Philip Benedict, Season of Conspiracy
Philip Benedict, Season of Conspiracy. Calvin, the French Reformed Churches and Protestant Plotting in the Reign of Francis II (1559-1560), Transactions, American Philosophical Society, vol. 108, part. 5, Philadelphie, American Philosophical Society Press, 2020, 224 p., ISBN : 978-1-60618-085-3
Texte intégral
1Ce dernier livre de l’historien américain Philip Benedict s’inscrit dans son ample projet de faire une histoire des premiers temps de l’implantation du calvinisme en France, du milieu des années 1550 à la première moitié des années 1560. Historien de Rouen au cours des conflits religieux, historien des Églises et du parti huguenot, historien des graveurs Tortorel et Perrissin, il nous livre dans cet opus une réflexion ample et documentée issue de sa fréquentation des archives protestantes françaises depuis plus de 50 ans. Le focus est mis ici sur le très court règne de François II – 513 jours – qu’il considère comme un temps de genèse des soulèvements qui affectèrent la France à partir de la Conjuration d’Amboise (mars 1560). En écho à la récente thèse de Sophie Téjédor sur le règne de François II, ce travail participe au renouveau actuel des questionnements sur cette période courte mais particulièrement agitée de l’histoire du royaume.
2Le livre est divisé en cinq chapitres, avec un premier proposant les sources disponibles pour une telle histoire, et les quatre autres sur l’organisation et la montée progressive vers les évènements d’Amboise et de Lyon. Une longue annexe (16 pages) fournit la transcription de la déposition du protestant Gilles Triou devant les enquêteurs lyonnais, déposition conservée aux archives départementales des Pyrénées-Atlantiques. Envoyé de Genève pour organiser les soulèvements protestants en 1560, il est arrêté et interrogé après les évènements lyonnais de septembre 1560, détenu à Lyon, Orléans puis Paris sur près de deux ans. Si cette source n’était pas totalement inconnue, elle n’avait pas bénéficié d’une attention aussi poussée des historiens. C’est à l’aune de l’étude fine de cette déposition que Philip Benedict propose de rouvrir le dossier des processus séditieux de 1560, grâce aux acteurs et évènements ainsi révélés et à une relecture des sources contemporaines. Les évènements lyonnais et ceux d’Amboise relèvent l’un et l’autre d’une même dynamique conspirationniste dont ce livre souhaite faire l’archéologie. Lyon est au centre de cette étude, nœud géographique d’une saison des conspirations à l’échelle du royaume. Philip Benedict témoigne une nouvelle fois ici de son souci érudit pour établir les faits et les critiquer en croisant de multiples sources. Il y a dans ce livre une forme de jubilation à reconstituer réunions et rencontres, réseaux épistolaires et relations interindividuelles, dans une traque systématique de l’information.
3Le premier chapitre s’arrête donc sur le leg historiographique dans la compréhension de ces conspirations. Si la conjuration d’Amboise a toujours fait l’objet d’une attention particulière des historiens, premier acte des guerres de Religion, le complot de Maligny sur Lyon et les évènements associés ne furent le plus souvent qu’évoqués à la marge. De fait, après les rapports d’ambassadeurs et la communication officielle du roi, les premières sources sur ces questions furent les lettres privées et surtout les récits historiques écrits par les protestants au lendemain d’Amboise, dans un souci le plus souvent de mise à distance de toute responsabilité pour ne pas être éclaboussé par le désastre qui avait suivi ce coup de force. La position de Calvin et celle de Bèze sont finement analysées entre information, soutien et déni. Les livres de Pierre de La Place, Commentaire de l’Etat de la Religion… publié en 1565 et celui de Louis Régnier de La Planche Histoire de l’Etat de France… publié en 1576, les deux principales sources protestantes sur ces conspirations, sont eux aussi très finement analysés dans leur contexte d’écriture et dans leur influence sur la littérature postérieure. L’un comme l’autre passent très vite sur les évènements lyonnais et participent à la construction d’une mémoire centrée sur Amboise. Les pages consacrées à l’historiographie du xixe siècle à nos jours sont un modèle du genre. Sans le dire, Philip Benedict participe ici à la réflexion plus générale sur la mémoire des guerres de Religion et l’historicisation des évènements qui ont déchiré la France dans la deuxième moitié du xvie siècle. Littéraires, historiens, historiens de l’art creusent ce sillon depuis près de 40 ans. Le traitement réservé à l’affaire d’Amboise, par contraste avec le cas lyonnais, permet de saisir la façon dont se constitue une mémoire partisane répondant à des impératifs politiques – ici la responsabilité des autorités calvinistes – et comment cette mémoire mise en récit est elle-même sujette à évolution au fil du temps. L’érudition de la démonstration permet d’utiliser une approche intertextuelle mettant en relation les différents acteurs littéraires des conspirations de 1560.
4Le second chapitre est consacré au témoignage de Gilles Triou, arrêté à Lyon le 7 septembre, deux jours après la tentative de coup de main de Maligny sur la ville et soumis à la question. Cette déposition permet d’identifier le noyau dur des conjurés, six Lyonnais, sur lesquels Philip Benedict revient en détail. A titre d’exemple, il situe un certain Vincent, ami de Calvin, impliqué en 1561 dans la diffusion des psaumes traduits en français, fils d’un notable lyonnais consul à trois reprises entre 1543 et 1559, au service du parti protestant lyonnais pendant la première guerre de Religion, membre du consistoire en 1564. Dans le même esprit, la déposition permet de reconstituer le déroulement d’une conspiration entre Lyon, Genève, Nantes et Amboise, les modalités de recrutement des conjurés et l’affirmation des personnalités. C’est dans ces réunions préparatoires à la Conjuration d’Amboise que s’affirme pour la première fois « le jeune Maligny ». Associé à l’annexe, ce chapitre est un des principaux apports de ce livre, la preuve d’une entreprise générale pensée par des nobles et des bourgeois protestants sans que pour autant le but de l’opération ne soit véritablement énoncé.
5Philip Benedict traque ensuite la circulation des personnes d’un bout à l’autre du royaume et jusqu’à Genève. Le ministre Boisnormand, les différents conjurés, les soldats levés en Languedoc à la fin de l’été 1560 pour se rendre à Lyon, on découvre ici toute une constellation d’individus impliqués dans le complot en train de se mettre en place. D’une focale lyonnaise au chapitre précédent, on passe à une dimension nationale. L’intérêt de ce chapitre est de montrer les connexions opérées dans le milieu protestant du royaume et la capacité de mobilisation déjà très importante en 1560. Ces lignes rejoignent les processus mis à jour par Hugues Daussy dans Le parti huguenot, affinant la genèse d’une mobilisation partisane en cours de structuration.
6Le dernier chapitre s’arrête sur les liens entre les conjurations et les calvinistes français de Genève. La mobilisation des conjurés s’est faite au nom des Eglises réformées et les meneurs ont eu recours au soutien des pasteurs et diacres dans les villes où ils passaient pour convaincre de l’opportunité de leur entreprise. La déposition de Triou et ses soutiens en sont un témoignage évident. Le livre de Philip Benedict trouve ici un de ses principaux enseignements : la Conjuration d’Amboise et les autres conspirations de l’année 1560 se sont faites grâce au soutien de nombreux ministres et par le relais des Eglises instituées dans les principales villes du royaume. Grâce au Livre des habitants de Genève, l’interaction avec la capitale calvinienne prend chair autour du rôle d’au moins 14 de ses habitants.
7Le livre se clôt sur une longue conclusion dans laquelle Philip Benedict invite à « repenser » le sens des révoltes de l’année 1560. Elément central selon lui de ce processus, le parti protestant se met en place et connaît ses premiers succès grâce aux collaborations que nobles, bourgeois des villes ou ministres ont su mettre en place. L’organisation et la justification de la Conjuration d’Amboise n’aurait pu se faire sans une intense activité diplomatique entre ces composantes très diverses de la galaxie calvinienne française. Elle n’aurait pu se faire non plus sans la mobilisation d’hommes de main prêts à se battre et recrutés dans les principaux fiefs huguenots du royaume. On retrouve ici ce qu’Hugues Daussy a déjà indiqué dans la genèse du parti huguenot, notamment lors des prises d’armes du printemps 1562 où le rôle des consistoires et l’action de Théodore de Bèze depuis Genève furent fondamentaux. Suite à ces prises d’armes, plusieurs des personnages impliqués dans ces évènements y laissèrent la vie, environ 80, d’autres survécurent et se retrouvèrent impliqués dans les conflits des années 1560, à l’exemple de Charles Dupuy-Montbrun. Pour le parti protestant et son implication dans les soulèvements armés, cette année 1560 n’était qu’un commencement. Philip Benedict nous livre ces pages denses et érudites grâce aux nombreuses années qu’il a consacré à comprendre le fonctionnement du parti protestant. Il nous livre cependant un commencement et à ce titre des clefs pour comprendre la bascule dramatique que connût le royaume au printemps 1562 avec les premiers feux de la guerre civile.
Pour citer cet article
Référence papier
Pierre-Jean Souriac, « Philip Benedict, Season of Conspiracy », Chrétiens et sociétés, 32 | 2026, 157-160.
Référence électronique
Pierre-Jean Souriac, « Philip Benedict, Season of Conspiracy », Chrétiens et sociétés [En ligne], 32 | 2025, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/chretienssocietes/12020 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16cgw
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