est arrêté aux études primaires : lapidarias litteras scio, partes centum dico (58,7), « je sais lire les lettres majuscules (celles des inscriptions) et diviser par cent ». D’autres, parce qu’ils ont servi dans de grandes maisons au contact de maîtres cultivés, ont eu accès aux auteurs grecs et latins, mais leurs connaissances décousues sont anecdotiques et confuses. Ils n’ont jamais lu et encore moins étudié les textes, ils ne font que tenter de reproduire ce qu’ils ont entendu, avec leur accent étranger et leur voix qui n’a pas été travaillée, sans maîtriser les codes rythmiques de la poésie latine, sans nécessairement comprendre le texte, et en mélangeant les genres, comme l’esclave d’Habinnas : il massacre de sa voix criarde les vers virgiliens (68,4‑5, cf. supra), dont il casse la noblesse en les mélangeant de surcroît (miscebat) avec des vers populaires d’atellane. Et bien sûr, ils ne maîtrisent absolument pas la langue des auteurs grecs, dont ils sont même incapables de reproduire les sonorités, y compris un ancien artiste comme Plocamos (mais dans quel genre, manifestement populaire, « s’illustrait‑il » ?) :
64,4 : « Quando parem habui nisi unum Apelletem ? » appositaque ad os manu, nescio quid taetrum exsibilauit quod postea Graecum esse affirmabat.
« “Qui ai‑je pu avoir comme rival, en dehors de l’incomparable Apellès ?” et plaçant sa main devant sa bouche, il siffla je ne sais quoi d’horrible qu’il prétendait ensuite être du grec. »
29Dans sa vantardise naïve, il n’hésite pas à se comparer à un célèbre tragédien grec de l’époque de Caligula, et cette référence ne fait qu’accentuer le fossé qui existe entre l’illustre modèle et la trivialité de l’imitation. Trimalcion n’échappe pas à la règle, même s’il cherche à faire illusion. Il n’a bien sûr jamais lu les poèmes d’Homère (apud Homerum legere, 48,7), et sa culture homérique, spectaculaire et grotesque, il la tient d’une tradition populaire orale, mais le nom d’Homère est une référence culturelle incontournable. Quand il assiste au spectacle en vers grecs donné par les homéristes, il ne comprend rien à ce qui se dit. Pour surmonter ce désagrément — qu’il met sur le compte des homéristes (ut insolenter solent, « selon leur insupportable habitude ») —, il recourt à un livret en latin et se livre à une traduction en simultané qui, sans respect pour le jeu des acteurs (c’est lui qui se comporte insolenter), vient superposer sa voix latine chantante (ille canora uoce latine legebat) à leur voix parlée (colloquerentur, 59,3). Plus tard, séduit par l’acoustique des voûtes de ses bains, il « massacre » à tel point des poèmes de Ménécrate (Menecratis cantica lacerare, 73,3), un citharède de l’époque néronienne, qu’on ne les identifierait même pas si des familiers de Trimalcion, habitués à décrypter son jargon, ne servaient pas d’interprètes (sicut illi dicebant qui linguam eius intellegebant).
- 28 F. Dupont, Le plaisir et la loi. Du Banquet de Platon au Satiricon, Paris, Maspero, 1977.
30Face aux hommes cultivés, professeur (Agamemnon) ou étudiants (Encolpe, Alscyte), précisément invités pour donner au banquet sa traditionnelle dimension intellectuelle28 et se donner l’illusion d’être soi‑même partie prenante de cette culture, les affranchis ne peuvent manquer de mesurer le fossé qui les sépare de ces hommes libres qui ont eu la chance de faire des études. Ils en éprouvent un complexe culturel qui les met sur leur défensive. Trimalcion n’a de cesse de se justifier : ne me putetis nesapium esse, ualde scio (50,5), « ne me prenez pas pour un imbécile, je sais parfaitement que… », ne me putes studia fastiditum (48,4), « ne va pas croire que je méprise les études ». Nicéros a peur de prendre la parole devant ces gens instruits (scholastici), de peur qu’on se moque de lui (ridere) : timeo istos scholasticos ne me rideant (61,4). D’autres se montrent plus agressifs et essaient de défendre leur dignité, leurs valeurs et leurs choix de vie. Le chiffonnier Échion imagine la vision négative qu’Agamemnon doit avoir de lui :
46,1 : Videris mihi, Agamemnon, dicere : « Quid iste argutat molestus ? » Quia tu, qui potes loquere, non loquis. Non es nostrae fasciae, et ideo pauperorum uerba derides. Scimus te prae litteris fatuum esse.
« J’imagine, Agamemnon, ce que tu dois dire de moi : “Qu’est‑ce qu’il raconte, le lourdingue ?” C’est que toi, qui sais causer, tu ne causes pas. Tu n’es pas de notre bord, et c’est pourquoi tu te moques de ce que disent les pauvres. Nous savons que les études t’ont rendu dingue. »
- 29 En 45,1, Échion avait toutefois débuté son discours en une langue très conventionnelle : melius loq (...)
- 30 F. Biville, « Et tu cum esses capo, coco coco (Pétr. 59,2). Métaphores et onomatopées animalières d (...)
31Pétrone a su habilement rendre ce décalage culturel en insérant dans le parler d’Échion deux fautes de langue (l’emploi de l’actif loquere, loquis, au lieu du déponent loqui, loqueris), et précisément à propos du parler d’Agamemnon : l’ancien esclave et l’enseignant du supérieur ne parlent pas le même langage29. Dans une diatribe haute en couleur et qui manie la métaphore animalière (57,1-58,14), Herméros, blessé dans son orgueil, s’en prend violemment à Ascylte et à Giton qui n’ont pu s’empêcher de s’esclaffer en l’entendant parler. Trimalcion réussit à calmer le jeu et à rétablir l’ambiance écornée par ce « combat de coqs », en recourant à l’onomatopée coco coco, « cocorico », inédite dans la littérature latine et qui ouvre au lecteur le champ de la réalité parlée30.
32Faute d’avoir pu eux‑mêmes faire des études, les affranchis de la Cena reportent leurs rêves d’éducation et d’ascension sociale sur les plus doués (ingeniosus, 46,3 ; 68,7) de leurs petits esclaves. Mais ces derniers ne se montrent pas à la hauteur de ce que laissent attendre leurs qualités naturelles (bono filo, 46,3 ; frugi, 75,4) et les espérances de leurs maîtres : Primigenius a de mauvais professeurs et il n’est pas motivé par les études. Le déterminisme social perdure et le cursus scolaire se limite aux études primaires, avec l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, et surtout du calcul, fondamental pour réussir dans les affaires : quattuor partis dicit (46,3), « il connaît la division par quatre » ; decem partes dicit, librum ab oculo legit (75,4), « il sait sa diviser par dix, il lit à l’œil nu » ; partes centum dico ad aes, ad pondus, ad nummum (58,7), « je sais diviser par cent selon le métal, le poids, la monnaie ».
33De toute manière, tous se montrent réservés sur le bien-fondé des études littéraires (litterae) gréco-latines et l’importance excessive qui leur est accordée : te prae litteras fatuum esse (46,1), « les études t’ont rendu dingue » ; litteris satis inquinatus est (46,7), « il est déjà suffisamment gâché par les études ». Les études inspirent l’admiration et l’envie, elles sont reconnues pour leur valeur marchande, car c’est un capital de départ, un « trésor » (litterae thesaurum est, 46,8) ; mais l’on s’en méfie aussi, parce qu’elles ne sont pas adaptées au monde réel, elles ne préparent pas à la « vraie vie » et ne sont pas directement utiles pour les affaires courantes (nihil ex his quae in usu habemus, 1,3). À l’issue de leurs études de rhétorique, à leur entrée dans la vie active, les avocats débutants croient être tombés « dans un autre monde », in alium orbem terrarum (1,2). L’instruction comporte d’ailleurs en elle‑même ses limites, elle n’est pas la seule source de savoir. Herméros engage Agamemnon dans un pari et teste ses connaissances en lui soumettant quelques énigmes à résoudre (les énigmes faisaient partie des études de rhétorique) : iam scies patrem tuum mercedes perdidisse, quamuis et rhetoricam scis (58,8), « tu vas vite comprendre que ton père a investi pour rien avec toi, bien que tu aies étudié la rhétorique ». Le même Herméros avait déjà damé le pion à Encolpe lors de l’épisode de l’aper pilleatus, dont celui‑ci ne comprenait pas le sens : plane etiam hoc seruus tuus indicare potest ; non enim aenigma est, sed res aperta (41,3), « même ton esclave n’aurait aucune peine à te l’expliquer, ce n’est pas une énigme, mais quelque chose d’évident ». La situation est inversée, le savoir change de camp. L’honnête homme (inter honestos, 41,5) n’est plus celui qu’on croit, l’esclave en sait plus que le maître.
34Faute de pouvoir avoir accès aux études libérales des artes, les affranchis privilégient une formation professionnelle (artificium docere, 46,7) pour laquelle suffisent les connaissances élémentaires, un métier « qu’on a pour la vie » (artificium numquam moritur, 46,8). Trimalcion en est la parfaite illustration, puisque c’est son intelligence et sa maîtrise du calcul qui lui ont permis de faire fortune dans le commerce international et la banque. Les fresques de son atrium montrent comment il a appris à calculer (ratiocinari, « compter » et « raisonner »), et comment il est ensuite devenu intendant (dispensator, 29,4). Dans le classement des professions les plus difficiles que dresse Trimalcion, les études littéraires (litterae) arrivent en tête devant le médecin et le banquier (medicum et nummularium, 56,1). Le métier le plus porteur est, pour les affranchis, celui d’avocat, causidicus (46,7‑8) ; le droit (ius) est considéré comme le savoir le plus utile à la gestion de ses propres affaires domestiques (ad/in domusionem, 46,7 ; 48,4).
- 31 Hellénisme populaire à mettre en relation avec la série des composés en -agogus (F. Biville, Les em (...)
35Ne pas avoir suivi le cursus de l’utraque lingua eruditus n’implique pas pour autant une absence de formation, par observation et imitation. Comme les affranchis qui se piquent de culture gréco-latine, les jeunes esclaves reproduisent ce qu’ils ont vu ou entendu. Massa s’essaie à réciter des vers de Virgile (68,4‑5), mais il n’a pas fait d’études (numquam didicit), et c’est auprès des artistes de rue (circulatores) qu’il s’est formé (erudibam, cf. eruditus). Ce que Massa illustre un peu plus tard, en imitant (imitari, 69,5) successivement les trompettistes, les flûtistes et les muletiers fouettant leur bête sous la pluie. Cette culture populaire d’imitation, « sur le tas », peut se révéler bien plus utile dans la vie, en rendant plus débrouillard (ingeniosus). Massa connaît tous les métiers (omnis Musae mancipium, 68,7), cordonnier, cuisinier, pâtissier, ce sont ses « Muses » à lui, et à tous ces savoir-faire (artificia, 69,1), il joint celui de « rabatteur » (agaga, 69,2)31 de filles pour son maître.
- 32 L’osque et le grec sont encore attestés en Campanie aux débuts de l’Empire. Le Satiricon comporte p (...)
- 33 F. Biville, Les emprunts du latin au grec. Approche phonétique, t. 2 : Vocalisme et conclusions, ou (...)
36Les esclaves et affranchis de la Cena ne possèdent de la culture gréco-latine que des bribes, acquises par ce qu’ils ont entendu chez leurs maîtres ou vu dans des spectacles de rue. Trimalcion confond allègrement les textes et les traditions légendaires, en se raccrochant avant tout à des noms propres emblématiques (ainsi en 48,7). Une « culture » orale et dégradée, sonore et visuelle, remplace l’étude des textes et la maîtrise du grec et du latin des auteurs classiques. Ils ne connaissent que le grec parlé au quotidien, celui de la koinè hellénistique ; mais on trouve aussi, dans le parler de certains affranchis, des traces d’une koinè italique plus ancienne, marquée de dorismes, qui témoigne de la primauté culturelle du grec à une époque où le latin n’avait pas encore acquis la suprématie fédératrice sur la diversité linguistique de l’Italie32. Dans la bouche d’Herméros, la malédiction par Athéna, Athana tibi irata sit curabo (58,7), avec son alpha médian dorien, fait écho à l’inscription osque sud-italique ασανας μεταποντινας, « Athéna de Métaponte »33.
- 34 F. Biville, Les emprunts du latin au grec. Approche phonétique, t. 1 : Introduction et consonantism (...)
- 35 De σάπλουτος, forme éolienne et hellénistique du grec attique classique διάπλουτος. Également attes (...)
- 36 Nominalisation du grec πάντα εἶναι τινος/τινι, parallèle au latin omnia esse alicui, « être tout po (...)
- 37 Formation hybride : recaractérisation du latin lupa (« louve », « prostituée ») par le suffixe grec (...)
- 38 Formation latine délocutive à partir des deux adverbes grecs βαβαί et καλῶς (F. Biville, « “Sophos! (...)
- 39 Qui sous-entend un verbe grec ἀποχαλῶ (F. Biville, « Apoculamus nos (Pétrone 62,3) : une métaphore (...)
- 40 Grec λαικάζειν (F. Biville, Les emprunts du latin au grec. Approche phonétique, t. 1 : Introduction (...)
- 41 Composé par réduplication (cf. fr. virevolter) formé à partir des verbes grecs bacc(h)ari et ballar (...)
37Ce grec parlé n’est pas directement mis en scène dans le Satiricon, mais il se manifeste à travers les nombreux hellénismes lexicaux34, emprunts directs ou créations hybrides, dont beaucoup ne sont pas autrement attestés. La densité d’hellénismes qui caractérise le parler de certains personnages, Herméros en particulier, peut donner un aperçu de cet arrière-plan grec. Parmi les expressions les plus originales et les plus célèbres, on peut citer, à propos de Trimalcion : saplutus est (37,6), « il est hyper-riche »35 ; de Fortunata : Trimalchionis topanta est (37,4), « elle est la totale pour Trimalcion »36, et haec lupatria (37,6), « cette putain‑là »37 ; des affranchis courtisans : istis babaecalis (37,9), « ces diseurs de “bravo !”, “super !” »38 ; ou encore, les verbes métaphoriques apoculamus nos (62,3), « nous mettons les voiles »39 et laecasin dico (42,2), « j’envoie se faire foutre »40, ou le composé tautologique à redoublement bacciballum (61,6), « une sacrée noceuse », à propos de Mélissa la Tarentine41. Toutes ces formes et formations populaires nous ouvrent les portes de ce que pouvaient être le latin et le grec parlés au quotidien. Elles nous donnent aussi un aperçu de l’interpénétration des deux langues et de la mixité linguistique qui était indubitablement pratiquée dans le monde gréco-romain antique.
- 42 F. Biville, « Jouer en deux langues avec les mots. Manipulations linguistiques latino-grecques », d (...)
- 43 F. Biville, « Le bilinguisme gréco-latin », Lalies, no 37, 2017, p. 45‑105.
38La connaissance du grec est aussi présupposée par les jeux de mots interlinguistiques42, comme ceux que Trimalcion livre à la sagacité de ses convives lors de l’épisode de la loterie (56,7‑10) et qui amène, entre autres, à comprendre sceleratum et collaris, non comme des dérivés latins de scelus, « crime » et collum, « nuque », mais du grec σκέλος et κῶλον, « jambon », ce qui suppose que les invités connaissaient ces mots grecs. Avec toutes ces formes d’interférences, d’emprunts et de créativité lexicale, nous sommes au cœur même du bilinguisme, dans la zone commune d’intersection entre les deux langues43. Les deux langues, dans leurs réalisations, s’interpénètrent au point que l’on ne peut pas toujours dire qui est responsable de quoi. Nous sommes aussi dans une langue « vulgaire », familière. Nous avons là, mêlé aux nombreuses références littéraires sur lesquelles se construit aussi le Satiricon, un témoignage exceptionnel de la langue parlée orale et de ses processus évolutifs, une langue populaire imagée et créative, bien différente, dans ses structures, de la langue littéraire, figée, sur laquelle reposent les descriptions des grammairiens.
39Le Satiricon donne l’image d’une société plurielle qui a su attirer à elle le monde entier (omnia domi nascuntur, 38,1‑4, cf. supra) et dans laquelle les éléments authentiquement latins côtoient les éléments d’origine étrangère, qu’il s’agisse d’individus, de langues ou de phénomènes culturels. Dans la vision que nous ont transmise les textes anciens, cette société pluriethnique, plurilingue et pluriculturelle, est toutefois dominée par deux langues, le latin et le grec, et par une tradition culturelle latine aux racines grecques qui impose de fait une dualité, en passant sous silence les autres apports. Cet univers pluriel se présente‑t‑il dans le Satiricon comme une confusion ou une fusion ? Témoigne‑t‑il d’une mixité sociale, linguistique et culturelle, ou d’un cloisonnement et d’une exclusion réciproque ?
- 44 Pline, Epist. 2,14,5 donne le grec Σοφοκλεῖς, « les diseurs de bravos », comme l’équivalent du lati (...)
- 45 Plus tard, en 88,1, c’est le poète Eumolpe qui, dans une galerie de tableaux, servira d’informateur (...)
- 46 37,1 : ut quam plurima exciperem, longe accersere fabulas cœpi sciscitarique, « dans l’espoir de lu (...)
40La Cena met en scène deux catégories de personnages réunis en un même lieu pour un objet commun, un banquet dans la tradition gréco-latine : des hommes de naissance libre et cultivés, invités, et le monde servile des affranchis et des esclaves, qui les accueille. Tous communient dans une même liesse courtisane pour célébrer (en gréco-latin) les louanges du maître de maison : « Sophos ! » uniuersi clamamus (40,1), « “Bravo !”, crions‑nous tous en chœur »44. Le narrateur Encolpe, invité pour la première fois, a tout à découvrir de ce monde inconnu qu’il observe avec stupeur et curiosité, d’un regard distancié. Il se tient à l’écart en prenant la posture de l’observateur (ego qui priuatum habebam secessum, 41,1) et en enquêtant (interrogare) pour essayer d’en comprendre les codes. Il joue le rôle du « naïf ». Mais par là même, il sert de lien entre les deux communautés et symbolise leur interaction. Dès l’entrée chez Trimalcion il n’hésite pas à interroger le gardien de l’atrium (29,9) sur la thématique des représentations picturales45. Mais c’est surtout son voisin de table Herméros qui, à sa demande, lui permet (et permet au lecteur) d’entrer dans ce « nouveau monde », en lui servant d’interprète (inter-pretem, 41,2). Parce qu’elle se heurte à un mur interprétatif, la curiosité intellectuelle d’Encolpe est très vive46, au point de faire tomber le tabou consistant à avouer son ignorance à un affranchi sans instruction (36,7 : non erubui eum… interrogare, « je ne rougis pas de l’interroger »). Mais après avoir « pris une claque » d’amour propre, Encolpe s’en veut de sa stupidité (stuporem) et cesse son interrogatoire (nihil amplius interrogaui, 41,5). Il n’ira désormais plus à la chasse aux informations et se contentera d’observer et de raconter, tout en sentant monter, face aux débordements de plus en plus excessifs liés à l’ivresse, un dégoût de plus en plus profond allant jusqu’à la nausée et la fuite (78,8). Il a cherché à pénétrer, au moins mentalement, dans ce milieu « étranger », alors qu’Ascylte et Giton n’ont pas résisté au plaisir de se moquer ouvertement et bruyamment (57,1 ; 58,1), mais il n’a pas davantage réussi à y adhérer, le fossé culturel étant trop grand, et les codes sociaux trop à l’encontre de ses propres valeurs traditionnelles.
41Dans le Satiricon, l’ancien monde et son idéal aristocratique d’hommes libres (liberi), d’élites façonnées par la culture grecque des études « libérales » (artes liberales), se trouve confronté à un autre monde, qui véhicule des apports à la fois populaires et étrangers, de nouvelles valeurs sociales et de nouveaux paramètres culturels. La mixité est généralement présentée dans les textes latins du début de l’Empire sous son aspect négatif, en des termes violents de xénophobie et de purisme, comme une invasion et une contamination. Elle est considérée comme responsable d’une perte d’identité et des valeurs traditionnelles. Cette « corruption » (corrupta), ce mélange des genres et des catégories (miscere) aboutit à un tout indifférencié (nescio quid), sans réelle identité.
42Comme menaces pesant sur la culture grecque classique adoptée par les Romains, il n’y a pas seulement les influences étrangères qui amènent un goût nouveau, et la pratique dégradée de ces disciplines par ceux qui n’y ont pas été formés. Il y a aussi les nouvelles générations romaines, que les études classiques n’attirent plus, cette évolution, considérée comme une décadence culturelle, étant toutefois mise « sur le compte » des étrangers. Au tout début du roman, Encolpe se livre à une violente diatribe contre l’éloquence contemporaine, qui n’est plus que verbiage (uentosa… loquacitas, 2,7), « vacarme (strepitu, 1,2) de phrases creuses », « sonorités (sonis) vides et creuses ». La querelle entre les partisans de l’éloquence attique et ceux de l’éloquence asiatique (jugée comme responsable de la disparition de la première), est un thème traditionnel de la rhétorique gréco-latine impériale :
2,6‑7 : Grandis et, ut ita dicam, pudica oratio non est maculosa nec turgida, sed naturali pulchritudine exsurgit. Nuper uentosa istaec et enormis loquacitas Athenas ex Asia commigrauit animosque iuuenum ad magna surgentes, ueluti pestilenti quodam sidere adflauit, semelque corrupta regula, eloquentia stetit et obmutuit.
« La grande, et si j’ose dire, la chaste éloquence n’est ni souillée ni turgescente, mais elle se dresse fièrement dans sa beauté naturelle. Mais maintenant, ce désastreux verbiage, creux et monstrueux, a émigré d’Asie vers Athènes et son souffle pestilentiel, dû à un astre malin, a dénaturé l’esprit des jeunes qui (jadis) se dressaient pour réaliser de grandes choses, et une fois la règle corrompue, l’éloquence s’est figée et s’est tue. »
43Pétrone ne s’en prend pas aussi frontalement que Juvénal à la perte d’authenticité induite par les influences étrangères. Sa critique passe plus subtilement par le biais métaphorique de la « décadence » (évolution ?) de l’éloquence, mais il utilise un même type de lexique imagé opposant le natif (naturali pulchritudine) à l’invasion migratoire (commigrauit). L’éloquence contemporaine vient d’Asie (ex Asia commigrauit), comme Trimalcion (ex Asia ueni, 75,10) et Ganymède (ex Asia ueni, 44,4), qui regrette les « lions » politiques (illos leones) qu’il a trouvés à son arrivée, et l’éloquence de Safinius, qui avait « quelque chose d’asiatique » (nescio quid Asiadis, 44,9). Quand Juvénal utilise l’image du fleuve qui se déverse (defluxit), Pétrone file une métaphore médicale issue de l’épidémiologie, celle de l’air vicié (pestilenti… adflauit) qui contamine et corrompt (corrupta) et qui renverse l’ordre établi (regula).
44Dans le monde de Trimalcion, il ne s’agit pas seulement de l’évolution et de la décadence des « arts » grecs, qui restent des disciplines, même si leur contenu s’est diversifié et perverti en devenant plus contemporain et plus pragmatique. Dans le monde sans formation de Trimalcion, qui a pris à droite et à gauche des bribes de culture sans références, ce qui règne, ce sont la confusion et le mélange des genres. Si Encolpe, dont le goût artistique a été formé aux plus belles œuvres de l’art grec (83,1‑6), ne comprend pas ce que représentent les peintures centrales, des scènes de combat, qui décorent l’entrée de Trimalcion (29,9), alors qu’elles sont censées avoir pour thématique une référence culturelle grecque incontournable, l’Iliade et l’Odyssée (Iliada et Odyssian, avec déclinaison grecque, comme pour en garantir l’authenticité), c’est parce qu’elles côtoient (ac, « et ») la représentation d’un spectacle romain, les jeux de gladiateurs (gladiatorium munus) donnés par un certain Laenas (on attendrait un nom romain de magistrat évergète). Il y a cumul de références hétéroclites. L’évocation d’Homère est en elle‑même dépourvue de valeur, elle ne sert qu’à magnifier un épisode récent de l’actualité municipale, tout comme elle sert de caution culturelle et de prétexte à des mises en scène qui sont avant tout des spectacles que l’on regarde (Homeristas spectemus, 59,2), et que Trimalcion n’hésite pas à parasiter en les paraphrasant en latin (cf. supra). La confusion des genres et des langues est encore plus manifeste lorsque Trimalcion affirme :
53,13 : […] « comœdos », inquit, « emeram, sed malui illos Atellanam facere, et choraulen meum iussi Latine cantare. »
- 47 G. Schmeling, A Commentary on the Satyrica of Petronius, ouvr. cité, p. 221.
« […] j’avais acheté des comédiens, mais j’ai préféré qu’ils jouent de l’Atellane, et j’ai fait exécuter à mon chef de chœur des morceaux en latin47. »
45L’argent permet à Trimalcion d’acheter (emeram) ce qui se fait de mieux en « biens culturels », des acteurs et des musiciens grecs, censés représenter des genres théâtraux traditionnels ; mais l’argent ne lui donne pas les clés d’accès à cette culture, pas plus que la finesse de goût : c’est au latin et au genre populaire de l’Atellane, une grosse farce bouffonne d’origine osque, que vont ses préférences. Il rappelle ainsi l’existence d’une culture italique indépendante du modèle grec, mais l’impression qui en ressort est celle d’une grande confusion — comme lorsque l’esclave d’Habinnas « mélange » des vers d’atellane (miscebat, 68,5) à ceux de Virgile —, voire d’un grand « n’importe quoi » (nescio quid) inintelligible, quand ils s’essaient à déclamer du grec (64,5 ; 73,3). Les deux cultures se côtoient et s’interpénètrent, tout en s’excluant.
46Mais cette pluralité peut aussi être conçue comme l’émergence d’une troisième voie qui aboutit à une nouvelle identité, riche d’apports nouveaux. Trimalcion, avec son nom à préfixe tri- « triple » et ses trois bibliothèques, est le symbole de cette identité métissée et de cette culture multiple. Son nom à préfixe tri- et suffixe -iō(n)-, dont on ne saurait dire s’ils sont grecs ou latins puisque qu’ils sont communs aux deux langues, encadrant un radical sémitique malch- « roi », témoigne d’une première symbiose gréco-latine, associée à un apport sémitique ultérieur, l’ensemble étant constitué en entité originale, et ainsi romanisé, par l’intégration dans la déclinaison latine en -ō, -ōnis et dans le système onomastique romain (C. Pompeius Trimalchio). Trimalcion explique très bien, par son appartenance au signe zodiacal du Cancer (cancro, « crabe »), ses ancrages multiples (multis, multa) qui lui assurent une position bien assise (sto, quadrat), et sa faculté d’adaptation, qui lui ont permis de réussir dans le commerce international :
39,8 : In cancro ego natus sum, ideo multis pedibus sto et in mari et in terra multa possideo ; nam cancer et hoc et illoc quadrat.
« Je suis né sous le signe du crabe, c’est ce qui me permet d’avoir une bonne assise sur une multitude de pattes et une multitude de biens sur terre comme sur mer, car le crabe est aussi à l’aise ici que là. »
47Si la vision qu’il veut donner de lui est bien lisse — celle d’un homme « de partout », d’un être hybride (terrestre et marin), abouti en un tout harmonieux et équilibré (quadrat) —, la réalité est moins glorieuse, car le crabe marche de travers, et Trimalcion n’existe vraiment que dans le monde virtuel qu’il s’est créé.
48Il prétend avoir trois « bibliothèques » (tres bibliothecas habeo, unam Graecam, alteram Latinam, 48,4), une de plus que les deux bibliothèques de textes grecs et latins que pouvaient s’offrir les plus favorisés des Romains48. Pure vantardise gratuite, pour faire encore mieux que les autres, et par conséquent sans réelle existence, comme Sénèque a pu dire du parler (bégayant) de l’empereur Claude : nec Graecum esse, nec Romanum, nec ullius gentis notae (Apoc. 5,2), « ni grec, ni romain, ni d’aucun peuple connu ». Une bibliothèque spécifique dans une troisième langue, comme l’osque ou le sémitique ? Une métaphore pour intégrer la tradition populaire, le fonds patrimonial oral des récits et des contes comme celui du loup-garou (62) ? On peut encore envisager l’hypothèse d’une bibliothèque plus utilitaire, constituée de livrets de spectacles (Latine legebat librum, 59,3), de manuels scolaires (librum ab oculo legit, 75,4), mais surtout de livres de droit, comme l’indique le contexte, orienté vers la rhétorique et les plaidoiries (48,4‑8), et qui vient en écho des propos d’Échion sur les études d’avocat, qu’il veut faire faire à Primigenius :
46,7 : Emi ergo nunc puero aliquot libra rubricata, quia uolo illum ad domusionem aliquid de iure gustare, habet haec res panem.
- 49 Dans les recueils de lois et livres de droit, les titres des chapitres étaient inscrits en rouge (r (...)
« Je viens donc d’acheter au gamin quelques livres de rubriques49, car je veux qu’il tâte un peu du droit : ça peut servir à la maison, et c’est une chose qui nourrit son homme. »
49Vision juste que celle de cet homme humble, au langage populaire, imagé et fautif (et précisément sur le terme phare libra, « livres », employé au neutre au lieu du masculin attendu libros). Il préfigure les grandes écoles de droit de la latinité tardive, et l’importance de la carrière juridique dans la promotion des élites provinciales hellénophones au sein de l’administration romaine.
50Trimalcion témoigne de la cohabitation de trois cultures : grecque (il ne la maîtrise pas), latine (il est capable de citer des passages de poètes, essentiellement archaïques, et de composer des vers), et une culture populaire plus spectaculaire, visuelle, représentée par l’atellane, le mime et les arts du cirque. Faute de pouvoir avoir accès à une authentique culture grecque, il défend des formes de culture proprement romaines, plus directement accessibles. Cette superposition de cultures n’aboutit pas à une synthèse riche d’apports réciproques, mais débouche sur une vision dégradée et une confusion cacophonique. Trimalcion, comme l’ont déjà montré son nom, ses trois bibliothèques, et son appartenance au signe astrologique du Cancer, n’en défend pas moins l’idéal d’une troisième voie : celle d’une interaction débouchant sur une symbiose supérieure aux éléments de départ, qu’il met économiquement en pratique dans son système de production autarcique, et qu’il expose en particulier dans la métaphore hautement symbolique des abeilles :
38,3 : Mel Atticum ut domi nasceretur, apes ab Athenis iussit afferri : obiter et uernaculae quae sunt, meliusculae a Graeculis fient.
« Pour produire sur place du miel attique, il a fait venir des abeilles d’Athènes ; c’est ainsi que les abeilles locales voient leur qualité améliorée du fait des Grecques. »
où Pétrone reprend la typologie et la terminologie grammaticales des trois types de mots « latins » (genera tria) énoncés par Varron : indigène (uernaculum ac domi natum) ; emprunté à d’autres langues (aduenticium), ici ab Athenis ; hybride (nothum), représenté ici par les diminutifs (cf. supra en 2.1). Il résulte de cette appropriation que le « miel attique » (la quintessence de la culture grecque) n’est plus authentiquement grec, mais romain. C’est en ce sens que l’on peut également lire le discours de Trimalcion, en apparence délirant, sur les bronzes de Corinthe, des antiquités rares et coûteuses, très prisées du marché de l’art. Trimalcion se pique d’être le seul à en posséder d’authentiques (uera Corinthea, 50,2), mais c’est parce que l’artisan à qui il les achète s’appelle « Corinthe » (Corinthus uocatur, 50,4) : comme dans le cas des abeilles, il s’approprie la réalité grecque en transférant le label onomastique de Grèce en Italie, et en la transformant en production locale. Mais l’explication qu’il donne de l’origine des bronzes de Corinthe est encore plus intéressante. Il prend au préalable soin de prévenir (50,5) qu’il n’est pas dépourvu de savoir et de goût (ne-sap-ium, hapax dérivé de sapere), et qu’il sait parfaitement bien (ualde bene scio) la véritable origine des bronzes corinthiens, ce qui est une façon de dire qu’il ne faut pas prendre son récit au premier degré, mais en voir la portée symbolique, celle d’une pluralité d’apports (omnes, miscellanea) fondus en une matière brute (massa), constituant une nouvelle entité (in unum) :
50,5‑6 : Cum Ilium captum est, Hannibal, homo uafer et magnus stelio, omnes statuas aeneas et aureas et argenteas in unum rogum congessit et eas incendit ; factae sunt in unum aera miscellanea. Ita ex hac massa fabri sustulerunt et fecerunt catilla et paropsides et statuncula. Sic Corinthea nata sunt, ex omnibus in unum, nec hoc nec illud.
« Lors de la prise d’Ilion Hannibal, ce modèle de fourbe, ce fieffé caméléon, rassembla sur un même bûcher toutes les statues de bronze, d’or et d’argent et y mit le feu ; elles formèrent en se mélangeant un alliage homogène de bronze, et c’est en se prenant à cette masse brute que les fondeurs façonnèrent des coupelles, des plats et des statuettes. C’est ainsi que sont nés les bronzes de Corinthe, de toutes choses fondues en une seule, sans que ce soit l’une ou l’autre. »
- 50 Prisc., GL 2,2,29 (F. Biville, « Tertium ex utroque (G.L. II.2.29). Le bilinguisme de Priscien », d (...)
51L’ensemble donne l’impression d’un monstrueux « bric à brac » nivelant les distances historiques et géographiques, entre Troie / Ilium / Pergame prise par les Grecs au xiie siècle et léguée aux Romains en 133, le punique Hannibal vaincu par les Romains en 202, et l’incendie de Corinthe prise par les Romains en 146, qui signe la domination de Rome sur la Grèce. Mais ce qui ressort de cette apparente confusion mentale et culturelle de Trimalcion, c’est l’entreprise progressive d’appropriation à laquelle s’est livrée Rome pour intégrer la diversité de ce mélange brut (massa) sous son unique domination (ex omnibus in unum) et en créer de nouvelles réalisations. La formule programmatique ex omnibus in unum, nec hoc nec illud qui martèle la « profession de foi » de Trimalcion, n’est pas sans rappeler ce qu’il disait déjà en 39,8 de son signe zodiacal (multis pedibus sto […] cancer et hoc et illoc quadrat). Cette formule du « tout en un », et plus précisément du « trois en un » (bronze, or, argent ; Romains, Grecs, Puniques) trouve un écho plus tardif dans l’idéal du tertium ex utroque, de la troisième entité, issue de deux autres, par lequel le grammairien Priscien, au vie siècle à Constantinople, dans le monde byzantin hellénophone, résume ce transfert d’une culture grecque à une culture romaine devenue gréco-romaine (utraque lingua), puis pleinement romaine, après avoir intégré, et par conséquent occulté, l’apport grec50. Mais Trimalcion ne peut s’empêcher de casser une nouvelle fois les codes : à la fusion noble et éternelle du bronze de Corinthe, il préfère le verre, périssable mais plus abordable, et surtout plus fonctionnel : il n’a pas d’odeur (non olunt, 50,7, cf. ci‑dessous saporem). Il n’est pas question de nier et d’oublier ce que Rome doit à la Grèce, mais il est temps pour Rome de s’émanciper, comme le suggèrent les expressions ambivalentes relatives aux deux cycles des études grecques puis latines iam Graeculis calcem impingit (46,5), « il a déjà envoyé promener le grec », et surtout l’exposé versifié d’Agamemnon en ouverture de roman :
5, v. 15‑16 : Hinc Romana manus circumfluat, et modo Graio | exonerata sono mutet suffusa saporem.
« Que la puissance romaine s’épanche maintenant largement et que, déchargée du poids des accents grecs, elle fasse naître, en se déversant, un goût nouveau. »
Il s’agit désormais de penser le monde romain comme spécifiquement romain, et non comme gréco-romain.
52Il serait vain de vouloir faire du Satiricon un témoignage historique. Il est avant tout une construction intellectuelle, littéraire et idéologique, mais qui entre en résonance avec d’autres témoignages, littéraires et épigraphiques, des débuts de l’Empire. Sous bien des aspects, la Cena apparaît comme une métaphore du monde romain acculturé par la Grèce, et confronté au multilinguisme et au multiculturalisme de son Empire, mais qui est amené à se créer son identité propre. On ne trouve pas dans le Satiricon l’expression de concepts théorisés par ailleurs, comme ceux de latinitas et de peregrinitas ou d’utraque lingua, à l’exception de l’urbanitas, le « bien parler » dont se pique Trimalcion ; mais ce n’est qu’un vernis, et mal assimilé. Pas de théorisation, donc (autant qu’on puisse en juger par les passages conservés), mais une illustration concrète, une mise en situation. À l’instar des graffiti pompéiens, le Satiricon apporte un témoignage exceptionnel sur la langue parlée, sur son oralité, ses écarts par rapport à la norme, porteurs d’évolutions en langues romanes et non simples « fautes », et surtout sur la dimension bilingue, gréco-latine, que manifeste particulièrement le lexique. Bon nombre de ces termes ne sont pas attestés par ailleurs, mais ils sont parfaitement vraisemblables et trouvent des appuis en grec tardif. Le Satiricon se nourrit de la réalité historique et de la tradition littéraire, et il renvoie à son tour une image vraisemblable du monde romain dans sa complexité identitaire et son évolution. Il remet en cause la conception traditionnelle du savoir et du goût, académique et figée, qui maintient Rome dans une dépendance culturelle vis-à-vis de la Grèce. Il remet aussi en cause le concept de culture fondé sur les textes et les mots, au profit d’une société du spectacle et de l’argent : une mutation culturelle et sociale comme en connaissent régulièrement les sociétés humaines, et qui résonne tout particulièrement d’accents contemporains.