D’une cathédrale à l’autre : Senez, l’architecture et l’espace ecclésial dans les Alpes provençales (ve-xiiie siècle)
Entrées d’index
Mots-clés :
archéologie du bâti, topographie chrétienne, Antiquité tardive, Moyen Âge, cathédrale, diocèse, chantier de construction, Provence, Alpes du SudPlan
Haut de pageNotes de la rédaction
Historique
Reçu : 9 mars 2026 – Accepté : 29 mars 2026
Texte intégral
- 1 https://theses.hal.science/tel-05436724v1. La thèse a été soutenue devant un jury présidé par Thier (...)
1L’origine de ce travail doctoral se situe à Senez (Alpes-de-Haute-Provence), un village de la moyenne vallée de l’Asse (fig. 1), où les recherches archéologiques conduites entre 2012 et 2019 ont révélé l’histoire monumentale de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption, depuis l’installation d’une première église au cours des ve-vie siècles, jusqu’à sa reconstruction quasi complète aux xiie-xiiie siècles1. À partir de l’approche monographique de cet édifice, la recherche se développe à l’échelle régionale, pour proposer une analyse comparée du cas particulier de Senez au regard de quatre autres cathédrales : Notre-Dame-du-Bourg de Digne, Notre-Dame-de-la-Seds de Glandèves, Notre-Dame-des-Pommiers de Sisteron et Notre-Dame-du-Réal d’Embrun.
Fig. 1 – Carte des diocèses du sud-est de la France vers 1300 et localisation de la zone d’étude (DAO : M. Dupuis ; fond de carte : IGN ; limites des diocèses : COL&MON 2022, J. Dubois, T. Areal, D. Gherdevich, INSEE IGN NaturalEarth DGGL).
1. De la Provence aux Alpes : le cadre de l’enquête
2La démarche méthodologique – alimentée par les apports respectifs de l’archéologie du christianisme, de l’archéologie du bâti et de l’anthropologie historique – croise les sources documentaires et adopte une focale large et contextualisée, à l’échelle des Alpes provençales (fig. 2).
Fig. 2 – Senez, Notre-Dame-de-l’Assomption, vue d’ensemble de la vallée de l’Asse et du village depuis le nord-ouest (cl. M. Dupuis/SDA 04, 2013).
3Bien que le cadre de l’enquête ne corresponde pas à une entité historique précisément définie, son emprise est déterminée en premier lieu par la géographie ecclésiastique de l’archevêché d’Embrun, qui s’étendait au milieu du Moyen Âge depuis les hauts reliefs du Briançonnet jusqu’au littoral niçois. Cet ensemble, hérité de la province romaine des Alpes Maritimae, se situait à la marge des principaux pôles du pouvoir administratif et religieux de la Provence médiévale. Il s’inscrit comme un espace intercalaire, ni totalement alpin, ni totalement provençal, tirant sa prospérité de l’économie de montagne – pastoralisme, exploitation des ressources minières et forestières –, structuré autour des axes de communication qui mettaient en relation la basse Provence littorale et rhodanienne avec l’Italie du Nord.
4Focalisée sur la partie septentrionale de ce territoire, la thèse vise à reconsidérer l’évolution de l’espace ecclésial sur le temps long. La cathédrale, en tant qu’objet historique et historiographique, offre alors un point d’articulation privilégié pour conduire la réflexion, tandis que la séquence des xiie-xiiie siècles, au cours de laquelle les cinq édifices du corpus sont entièrement reconstruits, constitue un socle cohérent à partir duquel l’évolution architecturale de ces lieux de culte peut être mise en perspective à différents niveaux. À l’échelle des édifices eux-mêmes tout d’abord, il s’agit de mieux percevoir la part d’héritage et de renouveau que manifestent les différentes étapes de leurs transformations. À l’échelle des sites ensuite, il est possible d’appréhender l’organisation spatiale propre à chaque édifice, ainsi que la relation qui s’exerce entre le lieu de culte, les espaces funéraires et le phénomène urbain. À l’échelle d’un territoire plus large enfin, l’analyse archéologique éclaire les logiques de structuration des diocèses, dans une région de moyenne et de haute montagne, où la topographie religieuse est caractérisée par un morcellement extrême des circonscriptions issues du découpage administratif romain.
2. Genèse d’un territoire chrétien
- 2 P.-A. Février, Le développement urbain en Provence de l’époque romaine à la fin du xive siècle, Par (...)
5La topographie ecclésiastique des Alpes provençales est principalement documentée par les actes des conciles, qui attestent de la présence de communautés organisées autour d’évêques à partir du milieu du ve siècle. Si la règle générale veut que chaque capitale de cité ait alors abrité un siège épiscopal, les conciles dénotent une réalité plus complexe, révélant la disparition d’anciennes capitales ou l’émergence de nouveaux centres de pouvoir. À l’échelle des Alpes Maritimae, la situation du diocèse de Senez est assez révélatrice, comme l’avait déjà observé Paul-Albert Février au début des années 19602. Senez (Sanitium) et Castellane (Salinae), en effet, apparaissent, l’une et l’autre, comme des capitales de cités dans la Notice des Gaules à la fin du ive siècle. Cependant, seule Castellane est dotée d’un siège épiscopal au ve siècle, comme l’attestent les statuts du concile de Riez en 439. Dans le même secteur, la petite bourgade de Thorame (Eturamina), qui n’est pas mentionnée dans la Notice des Gaules, accède au rang d’évêché à la même date. À partir du début du vie siècle, Castellane et Thorame disparaissent de la documentation conciliaire, tandis que Senez est mentionnée pour la première fois en 506, lors du concile d’Agde. C’est peut-être dès cette période que les agglomérations de Castellane et de Thorame sont placées dans le ressort des évêques de Senez, dont l’autorité s’exerce sur ce territoire jusqu’à la disparition du diocèse après la Révolution.
6Si les recherches archéologiques entreprises à Castellane ou à Thorame n’ont pas encore permis de mettre au jour les édifices de culte liés à ces sièges épiscopaux éphémères, les fouilles archéologiques conduites à Senez ont livré les vestiges inédits du sanctuaire d’une première église, datée des ve-vie siècles (fig. 3).
Fig. 3 – Senez, Notre-Dame-de-l’Assomption, vue d’ensemble des vestiges du sanctuaire primitif découvert dans la nef de la cathédrale actuelle depuis l’ouest (cl. M. Dupuis/SDA 04, 2019).
- 3 Pour une description détaillée de ces vestiges, voir M. Dupuis, « Espace liturgique et initiative a (...)
7L’implantation de ce lieu de culte est déterminée par la présence d’une trame monumentale antique, qui se maintient dans un quartier en déprise urbaine installé dans la plaine alluviale de l’Asse. Dès la fin du ive siècle, le secteur est occupé par des inhumations, probablement antérieures à la construction du premier lieu de culte, dont la partie orientale, mise au jour sous la dernière travée de la nef de la cathédrale médiévale, est formée d’une abside hémicirculaire inscrite dans un chevet rectangulaire3.
- 4 G. Démians d’Archimbaud et J.-P. Pelletier, Notre-Dame du Bourg à Digne, Digne-les-Bains, 2010.
8Les résultats acquis à Senez demeurent partiels, faute d’une exploration archéologique systématique, mais ils offrent la possibilité d’une relecture croisée du dossier de la cathédrale Notre-Dame-du-Bourg de Digne, intégralement fouillée sous la direction de Gabrielle Démians d’Archimbaud entre 1983 et 20044. Le contexte d’implantation est proche dans les deux cas, mais mieux documenté à Digne, où la fouille a permis de révéler l’étendue du quartier monumental installé en fond de vallon, dont l’abandon partiel fut marqué, à partir des iiie-ive siècles, par le développement d’un espace funéraire précédant la construction d’un premier édifice de culte daté du ve siècle, réutilisant deux galeries pour former un bâtiment rectangulaire long de 26 m pour 10 m de large (fig. 4).
Fig. 4 – Digne, Notre-Dame-du-Bourg, emprise des vestiges tardo-antiques (premières églises), au 200e (DAO M. Dupuis, d’après G. Démians d’Archimbaud et LA3M, 2025).
- 5 Sur la situation singulière de Digne au regard des contextes funéraires des premières cathédrales d (...)
9Bien que la présence de sépultures en milieu urbain soit parfois établie dans la région dès l’Antiquité tardive, la précocité et la densité des espaces funéraires identifiés à Digne et Senez en font des cas de figure singuliers dans le corpus des premières cathédrales attestées en Gaule, laissant planer un doute sur la fonction épiscopale des églises tardo-antiques découvertes dans ces deux agglomérations5.
- 6 On renvoie, par exemple, aux travaux récemment conduits par Daniel Istria en Corse, notamment à Sag (...)
10Il faut donc envisager que le statut de ces édifices a pu évoluer à la faveur des transferts de sièges et autres enjeux de pouvoir qui s’exercèrent vis-à-vis des diocèses alpins au cours de l’Antiquité tardive, notamment en raison de la relation particulière que la capitale provinciale d’Embrun avait établi avec Arles. La topographie singulière des Alpes Maritimae, divisée en plusieurs petites capitales de cité proches les unes des autres, ainsi que les réorganisations qui ont résulté des phénomènes de concurrence entre évêques pour contrôler les communautés de fidèles, pourraient ainsi justifier la configuration topographique inédite mise en évidence à Digne et à Senez. Les lieux de culte construits dans ces villes pourraient avoir constitué un proto-réseau paroissial, jouant un rôle de relais pour les évêques des grandes cités voisines destiné à consolider leurs allégeances. Sans avoir nécessairement exercé la fonction de cathédrales dès leur création, ces églises auraient regroupé une fonction cultuelle et funéraire, attirant au plus près de leurs murs les inhumations ad sanctos6.
3. Espace architectural et espaces liturgiques
11L’étude comparée des dossiers de Digne et de Senez met en lumière l’évolution architecturale de ces lieux de culte tardo-antiques vers les cathédrales médiévales reconstruites aux xiie-xiiie siècles. À Senez, plusieurs séquences d’occupation correspondent aux réaménagements de l’espace liturgique jusqu’à l’abandon du sanctuaire primitif lors de la construction d’une seconde église autour de l’an Mil : exhaussement des sols en béton de tuileau, réfection du banc presbytéral et du trône épiscopal, reconstruction de l’autel et installation d’un ciborium au-dessus de celui-ci. Parallèlement, la fonction funéraire du site se maintient au long du haut Moyen Âge, comme en témoigne la présence de nombreuses sépultures installées à l’est et au sud de l’édifice (fig. 5).
Fig. 5 – Senez, Notre-Dame-de-l’Assomption, proposition de restitution des deux églises antérieures à la cathédrale actuelle (DAO M. Dupuis, E. Dantec, É. Henrion et Y. Dedonder/SDA 04, 2025).
12La seconde église est implantée en respectant précisément l’emplacement du sanctuaire primitif, le nouvel autel se superposant au précédent. Elle est monumentalisée à la fin du xie siècle par l’adjonction d’un clocher-tour au sud-est et d’un espace d’accueil occidental. Cette histoire monumentale trouve plusieurs points de comparaison avec celle de Notre-Dame-du-Bourg de Digne, où l’édifice primitif connaît des modifications importantes de ses espaces liturgiques dès le vie siècle, puis a été agrandi par un clocher-tour et par un massif occidental aux xie-xiie siècles. Ces transformations sont sans doute guidées par des évolutions liturgiques, tel que le développement des communautés canoniales, qui entraîne à Digne la création au xe siècle d’un dispositif de chœur surélevé dans la nef, en lieu et place d’une solea. À Senez comme à Digne, la construction de clochers-tours pourrait relever d’une logique mémorielle, la salle basse de ces ouvrages étant constituée d’une chapelle à vocation funéraire.
13Si la cité de Senez est dépourvue de toute tradition hagiographique propre, la reconstruction d’une seconde église à l’emplacement de l’édifice primitif, ainsi que la permanence de sa fonction funéraire confirment la consolidation progressive du statut de cette agglomération comme principal pôle religieux de son territoire. Digne joue un rôle politique et économique bien plus important au cours des viiie-ixe siècle, dont témoignent certains documents, tels que le polyptyque de Wadalde ou le testament du patrice Abbon. Son histoire religieuse, mieux documentée qu’à Senez, paraît directement reliée à celle d’Embrun, dont le rôle est survalorisé dès l’époque carolingienne. On rédige ou l’on recompose pour cela la Vie de l’évêque Marcellin, dans une visée de légitimation des prétentions métropolitaines de l’ancienne capitale provinciale. Le récit dessine en creux la topographie ecclésiastique des Alpes Maritimae, reliant Embrun à Cimiez. Elle met en lumière les relations privilégiées entre Embrun et Digne par le biais des figures légendaires des premiers évêques Vincent et Domnin, envoyés à Digne par Marcellin pour y propager la mission chrétienne. À Embrun, dont le rôle métropolitain peinait à s’imposer face à la tutelle arlésienne, le culte de Marcellin – attesté par Grégoire de Tours dès le vie siècle – semble s’être polarisé de façon assez précoce autour de certains lieux emblématiques – basilique funéraire et tombeau du saint, baptistère. La topographie chrétienne de la ville du haut Moyen Âge et la localisation de sa cathédrale primitive nous échappent toutefois encore entièrement faute de recherches archéologiques. Il en est de même à Sisteron, malgré les attestations d’un groupe épiscopal du haut Moyen Âge composé de plusieurs églises. Situé à la marge de la zone d’étude, le territoire du diocèse de Sisteron relevait de la province ecclésiastique d’Aix, elle-même issue du redécoupage tardo-antique de l’ancienne province de Narbonnaise. Il est traversé par la moyenne vallée de la Durance, qui constitue un foyer précoce pour le développement de fondations monastiques et érémitiques, sans toutefois que celles-ci n’essaiment vers les régions de montagne situées plus à l’est, où les cités épiscopales demeurèrent les principaux vecteurs de l’autorité ecclésiastique.
14À la faveur du renouveau monastique de la fin du xe siècle, les diocèses des Alpes provençales sont investis par les grands monastères de Provence – Saint-Victor de Marseille, Lérins – et des Alpes nord-occidentales (Novalaise), qui multiplient les revendications de terres et les fondations de prieurés. À la même période, le phénomène castral contribue à la création de nouveaux pôles fortifiés, concentrant les pouvoirs politiques et économiques, parfois sous la forme d’agglomérations de hauteur situées à l’écart des sites de plaine d’origine antique, où avaient été édifiés les lieux de culte du haut Moyen Âge, comme cela fut le cas à Digne, à Senez et Castellane ou à Glandèves.
4. Conception et construction de la cathédrale médiévale
15La période des xiie-xiiie siècles marque un tournant, au cours duquel les cathédrales de la région sont entièrement reconstruites, dans un même élan architectural (fig. 6).
Fig. 6 – Plans comparés des cathédrales d’Embrun, Digne, Senez, Glandèves et Sisteron (DAO M. Dupuis, 2026).
16Le premier chantier est sans doute celui de la cathédrale d’Embrun, dont les archevêques et les chanoines ont su consolider leurs alliances et leurs revenus depuis la seconde moitié du xie siècle. Le nouvel édifice, dont la construction débute à la toute fin du xiie siècle, témoigne d’un projet ambitieux, ses dimensions étant comparables à celles des autres grandes églises archiépiscopales – Arles, Aix, Moûtiers-en-Tarentaise. Il atteste aussi d’expérimentations architecturales conduisant les maîtres d’œuvre à privilégier un parti à trois vaisseaux, commun dans l’architecture romane de Provence et d’Italie du Nord, mais dont la nef centrale est ici couverte par une voûte sur croisée d’ogives, directement inspirée par les grands ouvrages du gothique rayonnant, et non par une voûte en berceau brisé (fig. 7).
Fig. 7 – Embrun, Notre-Dame-du-Réal, vaisseau central, vue d’ensemble des voûtes sur croisée d’ogives depuis l’est (cl. M. Dupuis, 2023).
- 7 C. Di Fabio (dir.), La cattedrale di Genova nel medioevo, secoli vi-xiv, Gênes, 1998.
- 8 J. Thirion, Alpes romanes, Saint-Léger-Vauban, 1980.
17Ce choix résulte peut-être d’un changement de parti constructif et de l’abandon d’un premier projet consistant à couvrir la dernière travée de la nef par une coupole, comme cela fut le cas dans la cathédrale de Sisteron. Peut-être faut-il également y voir une filiation directe avec le chantier de la façade occidentale de la cathédrale archiépiscopale Saint-Laurent de Gênes, daté des années 1200-1225 et attribué à des maîtres d’œuvre du nord de la France7. La construction de la cathédrale d’Embrun, qui se déroule travée par travée d’est en ouest, joue sans doute un rôle de matrice pour les autres cathédrales de la région, dont les partis pris témoignent de nombreux traits communs, dans un style que Jacques Thirion avait autrefois défini comme un « art roman alpestre »8, mais que l’on pourrait aussi qualifier de « romano-gothique ».
18Là encore, la comparaison des dossiers de Senez et de Digne est riche d’enseignement, tant les deux chantiers révèlent des analogies frappantes. Dans les deux cas, les nouvelles cathédrales sont reconstruites d’est en ouest, en se greffant à la partie orientale des édifices antérieurs, afin d’assurer la continuité du service liturgique pendant la durée du chantier. On conserve, à Digne comme à Senez, les clochers-tours des églises antérieurs, suffisamment importants pour justifier leur intégration aux nouvelles cathédrales (fig. 8).
Fig. 8 – Principales étapes de construction des cathédrales de Digne et de Senez projetées sur l’emprise des édifices antérieurs (DAO M. Dupuis, 2025).
19L’organisation spatiale des deux édifices, construits sur des plans à nef unique et presque entièrement dépourvus de décor sculpté, est très comparable et témoigne des liens évidents avec l’architecture monastique des ordres austères, cisterciens et chalaisiens. Devons-nous pour autant en déduire une réelle intention et une communauté de pensée entre clergé régulier et clergé séculier ? Il convient de rester prudent sur ce point, toute lecture politique du style et de son usage devant être soumise à un examen critique rigoureux pour mieux déceler la part des échanges techniques et artistiques. Les liens avec l’Italie du Nord étaient en tout cas évidents, comme l’atteste la proximité de certaines techniques de mise en œuvre (escalier en vis) ou du répertoire décoratif sculpté qui se développe également dans les édifices secondaires de la région – église de Seyne et de Bayons notamment (fig. 9).
Fig. 9 – Senez, Notre-Dame-de-l’Assomption, vue de détail de la console sud du portail occidental depuis le nord-ouest (cl. M. Dupuis, 2023).
20Enfin, ces chantiers attestent d’une nouvelle organisation liturgique, dans laquelle les communautés canoniales prennent une place essentielle. À Senez, où le chapitre suit la règle de Saint-Augustin depuis la fin du xiie siècle au plus tard, la partie sud-est de la cathédrale et le clocher-tour communiquaient avec un claustrum, démoli lors des guerres de Religion. Le lien entre les églises cathédrales et le développement de ces quartiers canoniaux se perçoit également dans la disposition des cathédrales d’Embrun, de Sisteron, de Digne et de Glandèves. Tandis que les cathédrales d’Embrun et de Sisteron sont construites à la périphérie immédiate d’agglomérations médiévales en plein développement, le rôle joué par les chanoines est sans doute déterminant pour orienter les choix d’implantation des cathédrales de Senez, de Digne et de Glandèves. Celles-ci sont en effet installées à l’écart des villes nouvelles, sur les sites de plaine d’origine antique, pourtant en déprise urbaine et concurrencés par les nouveaux pôles castraux, éloignant ainsi la cathédrale du paradigme urbain auquel l’historiographie l’a traditionnellement associée.
Notes
1 https://theses.hal.science/tel-05436724v1. La thèse a été soutenue devant un jury présidé par Thierry Pécout, composé d’Andreas Hartmann-Virnich, Caroline Michel d’Annoville, Quitterie Cazes, Brigitte Boissavit-Camus et Marc Heijmans.
2 P.-A. Février, Le développement urbain en Provence de l’époque romaine à la fin du xive siècle, Paris, 1964.
3 Pour une description détaillée de ces vestiges, voir M. Dupuis, « Espace liturgique et initiative architecturale : autour de la cathédrale de Senez (Alpes-de-Haute-Provence), ve-xiiie siècle », in M. Gaillard et C. Sapin (dir.), Ordonner l’Église, ordonner les églises : lieux, environnements, réseaux (viiie-xiie siècle), actes du colloque tenu à Dijon et à Auxerre du 13 au 15 juin 2024, Bucema (hors-série), à paraître.
4 G. Démians d’Archimbaud et J.-P. Pelletier, Notre-Dame du Bourg à Digne, Digne-les-Bains, 2010.
5 Sur la situation singulière de Digne au regard des contextes funéraires des premières cathédrales de Gaule, voir N. Gauthier, « Christianisation et espace urbain », in F. Prévot, M. Gaillard et N. Gauthier (dir.), Topographie chrétienne des cités de la Gaule des origines au milieu du viiie siècle, t. 16 (Quarante ans d’enquête, 1972-2012), Paris, 2014, p. 359-399.
6 On renvoie, par exemple, aux travaux récemment conduits par Daniel Istria en Corse, notamment à Sagone : D. Istria, « La basilique Saint-Appien de Sagone (Vico, Corse-du-Sud) », Mélanges de l’École française de Rome, Moyen Âge, 133.1 (2021), p. 121-130. Voir également les synthèses récemment proposées sur Maguelone par Claude Raynaud et sur le Languedoc par Laurent Schneider dans l’ouvrage consacré à la relecture des travaux de Paul-Albert Février : C. Raynaud, « La civitas Magalonensis : des textes au terrain et retour » et L. Schneider, « Du régime de la cité aux castra du début du haut Moyen Âge en Gaule méditerranéenne (ve-viiie siècles) : encore un état de la recherche et quelques perspectives », in M. Fixot et V. Blanc-Bijon (dir.), Relire Paul-Albert Février, Turnhout, 2024, p. 57‑65 et 67-87.
7 C. Di Fabio (dir.), La cattedrale di Genova nel medioevo, secoli vi-xiv, Gênes, 1998.
8 J. Thirion, Alpes romanes, Saint-Léger-Vauban, 1980.
Haut de pageTable des illustrations
![]() |
|
|---|---|
| Titre | Fig. 1 – Carte des diocèses du sud-est de la France vers 1300 et localisation de la zone d’étude (DAO : M. Dupuis ; fond de carte : IGN ; limites des diocèses : COL&MON 2022, J. Dubois, T. Areal, D. Gherdevich, INSEE IGN NaturalEarth DGGL). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25162/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 732k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 2 – Senez, Notre-Dame-de-l’Assomption, vue d’ensemble de la vallée de l’Asse et du village depuis le nord-ouest (cl. M. Dupuis/SDA 04, 2013). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25162/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 528k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 3 – Senez, Notre-Dame-de-l’Assomption, vue d’ensemble des vestiges du sanctuaire primitif découvert dans la nef de la cathédrale actuelle depuis l’ouest (cl. M. Dupuis/SDA 04, 2019). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25162/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 616k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 4 – Digne, Notre-Dame-du-Bourg, emprise des vestiges tardo-antiques (premières églises), au 200e (DAO M. Dupuis, d’après G. Démians d’Archimbaud et LA3M, 2025). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25162/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 284k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 5 – Senez, Notre-Dame-de-l’Assomption, proposition de restitution des deux églises antérieures à la cathédrale actuelle (DAO M. Dupuis, E. Dantec, É. Henrion et Y. Dedonder/SDA 04, 2025). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25162/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 264k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 6 – Plans comparés des cathédrales d’Embrun, Digne, Senez, Glandèves et Sisteron (DAO M. Dupuis, 2026). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25162/img-6.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 236k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 7 – Embrun, Notre-Dame-du-Réal, vaisseau central, vue d’ensemble des voûtes sur croisée d’ogives depuis l’est (cl. M. Dupuis, 2023). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25162/img-7.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 568k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 8 – Principales étapes de construction des cathédrales de Digne et de Senez projetées sur l’emprise des édifices antérieurs (DAO M. Dupuis, 2025). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25162/img-8.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 240k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 9 – Senez, Notre-Dame-de-l’Assomption, vue de détail de la console sud du portail occidental depuis le nord-ouest (cl. M. Dupuis, 2023). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25162/img-9.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 473k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Mathias Dupuis, « D’une cathédrale à l’autre : Senez, l’architecture et l’espace ecclésial dans les Alpes provençales (ve-xiiie siècle) », Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA [En ligne], 30.1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cem/25162 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16mae
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page










-small120.jpg)
