L’architecture gothique en Bourgogne (1150-1300). Analyse d’un art de bâtir
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Bourgogne, architecture gothique, églises, géographie artistique, XIIe siècle, XIIIe sièclePlan
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Historique
Reçu : 31 janvier 2026 – Accepté : 20 juin 2026
Texte intégral
- 1 Sur cette thématique, voir l’article fondateur de E. Castelnuovo et C. Ginsbourg, « Centro e perife (...)
1Commencée en juin 2020, cette étude doctorale porte sur l’architecture religieuse entre 1150 et 1300 en Bourgogne. Elle visait à appréhender les phénomènes complémentaires de réception, de diffusion et d’adaptation des techniques et des formes gothiques en Bourgogne, au regard de ce qui peut être observé ailleurs, notamment en Île-de-France et dans les régions voisines. L’enjeu était d’aborder ces phénomènes dans toute leur complexité, en les considérant comme des échanges dynamiques de dispositifs constructifs, adoptés et réinterprétés différemment selon les chantiers, les contextes et les aires géographiques, sans les réduire à de simples mouvements à sens unique, par exemple entre un édifice considéré comme un modèle et des réalisations plus modestes qui n’en seraient que les répliques1.
1. Le bilan historiographique
- 2 R. Branner, Burgundian Gothic architecture, Londres, 1960.
- 3 J. Bony, « The resistance to Chartres in early thirteenth-century architecture », Journal of the Br (...)
- 4 Parmi d’autres : E. Lefèvre-Pontalis, « Les caractères distinctifs des écoles gothiques de la Champ (...)
2Dans ce cadre, le projet proposait notamment de renouveler l’ouvrage de Robert Branner, publié en 19602, découlant des réflexions de Jean Bony sur le développement de la « résistance à Chartres », un mouvement architectural, dont l’existence est aujourd’hui controversée, qui s’opposait au style de la cathédrale chartraine3. Robert Branner a le mérite, et non des moindres, d’avoir proposé une synthèse inédite et ambitieuse, en dressant différentes phases d’épanouissement, de diffusion et d’adaptation de l’architecture gothique en territoire bourguignon. Mais le concept de « style gothique bourguignon » – dérivé, sans être identique, de la notion d’« école gothique bourguignonne » forgée par les auteurs autour de 19004 –, impliquait cependant l’existence d’une expression artistique commune à toute la Bourgogne et donc d’une identité régionale que l’historien de l’art américain semble parfois défendre, sans que l’aire géographique étudiée n’ait été clairement définie.
- 5 M. Anfray, La cathédrale de Nevers et les églises gothiques du Nivernais, Paris, 1964.
- 6 C. M. Canejo, Transforming Early Gothic Form : The Cistercian Church of Pontigny, Saint-Martin at C (...)
- 7 S. Demarthe, Au pays de Cîteaux. L’architecture des églises rurales du Nuiton au début du xiiie siè (...)
- 8 Voir en dernier lieu A. Gajewski « The Choir of Auxerre Cathedral and the Question of a Burgundian (...)
3D’autres travaux avaient depuis lors été réalisés, à l’image de la thèse d’Alexandra Gajewski-Kennedy qui, si elle contribue à une connaissance plus précise des monuments de la seconde moitié du xiie siècle, comme Notre-Dame de Montréal et Saint-Martin de Chablis, n’inclut néanmoins que la partie nord de la région. Elle fait par ailleurs la part belle à des églises cisterciennes disparues, comme Cîteaux, Clairvaux et Morimond, dont l’architecture reste toutefois trop difficile à appréhender. En outre, des études circonscrites à des zones géographiques plus restreintes, en particulier le Nivernais avec Marcel Anfray5, la Basse-Bourgogne avec Cynthia Marie Canejo6, ou le Nuiton avec Sylvain Demarthe7, ont mis en lumière des phénomènes monumentaux localisés, en s’intéressant pour cela aux édifices modestes, souvent peu considérés par la recherche. Aussi, des recherches récentes ont permis d’examiner plus finement le regard porté sur des édifices gothiques emblématiques de la région, notamment le chœur de la cathédrale d’Auxerre qui, souvent considéré comme une œuvre provinciale ayant influencé les monuments régionaux du début du xiiie siècle, comme Notre-Dame de Dijon ou Saint-Martin de Clamecy, a pu être réétudié sans a priori en le comparant à des édifices situés en dehors du strict cadre régional8.
4À l’aune de ce bref bilan historiographique, force est de constater qu’aucune synthèse globale, répondant aux exigences actuelles de l’histoire de l’art en termes d’analyses historiques et architecturales, n’avait été proposée depuis Robert Branner. Il a donc semblé intéressant d’y revenir, à la lumière d’observations inédites et surtout d’une meilleure connaissance des conditions du milieu qui ont vu naître ce paysage architectural, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations monumentales de la période gothique en Bourgogne.
2. Méthode
5Depuis le début du xixe siècle, le terme « gothique » a désigné une réalité artistique occidentale, toutefois complexe à définir aussi bien concernant son aire géographique que sa chronologie, allant, selon les régions, du milieu du xiie siècle, ou un peu plus tard, jusqu’à la Renaissance. Un édifice serait alors considéré comme gothique d’après les procédés constructifs mis en œuvre, notamment les arcs brisés, les voûtes d’ogives et les arcs-boutants, mais aussi le traitement de l’espace et de la lumière ; des recherches sur lesquelles les maîtres d’œuvre de l’époque romane s’étaient déjà penchés. En Bourgogne, l’usage ponctuel de ces procédés techniques et esthétiques, notamment sur le chantier de l’abbatiale de Pontigny et celui de la Madeleine de Vézelay, a permis de situer le début de l’étude vers le milieu du xiie siècle, sans écarter le reste de la production architecturale qui fut moins réceptive à ce nouvel art de bâtir. La baisse de l’activité constructive, couplée à un renouvellement partiel des références architecturales, comme à Saint-Bénigne de Dijon ou à la prieurale de Saint-Thibault, a déterminé la limite basse vers le début du xive siècle.
- 9 À ce propos, voir J. Richard, Les ducs de Bourgogne et la formation du Duché du xie au xive siècle, (...)
- 10 La fusion administrative entre la Bourgogne et la Franche-Comté à partir de 2016 n’a pas été consid (...)
- 11 L’ancien diocèse de Langres outrepasse, en effet, largement les frontières bourguignonnes et le Sén (...)
- 12 À ce sujet, voir D. Borlée, La sculpture figurée du xiiie siècle en Bourgogne, Strasbourg, 2011, p. (...)
6La Bourgogne des xiie et xiiie siècles était, quant à elle, un duché autour duquel gravitaient les comtés de Chalon, Mâcon, Nevers, Auxerre et Tonnerre, dont les princes prêtaient hommage au duc tout en jouissant d’une pleine indépendance9. Pour cette période, il faut donc distinguer le duché de Bourgogne comme principauté et l’espace bourguignon qui recouvre plus ou moins le territoire actuel10. Ce vaste espace était scindé en six diocèses, à savoir ceux d’Autun, Chalon, Langres, Mâcon, Auxerre et Nevers. Les quatre premiers dépendaient de la province ecclésiastique de Lyon et les deux derniers de celle de Sens. Le choix du cadre géographique de l’étude a donc posé question, car les limites politiques et ecclésiastiques du Moyen Âge central se superposent mal entre elles et ne correspondent pas à celles de la Bourgogne actuelle11. Cependant, en limitant le repérage théorique des édifices, l’établissement d’un inventaire et la sélection d’études monographiques aux quatre départements bourguignons, aucune zone politique ou religieuse ayant été bourguignonne à un instant donné n’était omise12.
7Le corpus d’étude de 85 édifices a été établi à partir d’un inventaire de 341 monuments repérés sur le territoire ainsi défini. Des monographies d’édifices de longueur variable, précisément classées dans le corps de la thèse, ont alors été réalisées de façon que les édifices constituent les arguments nécessaires pour restituer l’histoire architecturale de la région à l’époque gothique. L’accent a notamment été mis sur l’analyse du plan, des élévations, de la structure des bâtiments et leur ornementation, éléments comparés aux dispositifs régionaux et extra-régionaux. Ce travail était indispensable pour définir et rendre les phénomènes tangibles, en particulier les dynamiques architecturales – parfois qualifiées de courants ou tendances – repérées sur le terrain. Le nombre de monuments ne permettait néanmoins pas de les traiter chacun avec le même degré d’analyse. Les édifices sélectionnés pour le corpus d’étude ont donc été examinés à différentes échelles, en fonction de leur place et de leur importance dans le paysage monumental bourguignon.
- 13 Voir notamment T. DaCosta Kaufmann, Toward a Geography of Art, Chicago/Londres, 2004.
8L’examen approfondi de douze monuments, retenus pour l’ambition de leur parti architectural et parce qu’ils sont représentatifs d’un courant identifié sur le terrain, sans pour autant appartenir systématiquement à la catégorie des grands édifices – cathédrales ou vastes abbatiales –, a fait émerger des interrogations relatives aux bâtisseurs, à la commande artistique et, plus largement, au contexte de leur création. En les confrontant, dans un second temps, aux autres édifices du corpus, généralement plus modestes, sont également apparues des interrogations sur la réception et la diffusion des idées, l’impact des relations sociales sur les échanges artistiques et les rapports qu’entretenait cette création architecturale avec son environnement. L’analyse s’est alors déplacée sur le terrain de la géographie artistique, qui permet précisément d’interroger la dimension spatiale de cette création monumentale à travers les facteurs économiques, politiques, religieux, sociétaux et culturels qui l’ont façonnée13. Il a donc fallu localiser précisément les tendances architecturales qui se sont côtoyées et succédé sur le territoire, afin de les visualiser et de finalement les confronter aux réalités géographiques des xiie et xiiie siècles.
3. Établissement d’une chronologie
9À partir de 1150, dans le nord de la région, notamment sur les chantiers abbatiaux de Vézelay et Pontigny, les nouveaux procédés monumentaux se greffent d’abord à un parti habituellement mis en œuvre localement depuis le début du xiie siècle pour ensuite prendre une place de plus en plus importante au sein des chantiers. Dans ce contexte, les relations sociales entretenues par le seigneur Anséric de Montréal, en particulier avec le comte de Champagne, commanditaire de collégiales érigées à partir de procédés employés en ce temps en Île-de-France et en Picardie, tels que Saint-Quiriace de Provins, ont sans doute contribué à l’évolution progressive du parti architectural de la collégiale Notre-Dame de Montréal, alors en construction entre 1150 et 1180 environ. Dès la fin du xiie siècle, les bâtisseurs bas-bourguignons délaissent presque entièrement les formes et techniques locales plus anciennes pour se tourner exclusivement vers des références monumentales du nord de l’espace français, en particulier Saint-Martin de Chablis, mais aussi Saint-Prix-Saint-Cot de Saint-Bris-le-Vineux, dont le commanditaire, probablement le seigneur Dreux IV de Mello, était issu de l’aristocratie picarde. Pourtant, les relations tissées entre ce nouvel art de bâtir et l’est de la Bourgogne semblent avoir été très différentes : les édifices construits au cours de la seconde moitié du xiie siècle présentent encore des dispositifs romans originaires du milieu monastique, tandis que la voûte d’ogives, le chapiteau à crochets et les arcs-boutants semblent avoir eu plus de mal à s’imposer sur ces chantiers, sans pour autant avoir été rejetés. En conséquence, à la fin du xiie siècle, la voûte en berceau brisé fut encore employée dans une des chapelles alignées de la prieurale de Saint-Marcel, vers Chalon-sur-Saône, avant que le couvrement d’ogives ne soit généralisé, mais couplé à un système de pilier dérivant de celui de Cluny III, engendrant ainsi un parti architectural éclectique.
10De ce fait, à partir du dernier quart du xiie siècle, le paysage architectural bourguignon est marqué par la résistance, dans l’est de la région, de procédés constructifs anciens, notamment ceux des chantiers inspirés de Cluny III – Saint-Lazare d’Autun, Notre-Dame de Beaune, Saint-Vincent de Chalon-sur-Saône, Saint-Mammès de Langres –, s’opposant à l’adoption plus large et systématique, dans l’Ouest, des partis alors en usage dans le nord de l’espace français, dits gothiques.
11Autour de 1200, à Saint-Marcel de Prémery et à Saint-Martin de Clamecy (fig. 1 et 2), dans l’Ouest bourguignon, mais aussi à Notre-Dame de Saint-Seine-l’Abbaye (fig. 3), dans l’Est, les fenêtres sont précédées d’une coursière béante ménagée grâce à la réduction de la partie supérieure du mur, un dispositif jusqu’alors inédit sur les chantiers de la région.
Fig. 1 – Prémery, église Saint-Marcel, nef, vaisseau central, élévation sud des deux dernières travées de la nef.
Cliché L. La Barbera (2023).
Fig. 2 – Clamecy, église Saint-Martin, déambulatoire, élévation est des travées orientales.
Cliché L. La Barbera (2022).
Fig. 3 – Saint-Seine-l’Abbaye, église Notre-Dame, chœur, fenêtre-haute nord de la travée orientale.
Cliché L. La Barbera (2022).
- 14 Les datations retenues par Robert Branner sont plus tardives, cf. R. Branner, Burgundian Gothic…, o (...)
12L’étude approfondie de ces édifices, jamais réalisée dans le cas de Prémery, a permis de renouveler leur datation respective, et donc de réviser et préciser la chronologie jusqu’alors établie. En situant le début des travaux de Prémery au début des années 1190 et ceux de Clamecy entre 1200 et 121014, ces deux églises collégiales se présentaient comme des chantiers charnières dans lesquels fut conçue et expérimentée une nouvelle plastique murale : l’origine du mur épais « évidé », si souvent évoqué dans la littérature ancienne sous le concept discuté de « passage bourguignon », a donc pu être mise en lumière. En conséquence, l’apparition de ce dispositif avant même les chantiers cathédraux du second quart du xiiie siècle – ceux de Nevers et Auxerre en particulier – fait de ces trois édifices un tournant dans l’histoire de l’architecture gothique en territoire bourguignon, alors qu’ils étaient jusqu’ici marginalisés.
13À partir de 1215, après la mise en chantier de ces derniers édifices, le chœur de la cathédrale d’Auxerre fut mis en œuvre. Cette entreprise, parmi les plus ambitieuses et ingénieuses de la période, fut conçue en synthétisant et en réinterprétant les formules architecturales plus anciennes des chœurs de Pontigny, Saint-Martin de Chablis et de la Madeleine de Vézelay, parfois par l’intégration de nouveaux procédés extérieurs à la région, comme ceux des cathédrales de Chartres et de Troyes. Plus largement, la production architecturale du deuxième quart du xiiie siècle dans le nord-ouest de la région, relancée et en partie marquée par le chantier auxerrois, se situe dans la continuité de la période précédente, tandis que l’architecture de Bourgogne orientale est en rupture avec les créations locales plus anciennes. Au même titre que le chœur de Saint-Vincent de Chalon-sur-Saône, l’église Notre-Dame de Dijon est un parfait exemple en ce qu’elle diffère nettement des édifices plus anciens de Bourgogne orientale par ses nombreuses colonnettes en délit regroupées, son triforium et ses parois minces dédoublées par l’emploi d’un mur épais « évidé » (fig. 4), comme à la cathédrale d’Auxerre construite en simultanée.
Fig. 4 – Dijon, église Notre-Dame, vue vers le chœur depuis le vaisseau central de la nef.
Cliché L. La Barbera (2022).
14Si Notre-Dame de Dijon semble avoir eu un impact sur le paysage architectural de Bourgogne orientale, ainsi que le montre le chœur de Notre-Dame d’Auxonne ou la nef de Saint-Pierre de Minot, d’autres églises sont toujours restées marquées par les formes plus anciennes, à l’instar des églises du Nuiton, telles que Saint-Symphorien de Nuits-Saint-Georges, et plusieurs de l’Auxois situées autour de l’abbaye de Fontenay, comme Saint-Gengoult de Nogent-lès-Montbard.
15Le glissement vers l’architecture rayonnante semble s’être progressivement opéré, comme le montrent l’analyse de la cathédrale de Nevers et celle de Notre-Dame de Semur-en-Auxois. L’évolution progressive de ces deux chantiers au long cours, dans lesquelles le remplage et les moulures complexes ont été plus largement adoptés, fut décisive pour la conception des églises bourguignonnes du milieu du xiiie siècle, notamment Notre-Dame de Saint-Père-sous-Vézelay ou Notre-Dame de Cluny. Le dédoublement du mur, toujours en usage en ce temps, perdure jusqu’au début du xive siècle. Du chœur de la prieurale de Saint-Thibault émane une grande virtuosité avec laquelle cette technique fut mise en œuvre, par la superposition des membranes constituant le mur faisant écho à Saint-Urbain de Troyes ; c’est pourtant un parti bien moins complexe et, somme toute, classique qui fut entrepris au même moment à Saint-Bénigne de Dijon, où la « muralité » de l’élévation renvoie à la résistance des formes anciennes, si chères aux chantiers gothiques de l’est bourguignon depuis le milieu du xiie siècle.
4. Mise en perspective
16La matière ainsi accumulée a finalement permis de déterminer l’emprise et les caractères des différents foyers de création – généralement des groupes d’édifices – et tendances monumentales repérés, ainsi que la circulation des formes et des techniques rendue possible grâce à des monuments-références tenant lieu de répertoires de formes, et qui n’ont pas toujours été de grands édifices. À ce titre, l’expérimentation architecturale pouvait être de mise sur des chantiers généralement considérés comme secondaires, et ceux-ci ont pu inspirer les plus prestigieux : la construction de collégiales, notamment Saint-Marcel de Prémery et Saint-Pierre-Saint-Paul d’Appoigny, respectivement fondées par les évêques de Nevers et d’Auxerre, ont pu précéder la construction des cathédrales, et ainsi contribuer à la conception d’un parti représentatif du rôle d’église-mère du diocèse.
17En replaçant le paysage architectural bourguignon dans un cadre géographique et artistique plus large, l’étude a montré que les deux tendances monumentales observées – une à l’ouest, l’autre à l’est (dite éclectique) – dépassaient les limites bourguignonnes et que leur diffusion dépendait d’un réseau de communication dense. Cette dualité du paysage architectural bourguignon n’a malgré tout pu être expliquée qu’en la confrontant aux réalités politiques et ecclésiastiques du temps. Elle serait en effet liée à la réalité administrative de la période : la double démarcation générée par la limite des deux provinces ecclésiastiques d’une part, et celle du duché avec les principautés limitrophes d’autre part correspond assez bien avec la dualité ouest est du paysage monumental bourguignon, spécialement à la charnière des xiie et xiiie siècles (fig. 5).
Fig. 5 – Création architecturale et réalités administratives autour de 1215.
Cartographie L. La Barbera (2025). Sources : D. Borlée (2011), A. Longnon (1885), L. La Barbera, M. Parisse (1994), R. Richard (1954) et C. Wissenberg.
18Les instances politiques et ecclésiastiques pourraient donc bien avoir impacté de manière directe ou plus diffuse les orientations de la création architecturale. À cet égard, la tendance éclectique, marquée par la survivance de l’esthétique architecturale issue du chantier de Cluny III, a été interprétée comme un choix volontaire de la part des commanditaires, notamment les ducs de Bourgogne à l’initiative de la reconstruction de Notre-Dame de Beaune, qui ont souhaité s’inscrire pour des raisons culturelles fortes dans les traditions monumentales en vigueur dans le duché et ses territoires limitrophes depuis le début du siècle. Les relations entretenues par les princes et les prélats, commanditaires des églises et étroitement liés les uns aux autres – ce que reflètent finalement les mouvances politiques et ecclésiastiques restituées sur la carte –, pouvaient ainsi contribuer au succès d’un « style » architectural au sein d’une aire culturelle plus ou moins homogène.
19La question du particularisme régional a enfin été interrogée à la lumière des nouvelles réalités artistiques dévoilées. Durant le deuxième quart du xiiie siècle, la concentration dans l’espace bourguignon de projets architecturaux se faisant écho, notamment par l’emploi abondant du mur épais « évidé », ne peut pas véritablement prouver le développement d’un style régional. La conscience d’une identité régionale n’étant pas de mise, du fait d’une grande diversité territoriale, cette concentration s’expliquerait plutôt par des échanges artistiques féconds au cours d’une période d’activité constructive particulièrement intense où les chantiers étaient par ailleurs proches les uns des autres. De plus, les projets architecturaux étant conçus à partir d’une agrégation de dispositifs d’origine diverse, qui se sont parfois développés ailleurs, on ne peut pas véritablement avoir à faire à une architecture gothique spécifique à la Bourgogne.
Notes
1 Sur cette thématique, voir l’article fondateur de E. Castelnuovo et C. Ginsbourg, « Centro e periferia », in G. Previtali (dir.), Storia dell’arte italiana, t. 1, Turin, 1979, p. 285-352.
2 R. Branner, Burgundian Gothic architecture, Londres, 1960.
3 J. Bony, « The resistance to Chartres in early thirteenth-century architecture », Journal of the British Archaeological Association, 20‑21 (1957-1958), p. 35‑52.
4 Parmi d’autres : E. Lefèvre-Pontalis, « Les caractères distinctifs des écoles gothiques de la Champagne et de la Bourgogne », in Congrès archéologique de France, 74e session, Avallon, 1907, Paris, 1908, p. 546‑558.
5 M. Anfray, La cathédrale de Nevers et les églises gothiques du Nivernais, Paris, 1964.
6 C. M. Canejo, Transforming Early Gothic Form : The Cistercian Church of Pontigny, Saint-Martin at Chablis, and Northern Burgundian Architecture, thèse de doctorat en histoire de l’art, Santa Barbara, 2005. La Basse-Bourgogne correspond peu ou prou au département de l’Yonne.
7 S. Demarthe, Au pays de Cîteaux. L’architecture des églises rurales du Nuiton au début du xiiie siècle, Dijon, 2021.
8 Voir en dernier lieu A. Gajewski « The Choir of Auxerre Cathedral and the Question of a Burgundian Gothic Architecture », Journal of the British Archaeological Association, 171.1 (2019), p. 34‑60.
9 À ce propos, voir J. Richard, Les ducs de Bourgogne et la formation du Duché du xie au xive siècle, Paris, 1954, p. 21-49.
10 La fusion administrative entre la Bourgogne et la Franche-Comté à partir de 2016 n’a pas été considérée.
11 L’ancien diocèse de Langres outrepasse, en effet, largement les frontières bourguignonnes et le Sénonais, aujourd’hui bourguignon, qui appartenait au domaine royal.
12 À ce sujet, voir D. Borlée, La sculpture figurée du xiiie siècle en Bourgogne, Strasbourg, 2011, p. 14 et 20.
13 Voir notamment T. DaCosta Kaufmann, Toward a Geography of Art, Chicago/Londres, 2004.
14 Les datations retenues par Robert Branner sont plus tardives, cf. R. Branner, Burgundian Gothic…, op. cit, p. 129-164.
Haut de pageTable des illustrations
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| Titre | Fig. 1 – Prémery, église Saint-Marcel, nef, vaisseau central, élévation sud des deux dernières travées de la nef. |
| Crédits | Cliché L. La Barbera (2023). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25263/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 504k |
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| Titre | Fig. 2 – Clamecy, église Saint-Martin, déambulatoire, élévation est des travées orientales. |
| Crédits | Cliché L. La Barbera (2022). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25263/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 424k |
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| Titre | Fig. 3 – Saint-Seine-l’Abbaye, église Notre-Dame, chœur, fenêtre-haute nord de la travée orientale. |
| Crédits | Cliché L. La Barbera (2022). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25263/img-3.jpg |
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| Titre | Fig. 4 – Dijon, église Notre-Dame, vue vers le chœur depuis le vaisseau central de la nef. |
| Crédits | Cliché L. La Barbera (2022). |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25263/img-4.jpg |
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| Titre | Fig. 5 – Création architecturale et réalités administratives autour de 1215. |
| Crédits | Cartographie L. La Barbera (2025). Sources : D. Borlée (2011), A. Longnon (1885), L. La Barbera, M. Parisse (1994), R. Richard (1954) et C. Wissenberg. |
| URL | http://journals.openedition.org/cem/docannexe/image/25263/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 462k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Lucas La Barbera, « L’architecture gothique en Bourgogne (1150-1300). Analyse d’un art de bâtir », Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA [En ligne], 30.1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cem/25263 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16mai
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