Human kind cannot bear very much reality.
T. S. Eliot, « Burnt Norton », Four Quartets.
1« Littératures de l’imaginaire » : c’est sous cette dénomination, qui paraît naïvement redondante, que l’on réunit le fantastique, la science-fiction, la fantasy ou le merveilleux, c’est-à-dire des genres dont « l’univers fictionnel qu’ils décrivent ne prétend pas constituer une mimèsis du monde réel […] mais s’en démarque par l’introduction d’un ou plusieurs éléments outrepassant les limites qu’on lui connaît », d’après Francis Berthelot (2005), ce qui reste à nuancer concernant le fantastique, qui introduit un élément inexplicable dans un univers précisément réaliste. S’il y a beau temps que la littérature ne se satisfait plus du réalisme, dont la relativité a d’ailleurs été montrée (Jakobson 1966), les genres de l’imaginaire n’empêchent aucunement – et favoriseraient plutôt, par la fascination et la curiosité qu’ils suscitent ? – l’immersion dans la fiction mais également, à leur façon, dans la réalité, ainsi redécouverte et repensée.
- 1 Dans Teorías de lo fantástico, David Roas précise : « quedarían fuera de tal definición muchos re (...)
- 2 Ainsi le lecteur peut-il se demander, selon le (con)texte s’il n’est pas face à un rêve, une hall (...)
- 3 Voir les travaux de Carmen Alemany pour la notion de « lo inusual ».
- 4 On ne peut les mentionner toutes, et là n’est pas l’intention, mais on songe aux Argentines Saman (...)
2Si l’on veut procéder à un rappel définitoire de ces genres majeurs de l’imaginaire, dont on soulignera ensuite l’hybridité tout aussi constitutive, notons que le fantastique actuel, au-delà de la fameuse définition de Todorov aujourd’hui contestée – « l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel » (1970 : 29)1 –, se définit depuis quelques années, pour la plupart des théoriciens du genre, par l’effet qu’il produit sur le lecteur : « l’effet fantastique » (qui peut aller de la terreur au sentiment d’étrangeté). Quoique le fantastique entretienne souvent la confusion ou l’incertitude entre le naturel et le surnaturel, la réalité des faits observés étant remise en question2, le nouveau fantastique ne propose plus nécessairement des situations surnaturelles, ce qui amène à le rapprocher de l’insolite ou de « lo inusual », à voir en lui la monstration de l’inexplicable et de l’inacceptable3. Le fantastique hispano-américain est généralement associé à des grands noms de la littérature argentine, qui n’est pourtant la seule à l’avoir accueilli avec talent, mais il a vu fleurir depuis, dans le prolongement de cette tradition qui se voit rénovée, un certain nombre d’ouvrages, parfois primés, émamant d’aires géographiques différentes et de voix féminines reconnues internationalement4.
3Le merveilleux, qui prend ses origines dans les mythes anciens, les contes et les légendes populaires, fait intervenir, quant à lui, des éléments surnaturels et fabuleux, d’origine magique ou divine, acceptés comme tels par les personnages et le narrateur, et qui ne nécessitent donc pas de justification rationnelle pour le lecteur. Ce genre trouve un prolongement dans l’univers de la fantasy qui se situe au croisement du merveilleux épique, féérique ou mythologique et de la science-fiction. Dans l’aire hispano-américaine, on pense naturellement au « real maravilloso » et au réalisme magique qui, au siècle dernier, ont connu un vif engouement, mais force est de constater que la fantasy, certes plus récente, n’a pour l’instant guère suscité d’intérêt, à moins de prendre en compte ses occurrences dans des ouvrages de science-fiction hybrides.
- 5 On pourra consulter les travaux incontournables de Teresa López-Pellisa, notamment le deuxième vo (...)
- 6 Pour n’en citer que quelques-uns, José B. Adolph dont le rôle a été capital dans la science-ficti (...)
4La science-fiction fournit une explication logique aux éléments extérieurs à notre réalité ou incompatibles avec elle, qu’il s’agisse, par exemple, de la société du futur ou des progrès de la technologie et des sciences. En Amérique latine, la littérature science-fictionnelle n’est pas un « genre rétrograde et confiné dans un registre codé, un peu méprisé », d’après Françoise Aubès qui rappelle que de grands noms ont investi ce genre en effet florissant ; il suffit, pour s’en convaincre, de considérer le nombre d’œuvres parues ainsi que les travaux sur la question5. À cet égard, on observera d’une part l’essor spectaculaire, dans les pays hispano-américains, des trois genres (dont les premières apparitions sont d’ailleurs lointaines), et d’autre part le développement tout aussi remarquable d’autrices lauréates de prix littéraires6.
- 7 Parmi les sous-genres du fantastique, figurent l’insolite ou l’étrange, le gothique, l’épouvante, (...)
5Ces classifications, certes commodes, ne sauraient toutefois faire omettre la porosité des frontières ou la « plasticité théorique » (Besson, Jacquelin 2015 : 10) de ces genres dont Francis Berthelot affirme que « chacun possède une interface avec les deux autres et se répartit lui-même en un certain nombre de sous-genres »7. Ainsi, lorsque ne sont pas proposés de nouveaux concepts pour tenter d’embrasser ces genres de l’imaginaire entremêlés ou inclassables – « transfictions » ou « sur-fictions » (Besson 2021 : 33) – la tendance est-elle, ici comme ailleurs, au constat d’hybridisme générique et au décloisonnement, notamment face aux textes contemporains qui ébranlent les anciennes taxinomies et amènent à repenser la tripartition todorovienne entre merveilleux, fantastique et étrange. Cela s’avère d’autant plus nécessaire lorsqu’on se tourne vers l’aire hispano-américaine, dont le substrat culturel différent peut perturber certaines définitions. On remarque également qu’un nombre notable d’auteurs s’inscrivent dans plusieurs genres, lorsqu’ils ne produisent pas des écrits mixtes empêchant toute catégorisation.
6On retiendra que ces littératures dites « non mimétiques » se caractérisent précisément par le franchissement ou l’abolition des limites. La distanciation et la défamiliarisation qui leur sont propres permettent une ouverture ou un décentrement, un questionnement des notions de vrai et faux, ou normal et anormal, entre autres valeurs et perceptions bousculées, sinon inversées. Ce n’est pas là un moindre intérêt car ces genres qui refusent les simplifications et les conceptions présupposées du monde, invitent le lecteur à considérer l’impensable et l’impensé et, comme tels, ne sont pas dénués d’une fonction heuristique ou d’exploration des possibles et de resignification du réel. Ainsi l’écrivain fantastique peut-il être un « éveilleur », selon Michel Viegnes qui souligne par ailleurs la « force perturbatrice » (2006 : 24-25) que possède ce genre considéré par David Roas comme une « déstabilisation du réel » (2008 : 94) ; la science-fiction peut jouer, pour sa part, un rôle de prospective (scientifique, technologique ou sociétale), tandis que la fantasy et le merveilleux, plus escapistes, présentent un indéniable pouvoir de (ré)enchantement.
7Tous transforment la perspective et, selon des modalités diverses, permettent une approche critique de nos sociétés et de notre monde : ainsi le fantastique hispano-américain n’est-il pas exempt de textes subversifs qui transgressent implicitement les discours dominants, tandis que dystopies, contextes pré ou post-apocalyptiques, uchronies et autres réalités divergentes de la littérature science-fictionnelle – qui sont autant d’« utopies anti-contemporaines » selon la formule d’Anne Besson (2021 : 73) –, pointent par contraste les maux et les risques de dévoiement de nos sociétés, et s’avèrent bien souvent des exemples à peine voilés de contestation politique. On peut s’interroger cependant, devant la puissance critique de ces œuvres qui émanent d’un imaginaire symbolique et qui ne refusent pas toujours le manichéisme, sur leur légitimité à produire une réflexion véritable sur le monde.
- 8 Ces littératures s’ouvrent volontiers au registre tératologique et au bestiaire, un terme que l’o (...)
8Quoi qu’il en soit, les chronotopes sui generis que dessinent ces littératures qui s’extraient du conventionnel « ici et maintenant », méritent d’être étudiés, l’espace étant un signifiant autant qu’un signifié, et la temporalité constituant, entre anticipation et uchronie, une donnée fonctionnelle de certains de ces genres – on songe par exemple aux « hétérotopies cybernétiques et hypertechnologiques » (Jandrok) et autres cités du futur de la SF qui « projettent dans le futur une pensée du présent » (Engélibert 2019 : 11). Au sein de ces espaces-temps différents, des personnages typifiés et significatifs tels que les super-héros justiciers parfois dotés de pouvoirs magiques ou technologiques, les cyborgs questionnant par anticipation de possibles dérives post-humanistes et transhumanistes, ou les monstres métaphorisant dangers et peurs8, véhiculent du sens et des valeurs.
- 9 Que penser, du reste, de la mobilisation civique ou des affrontements militants que génèrent, dan (...)
9Quel effet ces littératures produisent-elles alors sur le lecteur ? Si toute lecture interagit avec la culture et les schémas dominants d’un milieu et d’une époque (Jouve 1993 : 13) et si donc l’effet de lecture est variable, « l’effet fantastique » quant à lui a été suffisamment souligné pour qu’on ne puisse douter que, comme les autres genres de l’imaginaire, il nous incite à reconsidérer notre perception de la réalité9. Quoiqu’il en soit, la part du lecteur et sa collaboration interprétative sont décisives, un lecteur amateur de textes qui transgressent la morale traditionnelle, les canons esthétiques et les représentations convenues, et qui appréciera que l’œuvre trouble ou bouleverse son univers conceptuel.
- 10 Les études sur certains genres de l’imaginaire dans les littératures hispano-américaines ont donn (...)
- 11 Une première approche de ces textes laisse apparaître une prédominance de la solitude et de l’inc (...)
10Les articles qui constituent ce numéro de la revue reCHERches s’intéressent au fantastique, à la fantasy et à la science-fiction dans les littératures hispano-américaines du xxie siècle10. Quelles en sont les modalités et quels (contre)discours les traversent ou les sous-tendent ? Privilégient-elles certaines esthétiques, certaines stratégies narratives ? Le nombre croissant d’autrices donne-t-il lieu à de nouvelles questions ou approches ?11 Comment les genres du siècle précédent se voient-ils renouvelés ? Observe-t-on des emprunts et transferts, et pour quelles transgressions et rénovations ?
11Les études du présent volume, décliné en trois volets, abordent, selon différentes perspectives, ces littératures non mimétiques, de « lo insólito » : le premier s’intéresse aux reconfigurations de l’imaginaire, revisitant catégorisations et dénominations, et ouvrant sur d’autres approches du réel. Le second volet, s’il se concentre plus exclusivement sur le fantastique, le revisite également, resignifiant l’impossible et l’insolite. Le troisième volet, entièrement consacré au merveilleux et à la fantasy, explore plus particulièrement certains aspects épiques, mythiques et/ou politiques.
12Une quatrième section donne la parole à l’écrivain, qui nous offre ici un texte original et plus personnel. Enfin, deux recensions en lien avec la question étudiée dans ce volume viennent enrichir et clore, de façon cohérente et profitable, cette monographie inédite sur les littératures de l’imaginaire hispano-américaines du xxie siècle.