Pierre-Yves Kirschleger, La Matrice étrangère du protestantisme
Pierre-Yves Kirschleger, La Matrice étrangère du protestantisme (xixe siècle), Genève, Labor et Fides, 2024, 463 p.
Texte intégral
1Cet ouvrage est la publication du mémoire inédit soutenu par Pierre-Yves Kirschleger dans le cadre de son Habilitation à diriger des recherches. Si jusqu’à présent les apports étrangers au protestantisme français apparaissaient comme un thème secondaire à des études consacrées à un cadre national, l’auteur se propose ici de renverser la focale en les abordant, de manière globale et en variant les échelles d’analyse, dans ses aspects religieux, économiques, sociaux, et culturels, révélant ainsi toute la pluralité du protestantisme français qui s’émancipe progressivement des cadres, trop étroits, imposés par l’État.
2La première partie de l’ouvrage, nommée « Une minorité revivifiée par les apports étrangers », se concentre sur la place numérique des protestants étrangers au sein de la communauté protestante française qui, rappelons-le, ne représente qu’une infirme minorité au xixe siècle. L’auteur inscrit, tout d’abord, cette présence étrangère dans le temps long en soulignant la tolérance dont les négociants protestants ont fait l’objet en France sous l’Ancien Régime alors même que les protestants français étaient persécutés. L’édit de Tolérance puis la liberté de culte permettent aux protestants partis au Refuge ou leurs descendants de revenir dans leur pays d’origine, non sans importer de nouvelles croyances ou doctrines, même si cette « remigration » présente un certain nombre de limites soulignées par l’auteur. Celui-ci insiste sur la bonne intégration des protestants étrangers au sein de la minorité et de la société française, qui se matérialise notamment par l’intermédiaire de mariages franco-étrangers qui permettent de renouveler la communauté française tout en renforçant l’influence étrangère. Les étrangers jouent également un rôle non négligeable dans la restauration des institutions religieuses ou en procurant des effectifs pastoraux, insuffisants au début du siècle lorsqu’il n’existe pas encore de faculté de théologie protestante en France.
3Le deuxième chapitre, plus dense, se concentre, quant à lui, dans une approche chronologique, sur la mise en place, le développement et les conséquences de l’évangélisation étrangère sur le protestantisme français, alors que celui-ci est longtemps resté imperméable aux évolutions théologiques en raison de son isolement au temps des persécutions. Quatre temps se dessinent alors et montrent l’intérêt croissant des évangélistes britanniques, suisses, allemands, américains pour le protestantisme français, engendrant parfois des formes de coopération, d’autres fois des formes de concurrence. Dès la Révolution, les premiers évangélistes foulent le sol français et posent les germes d’un Réveil français fortement influencé par les modèles suisse et britanniques durant la Restauration, mais ce n’est qu’après les révolutions de 1830 et surtout de 1848 que ce mouvement s’institutionnalise avec la fondation des Églises évangéliques libres ou la structuration du baptisme et du méthodisme. Chaque dénomination important sur le territoire ses propres doctrines et pratiques, on assiste ainsi à la fragmentation du protestantisme français. Durant le dernier quart du xixe siècle alors que la Troisième République offre un cadre plus propice aux actions étrangères, les sociétés d’évangélisation, loin d’être hermétiques aux évolutions de la société notamment aux effets de l’industrialisation, s’adaptent afin de toucher de nouveaux publics notamment ouvriers, comme le montre, par exemple, l’étude de la mission McAll.
4Enfin, dans un dernier chapitre, l’auteur s’intéresse aux apports culturels de cette influence étrangère. Là encore, naviguant entre les différents courants britanniques, suisses, allemands ou américains, il démontre l’importance de ceux-ci dans la structuration de réseaux de diffusion des écrits bibliques en France ou encore dans l’adoption de modèles éducatifs novateurs. Mais cette influence étrangère a également des conséquences sur les pratiques religieuses : la Bible de mariage, inspirée du modèle britannique, devient un cadeau nuptial répandu, tandis qu’issu de la culture allemande, le sapin devient un symbole de Noël dépassant le seul cadre du protestantisme. Les musiques et les cantiques, inspirés de mélodies étrangères, remplacent également peu à peu les psaumes, marqueurs identitaires des protestants français qui ont ponctué le culte au Désert. L’ensemble de ces circulations culturelles et ces réseaux ont conduit à la structuration d’une « Internationale protestante » par l’adhésion des différentes dénominations françaises – à l’exception des libéraux plus sensibles à la sécularisation de la société – à des structures internationales, telles que l’Alliance évangélique ou encore les mouvements de jeunesse. Reste la question cruciale de l’argent : si le protestantisme français parvient à se renouveler au cours du xixe siècle, c’est aussi grâce aux généreuses libéralités de Sociétés ou de riches philanthropes étrangers qui financent tout autant la construction de lieux de culte que des œuvres de bienfaisance. Néanmoins, cette situation place le protestantisme français dans une forme de dépendance vis-à-vis de ces flux, dont la pérennité n’est pas assurée, et alimente la défiance de ses détracteurs qui voient les protestants comme des agents de l’étranger.
5En somme, cet ouvrage offre une riche et dense analyse des divers et intenses apports étrangers à un protestantisme français foisonnant qui, sous l’effet de ces influences, se réinvente.
Pour citer cet article
Référence papier
Hélène Lanusse-Cazalé, « Pierre-Yves Kirschleger, La Matrice étrangère du protestantisme », Chrétiens et sociétés, 32 | 2026, 168-169.
Référence électronique
Hélène Lanusse-Cazalé, « Pierre-Yves Kirschleger, La Matrice étrangère du protestantisme », Chrétiens et sociétés [En ligne], 32 | 2025, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/chretienssocietes/12048 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ch0
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