1Angosta est à la fois un roman, une ville fictive et un traité de géographie. Écrit par l’auteur colombien Héctor Abad Faciolince, l’une des figures majeures de la littérature latino-américaine contemporaine, et publié en 2003, Angosta a été récompensé comme meilleur roman étranger en Chine. À travers ce récit polyphonique et fragmentaire, l’auteur dépeint le chaos de la mouvance urbaine dans une société marquée par la rigidité des frontières. Bien que l’auteur évoque les conflits des sociétés contemporaines, il montre que ces conflits trouvent leurs racines dans la naissance de républiques américaines.
2La ville d’Angosta n’est pas simplement un cadre pour les intrigues, elle incarne le conflit lui-même, elle est divisée en trois zones ou sektor : F, T, et C par le régime de l’apartamiento instauré après des attentats. Un reportage et un amour furtif plongent les personnages Jacobo Lince, Andrés Zuleta, Camila et Virginia dans une série de persécutions les amenant à laisser derrière eux des amis morts, une librairie brûlée, et les survivants n’ont d’autre choix que l’exil. Dans cet univers, les personnages sont définis par leur appartenance à une zone et aux restrictions qui leur sont imposées. Leur quête d’identité et de liberté les pousse à transgresser les frontières, les exposant à la violence et à la répression.
3Quant à Angosta, le traité de géographie écrit par le géographe méconnu Heinrich v. Guhl, il décrit la naissance de la ville, sa difficile entrée dans la modernité et la période contemporaine où le régime s’est installé pour formaliser les divisions d’une société déjà fragmentée. Ce traité sera au cœur de notre analyse, car c’est à travers lui que nous tenterons de démontrer comment Héctor Abad Faciolince fait de son récit une « uchronie ».
4Elle est définie par Francis Berthelot comme un sous-genre de la littérature fantastique qui opère un détournement du cours de l’histoire. Conscient de la fausseté du postulat de départ, le lecteur est immergé dans une réflexion sur les « et si… » de l’histoire (Berthelot 2006 : 10). La géocritique, quant à elle, s’intéresse à l’interaction entre l’espace et la littérature. Elle voit dans l’« uchronie » la représentation d’un espace oscillant entre un lieu imaginaire et son référent géographiquement localisé. Notre objectif sera de mettre en lien ces deux définitions (historique et spatiale), dans un premier temps par la division ethno-raciale et géographique qui s’est installée avant le régime. Ensuite, nous nous pencherons sur la localisation de cette ville imaginaire. Enfin, nous explorerons la manière dont le régime a formalisé ses frontières, et ses conséquences pour les personnages.
5Le récit d’Angosta se construit à partir d’une variété de formes textuelles : le narrateur principal suit les parcours de Jacobo Lince, le libraire, et d’Andrés Zuleta, le jeune poète. Entre les passages intercalés, nous trouvons les extraits du conseil des Siete sabios, groupe qui a instauré le régime de l’apartamiento, ainsi que le journal personnel d’Andrés Zuleta, les notes de bas de page détaillant minutieusement la vie des habitants de la ville, et le traité de géographie qui nous intéresse tout particulièrement car il décrit l’histoire de la ville. Nous examinerons à partir de ce traité la division de la population après l’indépendance, la manière dont cette organisation trouve sa légitimité dans le projet idéologique de Francisco José de Caldas, ainsi que le basculement historique caractéristique de l’uchronie.
6Le quatrième extrait du traité présente les trois peuples qui constituent Angosta : les dones, en haut de la ville, « hidalgos, por lo ricos, a los que menos mal les fue, la costumbre les concedió el título de dones y se mudaron a vivir a Tierra Fría, en la azotea de Angosta, un altiplano grande y fértil al que le dicen Paradiso » (2003 : 18). Au milieu les segundones :
En el valle estrecho de la Tierra Templada, donde existía una encomienda de indios mansos, o al menos amansados, se quedaron los segundones, casta intermedia que se debate entre el miedo a que los confundan con los tercerones y la ambición de merecer algún día el título de don (18).
Tout en bas, les calentanos ou tercerones,
Abajo, en Tierra Caliente, alrededor del Salto de los Desesperados y la Boca del Infierno, y por las laderas que suben a Tierra Templada, hay millones de tercerones (exhaustas las minas, los dones regresaron a Tierra Fría y de abajo solamente conservaron los títulos de propiedad de las haciendas) (18).
- 1 Même si l’inquiétude pour le démontrer subsiste, lorsque le narrateur évoque le travail de Jacobo (...)
La distinction établie par Héctor Abad Faciolince, à travers son géographe, illustre un aspect de la « colonialité » décrit par Eduardo Restrepo et Axel Rojas Martínez, à savoir la naturalisation des hiérarchies raciales, culturelles et épistémiques (2010 : 15). Dans un premier temps, cela se manifeste par le fait que le récit se déroule après la colonisation, « donde existía una encomienda de indios… » (2003 : 18). Ensuite, par une redéfinition des hiérarchies qui, tout en étant modifiées, conservent toute la violence de leur verticalité : les dones, ne se définissent plus uniquement par leur descendance européenne1, mais par leur capital économique. Les segundones, citoyens de seconde classe, pris entre la lutte pour l’ascension sociale et la crainte de descendre dans l’échelle sociale, occupent les mêmes lieux et la même position subalterne que les indigènes à l’époque coloniale. Tout en bas de la hiérarchie sociale, dans les gisements miniers désertés vivent les tercerones, le groupe le plus marginalisé d’Angosta. Les deux derniers groupes servent les intérêts du premier, mais ne sont plus déterminés par leur ascendance ou leur appartenance à un groupe bien délimité (criollos, indios ou africanos). Ils sont désormais définis par les lieux où ils habitent depuis des générations, leurs habitudes et leur manière de s’exprimer :
La única clasificación certera que se pudiera hacer consiste en que la mayoría de los tercerones, o calentanos, viven en Tierra Caliente (y a sus pobladores, por blancos que sean, se les considera negros o indios), la mayoría de los segundones, o tibios, viven en Tierra Templada (y nunca son blancos ni indios ni negros de verdad) y la mayoría de los dones en Tierra Fría (y por negros, indios o mestizos que sean, siempre se llaman y se consideran a sí mismos blancos y juzgan negros e indios a todos los demás) (18).
Le métissage de la ville, qui rendrait toute hiérarchie coloniale impossible, a été réinventé pour donner naissance à de nouvelles catégories indissolublement liées aux catégories coloniales. Les calentanos seront ainsi invariablement perçus comme noirs et indigènes, tandis que les dones se considèrent blancs, même si ce n’est pas le cas.
7Ensuite, l’auteur attire non seulement l’attention sur la verticalité sociale, mais aussi sur la verticalité géographique. Le fait que l’élite occupe les hauteurs de la ville, l’altiplano ou l’azotea, tandis que les calentanos habitent au niveau de la mer est particulièrement significatif, car cela reproduit une autre narration déterministe de l’espace, celle du « proyecto criollo ».
8Dans son étude sur la géographie de Francisco José de Caldas (1768-1816), célèbre botaniste, géographe et homme de lettres de la Nouvelle-Grenade, Felipe Pinzón expose la vision spatiale que ce dernier souhaitait pour la nouvelle nation, celle où les criollos pourraient aspirer à une identité européenne et, par extension, revendiquer légitimement la place des Espagnols. En s’appuyant sur la lecture de penseurs français tels que Cornelius de Paw et Buffon, ainsi que sur leur interprétation de la géographie kantienne, Caldas considérait que le climat tropical exerçait une influence négative sur les individus et la nature, mais il existait en Amérique des régions où les criollos seraient épargnés par l’altitude, et qui leur offraient des conditions climatiques similaires à celles de l’Europe, les Andes (Martínez Pinzón 2011 : 114).
9Les théories climatiques de Caldas prennent forme dans un projet urbain où « la metrópoli será ahora Santafé y sus colonias serán las periféricas tierras calientes, antes doblemente periféricas » (109). Cette vision urbaine vise à concentrer et à protéger la civilisation, car comme le souligne Pinzón, les tropiques ne peuvent être intégrés à ce projet que par la subordination à une nouvelle métropole, englobant tout son territoire, ses habitants et sa nature. La pensée de Caldas peut être interprétée par ce qu’Anibal Quijano considère comme l’européisation culturelle, « era un modo de participar en el poder colonial pero también podía servir para destruirlo y, después, para alcanzar los mismos beneficios materiales y el mismo poder que los europeos; para conquistar la naturaleza » (1992 : 13).
10Angosta représente, d’une part, la continuité de la domination de l’époque coloniale, à laquelle se sont ajoutés l’indépendance et le capitalisme, redéfinissant les catégories éthico-raciales. De l’autre, elle a trouvé dans le discours du « proyecto criollo » un ancrage territorial pour naturaliser ces catégories : « una estrecha ciudad de tres pisos, tres gentes y tres climas » (Abad Faciolince 2003 : 13). Le centre politique et culturel Paradiso occupe le premier étage, suivi de sa périphérie ou de ses étages tierra templada et tierra caliente.
11Pour Pinzón, cet essentialisme géographique a profondément influencé la formation des nouvelles républiques en Amérique latine. De son côté, Quijano et la théorie décoloniale soutiennent que cette forme de domination persiste dans le monde actuel, même si le colonialisme en tant que structure sociale a disparu. Alors, où se situe le bouleversement historique propre de l’« uchronie » ? La démarche contrefactuelle d’Héctor Abad, à travers son recours au traité, opère une double subversion, à la fois temporelle et historique. D’une part, il nous renvoie à une période charnière entre la colonisation et la formation des nouvelles républiques, afin d’éclairer le présent d’Angosta. De l’autre, il nous propose une lecture alternative de l’histoire : que se serait-il passé si la vision urbaine de Francisco José de Caldas s’était pleinement réalisée ?
12Selon Pinzón, cette vision a certainement exercé une influence, confirmée en partie par Quijano qui souligne la concentration de richesses par les classes dominantes, bien qu’elle ait été parfois modérée par les luttes sociales (11). Cependant, dans Angosta, ce n’est pas le cas : la ville incarne de façon implacable l’absence de cette modération et l’essentialisme rigide du « proyecto criollo ». Comme le rappellent les historiens Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, « l’histoire contrefactuelle est bien “factuelle”, parfois au sens le plus étroit du terme, avec ici un fait non questionné, aux causes et conséquences entendues » (2016 : 116).
13Bien que le renversement historique ne soit pas nécessairement évident pour le lecteur, les conséquences de ce faux postulat le sont : une ville où les frontières géographiques et sociales se confondent pour opprimer les individus dans un conflit perpétuel. Par la régression historique, l’auteur présente une ville latino-américaine « non telle qu’elle fut, mais telle qu’elle aurait pu être » (Paquot 2018 : § 2) et telle qu’elle serait sans les luttes sociales.
- 2 « No estar amarrado a un espacio real le da soltura a la invención y despierta la capacidad de co (...)
14Les trois premiers extraits du traité décrivent la localisation précise de la ville. Cette question de la référentialité, largement commentée par les chercheurs et Héctor Abad Faciolince lui-même2 sera abordée à travers l’analyse de Vera Toro, sur la relation entre les lieux géographiquement référencés et la ville imaginaire, ainsi que la méthodologie d’analyse des villes imaginaires proposée par Lionel Dupuy dans son essai sur l’imaginaire géographique.
15Le premier extrait situe le pays où se trouve Angosta, la Colombie :
Hay un territorio en el extremo noroeste de la América meridional que va desde el océano Pacífico hasta el río Orinoco, y desde el río Amazonas hasta el mar de las Antillas. […] Por entre los dedos de la estrella de cinco picos de esta mano corren seis ríos importantes: el Caquetá y el Putumayo, que van a dar en el Amazonas y fluyen hacia Brasil; el Patía, que con cauce torrencial y encañonado busca el océano Pacífico; el Atrato, que recoge las lluvias incesantes de las selvas del Chocó para derramarlas en el golfo del Darién; y dos ríos paralelos y mellizos, el Yuma y el Bredunco, que marchan hacia el norte hasta juntar sus aguas y desembocar en Bocas de Ceniza, fangoso desagüe sobre el mar Caribe, después de mil cuatrocientos kilómetros de travesía. Este territorio, desde hace un par de siglos, es conocido con el nombre que, si la historia del mundo no fuera una cadena de absurdas casualidades, debiera llevar toda América: Colombia (Abad Faciolince 2003 : 12).
Cette longue description paysagère donne à la ville une localisation dans le monde et lui attribue des frontières. Dans ce passage, Vera Toro souligne le subtil changement de nomenclature dans la description des frontières fluviales, bien que les fleuves Caquetá et Putumayo correspondent aux hydronymes actuels, pour les deux fleuves parallèles qui seraient le Magdalena et le Cauca, Héctor Abad Faciolince emploie leurs noms précolombiens, Yuma et Bredunco (Toro 2013 : 9‑10). Cette attribution visant à brouiller le référent par un nom qui n’est pas au nom actuel est définie par l’imaginaire géographique comme « anachronisme » : « défini par le géographe américain Edward Soja, […] il permet d’intégrer dans la fiction “un espace référencé dans un contexte temporel qui n’est pas celui que l’Histoire a consacré” » (Dupuy 2019 : 45).
16L’« anachronisme » de l’attribution toponymique met en évidence, d’une part, l’histoire coloniale, le processus historique derrière la nomenclature des lieux, avant et après le système colonial de la géographie référencée ; de l’autre, il permet d’altérer la temporalité, créant ainsi un nouveau monde de possibles où Angosta n’est pas la capitale de la Colombie, lieu géographiquement référencé, mais d’une Colombie.
17Le deuxième extrait se focalise progressivement vers l’intérieur de cette Colombie pour situer Angosta, la capitale :
En la mitad de la cordillera Central, o del Quindío, es decir, en el centro del dedo del corazón de esa mano con que los Andes terminan, lejos del mar todavía, tierra adentro, en esa franja del trópico andino donde la altura de las montañas doblega el calor y el exceso de humedad, hay una vasta extensión sembrada de cafetales. Allí la zona tórrida, atenuada por la altitud, produce una temperatura monótona pero agradable… (Abad Faciolince 2003 : 14).
Vera Toro souligne le fait que la description ne correspond à aucune des grandes villes de la Colombie – Bogotá, Medellín ou Cali –, mais plutôt aux villes de Caldas, Risaralda ou Cauca. De plus, une ville à trois étages altitudinaux n’est pas géographiquement impossible, mais assez improbable. Or, la différence altitudinale correspond bien à celle de Bogotá, Medellín et Cali, dans cet ordre (Toro 2013 : 9). Il s’agit d’un « transfert de prédicats », où les lieux s’enrichissent de qualités, d’attributs qu’ils n’ont pas dans le référent réel (Dupuy 2019 : 44). Cette attribution erronée contribue à renforcer l’idée du climat comme facteur déterminant du caractère des habitants et de l’organisation de la vie. Pour compléter le puzzle qu’est Angosta, l’auteur lui attribue un paysage, El Salto :
En el fondo septentrional del valle, el río se encañona entre dos paredes de peñas afiladas como sierras y termina su curso abruptamente, en el Salto de los Desesperados. El Salto es una cascada que se precipita por poco menos de mil varas castellanas, con largas caídas y breves pausas, tan vertiginosa y vertical que en su base, donde las aguas se rompen definitivamente y se esconden entre rocío y espumas, la vegetación cambia porque el clima ya es otro, el sol se enardece y la humedad se adensa, haciendo que el aire adquiera la consistencia pesada y malsana de la Tierra Caliente (Abad Faciolince 2003 : 16).
El Salto, une allusion à El Salto del Tequendama, illustre la stratégie de « surimpression », où des espaces familiers fusionnent pour créer un nouvel espace fictionnel (Dupuy 2019 : 50). Cette cascade incarne à la fois l’esprit d’Angosta, une ville caractérisée par une verticalité vertigineuse, la mort et l’impunité, et un objet de représentation artistique ; par exemple, la couverture du traité de géographie comporte une photo d’El Salto, et le dernier écrit d’Andrés Zuleta est justement un poème sur cette cascade. Ce double processus, spatial par la recomposition d’une nouvelle géographie, et chronologique par l’historicité de la ville, est désigné par l’imaginaire géographique comme « syncrétisme géographique » :
Nous pouvons définir ce processus comme un mélange, une fusion d’éléments géographiques (et historiques) différents, éloignés, disparates dans le référent réel, qui, dans la fiction romanesque, tendent à former un tout cohérent et plausible, avec des lois qui lui sont propres et qui ne déroutent pas pour autant le lecteur (Dupuy 2019 : 47).
Le « syncrétisme géographique » se manifeste dès le début avec le traité de géographie de Ghun, qui décrit de manière académique la géographie d’Angosta. Ce procédé, caractéristique de la fiction postmoderniste, nous permet de voir comment Héctor Abad Faciolince réinvente la géographie de sa ville à l’aide d’éléments ponctuels de la géographie colombienne, de l’histoire de villes américaines et des aspects propres à la vie urbaine occidentale, pour former un tout libéré des contraintes référentielles, comme il l’a lui-même souligné.
18En complément de l’u-topos proposé par Vera Toro pour définir Angosta, nous pouvons également envisager la notion d’uchronie de la géocritique. Elle se caractérise par un espace qui conserve un lien avec un référent réel, établissant une relation de « syncrétisme géographique » à la fois temporelle et spatiale avec la Colombie. Le récit se déroule en marge ou autour d’un référent projeté dans un passé qui le déréalise (Westphal 2007 : 181‑182). Cet univers de possibles est marqué par le poids des discriminations héritées des sociétés coloniales et par les logiques frontalières des sociétés contemporaines.
19Le conflit, présent dès l’origine et à l’origine de la ville d’Angosta, se formalise par le régime de l’apartamiento. Ce régime n’a pas instauré les frontières ; il s’est simplement approprié les divisions déjà existantes. Dirigé par les Siete Sabios, le régime fonctionne comme une « machine politique ». Cette notion deleuzienne, expliquée par Anne Sauvagnargues, désigne un pouvoir opératoire plutôt qu’un État :
Le pouvoir n’a donc pas d’essence, il est opératoire ; il n’est pas attribut, mais rapport, et, à ce titre, s’insinue partout où des rapports de forces existent. Son action ne prend pas la forme de la violence répressive ou de l’idéologie trompeuse, et il « produit du réel » avant de réprimer (2005 : § 56).
Le régime de l’apartamiento tire sa force de sa capacité à saisir les conflits sociaux et à formaliser les frontières physiques comme condition de leur résolution. Il ne s’agit pas d’un État au sens traditionnel, mais plutôt d’une force qui s’applique à la fois aux espaces et aux individus.
- 3 Les libraires Pombo et Hoyos de la librairie de Paradiso : « Ambos se oponían, por ejemplo, a la (...)
20Sur les espaces, il exerce une domination par le biais d’une logique de striage qui transforme les espaces « lisses » en espaces « striés » (Westphal 2007 : 46). Sur l’individu, la force devient emprise par la doxa que Westphall décrit comme « la doxa idéologique collective, qui réduit tout à l’identique et fait émaner la parole “exemplaire” d’une subjectivité privilégiée » (199). Dans ce système, tous les individus d’une zone donnée sont réduits à leur condition supposée (calentanos ou segundones) et c’est à partir de cette condition qu’ils sont pour ou contre le régime, comme en témoignent les libraires de Paradiso qui sont contre, mais tout en gardant l’opposition civilisation-barbarie3.
21Angosta est un espace vaste et strié, avec une verticalité et une hiérarchie qui imposent une homogénéisation aux habitants. Cette organisation se manifeste par une accumulation de stratifications, de niveaux, de catégories et de taxonomies fondées sur des critères de géographie, d’économie, de modes de vie et de pensée. Elle est particulièrement visible aux frontières qui délimitent trois zones distinctes : le check-point qui contrôle l’entrée à Paradiso, les zones T et C où la circulation est théoriquement libre, mais culturellement interdite.
22À l’opposé de l’espace strié se trouve l’espace lisse, « celui qui se déploie entre les points, entre des points que peuvent relier autant de lignes qu’il y a d’options. Virtuellement ouvert sur l’infini, il agence l’ensemble des minutes de la vie de chaque individu » (Westphal 2007 : 69). Dans ces espaces représentés par La Comedia, La Cuña et la fondation H, les individus jouissent d’une relative liberté de pensée et d’action, et sont affranchis des contraintes imposées par le régime.
23L’hôtel de La Comedia est le lieu de résidence des personnages du roman. Jacobo Lince habite avec les autres résidents importants au rez-de-chaussée. Les étages intermédiaires hébergent des personnages secondaires, et le neuvième étage ou poulailler abrite les libraires Andrés Zuleta et Virginia Buendía. La Cuña, est le deuxième espace lisse de la zone T, ancienne maison de Jacobo Lince transformée en librairie. La fondation H est l’un des rares espaces de la zone F officiellement opposés au régime autoritaire. Cependant, ces espaces lisses ne sont pas exempts de divisions sociales et économiques.
24Au sein de La Comedia, où cohabitent des personnages aux profils variés, une frontière se dessine entre les résidents aisés du rez-de-chaussée et les miséreux du poulailler. C’est aussi le cas de La Cuña, selon la critique de Virginia Buendía adressée aux libraires :
—Y hasta si entramos en La Cuña, piensan que vinimos a atracar, o se cansan de darnos café gratis, porque abusamos con los terrones de azúcar, o porque se dan cuenta de que en general no tenemos ni ganas ni paciencia para ponernos a leer. Mejor dicho, para nosotros no existe ese regalo del café, sino la primera vez (Abad Faciolince 2003 : 303‑304).
Les personnages suivent des dynamiques similaires à celles des espaces, ils ont tous un discours marqué par leur zone d’origine (F, T ou C) et par leur fonction au sein du récit : d’un côté, ceux qui contribuent à la construction du réel de la « machine politique » de l’apartamiento par la doxa, de l’autre, ceux qui font l’expérience des frontières. Parmi ces derniers, les personnages principaux sont Jacobo Lince et Andrés Zuleta, dont le narrateur suit les parcours. Au fil du récit, Camila, Virginia, Beatriz et le docteur philanthrope Burgos, président de la fondation H, vont s’ajouter. Chacun de ces personnages traversera ou transgressera une frontière, qu’elle soit physique, politique ou morale.
25Jacobo Lince est un cas de transgression des frontières à la fois morales et physiques. Seul personnage à pouvoir circuler librement entre Paradiso et la zone T, il a rejeté néanmoins le titre de don et choisi de s’installer à La Comedia, en zone T. Cette transgression physique se double d’un franchissement de la frontière entre les zones T et C, où il frôle la mort avant d’être sauvé par Virginia. La frontière morale est transgressée par ses multiples liaisons avec Camila, maîtresse d’un puissant mafieux, et Beatriz, fille d’un des Siete sabios.
26Poussé par la haine de ses parents, le jeune poète Andrés Zuleta quitte le foyer familial pour s’installer à La Comedia. Il trouve un emploi de rédacteur à la Fondation H et se lance, aux côtés de Camila, dans une enquête sur les corps jetés à El Salto. Alors qu’ils documentent la torture d’un syndicaliste, Andrés se retrouve lui-même victime de la violence des gardes du corps de l’amant de Camila. Malgré son indifférence initiale aux questions politiques, il se voit propulsé au cœur d’une transgression des frontières physiques et idéologiques.
27Loin d’être une revendication de liberté face à l’oppression du régime, les transgressions d’Andrés et de Jacobo ne découlent que d’une méconnaissance des risques. Comme le souligne Westphal, il s’agit d’une « transition mal négociée », une « tension non contrôlée qui se transforme en turbulence » (2007 : 75). L’accumulation de ces transgressions provoquera inévitablement une répression totale de la part du régime. Ainsi que le décrit Escobar Mesa, la fin du récit est marquée par une montée en tension palpable. Les personnages se lancent dans une course effrénée pour échapper à la mort, « algunos de los personajes protagonistas se sienten como si fueran perseguidos por una jauría. Es una carrera vertiginosa para eludir la muerte que los acecha por todas partes » (2017 : 99).
28La politique de l’apartamiento préconise l’homogénéité de la société dans laquelle les habitants doivent se plier aux espaces et donc aux structures et normes morales qui leur sont conférées. Cependant, ces normes héritées de la période coloniale et diluées dans le système capitaliste sont asynchrones avec les personnages contemporains auxquels le lecteur peut s’identifier. « Cette tension entre le désir d’unité imposé par les normes et le besoin de liberté qui existe en marge des règles place l’individu dans une société où coexistent des rythmes différents, plus ou moins compatibles » (Westphal 2007 : 75). Par leur simple envie de vivre dans un système en décalage, ils enfreignent les règles, comme le souligne Héctor Abad Faciolince, « no son ni héroes ni mártires, sino personas indefensas, colmadas por la pasión de vivir » (quatrième de couverture). De même, le régime n’est pas l’antagoniste, mais plutôt la « machine politique » mise en marche par la ville elle-même.
29Pour conclure, nous pouvons donc affirmer qu’Angosta est, sur trois points, une uchronie : littéraire, géographique et historique.
30Littéraire, car le récit ne peut se limiter à un univers fondé uniquement sur une relecture des faits historiques ou la réorganisation des coordonnées géographiques, il comporte également une dimension intertextuelle qui participe à l’oscillation entre l’imaginaire et le référent caractéristique de l’univers parallèle propre à l’uchronie. Cette dimension se manifeste d’abord structurellement, à travers des œuvres comme La Divine Comédie ou la parodie du chapitre six du Quichotte qui organisent le roman. Ensuite, par un procédé semblable au « syncrétisme géographique », Héctor Abad confère une vie littéraire à Angosta, en brouillant ses repères. Par exemple, il transforme des écrivains réels en citoyens de la ville, comme lorsqu’il qualifie Piedad Bonnett de « la mejor poeta de Angosta » (195) ou encore lorsqu’il se met lui-même en scène : « uno de los que viven en F, Faciolince, el creído » (196). Enfin, en superposant des lieux et des personnages fictifs à des références littéraires, par le lien entre Angosta et La Vorágine – « A mí me produce una mezcla de sentimientos, porque la selva de Rivera se parece a Angosta » (190) – ou avec un personnage comme Virginia Buendía, l’auteur inscrit la ville dans une cartographie alternative de la littérature hispano-américaine, faisant d’Angosta une cité à la fois issue de la fiction et de la causalité historique.
31Historique, car Angosta est une méditation sur l’histoire de l’Amérique latine, explorant le poids de la narrativa essentialiste dans le développement des États, où les rigides catégories de la période coloniale se diluent et se réinventent, alimentant ainsi la machine de répression de l’apartamiento. Mais surtout, Angosta est une uchronie spatiale : c’est à partir de la géographie que l’histoire de la ville se dessine. Si Henri Paquot la voit comme une histoire qui quitte son temps pour s’aventurer dans l’Histoire (2018 : § 1), elle quitte aussi la géographie connue pour s’aventurer dans l’imaginaire.
32L’introduction de l’uchronie, notion jusqu’ici négligée dans les études consacrées à Angosta, ouvre de nouvelles perspectives d’analyse. Cette approche permet, à travers la voix narrative qui réécrit l’histoire et reconfigure la géographie, de s’affranchir d’une lecture purement référentielle. Elle offre également un pont entre les nouvelles approches de l’analyse de l’espace, telles que la géocritique et la géographie de l’imaginaire, et le corpus fantastique hispano-américain contemporain.