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Lectures critiques

Anna Maria Gloria Capomacchia & Elena Zocca (a cura di), Eroiche fanciulle, sante bambine, cattive ragazze 

Sophie Bernardon
Référence(s) :

Anna Maria Gloria Capomacchia & Elena Zocca (a cura di), Eroiche fanciulle, sante bambine, cattive ragazze, Roma, Sapienza Università Editrice, « Convegni (Studi umanistici Historica) » 68, 2024, 300 p.

Texte intégral

1Cet ouvrage vient combler de manière fort heureuse un manque dans les études sur l’enfance et sur les études de genre en interrogeant, dans une perspective transdisciplinaire et diachronique, de l’Antiquité au Quattrocento florentin, le statut de la fille et de la jeune fille, qui est trop souvent négligé dans les travaux historiques, comme le notent les deux éditrices, Anna Maria Gloria Capomacchia et Elena Zocca, dans leur texte introductif (« Ascoltando flebili voci: la ricerca sulle bambine nel mondo antico e medievale », p. 9-22). De fait, les contributions de ce volume examinent principalement les modèles et la représentation de la féminité que les textes et documents entendaient véhiculer, promouvoir ou imposer, en accordant une attention particulière, dans la mesure du possible, à la distinction entre réalité et représentation. En effet, une fois dépassée l’illusion que nos sources restituent simplement les faits de manière objective, il est nécessaire d’en décrypter la signification authentique, en tenant compte des stratégies de communication, de la volonté plus ou moins consciente de transmettre des souvenirs destinés à orienter la vie sociale. En ce sens, les différentes contributions portent un intérêt tout particulier au mythe et à l’hagiographie qui élaborent l’un et l’autre des récits à forte valeur performative, destinés à agir sur le réel pour le fonder ou le refonder sacramentellement, afin de proposer une nouvelle lecture du présent.

2Le mythe offre la garantie qui permet aux membres d’une communauté donnée d’agir dans la dimension historique en se référant à ce qui a été établi au temps des origines. Le récit mythique ne néglige aucun aspect de la réalité qui est ainsi garantie dans tous ses détails par la tradition sacrée ; d’autre part, l’extrême adaptabilité du récit mythique permet d’insérer dans une structure qui reste constante toutes les variations et les nouvelles situations auxquelles une société ne peut manquer d’être confrontée. Cet aspect est particulièrement important en ce qui concerne la définition de la condition féminine. Comme tous les éléments de la réalité, les femmes sont bien représentées dans le mythe en tant qu’élément de la société dont il faut fixer le rôle et la condition, en les enracinant dans la dimension des origines, en fonction de l’âge, de la position dans la collectivité et des tâches qu’elles devront accomplir au sein de l’organisation d’une communauté donnée. Dès les mythes du monde mésopotamien, on voit émerger la volonté de fixer ce qui devrait être le comportement correct de la jeune fille selon les attentes de la collectivité, souvent dans des récits dont les protagonistes sont les divinités elles-mêmes, comme dans le mythe sumérien d’Enlil et Ninlil qui présente une sorte de catalogue de ce qu’une « bonne fille » doit ou ne doit pas faire à travers les avertissements de sa mère, la déesse, et qui trouve des motifs de comparaison intéressants avec le texte connu sous le nom d’Enlil et Sud (M. Rivaroli, « Enlil e Ninlil : il fondamento mitico della ‘brava’ ragazza nell’antica Mesopotamia », p. 23-35). L’organisation familiale et les rôles spécifiques apparaissent dans les épisodes mythiques qui mettent l’accent sur la relation entre sœur et frère, mise en évidence par des récits qui ont pour centre par exemple les aventures de Dumuzi qui mettent également en lumière le rôle de l’élément féminin dans les actes rituels du deuil (L. Bertolini, « La sorella del dio nelle tradizioni del Vicino Oriente antico. Il ruolo delle giovani fanciulle nel mito », p. 35-47). Néanmoins, il est parfois difficile de dégager la position précise des filles au sein des différentes sociétés en raison des problèmes dans l’utilisation des termes utilisés pour définir ces sujets, les relations de parenté ou l’appartenance à différents niveaux sociaux. Ces difficultés peuvent en partie être résolues en confrontant les textes et les documents iconographiques à notre disposition. Il faut ainsi passer des représentations qui mettent en évidence une manière particulière de présenter les garçons et les filles à des documents de divers types, souvent non spécifiquement consacrés aux petites filles, dont la position difficile ressort, par exemple, entre les lignes d’une correspondance entre deux personnes. Apparaissent alors des petites filles qui travaillent, des jeunes filles exploitées, mais aussi de jeunes danseuses, dont la représentation fait parfois ressortir l’ambiguïté du rôle et la difficulté de définir leur place dans la société (F. Iannarilli, « “Girls Just Want to Have Fun”: costruzione iconografica ed elaborazione formale del ruolo della fanciulla in antico Egitto », p. 47-61).

3Pour retrouver les éléments qui peuvent aider à définir la condition des filles dans les différentes cultures anciennes, il faut souvent passer de la tradition mythique aux manifestations rituelles. Ce sont souvent les informations sur des rites spécifiques qui mettent en évidence les intentions éducatives de certaines communautés à l’égard de la composante féminine. Parfois, ce qui peut nous apparaître comme des situations ludiques renvoie en réalité à des actions rituelles qui, à leur tour, renvoient à des récits mythiques mettant en scène des fillettes souvent destinées à un triste sort, comme en Grèce, dans le « jeu de la balançoire » des Aiorai, que les chercheurs relient au troisième ou au deuxième jour de la fête des Anthestéries célébrée à Athènes en l’honneur de Dionysos (A. Locchi, « Momenti ludici femminili nelle culture classiche », p. 87-103). Mythe et rituel sont étroitement liés dans cette phase particulière de l’éducation des jeunes filles athéniennes qui se déroule lors de l’arkteia, où les petites filles, dans un contexte hors de la ville, évoquent le mythe de l’ourse en imitant ses mouvements. En jouant les « oursonnes », elles rappellent le sort de la jeune fille frappée par l’animal et expient ainsi rituellement le meurtre de la bête chère à la déesse Artémis. Il s’agit d’un type de récit mythique qui continue d’offrir des sources d’inspiration narrative dans le contexte folklorique et dans tout le patrimoine fabuleux qui manifeste, souvent en contact avec la nature sauvage, la difficile intégration des petites filles dans la réalité du monde des adultes, une situation qui n’est pas sans pièges ni violence (A. M. G. Capomacchia & C. Pezzetta, « Danzano le orsette: dal complesso mitico-rituale di Brauron alla narrativa per l’infanzia », p. 75-87). Le lien entre mythe et rituel apparaît clairement dans les complexes sacrés qui concernent le passage à l’âge adulte des jeunes, y compris dans le cas des jeunes filles. Tout comme pour l’arkteia, dans la définition du rôle, en Grèce, de la kanephoros, la porteuse du panier contenant les instruments nécessaires à la célébration du sacrifice, s’entremêlent des motifs rituels et des références mythiques particulièrement significatives qui renvoient au récit du sacrifice, pas toujours réalisé, de jeunes filles (et parfois de jeunes garçons) dans des situations de crise ou de conflit pour le salut de la ville (N. Cusumano, « La fanciulla e il sacrificio: da kanephoros a vittima, dal rituale alla scena », p. 61-75). En outre, il appert que les filles et la musique apparaissent comme deux mondes qui s’entremêlent continuellement dans les récits mythiques et les contextes rituels et qui trouvent leur expression dans les représentations figuratives, des danseuses égyptiennes (F. Iannarilli, « “Girls Just Want to Have Fun”: costruzione iconografica ed elaborazione formale del ruolo della fanciulla in antico Egitto », p. 47-61) aux femmes dansantes et aux jeunes filles jouant de la flûte dans l’iconographie ibérique. Dans ce contexte, les représentations vasculaires de musiciennes et de danseuses provenant du site archéologique de Tossal di Sant Miquel di Llíria (Valence) s’inscrivent dans la célébration d’épisodes héroïques qui renvoient aux anciennes traditions de ces communautés (S. C. Montero Herrero & J. García Cardiel, « Ragazze, musica e rituale in Iberia e nell’antica Roma da una prospettiva comparativa », p. 103-121). Une fois de plus, mythe et rituel s’entremêlent dans la représentation des rôles féminins, qui trouvent leur fondement dans le patrimoine sacré d’une communauté.

4Cette même dimension performative apparaît également dans les textes hagiographiques qui se proposent, de manière plus ou moins ouverte, d’agir sur le contexte social, culturel et religieux auquel ils s’adressent. Cette dimension apparaît de manière évidente dans les récits bibliques, surtout lorsque le personnage central fait l’objet de relectures ultérieures. Le cas de Rebecca est significatif à cet égard : soumise à une série de processus midrashiques, elle finit par s’imposer, malgré ses origines étrangères, comme l’exemple presque par excellence de la « femme juste », incarnation des valeurs les plus authentiques de la Torah (M. L. Rebora, « Comme une rose parmi les épines. La représentation de Rébecca dans la Bible, dans les Antiquités juives et dans les Midrashim », p. 135-149). Dans les textes hagiographiques de la tradition chrétienne, et plus particulièrement dans ceux de l’Antiquité tardive, le phénomène s’accentue encore davantage. L’évolution du rôle de la martyre enfant peut être étudiée comme un cas exemplaire à cet égard. Ces petites protagonistes, exaltées dans les sources les plus anciennes pour leur courage supérieur à leur âge, sont présentées comme des héroïnes de la chasteté, dotées d’une franchise et d’une liberté de jugement qui dépassent les normes de comportement de l’époque et projettent le personnage dans une dimension inédite par rapport à la condition féminine normale. À tel point qu’on peut se demander s’il n’est pas possible de reconnaître dans ces jeunes filles, d’une part, une forme d’excès héroïque et, d’autre part, un contre-modèle qui vise à exercer un contrôle implicite sur les pieuses lectrices de ces récits (E. Zocca, « Dalla martire bambina alla martire della castità: mutazioni di un modello », p. 149-165). Il ne fait aucun doute que certaines très jeunes protagonistes, pour la plupart des préadolescentes, semblent marquer une rupture avec les modèles féminins habituels et s’opposent presque frontalement au mos maiorum. Dans ce contexte, se détachent les portraits de Seconda, certainement perçue par ses contemporains comme une figure de rupture tant vis-à-vis de sa famille d’origine que de la société civile (P. Marone, « Seconda, una martire bambina fra realtà e rappresentazione nella bufera della controversia donatista », p. 165-179) ; de Papula qui, à peine adolescente, dans la Gaule du vie siècle, en refusant son propre sexe, commet la transgression ultime et mène toute sa vie en travesti dans un monastère du diocèse de Tours (R. Barcellona, « Il travestimento delle fanciulle tra topos e ribellione : il caso di Papula (Greg. Tur., Gloria confessorum 25) », p. 179-193) ; enfin, de toutes ces jeunes filles qui, à l’aube de l’âge nuptial, se soustraient à l’obéissance parentale et aux traditions familiales pour embrasser de leur plein gré un destin différent. Un acte de rébellion, sévèrement sanctionné par les cultures anciennes, qui devient au contraire un exemple positif dans ces textes lorsqu’il est orienté vers des choix de vie chrétienne (T. Sardella, « Fanciulle ‘contro’. Disobbedienza alla famiglia e ribellione all’autorità familiare e politica nelle martiri del primo cristianesimo: Agata (BHG 36) », p. 193-205). Dans ces récits transparaît donc clairement la volonté de transmettre des modèles de comportement. Des modèles, pour ainsi dire, révisés et corrigés, orientés différemment par rapport au passé, mais toujours proposés par des hommes à des jeunes filles, voire à des enfants. La tentative d’influencer profondément des esprits en formation, des personnalités certainement plus malléables et influençables que les uiragines qui peuplent les récits hagiographiques, se révèle dans toute son ampleur dans les nombreux écrits adressés aux jeunes filles destinées à la vie monastique qui constituent peu à peu un véritable genre littéraire (C. Spuntarelli, « Educare le bambine in ambito monastico: indagine sull’origine e i destinatari delle collezioni di genere », p. 205-219). Dans ce panorama, les sources qui laissent entrevoir l’expérience directe d’une petite fille, ses désirs, ses aspirations, son monde visionnaire, comme il appert avec le cas de Claire de Montefalco (M. Bartoli, « Una bambina visionaria: Chiara da Montefalco », p. 253-263), se révèlent malheureusement très rares.

5Tout indique que les petites filles, les adolescentes et les jeunes femmes étaient fondamentalement gérées par d’autres. L’on peut s’en rendre compte lorsque l’on passe du récit mythologique et hagiographique à d’autres sources documentaires. Les indications nutraceutiques de la médecine antique révèlent le lourd conditionnement imposé aux petites filles dès leur plus jeune âge. D’une part, leur régime alimentaire, tel qu’il ressort des traités médicaux anciens, visait à favoriser leur santé reproductive dans la perspective biopolitique de la maternité. D’autre part, il visait à les encourager à se conformer, sur le plan alimentaire, à la même sobriété qui était censée favoriser un comportement éthique irréprochable (P. Catalano, M. Cilione & V. Gazzaniga, « Sazie e cattive. Identità biologica e sobrietà delle fanciulle nella medicina antica », p. 123-135). Le tableau ne change pas beaucoup si nous déplaçons notre attention de la vie vers la mort. Les témoignages iconographiques, épigraphiques et, en général, catacombaux montrent clairement que les petites défuntes recevaient encore moins d’attention que leurs homologues masculins, laissant également transparaître que leur mémoire et leur image étaient néanmoins établies et transmises par « d’autres », presque toujours des parents ou des proches, et ce aussi bien chez les Romains que chez les chrétiens (G. Ferri, R. Giuliani & F. Pallocca, « Sante bambine, promesse spose, fanciulle di buona famiglia: spunti significativi dalle catacombe romane », p. 219-245), ou que chez les juifs (M. L. Rebora, « Bref relevé de la présence infantile féminine dans les catacombes juives de Rome », p. 245-253). Par ailleurs, même lorsque les filles perdent leur invisibilité pour devenir une ressource stratégique, comme c’est le cas dans la Florence de la Renaissance, il apparaît clairement qu’elles sont « l’objet » et non « le sujet » des pratiques politiques, sociales, financières et promotionnelles qui les concernent et restent essentiellement exclues du processus décisionnel (E. Plebani, « L’infanzia femminile a Firenze nel Quattrocento », p. 263-277). Seul le cas curieux des femmes-elfes ou huldrer du folklore nordique nous offre un aperçu d’autonomie et de liberté, tout en confirmant que ce n’est que dans la rupture, dans l’extraordinaire, ici symbolisé par la queue embarrassante, qu’un protagoniste féminin parvient à émerger, qui doit toutefois s’adapter, pour survivre, à une apparence de normalité (C. Del Zotto, « La fanciulla con la coda tra folclore e archeologia nel mondo nordico », p. 277-293).

6La confrontation entre mythes, hagiographies, iconographies et extraits de la vie quotidienne, proposée par les différentes contributions réunies dans ce volume, montre ainsi clairement que la situation des petites filles et des filles au sein des différentes sociétés était trop souvent conditionnée par une réalité faite d’abus et de violences, souvent liés au contexte familial ou aux conséquences de guerres avec leur cortège de soumission et d’esclavage, tandis que la mortalité infantile et les décès fréquents, dus également à des accouchements trop précoces, pesaient lourdement sur ces existences fragiles. En outre, dans les sociétés étudiées, le rôle dominant de la composante masculine est omniprésent. La grande majorité des témoignages, qu’ils soient mythiques ou hagiographiques, littéraires ou matériels, laissent en effet clairement transparaître l’intention de préétablir des schémas de lecture du féminin qui visent à imposer un mode de vie qui, en tant que tel apprécié par le groupe d’appartenance, se posait comme condition nécessaire à l’intégration au sein de celui-ci ou à l’expulsion hors de celui-ci. Certes, certaines sources attestent d’une possibilité d’émancipation pour les jeunes filles, réalisable par l’éducation, et d’acquisition d’une certaine autonomie d’action dans des occasions qui leur permettent d’exprimer leur personnalité. Parfois, nous pouvons même percevoir des modèles de comportements différents, conflictuels, voire contre-culturels. Il convient toutefois d’être prudent. En effet, ceux-ci peuvent refléter une prise de conscience réelle des protagonistes féminines qui commencent à entrevoir la possibilité de s’autodéterminer et de choisir leur propre destin, mais aussi, et peut-être plus souvent, dépendre de stratégies de communication de pouvoirs concurrents (familiaux, institutionnels, etc.) qui, en orientant la résolution de la tension vers un résultat déterminé, affirment de nouvelles priorités. Les différents cas examinés dans ce volume dans une perspective diachronique et multidisciplinaire offrent ainsi des pistes méthodologiques utiles et des éclairages nouveaux sur une histoire qui reste encore en grande partie à écrire.

7Chaque article est complété par une bibliographie critique ; en outre, soulignons que l’ouvrage est richement illustré. On regrettera néanmoins l’absence d’indices qui en faciliteraient l’exploitation. L’ensemble constitue un volume de référence qui offre des perspectives d’étude stimulantes dans le cadre du renouvellement actuel des études de genre.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sophie Bernardon, « Anna Maria Gloria Capomacchia & Elena Zocca (a cura di), Eroiche fanciulle, sante bambine, cattive ragazze  »Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires [En ligne], 27 | 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/cerri/13034 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14djw

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Auteur

Sophie Bernardon

Sophie Bernadon est doctorante en Études grecques et latines à l’Université de Montpellier Paul-Valéry (ED 58/CRISES) et prépare, sous la direction de Jérôme Lagouanère, une thèse intitulée Représentations et rôles de la femme dans le christianisme africain. Étude comparative de l’image de la femme chez Tertullien et chez Augustin d’Hippone.

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