Michel Barlow, Olivier Chareire, Yves Grellier, Yves Krumenacker, Rue Lanterne. Deux siècles de protestantisme au cœur de Lyon (1832-2022)
Michel Barlow, Olivier Chareire, Yves Grellier, Yves Krumenacker, Rue Lanterne. Deux siècles de protestantisme au cœur de Lyon (1832-2022), Lyon, Olivétan, 2023, 239 p. ISBN 978-2-35479-620-4
Texte intégral
1Avec un peu d’avance, ce livre célèbre le bicentenaire de la paroisse protestante de la rue Lanterne à Lyon. Nombre de paroisses protestantes fêtent en effet depuis quelques années leur bicentenaire, c’est-à-dire leur reconstitution et la (re)construction de leur temple après la Révolution ; mais elles le font le plus souvent par l’organisation de conférences, de concerts, d’expositions, parfois par la pose d’une plaque ou l’édition d’une brochure, mais rarement par un vrai livre d’histoire. La paroisse de l’Oratoire du Louvre a montré la richesse d’un tel projet (Philippe Braunstein, dir., L’Oratoire du Louvre et les protestants parisiens, Genève, Labor et Fides, coll. « Histoire et société », 2011, 349 p.). Pour prendre en charge ce projet, quatre auteurs : Michel Barlow, retraité de l’enseignement supérieur en lettres et sciences de l’éducation ; Olivier Chareire, maître de conférences en géographie à l’Université Jean-Moulin ; Yves Grellier, agrégé de sciences sociales et docteur ès lettres ; et Yves Krumenacker, professeur émérite d’histoire moderne à l’Université Jean-Moulin, que les lecteurs de Chrétiens et Sociétés connaissent bien et qui a notamment dirigé l’ouvrage Lyon 1562, capitale protestante. Une histoire religieuse de Lyon à la Renaissance (Olivétan, 2009). C’est donc ici une nouvelle contribution importante à l’histoire du protestantisme dans la capitale des Gaules.
2Les auteurs ont chacun rédigé un chapitre, mais ont travaillé ensemble pour réaliser un ouvrage cohérent et complet. Le choix a été fait d’un livre grand public : l’écriture est alerte et la lecture très agréable, les chapitres sont courts, accompagnés d’encadrés et de petites illustrations (photos, cartes, graphiques) très bien choisis ; le livre n’a donc ni notes de bas de page ni index, avec une bibliographie très restreinte. Quelques coquilles sur les noms propres sont à corriger (Albert Dentan est né à Lutry et non Lury, p. 43 ; il faut lire Samuel Descombaz et non Decombaz p. 95, Tommy et non Tony Fallot p. 94, Thierry-Mieg et non Tierry-Mieg p. 145, ou l’Église kimbanguiste p. 208). Le contexte de la séparation des Églises et de l’État est présenté de manière un peu schématique, insistant sur la montée « d’un cléricalisme catholique agressif » mais passant sous silence le ralliement catholique à la République de 1890. Le renvoi vers des pages antérieures ou postérieures ne fonctionne pas systématiquement (p. 67 ou 171). Mais ce ne sont là que de très minces détails, par rapport à la richesse de l’ouvrage.
3La recherche puise aux sources primaires (archives et bulletin paroissial de l’Église évangélique de Lyon) et s’appuie sur les travaux universitaires déjà réalisés : elle foisonne donc de renseignements précis et permet de bien mettre en perspective les évolutions de cette Église originale, née hors du cadre concordataire.
4L’Église évangélique de Lyon surgit en effet d’une dissidence. Le pasteur Adolphe Monod arrive à Lyon en 1827, en tant que second pasteur du temple du Change, qui est alors le seul lieu de culte protestant de la ville ; prédicateur revivaliste, éblouissant mais véhément, il bouscule les pratiques, en organisant notamment des réunions d’études bibliques à son domicile ; il est démis de ses fonctions par le consistoire en 1832. Il devient alors le pasteur d’un petit groupe de fidèles dissidents, en rupture avec l’Église officielle depuis un an et demi ; autour de lui s’agrègent aussi des fidèles du temple du Change, choqués par l’éviction de leur pasteur, et les convertis de l’évangéliste Albert Dentan. Le 29 avril 1832, Monod célèbre à son domicile le premier culte avec sainte cène indépendant, pour vingt-cinq hommes et trente femmes réunis. Trop nombreux pour continuer longtemps des cultes de maison, les fidèles s’installent passage Thiaffait, sur les flancs de la Croix-Rousse, le 1er juillet 1832. C’est une véritable Église qui se constitue, une « Église en état de mission », avec cultes le dimanche à 10h30 et 18h, écoles du dimanche pour les enfants comme pour les adultes, œuvres sociales et d’évangélisation (comité de bienfaisance, bibliothèque populaire, colportage, société biblique…).
5Mais le paradoxe est qu’Adolphe Monod n’est pas un défenseur de l’idée d’indépendance des Églises, contrairement à son frère, le pasteur Frédéric Monod (1794-1863). Alors que Frédéric quitte avec fracas en octobre 1848 l’Église concordataire pour fonder l’Union des Églises évangéliques libres de France, Adolphe réintègre à l’inverse l’Église officielle dès 1836, en devenant professeur à la faculté de théologie protestante de Montauban. Mais l’Église qu’il a fondée à Lyon lui survit et se développe.
6L’ouvrage est structuré en quatre parties : la naissance et le développement d’une Église indépendante (1832-1875), qui adhère à cette date à l’Union des Églises libres ; le long ministère du pasteur Léopold Monod (1870-1914) ; le poids de la guerre et de l’entre-deux-guerres (1914-1938), qui conduit l’Église évangélique de Lyon à participer à la réunification de l’Église réformée de France ; enfin les transformations qu’elle a connues, jusqu’aux dynamiques les plus récentes.
7La réussite de cette monographie est de saisir la vie de cette Église dans tous ses aspects, religieux bien sûr, mais aussi juridiques, économiques ou sociologiques. L’histoire de la paroisse est replacée dans l’évolution de l’agglomération lyonnaise. Installée dans un quartier densément peuplé, l’Église est composée en grande majorité d’ouvriers de la soierie, et c’est pour venir en aide aux membres de la communauté les plus démunis qu’est créée dès 1844 l’Infirmerie protestante. C’est dans cette Église libre que les ouvriers germanophones trouvent le meilleur accueil : son recrutement est en effet plus populaire, et sa chapelle est située depuis 1841 rue de l’Arbre-sec, dans le premier arrondissement, où les germanophones sont particulièrement concentrés. La paroisse accueille donc des cultes en allemand mais aussi des cultes anglicans, jusqu’à la création d’une Église luthérienne autonome en 1854. Cette dimension internationale de l’Église est renforcée par l’origine même de ses premiers pasteurs : Adolphe Monod, aux origines suisse et danoise, Georges Fisch, venu du canton de Vaud (pasteur de 1842 à 1855), Victor Cuenod, François Bertholet-Bridel, Samuel Descombaz, tous Suisses. Dans les années 1850, en raison de l’expansion économique de la ville et des grands travaux urbains lancés par le préfet, la paroisse est obligée de quitter la rue de l’Arbre-sec et décide alors de bâtir le temple actuel de la rue Lanterne.
8On suit dès lors les hauts et les bas de cette Église : alors qu’elle compte quatre pasteurs à la fin des années 1840, elle n’en a plus que deux dans les années 1880. L’arrivée en 1868 du pasteur Léopold Monod, neveu d’Adolphe, pour un très long ministère (il reste après sa retraite président du conseil presbytéral jusqu’à sa mort en 1922), lie ainsi intimement l’histoire de la paroisse avec celle de la famille Monod : son successeur présente d’ailleurs l’Église évangélique de Lyon comme « l’Église d’Adolphe et de Léopold Monod » ! Le rôle des femmes est l’objet d’une attention particulière : l’Église leur accorde de manière précoce, dès 1896, le droit de vote pour l’élection des anciens. Le foisonnement des œuvres comme l’ouverture œcuménique (œcuménisme intra-protestant d’abord, puis œcuménisme protestant-catholique) sont précisément étudiés.
9L’année 1938 marque une rupture : l’Église lyonnaise quitte l’Union des Églises libres pour adhérer à la nouvelle Église réformée de France, tournant qui s’accompagne de l’arrivée du pasteur Roland de Pury (1907-1979). Grande figure du barthisme en France, engagé dans la Résistance, R. de Pury est arrêté par la Gestapo en plein culte le 30 mai 1943 ; grâce à sa nationalité suisse, il est échangé par son pays contre des prisonniers allemands. L’engagement dans le monde demeure après-guerre l’une des caractéristiques de la paroisse, notamment auprès de la CIMADE ou à travers le Foyer protestant de la Duchère. L’entrée de la rue Lanterne dans l’Union nationale des associations cultuelles de l’Église réformée de France est paradoxalement la source de tensions à l’intérieur du protestantisme lyonnais : les relations avec le Grand Temple des Brotteaux, quai Augagneur, sont souvent faites de méfiance réciproque, chaque paroisse ayant conservé son existence juridique ; la recherche d’une coexistence qui ne penche ni vers une trop grande autonomie ni vers une marginalisation n’est pas toujours simple. L’ouvrage se termine par l’analyse du renouveau que connaît depuis 1995 la paroisse de Lyon-Terreaux (nom qu’elle porte officiellement). Une nouvelle preuve que l’histoire fine permet de percevoir les flux et les reflux des communautés religieuses, au-delà des discours déclinistes et généralisants.
Pour citer cet article
Référence papier
Pierre-Yves Kirschleger, « Michel Barlow, Olivier Chareire, Yves Grellier, Yves Krumenacker, Rue Lanterne. Deux siècles de protestantisme au cœur de Lyon (1832-2022) », Chrétiens et sociétés, 31 | -0001, 183-186.
Référence électronique
Pierre-Yves Kirschleger, « Michel Barlow, Olivier Chareire, Yves Grellier, Yves Krumenacker, Rue Lanterne. Deux siècles de protestantisme au cœur de Lyon (1832-2022) », Chrétiens et sociétés [En ligne], 31 | 2024, mis en ligne le 07 avril 2025, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/chretienssocietes/11484 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13v33
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