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In memoriam Bernard Comte (1930-2025)

Étienne Fouilloux

Texte intégral

  • 1  André Tubeuf, Les Années Louis-le-Grand, Arles, Actes Sud, 2020 , p. 174 et 302.

1Bernard Comte est né le 8 juillet 1930 à Chalon-sur-Saône, dans la famille sans histoire d’un notaire de province. Bachelier très jeune après une brillante scolarité secondaire, il entre en hypokhâgne à Lyon, au lycée du Parc, où il a comme professeurs Joseph Hours, en histoire, et Jean Lacroix, en philosophie, grandes figures du catholicisme lyonnais qui le marquent en profondeur. Handicapé par des difficultés en langues anciennes, il s’y reprend à trois fois pour entrer à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à laquelle le destinaient ses autres résultats : la dernière est la bonne, au lycée Louis-le-Grand de Paris où les meilleurs des provinciaux venaient parfaire leur préparation1. La promotion 1950, dont il fait partie, comporte, outre son grand ami le futur historien moderniste Marc Venard, l’écrivain Dominique Fernandez, le sociologue Jean-Claude Passeron ou le sémiologue Louis Marin.

2Séduit à Lyon par la forte personnalité du jésuite Lucien Fraisse, aumônier des khâgneux, le jeune Bernard Comte est un « tala » de gauche, qui navigue entre la revue Esprit, connue par Jean Lacroix, et la revue progressiste La Quinzaine, qu’il diffuse rue d’Ulm. Il est reçu 7e à l’agrégation d’histoire en 1954. Lors de la « confession », le président du jury Fernand Braudel s’enquiert de ses aspirations pour l’avenir : un poste de professeur d’histoire et de géographie dans un lycée de province, répond le jeune agrégé à l’étonnement du maître des Annales qui s’attendait à plus d’ambition. Ce sera Chambéry, où le rejoint sa femme Madeleine, après son propre succès à l’agrégation en 1955. Tous deux font d’emblée preuve, dans leurs fonctions, de la rare conscience professionnelle qui les caractérisera toute leur vie. Ils militent à la Paroisse universitaire et au Syndicat Général de l’Éducation Nationale. Bernard Comte, qui a commencé des recherches sous la direction d’André Latreille, obtient en 1964 un poste d’assistant d’histoire contemporaine à l’Université de Lyon. Il s’agrège alors au Groupe d’histoire religieuse où je l’ai rencontré, à La Bussière-sur-Ouche, en juillet 1968, après un printemps chaud pendant lequel il a joué un rôle actif et modérateur entre étudiants gauchistes et enseignants plus ou moins hostiles au mouvement. Lors de la scission du Centre d’histoire du catholicisme, consécutif à la scission de l’Université de Lyon, il opte pour Lyon 2 et reste ainsi fidèle à André Latreille, dont il présidera brièvement le Centre qui lui est dédié en 1990-1991.

  • 2  Le sujet sera repris quarante ans après par un de mes élèves, Louis-Pierre Sardella, Demain, une r (...)

3Catholique de gauche, enthousiasmé par le concile, favorable à la déconfessionnalisation de la CFTC, proche du PSU puis du PS, il a commencé une recherche sur un courant catholique voisin de ses idées : la revue moderniste lyonnaise des débuts du xxe siècle Demain, à laquelle il consacre une forte communication au colloque grenoblois de 1971 sur les catholiques libéraux au xixe siècle (« Un rassemblement de catholiques libéraux : la naissance de la revue Demain », Les catholiques libéraux au xixe siècle, Presses universitaires de Grenoble, 1974, p. 239-280). Le sujet lui semble-t-il trop mince pour une thèse2 ? Ou bien trop éloigné de ses attaches militantes ? Toujours est-il qu’il abandonne ce premier projet pour un autre, plus ambitieux : faire l’histoire de l’École des cadres d’Uriage qui, entre 1940 et 1942, a été la matrice de bien des entreprises ultérieures (le journal Le Monde ou le mouvement Peuple et culture…). Elle a vu passer comme instructeurs nombre de ceux que Bernard Comte considère comme ses maîtres : Emmanuel Mounier et Jean Lacroix au premier chef. Non sans difficultés ni remords qui en retardent l’achèvement, il soutient sa thèse, sous la direction de Xavier de Montclos, en 1987. Étonné qu’un travail de cette importance et de cette qualité soit présenté seulement comme thèse de 3e cycle, le jury présidé par René Rémond demande en vain à l’Université Lyon 2 de la transformer, séance tenante, en thèse de doctorat d’État. Si cela avait été possible, Bernard Comte aurait été élu à la succession de Xavier de Montclos en 1990… et je ne serais jamais venu à Lyon. Il ne sera donc pas professeur des Universités et fera toute sa carrière comme maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Lyon, dont il a fortement contribué à renouveler l’enseignement de l’histoire avec son ami Jean Peyrot (1936-2009).

4Bernard Comte défend avec brio la thèse d’Uriage comme propédeutique à la Résistance sous couvert d’une institution de Vichy. Il rompra ensuite des lances avec l’historien israélien Zeev Sternhell et ses émules anglo-saxons qui insistent au contraire sur les connivences de l’École et de ses instructeurs avec le régime de Vichy, sinon avec la Collaboration. Le différend se concentrant sur l’attitude d’Emmanuel Mounier en 1940-1941, Bernard Comte, membre actif du groupe Esprit lyonnais et de l’Association des amis du philosophe personnaliste, usera par la suite beaucoup de temps et d’énergie pour laver celui-ci de tels soupçons : publication intégrale et critique des numéros controversés d’Esprit de 1940-1941, qui sont au cœur du débat (2004), puis des Carnets de Mounier sur l’édition desquels il épuisera ses dernières forces (Entretiens, 1926-1944, Presses universitaires de Rennes, 2017). Chemin faisant, Bernard Comte est aussi devenu l’un des rares spécialistes de la Résistance des chrétiens, lyonnais ou pas, clercs ou laïcs (il a patronné la réédition d’un livre sur Gilbert Dru, Un chrétien résistant, Beauchesne, 1998). Il leur a dédié ce qui demeure la meilleure synthèse sur le sujet (L’honneur et la conscience. Catholiques dans la résistance, 1940-1944, Éditions de l’Atelier, 1998).

  • 3Mémoire historique sur les « affaires » de négationnisme dans les universités lyonnaises (1978-199 (...)
  • 4  Bernard & Madeleine Comte, Le père Fraisse (1912-2001). Les combats d’un jésuite foudroyé, Chrétie (...)

5Bernard Comte n’était pas seulement un universitaire dévoué et un historien rigoureux : c’était une conscience toujours en éveil. Avec sa femme Madeleine ou son ami François Delpech (1935-1982), trop tôt disparu, il s’est engagé d’emblée contre le négationnisme au sein des universités lyonnaises, dont il a fourni une première synthèse à la demande de la présidence de Lyon 23. Membres des Amitiés judéo-chrétiennes, puis de la fraternité d’Abraham, les époux Comte ont été en première ligne, à Lyon, dans la lutte contre l’antisémitisme et pour la concorde entre religions. Membre de la commission d’enquête sur la cavale du milicien Paul Touvier, cheville ouvrière du Centre lyonnais d’histoire de la Résistance et de la déportation, ami proche de la Maison d’Izieu, Bernard Comte a été de tous les combats pour que l’histoire fournisse à la mémoire un fondement rigoureux. Autant qu’une œuvre couronnée par la justice rendue tardivement à leur mentor le père Lucien Fraisse4, c’est cette vigilance de tous les instants contre des démons toujours renaissants que Bernard et Madeleine Comte (décédée en 2023) nous laissent en héritage. L’honneur et la conscience : ces deux termes ne sont pas seulement le titre d’un des livres de Bernard Comte, mais l’idéal de vie d’un universitaire et d’un militant qui fut, à sa manière un juste.

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Notes

1  André Tubeuf, Les Années Louis-le-Grand, Arles, Actes Sud, 2020 , p. 174 et 302.

2  Le sujet sera repris quarante ans après par un de mes élèves, Louis-Pierre Sardella, Demain, une revue catholique d’avant-garde (1905-1907), Paris, Desclée de Brouwer, 2011.

3Mémoire historique sur les « affaires » de négationnisme dans les universités lyonnaises (1978-1999), par Bernard Comte en collaboration avec Jean-Michel Rampon ; réalisé à la demande de Bruno Gelas, Président de l’Université Lumière Lyon 2, Lyon, octobre 1999, 75 p.

4  Bernard & Madeleine Comte, Le père Fraisse (1912-2001). Les combats d’un jésuite foudroyé, Chrétiens et sociétés. Documents et Mémoires n° 40, LARHRA, Lyon, 2020. [En ligne : https://books.openedition.org/larhra/7498]

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Pour citer cet article

Référence électronique

Étienne Fouilloux, « In memoriam Bernard Comte (1930-2025) »Chrétiens et sociétés [En ligne], 32 | 2025, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/chretienssocietes/11586 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ch2

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Auteur

Étienne Fouilloux

UMR CNRS 5190 LARHRA

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