Lotte Arndt : Je suis ravie que vous ayez accepté cet échange autour de la toxicité des collections du Musée d’ethnographie de Genève. Je propose qu’on parle de toxicité dans un double sens : celui des vestiges des traitements chimiques à des fins de conservation et celui de l’intoxication relationnelle et symbolique des collections coloniales dans les musées européens. Comment avez-vous commencé à vous poser des questions sur les vestiges des pratiques de conservation ?
Isabel Garcia Gomez : D’un point de vue de la conservation-restauration, nous sommes vite confronté.e.s à cette question car nous travaillons directement avec les objets. Nous savons que cela représente des risques pour la santé comme pour les collections. Avant de venir à Genève, j’ai travaillé pendant cinq ans au Musée Royal de l’Afrique Centrale à Tervuren (MRAC), en Belgique, dont les collections étaient beaucoup plus atteintes de résidus chimiques que celles du MEG. On constatait régulièrement les effets résiduels, par exemple par la corrosion des métaux en contact avec les matériaux organiques traités.
- 1 Le plan stratégique 2020-2024 définit la vision, la mission, les lignes directrices et les objectif (...)
Dans le cadre du plan stratégique mis en place au MEG1, nous voulons favoriser au maximum l’accès aux objets, à toute personne qui en ferait la demande, mais avant tout aux dites « communautés sources ». Cela peut comprendre de remettre en usage les objets, dont des instruments de musique, pour réactiver des fonctions sonores ou des pouvoirs sacrés. Nous avons rédigé et mis en ligne à cet effet deux documents, un pour accompagner les demandes d’accès aux collections, et un autre pour permettre les demandes d’interaction avec des objets, via la réactivation de leurs pouvoirs d’action. Dans cette approche, nous ne pouvons pas ignorer les pesticides puisqu’ils représentent des risques respiratoires et au toucher.
Jusqu’à présent, nous prévenons les personnes qui s’apprêtent à manipuler les objets qu’il faut se protéger, porter des gants la plupart du temps. Ces précautions permettent de protéger l’objet de même que la personne qui le touche. Mais elles introduisent aussi une distance. Parfois, quand le contact direct est important pour la relation qu’il rend possible, il nous semble indispensable de permettre que la personne touche l’objet sans gants. En ce cas, nous les invitons à se laver les mains après le contact pour minimiser les risques d'absorption cutanée, d’inhalation ou d’ingestion des poisons.
Les tests pour mesurer la toxicité dans les collections ne sont pour le moment pas généralisés, mais nous venons de faire l’acquisition d’un spectromètre de fluorescence des rayons X (FRX) pour commencer à mener des analyses plus systématiques.
Lucie Monot : Grâce au plan stratégique, nous pouvons réfléchir à l’accessibilité des collections dans un sens plus large. Jusqu’ici, c’étaient quasi exclusivement les professionnel.les de musées qui accédaient aux collections. Nous partions du principe qu’ils et elles connaissaient les risques et nous réalisions des tests ponctuels, à partir de suspicions initiales.
En 2016, lors du traitement d’une parure de plume originaire du Brésil et datant de la fin du 19e ou du début du 20e siècle, une collaboratrice avait observé la présence de cristaux verdâtres entre les plumes. Des tests en laboratoire ont permis d’identifier qu’il s’agissait d’arsenic, très vraisemblablement appliqué comme insecticide.
En ce qui concerne le DDT (Dichlorodiphényltrichloroéthane), qui a probablement été appliqué sur de grandes parties des collections, nous avons pu constater des brillances sur certains objets, ce qui nous a conduit à faire des analyses. Jusqu’à présent, ça s’est fait au cas par cas, mais la situation change totalement à partir du moment où l’accès aux collections est ouvert à des personnes non professionnelles !
LA : Est-ce qu'il existe des archives et traces qui permettent de reconstruire les traitements autrement qu’au cas par cas ? Peut-on savoir quelles parties des collections, mais aussi quels objets individuels ont été traités, par quoi, et à quelle période ?
LM : Notre collègue chimiste et responsable de la conservation préventive Kilian Anheuser a réalisé un recensement à partir de documents retrouvés dans différentes archives. Il a identifié une petite dizaine de produits sur la base de preuves d’achat ou de mentions dans d’autres documents. Cela ne donne en effet pas d’information sur la fréquence des traitements ou les objets en question, sauf dans les très rares cas où un traitement antiparasitaire est mentionné dans la fiche d’un objet, que l’on peut relier à l’usage de biocides – par exemple à base de perméthrine pour le traitement du bois contre les insectes xylophages.
IGG : Dans les prochaines années, nous souhaitons mener une enquête sur la toxicité des collections, à la fois pour documenter ce qui a été fait et pour favoriser un accès sans risques aux réserves. Bien au-delà d’une simple question technique, cela implique des dimensions éthiques, philosophiques et pratiques dans le cadre de notre travail sur la décolonisation des collections et des pratiques.
LA : Dans l’organisation hiérarchique des métiers, beaucoup de conservateurs-restaurateurs et conservatrices-restauratrices font état du peu d’attention qu’on réservait à leur parole. Souvent, elles et ils étaient considéré.e.s comme des technicien.ne.s, détenteurs d’un savoir-faire spécifique, mais sans vision plus large sur les collections. Cette dévalorisation a- t-elle empêché une transmission des expériences en termes d’emploi de produits chimiques ? Est-ce que les conservateurs-restaurateurs et conservatrices-restauratrices ont décrit leurs pratiques ?
LM : La documentation des interventions de restauration passées est assez maigre. Cela a possiblement à voir avec la perception du métier mais aussi avec la considération portée aux collections. Les traitements chimiques ne sont qu’une facette qui n’a pas été plus documentée qu’une autre, dans l’approche purement matérielle des objets de musée à laquelle s’est longtemps attachée la restauration sans questionner son rôle de manière plus large dans la conservation des collections.
LA : Vous êtes le premier musée en Europe avec lequel je parle qui fait le lien entre toxicité et critique de la colonialité des collections. Il s’agit de penser une histoire de la conservation qui est particulière au musée occidental : la tentative d’échapper à la décomposition et la finitude de la vie, de rendre les choses éternelles par des protocoles scientifiques et s’il le faut des traitements chimiques. Je pense que le lien entre la promesse du rêve moderne de propulser le « progrès » par la technologie, est essentiel pour comprendre la foi dans les substances chimiques dans la conservation muséale.
IGG : Au MEG, on est aidé par le plan stratégique qui nous permet d’aller au-delà d'un morcellement disciplinaire et de remettre en question toutes nos pratiques. On s’interroge aussi sur le statut des « objets », dont certains sont considérés comme vivants. On se pose des questions sur les conséquences de la toxicité sur leur bien-être, pas uniquement d’un point de vue matériel, mais aussi spirituel. Cela fait partie d’une réflexion globale.
LM : Aux Etats-Unis, les recherches concernant la présence et l’identification de biocides dans des collections muséales est allée de pair avec la mise en place de NAGPRA (Native American Graves Protection and Repatriation Act) et les processus de retour de biens culturels dans leurs communautés d’origine (Odegaard, Sadongei 2005). Si ces objets sacrés retournent à leur usage premier et qu’il s’agit d’objets cérémoniels, la présence de traitement antiparasitaires implique des risques pour la santé des individus qui les manipulent ou qui les portent.
LA : Pour aller au-delà de l’idée de la conservation, vous parlez désormais de "bientraitance" des objets. Qu’est-ce que cela implique ? On entend une résonance avec les réflexions autour du « soin » et ses limites (Ndikung 2021), mais tournée vers l’objet.
IGG : Nous réfléchissons en effet à une alternative au terme “conservation”. Dès lors que l’on remet en question la pratique occidentale de la profession et que l’on considère la possibilité d’objets animés ou véhicules de vivant, on en vient à questionner également la pertinence de cette appellation. Dans une perspective qui récuse l’objectification, il y a une nécessité de dépasser des champs d’action « palliatif » ou « hygiénique ». Il nous semble qu’une nouvelle démarche active peut être initiée, à laquelle nous proposons ce nom de bientraitance. Elle est issue du domaine médico-social et questionne individuellement les statuts, droits et pouvoirs des “objets”. Une telle démarche permet les interactions entre ceux-ci et leurs ayant droits, et agit donc, autant que possible, dans le respect de leurs besoins tant matériels que spirituels.
LA : Repenser les pratiques aurait donc permis d’envisager autrement les gestes et l’histoire à beaucoup de niveaux du musée. Cela va au-delà des limites de ce que vous auriez pensé possible il y a quelques années ?
IGG : Les représentant.e.s des « communautés sources » avec lesquel.le.s nous échangeons nous font part de besoins autres que matériels. Nous aimerions aller plus loin pour pouvoir répondre à ces demandes, mais parfois nous doutons aussi de ce que cela pourra générer : nos collections sont très diverses. On peut s’imaginer des situations où le « bien-être » d’un objet peut devenir une menace pour un autre, qui est en lien avec une communauté différente.
Pour l’instant, nous n’avons pas reçu de demandes autres que des demandes de respect vis-à-vis des objets : pour certains d’entre eux il s’agit de leur permettre de voir la lumière du jour de temps en temps ; pour un masque, il est question de préserver sa force en le gardant dans une position spécifique. Pour la plupart, il s’agit de leur offrir une protection contre les facteurs de dégradation environnementaux et contre des risques de manipulation abusive. Aucune demande reçue jusqu’à présent ne représente un risque pour le reste de la collection ou pour des objets attenants.
LA : Avez-vous un programme de Gestion intégrée de nuisibles (IPM) et est-ce que celle-ci vous amène à penser autrement la présence d’autres êtres, insectes en l'occurrence dans la collection ?
IGG : Oui, nous procédons à une surveillance régulière des collections par l’usage de pièges à phéromone ou lumineux dans les réserves, dans une optique d’éviter d’en arriver à devoir procéder à des traitements. Nous protégeons les objets particulièrement à risque, isolons ceux sur lesquels nous avons une suspicion d’infestation et pratiquons l’anoxie et la congélation uniquement quand un risque avéré existe. Quand je suis arrivée au MEG en 2010, il y avait une infestation de mites dans une des collections : les pertes potentielles étaient considérables et nous avons dû mener des campagnes de traitement assez conséquentes.
Ces pratiques peuvent cependant être considérées comme une violence faite aux objets, aux esprits qui les habitent… En fait, nous sommes tout le temps dans le compromis. Nous essayons de réviser nos pratiques et nos critères de décision, mais nous continuons à protéger les collections des infestations. Nous ne pouvons pas laisser la possibilité que des objets disparaissent par négligence, sans qu’il y ait une raison, une demande, un sens pour cela. Nous ne serions plus un musée.
LA : Ton observation me semble intéressante : ne plus prendre soin de la sauvegarde physique de l’objet serait la limite à partir de laquelle l’institution cesserait d’être un musée. Comme Fernando Dominguez Rubio écrit, le musée est un « object sustaining environment » - il a une mission de conservation matérielle (Dominguez Rubio 2014). Qu’est-ce qui se passe si on pense à des pratiques qui requièrent de détruire ou recouvrir l’objet pour pouvoir l’activer ou le transmettre ?
LM : Oui, préserver l’intégrité des objets fait partie de notre responsabilité. En travaillant dans un musée, on hérite de la mission muséale. Il y a beaucoup d’objets dans un même espace et notre responsabilité est qu’ils puissent vivre le plus longtemps possible pour peut- être avoir un jour un autre avenir. Aujourd’hui, nous faisons en sorte que leur situation ne s’empire pas.
Par rapport à des demandes liées au sens et aux besoins des objets, beaucoup d’aspects entrent en considération. Par exemple, qui a le droit de toucher un objet ? Au Pitt Rivers Museum à Oxford où j'ai travaillé en tant que stagiaire, j'ai eu la chance d’être présente lors d’une consultation de vestes Blackfoot par des représentants de la communauté source. Il avait été demandé que les femmes en phase de menstruation ne manipulent pas les vestes. Les collaboratrices du musée respectaient cette règle. Du moment que l’institution décide de travailler dans ce sens, les pratiques changent. Il est possible que de nombreux objets conservés en musée demandent d’adapter nos actions. Mais tant qu’on n’en a pas connaissance, qu’un échange n’a pas eu lieu à ce sujet avec des représentant.e.s de la communauté d’origine, on ne peut pas s’adapter à des besoins spécifiques que l’on ignore. On voit bien qu’il reste beaucoup de travail à faire pour bien traiter les objets en fonction de leurs besoins propres qui ne sont pas purement matériels et qui nécessitent un échange et une compréhension mutuelle avec des porteur.euse.s de cultures.
LA : Est-ce que le musée répond simplement aux demandes qui lui sont posées, ou engage-t- il une action proactive ?
IGG: On est dans la démarche d’aller vers les communautés.
LM : Dans le cadre de l'exposition 'Injustice Environnementale - Alternatives Autochtones' présentée au MEG du 24 septembre 2021 au 21 août 2022 et dirigée par Carine Ayélé Durand, le musée a fait l'acquisition d'œuvres d'art contemporaines. Comment prendre soin de ces nouvelles acquisitions dès le moment où elles entrent dans les collections ? Avec Isabel, nous nous sommes entretenues avec chacun-e des artistes. Entre autres, l’artiste vannière Ts’msyen Mangyepsa Gyipaayg - Kandi McGilton nous a demandé, à l’occasion, de tenir un petit panier contre nous. Il s’agit d’un panier personnel pour la collecte de baies qui se porte autour du cou (gok - panier personnel pour la collecte de baies).
IGG : Dans le même cadre, nous avons discuté avec une artiste de Guyane française, Ti’iwan Couchili, qui peint dans la tradition de la peinture des ciels de case, représentant des animaux sacrés. Dans cette tradition, les animaux restent vivants tant qu’ils sont représentés. Elle était favorable à ce qu’il y ait de l’animation et de la lumière autour d’eux, pour autant que nous les préservions des risques de dégradation.
LM : Si les artistes peuvent parler pour les objets qu’ils ont réalisés, cela ne s’applique pas à d’autres objets issus de leur culture. Très souvent, un.e artiste ne va pas se prononcer sur un objet avec lequel il.elle n’a pas de filiation par exemple. Mais leur point de vue permet tout de même d’avoir une compréhension plus large du sens des objets des collections.
IGG : Nous nous interrogeons régulièrement sur la question de notre légitimité à prendre des décisions ou simplement à considérer qu’une demande reçue est légitime vis-à-vis de la communauté entière. J’ai écrit un article à propos de ce questionnement, qui donne un aperçu des conditions dans lesquelles nous sommes amenés à recueillir des demandes de représentant.e.s de communautés sources (Garcia Gomez 2022). Jusque-là nous ne nous sommes pas trouvé.e.s confrontés au besoin de trancher, ni en termes d’arbitrage entre deux demandes, ni par rapport aux risques qu’une demande représenterait pour un objet. Nous sommes loin de la plupart des communautés et nous n'avons pas les moyens d’aller arbitrer à des milliers de kilomètres de là où nous pratiquons. Mais surtout, je suis assez sûre que le musée n’a pas la légitimité de valider une requête plutôt qu’une autre. Si ce qu’on nous demande n’est pas irresponsable pour un objet, il n’y a pas de raison de le refuser. Si on nous demande de cacher un objet de la vue par respect pour lui, personne n’en souffrira ! Nous visons en quelque sorte une responsabilité partagée sur les collections.
LA : Cette approche du respect d’usages et d’attributs culturels des objets me semble très éloignée des principes des collections laïques, appliquées en France. Selon cette conception, un objet patrimonialisé sort de son usage culturel, devient une partie du patrimoine national, et ne doit pas recevoir de traitements différentiels liés à son contexte culturel. Au contraire ; il est considéré comme « universel » dans la mesure où on fait abstraction de ce contexte.
IGG: Oui, tout à fait. J’ai pu assister à une discussion liée à la prise en compte ou non, dans le cadre d’une restauration, du caractère sacré d’un objet de culte conservé dans une institution française. L’objet ayant été désacralisé à son entrée dans la collection, les responsables de celle-ci n’avaient pas souhaité qu’il soit traité comme un objet religieux. Le principe de laïcité en France peut ainsi constituer un obstacle au respect de certaines approches.
LA : Quelles possibilités ouvre le cadre légal en Suisse ?
IGG : Il y a beaucoup plus de marges de manœuvre, y compris au niveau de l’inaliénabilité. Pour restituer un objet, une validation politique est nécessaire, mais une fois celle-ci obtenue on n’enfreint pas la loi.
LM : En revanche, il y a beaucoup de travail à faire sur la conscience de l’histoire coloniale et de sa réalité contemporaine.
IGG : Contrairement à un musée comme le MRAC à Tervuren, dont les collections proviennent majoritairement de la République démocratique du Congo (RDC), le MEG n’a pas de rapport colonial direct avec un pays, qui fait qu’on donnerait priorité à une collection plutôt qu’à une autre. Le musée a un rôle plus large à jouer, celui de donner accès, d’être transparent sur la provenance de ses collections, sur les acquisitions, et sur sa politique générale.
LM : Tout cela est une première étape. “Décoloniser” concerne aussi nos pratiques, quotidiennes et plus exceptionnelles. On utilise souvent ce terme comme si c’était une chose circonscrite, qu’on pourrait boucler pour s’en débarrasser, alors que toutes nos pratiques nécessitent d’être repensées. Ce travail concerne les différentes disciplines à l’œuvre au musée. Un autre danger consiste dans un affichage quasi publicitaire de ce travail qui en ferait un mérite d’une institution : il faut qu’il y ait une visibilité publique mais une grande partie du travail doit se passer en interne.
LA : Le président du Musée du quai Branly a encore récemment expliqué publiquement que le musée ne recevait pas de demandes de restitutions. En Belgique, le MRAC annonce des restitutions majeures dans les années à venir, précédées d’une vaste recherche de provenance, de retour et de prêts déjà en cours. Comment la perspective des restitutions est-elle discutée au MEG ?
LM : Jusqu’à très dernièrement, le MEG n’avait pas reçu de demande de restitution. La première est arrivée dans le courant de l’année 2022 suite à la visite de l’exposition permanente du MEG par des membres de la Confédération Haudenosaunee. Ils et elles ont d’abord demandé de retirer deux pièces de l’exposition. Il s’agit d’un masque sacré et d’un hochet cérémoniel qui on fait depuis l’objet d’un processus de restitution. Il y a d’autres démarches pro-actives en cours de la part du MEG pour faire connaître des objets potentiellement sensibles tout en menant en parallèle les recherches en provenance essentielles à la mise en place de ces relations.
LA : Plusieurs expositions et programmes du MEG mettent la focale sur des questions environnementales. Est-ce un levier pour comprendre les connexions entre la collection et la colonisation – mettre en évidence l’ancrage du musée dans les problématiques urgentes du monde ? Le DDT n’était pas employé uniquement dans les musées, mais avant tout dans l’agriculture et les politiques d’hygiène, dans l’armée, dans l’habitat…. Comment à partir de la fumigation d’une salle peut-on comprendre l’ambition de maximiser les rendements qui oppose le productif et le nuisible, ce qu’il faut conserver et ce qu’on doit éradiquer, autant dans les champs de blé au Brésil que dans les armoires à linge de nos grands-parents ?
IGG : Il n’y a pas que les traitements chimiques. Tout le métier de la conservation- restauration a été très lié au dit “progrès technologique”, en constante interaction avec l’évolution d’autres industries. On utilise des outils de dentisterie, des matériaux de conditionnement issus de l’industrie textile, de technologies d’isolation - très peu de produits sont conçus exprès pour la conservation-restauration muséale ! On pourrait faire une histoire du pétrole à travers l’usage de certains matériaux dans les musées.
LM : On constate parfois, en travaillant dans les collections dites ethnographiques, des anciens choix d’intervention un peu brutaux et dommageables pour les matériaux constitutifs des objets (traces de traitement au pistolet à colle ou présence de fils de fer pour refixer des éléments détachés). Ces choix semblent exprimer le peu de valorisation que pouvaient recevoir ces objets.
IGG : On ne peut que rarement attribuer ces gestes à une personne : la plupart du temps, ils datent d’une période où l’on ne documentait pas les actes sur les collections. Pendant la période qui nous a précédé.e.s, ces pratiques étaient très répandues et souvent portées par des bonnes intentions. Les possibilités techniques nouvelles nous amènent à vouloir tout tester. Je pense que nous serons critiquées de la même manière dans le futur : chaque période a ses intentions, liées à un contexte historique.
Parfois, on ressent de la part des collègues en conservation muséale une certaine méfiance envers les collections ethnographiques. On entend des commentaires sur la nécessité de les inspecter, de contrôler particulièrement ces objets. C’est une réalité que ces collections sont plus susceptibles d’être infestées que des collections dites de Beaux-Arts, du fait de leur matérialité souvent organique. Toujours est-il que cette méfiance d’une infestation par les objets (ou les corps) qui viennent de loin prolonge une longue histoire de représentations racistes.
Suspicion de résidus de DDT
Dans les réserves du Musée d’ethnographie de Genève, juin 2023
Crédits : Lotte Arndt.
LA : Ici, la toxicité de la conservation ressort sous une forme plus large que les résidus chimiques uniquement. Au MEG, lors de votre travail prévu sur la toxicité des collections, vous allez prendre en compte cette perspective élargie, qui permettrait de faire le lien entre colonialité et toxicité ?
LM : Oui, au-delà de la systématique de tests qu’on a l’intention de mettre en place avec notre analyseur XRF, ces analyses seront intégrées à un questionnement plus large sur l’accessibilité. Et lorsque nous aurons commencé à comprendre comment et avec quels produits les objets ont été traités, j’espère que cela nous permettra de mieux envisager la manière dont certains objets étaient considérés par rapport à d’autres pans de la collection.
LA : Cet appareil XRF n’est-il pas lui-même susceptible de porter atteinte à l’intégrité voire la sacralité de certains objets ?
LM : Je ne pense pas. Alors que l’appareil ressemble à une arme de poing et peut susciter des associations violentes lors de son emploi, il ne prélève rien. Il peut être dirigé de façon très ciblée sur l’endroit de la suspicion de toxicité, et il analyse seulement la présence d’éléments chimiques en surface de l’objet. Cependant, dans la mesure du possible, nous souhaiterions en référer à des représentant.e.s de communautés source avec qui nous serions en contact avant de conduire de tels tests pour s’assurer que le ‘bien-être’ d’un ’objet’ n’est pas entravé. Et si la présence de biocide est attestée, c’est l’usage ultérieur de l’objet et la possibilité de retrait des résidus de produit toxique qui devront être discutés.
IGG : Il s’agit en quelque sorte d’une forme de regard focalisé et déporté par le truchement d’un appareil, mais qui s’arrête à la surface de l’objet. Ce qui est inspecté est le résidu chimique, non le corps ou l’essence de l’objet.
Mise en place de l’examen par XRF spectromètre
Examens dans les réserves du Musée d’ethnographie de Genève, juin 2023.
Crédits : Lotte Arndt.
LA : Est-il pour autant moins problématique ? Est-ce que la machine peut voir l’objet à un moment où vos yeux ne sont pas censés le regarder ? Ou regarder à des endroits ou dans des moments opaques ? Qu’en est-il du caractère potentiellement envahissant de son action ? Je pense aux images de scans médicaux faites maintenant par beaucoup de musées qui disposent de moyens considérables, qui permettent de regarder à l’intérieur ou à travers les objets – souvent sans se poser des questions sur l’extension sans bornes du droit de tout voir, qui enfreint les limites de l’objet.
IGG : Oui, c’est une connexion intéressante. Ces procédés nous font réaliser à quel point notre éthique évolue vite : il y a quelques années, nous avons fait passer un scanner à un nkisi konde (statuette à clous de RDC), parce que nous avions des doutes sur l’authenticité de sa charge magique. Nous avons vu qu’il contenait un élément en incohérence chronologique avec sa période de création. Était-ce indispensable de le savoir? Je ne pense pas qu’on se questionnait à l’époque sur le fait qu’on pénétrait les entrailles d’un objet sacré.
LM : Ça me fait penser à un texte très intéressant de la conservatrice-restauratrice Annie Hall. Elle questionne la portée de l'étude technologique d'une figurine religieuse : « Ce qui a commencé comme une enquête sur les caractéristiques techniques et les facteurs de détérioration de la sculpture, s'est transformé en une exploration du dilemme éthique posé par l’intervention sur un objet religieux. » (Hall 2002, 12).
L’artiste Sammy Baloji a également fait un excellent travail critique de ces imageries : jusqu’où peut-on aller dans la connaissance de l’objet, et où est-ce qu’il faut respecter des zones d’ombres ?
LA : Oui, notamment avec son film Kasala: The Slaughterhouse of Dreams or the First Human, Bende's Error (2021). Alors qu’il y utilise délibérément les images générées par des rayons-X, des modelages 3-D et d’autres technologies, il ne cesse d’interroger les formes de savoir et d’être au monde très limités que ces modes de visualisations permettent (Arndt 2020).
LM : Le débat est complexe : l’utilisation de ces images semble toujours bien moins invasive que le choix, il y a quelques décennies, d’ouvrir physiquement des objets pour regarder directement ce qu’ils contenaient à l’intérieur.
IGG : En effet, dans la perspective de la conservation, le scanner était présenté comme la technologie qui allait respecter et mieux préserver l’objet.
LM : Toutefois, ces avancées technologiques maintiennent l’idée selon laquelle on a toujours le droit d'en savoir plus.
IGG : Et que c’est le devoir du musée de savoir.
LA : La mission de sauvegarde du musée est défiée par des demandes qui sont portées par d’autres valeurs, la sacralité, l’usage… ?
LM : Oui, et cela me fait penser à un masque cérémoniel de Nouvelle-Bretagne qui est dans les collections depuis 80 ans et que j’ai traité récemment pour une exposition. Avant sa vie muséale, il n’a certainement été utilisé qu’une seule fois pour une cérémonie lors de laquelle il devait être magnifique, coloré, resplendissant. L’objet que l'on a aujourd’hui dans la collection est au contraire très sec, brun et décoloré. Il n’est pas ce qu’il était censé être et on peut se demander si cela a un sens de le conserver sous cette forme, sans même parler de le restaurer.
IGG : Nous sommes en permanence tiraillés. On conserve par exemple des masques qui étaient censées être détruits à l’issue d’une cérémonie. Dès lors, la conservation empêche la finalisation de la cérémonie et maintient cette suspension dans le temps.
Même en tant que conservatrices-restauratrices, nous pouvons être ouvertes à la destruction si celle-ci a un sens pour sa communauté d’origine. Nous n’estimons plus que la conservation matérielle prime à tout prix. Nous essayons de prendre en compte tout ce qui fait l’objet : s’il est vivant et doit mourir, nous souhaitons le prendre en considération.
Mais tout cela est tout de même assez nouveau pour nous. Les démarches participatives commencent tout juste en Suisse. Lucie a fait ses études en Angleterre, et on se rend bien compte qu'ici comme en France, les approches sont souvent plus classiques et restrictives.
LA: Comment ça se passe au Royaume Uni ?
LM : Dans le cadre de mes études, j’ai été très influencée par les réflexions et les remises en question des pratiques et de l’héritage colonial de la conservation-restauration. Dans le domaine de la recherche, beaucoup de questions fondamentales sont discutées, informées par les revendications posées aux USA, en Nouvelle Zélande et en Australie par des communautés autochtones. Dans la pratique même des institutions muséales, je ne pense pas que ce soit partout aussi présent. Lors de la conférence triennale d’ICOM-CC Committee for Conservation qui s’est tenue en ligne et à Beijing en 2021, Catherine Smith et Ranui Ngarimu ont publié un texte sur la problématique de l'accessibilité des collections, en particulier dans des musées européens pour des artistes et des chercheurs autochtones (Smith, Ngarimu 2021).
LA : Y-a-t-il des groupes de travail entre conservateurs-restaurateurs et conservatrices- restauratrices sur ces questions ? De partage de différentes perspectives sur la restauration ?
IGG : Nous partageons nos réflexions avec un petit groupe de restauratrices indépendantes. Nous avons également la chance d’être dans une institution qui nous soutient, et ne considère pas que nous avons un pur rôle de techniciennes. Nous sommes invitées à penser, c’est précieux.
LM : Et il y a dans le cadre d’ICOM-CC (International Council of Museums - Committee for Conservation) un groupe de travail international dédié aux collections de cultures autochtones et de cultures du monde (Objects from Indigenous and World Cultures Working Group)2. Ce groupe qui s’appelait précédemment ‘Ethnographic Conservation Working Group’ a changé de nom vers 2015 suite à un important processus de consultation auprès de ses membres. Il regroupe des professionnel.le.s du monde entier et grâce aux conférences triennales d’ICOM-CC et à des newsletters annuelles, ce groupe offre une plateforme de partage de pratiques et de questionnements.
LA : Je pense à un projet conduit par le Research Center for Material Culture à Amsterdam, qui a conduit à transférer un canoë Fanti qui était conservé dans les réserves du Tropenmuseum, à la bibliothèque publique Stichting Openbare Bibliotheek Amsterdam (OBA) Bijlmerplein. Au cours d’un long processus d’interrogations collectives sur la manière dont l'objet pourrait être rendu accessible à un plus grand nombre de personnes et pour qui il a une importance, il a été décidé de le présenter de façon pérenne et ouverte au public, dans une institution avec beaucoup de passages et d'usagers.usagères Ce transfert veut probablement dire de lâcher prise sur son état, de prioriser qu’il interagisse avec le public.
IGG : Oui, dans ce cas, il y a un propos qui fait que la transformation matérielle par l’usage peut faire partie de la vie de l’objet. Le but étant ici de rendre possible une rencontre sans barrière entre lui et celles et ceux qui peuvent en bénéficier émotionnellement… et que cette relation devienne réciproque.