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Dossier bibliographique
Recensions

Anne Jusseaume, Le soin des pauvres. Vocations féminines dans le Paris du xixe siècle

Clarisse Tesson
p. 180-182
Référence(s) :

Anne Jusseaume, Le soin des pauvres. Vocations féminines dans le Paris du xixe siècle, Rennes/Paris, Presses Universitaires de Rennes/Société d’histoire religieuse de la France, 2023, 391 p. ISBN 978-2-7535-9277-3

Texte intégral

1Issu d’un travail de thèse, cet ouvrage aussi richement documenté qu’agréable à lire est paru dans la collection « Histoire religieuse de la France » mais n’intéressera pas que les historiennes et historiens du religieux. Dans la lignée des travaux de Claude Langlois, pionnier dans l’étude des congrégations religieuses féminines au xixe siècle, dont on regrette la disparition en mai dernier, Anne Jusseaume met en lumière les religieuses comme actrices majeures de la population parisienne. Dans un contexte de pauvreté nouvelle, liée à l’industrialisation et à la croissance urbaine, mais aussi de demande croissante de soins dans la population, les religieuses sont une figure-clé du paysage urbain, dans les hôpitaux publics, les asiles dont elles ont la charge, ou encore à domicile. En choisissant de ne pas étudier une mais plusieurs congrégations, aux traditions différentes mais mêlant toutes pratiques religieuses et soignantes, l’ouvrage se centre sur les manières d’être et de faire des sœurs hospitalières. S’il y a rupture des religieuses avec le monde, en dépit de l’exercice d’une profession, elle tient à une manière de faire différente plutôt qu’à l’habit. En quoi la vocation religieuse donne-t-elle une identité propre à ces femmes, qui sont des membres du personnel des hôpitaux à part entière ? Mettant à profit aussi bien l’outil du genre, pour décrypter les représentations féminines liées aux sœurs et leur manière d’interagir avec les autorités masculines – clercs ou médecins –, que la notion de care, définissant le soin autant comme un ensemble d’activités que comme une relation requérant des dispositions morales et affectives, en plus de l’approche religieuse – les sœurs envisageant le soin comme un moyen de ramener les âmes à Dieu –, l’ouvrage adopte une démarche compréhensive qui présente chaque facette de cet agir des sœurs, de façon très convaincante.

2La première partie est centrée sur le cadre dans lequel les sœurs exercent leur profession de soignantes, cadre à la fois géographique et social. En effet, après un premier chapitre qui définit les « bonnes sœurs », issues de congrégations diverses mais partageant une même condition d’hospitalières, bien admises dans la société au vu de leur utilité sociale, un deuxième chapitre les réintègre dans le paysage de l’assistance parisienne. Est ainsi explorée la manière dont les sœurs s’ancrent territorialement dans une capitale en pleine croissance et transformation, en composant aussi bien entre congrégations qu’avec les œuvres laïques et les réseaux paroissiaux. Un troisième chapitre met en lumière les « pauvres malades déchristianisés » auprès desquels elles agissent, l’hôpital étant à la fois un lieu de soin et un refuge contre la misère, et offre un témoignage de la déchristianisation dans les milieux populaires.

3La deuxième partie de l’ouvrage, au titre paradoxal (« Religieuse : une carrière ? »), retrace l’itinéraire aussi bien vocationnel que professionnel de ces religieuses soignantes. Le quatrième chapitre s’interroge d’abord sur la vocation des sœurs, en prenant au sérieux la dimension spirituelle du désir d’être religieuse autant que les motifs sociologiques ou matériels : si les origines sociales et le niveau d’instruction sont très variables chez les postulantes, la santé, donc l’aptitude au travail, ainsi que les dispositions morales et religieuses apparaissent comme des critères déterminants d’admission. Le chapitre suivant retrace les carrières soignantes des sœurs, entre la congrégation et l’hôpital : de façon assez originale, il insiste sur la formation complète suivie par les sœurs et leur adaptation face à l’apparition des premiers cours professionnels à la fin du xixe siècle, faisant du couvent un lieu d’apprentissage essentiel, souvent oublié des travaux sur la formation des femmes. Étudiant la vocation au prisme du travail, Anne Jusseaume décortique ici le rapport des sœurs à l’Assistance publique, concluant à la force du cadre congréganiste pour assurer aux sœurs une protection.

4La dernière partie, enfin, s’attache à la manière dont les sœurs soignent. S’appuyant sur la notion de care, le sixième chapitre présente le soin comme une relation, les sœurs servant d’intermédiaires entre médecins et malades, par leurs compétences pharmaceutiques et leur connaissance des malades, mais aussi par leur rôle de diffusion des progrès médicaux dans les familles. Le dernier chapitre permet de revenir sur la manière d’être religieuse de ces soignantes, qui envisagent leur profession comme une mission : derrière le soin des corps, il s’agit toujours de ramener les âmes à Dieu et de rechristianiser des familles éloignées de la pratique religieuse. Paradoxalement, la politique de laïcisation des hôpitaux à partir des années 1880, légitimée par ce prosélytisme des sœurs, a un effet inverse à celui recherché : réduisant leur rôle médical, elle ne laisse que plus de place au développement de leur activité religieuse. En trente ans, les sœurs quittent les structures publiques de santé de Paris, bien que la laïcisation des hôpitaux ait été plus lente et progressive que dans le domaine de l’éducation.

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Pour citer cet article

Référence papier

Clarisse Tesson, « Anne Jusseaume, Le soin des pauvres. Vocations féminines dans le Paris du xixe siècle », Chrétiens et sociétés, 31 | -0001, 180-182.

Référence électronique

Clarisse Tesson, « Anne Jusseaume, Le soin des pauvres. Vocations féminines dans le Paris du xixe siècle », Chrétiens et sociétés [En ligne], 31 | 2024, mis en ligne le 07 avril 2025, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/chretienssocietes/11481 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13v32

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Auteur

Clarisse Tesson

Université Jean Monnet Saint-Étienne CERCOR, UMR 8584 LEM

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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