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DOSSIER

De la complexité d’enseigner une histoire biblique laïque

Daniel Faivre
p. 19-38

Résumés

Réduire les intégrismes religieux suppose un enseignement laïque et neutre des textes fondateurs qui les soutiennent, la Bible en particulier. Mais les « vérités » historiques qu’elle contient sont aujourd’hui réévaluées, aussi bien par les archéologues que les historiens ou même les théologiens. Cependant, leur diffusion dans le cadre d’une école de la République pose la vaste question de la formation des enseignants, largement négligée en France depuis plus d’un siècle, sur cette partie de l’histoire ancienne.

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Texte intégral

Une urgence qui a besoin de lenteur

1Enseigner une histoire laïque de la longue marche d’Israël vers le monothéisme ne devrait souffrir d’aucune contestation. Car ce premier monothéisme, qui a généré une manière nouvelle de concevoir le divin, influence encore aujourd’hui, directement ou indirectement, plus de la moitié de l’humanité. La Bible en est le premier texte fondateur. Celle que les juifs appellent Tanak1 et les chrétiens Ancien Testament. Mais c’est aussi le texte auquel se référera largement le Coran, quelques siècles plus tard, dans lequel on peut croiser, au hasard des sourates, une bonne partie du personnel biblique, d’Adam à Jésus.

2Cet enseignement est d’autant plus essentiel que chacune des trois obédiences qu’il a engendrées, judaïsme, christianisme et islam, sécrète depuis quelques décennies des poisons fondamentalistes auxquels nous recherchons désespérément, dans un discours de raison, un antidote efficace.

3Mais il y a loin de la coupe aux lèvres et si un tel remède était à la portée de chaque enseignant, nul n’en parlerait. C’est pour cela qu’il convient de réfléchir d’une façon approfondie sur cette question qui, a priori, paraît relever de la pure didactique : comment enseigner une histoire biblique qui réponde aux critères de scientificité, de rigueur et de neutralité exigés par les lois éthiques de l’école républicaine ?

4Ce discours en effet n’est pas simple, car il recourt à une analyse exigeante.

5Il doit en effet reposer sur une étude critique de la Bible, basée sur l’exégèse, une comparaison avec les littératures voisines, un recours à l’archéologie… Bref, un travail infiniment plus complexe, plus incertain aussi – car beaucoup de sources manquent – que la simple acceptation de l’histoire telle que le texte sacré nous la donne à lire.

6Or, chacun sait que les fondamentalismes reposent toujours sur les mêmes piliers doctrinaux : une application stricto sensu des textes fondateurs. Des piliers simples, voire simplistes : le texte biblique est directement inspiré par Dieu, il convient donc de lui obéir aveuglément. Ce même fonctionnement vaut bien sûr aussi pour le Coran, mais nous nous en tiendrons ici au seul récit biblique.

7Cela signifie qu’à une pensée primaire, nous devons opposer un discours subtil, argumenté, comportant même quelques zones d’incertitude. En d’autres termes, à une narration intelligible directement et sans effort, nous ne pouvons opposer qu’un raisonnement chantourné demandant de réels efforts d’entendement. Certes, c’est le but de l’école que d’apprendre aux jeunes générations à s’approprier une pensée complexe. Mais il est sans doute plus facile de le faire en mathématiques ou en chimie.

8Cependant, nous n’avons pas d’autre choix. Mais c’est un choix exigeant.

Un dieu qui a changé dans la demande des hommes

9Le premier élément à souligner, c’est peut-être de rappeler que les textes bibliques ont eux-mêmes une histoire : une histoire écrite dans des contextes particuliers, à l’attention de peuples dont l’existence n’avait que peu de ressemblances avec la nôtre. Des peuples dont la première des quêtes était la simple continuation de la vie, une vie qui, en moyenne, ne devait pas excéder les trente-cinq ans. Des peuples qui pensaient le monde autrement que nous, un monde dans lequel le divin côtoyait en permanence l’humain. Des peuples qui demandaient à leur dieu une fonction essentielle, que nous avons confiée depuis bien longtemps à l’État : la protection. Protection contre l’ennemi, étranger ou intérieur, autant que contre la maladie ou la misère, possibilité de vivre en paix au milieu de ses voisins…

10Pour obtenir cette protection qui nous est aujourd’hui si familière, les peuples qui ont fertilisé le texte biblique l’ont recherchée dans l’action volontariste de leur dieu. Ils ont ainsi conçu une divinité puissante, assez forte pour triompher des dieux étrangers, donc des peuples étrangers, pour assurer le bonheur ou, à tout le moins, la survie de ses fidèles.

  • 2 . Genèse, XXII, 1-14.
  • 3 . Juges, XI, 29-40.
  • 4 . Exode, XIII, 1-2 et 11-13 ; XXII, 28 ; Lévitique, XX, 2-5 ; Nombres, III, 40-45…

11C’est ainsi que se dessine l’image de Yhwh Çeva’ôt, rendu en latin par Sabaoth, qui signifie, en hébreu, « dieu des armées ». C’est une divinité extrêmement violente, capable d’exiger de ses adeptes le don de leur premier-né. Nous avons tous en tête, naturellement, le sacrifice d’Abraham2, qui n’est certes pas parvenu à son terme, mais nous oublions trop rapidement celui de Jephté par exemple, qui dut offrir sa fille à Yhwh, suite à un vœu certes imprudent, mais qui n’était pas négociable3 (Juges, XI), épisode qui inspira à Giacomo Carissimi un oratorio somptueux. On ne saurait oublier également les nombreux rappels bibliques sur le fait que tout premier-né appartient à la divinité et qu’il peut en disposer comme il l’entend4. C’est d’ailleurs là une pratique que nos intégristes actuels auraient sans doute quelques scrupules à mettre en application.

  • 5 . Josué, VI, 17-21.
  • 6 . Josué, VIII, 17-25.

12Mais ils seraient beaucoup plus séduits quand cette violence se tournait en direction des peuples étrangers, avec en particulier la pratique biblique du hérem, que nous traduisons généralement par « anathème ». Ce décret divin vouait le peuple vaincu à une élimination systématique, hommes, femmes, enfants et même bétail, comme on peut le constater avec la prise de Jéricho5, mais aussi, quelques versets plus loin, avec celle de la ville d’Aï6. Il constituait la forme suprême du sacrifice pour Yhwh, car c’est lui qui avait triomphé de l’ennemi. Le butin lui revenait donc. Cette pratique a d’ailleurs survécu, sous une forme heureusement adoucie, au sein de la religion juive, où elle s’apparente à l’excommunication chrétienne. C’est, par exemple, un hérem lancé contre lui en 1656 par les autorités rabbiniques de la communauté juive d’Amsterdam qui mit Baruch Spinoza à l’index et l’exclut de la société israélite de son époque.

  • 7 . Tertullien, Contre Marcion, 207.
  • 8 . Voir Thomas Römer, Dieu obscur. Cruauté, sexe et violence dans l’Ancien Testament, Genève, Labor (...)

13Cette radicalité prêtée à Yhwh avait d’ailleurs beaucoup décontenancé les premiers auteurs chrétiens comme Marcion. Ce dernier séparait radicalement dans sa théologie le dieu coléreux et cruel de l’Ancien Testament de la personne de Jésus, qui prônait une religion basée sur l’amour et la paix, ainsi qu’on peut le lire sous la plume de Tertullien7. Cette critique sera ensuite abondamment reprise par des auteurs de toutes confessions8.

14Les rédacteurs du texte biblique ont donc contribué à poser les bases d’un dieu terrible, dont il fallait appliquer scrupuleusement les commandements, sous peine de disparaître de la surface de la terre. De cette obéissance découlait l’importance d’une ritualité stricte, qui ne souffrait d’aucune contestation puisqu’elle émanait du plus haut niveau de la sacralité. Tous les gestes liturgiques des fidèles devenaient donc, de fait, des actes magiques destinés bien sûr à convaincre la divinité de leur adoration inconditionnelle, mais aussi à la rendre propice à leurs demandes.

  • 9 . Pour avoir douté une seconde de l’efficacité de son geste en frappant deux fois le rocher au lieu (...)
  • 10 . Voir Daniel Faivre, « Yhwh, le dieu au nez brûlant », dans Silvia De Carvalho, Pierre Lévêque et (...)
  • 11 . Exode, XX, 4 ; Nombres, XIV, 18 ; Deutéronome, V, 9.

15Ces gestes ne souffraient donc aucune remise en cause. De leur stricte application dépendait la survie du groupe. Du moins le croyait-on ! Et si l’individu manifestait une forme de refus à leur égard, ou même une simple hésitation9, il risquait fort de voir la violence de son dieu se retourner contre lui. Car Yhwh, en contrepartie des bienfaits qu’il procurait à son peuple, est très souvent présenté comme un dieu prompt à la colère10, capable de dévaster sans sourciller des populations entières ou de reporter la faute des pères sur les fils, sur la troisième et sur la quatrième génération11.

  • 12 . Pour davantage de détails sur la violence du dieu d’Israël, voir Daniel Faivre, « Un dieu irascib (...)

16Ce sont ces gestes que les intégristes de toutes confessions s’acharnent aujourd’hui à reproduire. La tâche de l’historien est donc d’expliquer inlassablement que ce type de comportement a une histoire et qu’il doit être replacé dans un contexte. En d’autres termes, ces gestes ultraviolents exécutés pour plaire à un dieu antique ont perdu leur temporalité12.

  • 13 . Voir Daniel Faivre, La Bible ou le livre des plaisirs corrompus, Paris, L’Harmattan, 2019, p. 15- (...)

17En effet, la perception que l’on peut avoir de Dieu aujourd’hui a quelque peu changé, sauf pour ceux qui recherchent une forme de pureté originelle dans les textes fondateurs ou qui souhaitent donner à la violence qu’ils ont en eux des causes surnaturelles. En ces temps où, quoi qu’on en dise, la société n’a jamais été aussi sécurisée, au prix quelquefois cher payé d’une armée et d’une police redoutablement efficaces, l’image que l’immense majorité des croyants ont de leur dieu a changé. Ils ne lui demandent plus sa protection contre d’éventuels ennemis, mais surtout son amour, dans un échange réciproque. Une réciprocité que l’on peine à débusquer dans l’Ancien Testament, car, si l’amour de Dieu pour son peuple est évident, l’attitude du peuple vis-à-vis de Dieu est essentiellement dictée par la crainte13.

18Aussi, la Bible tout autant que le Coran ne peuvent être laissés à la seule lecture religieuse, mais doivent s’ouvrir à ce que les théologiens eux-mêmes appellent la méthode historico-critique.

19Mais une telle méthode est très contraignante. Dans les lignes qui suivent, nous allons tenter de mettre en évidence le chemin à parcourir et, surtout, les écueils qu’il dissimule à chaque pas. Car pas plus que la vie n’est un long fleuve tranquille, l’accès à la connaissance d’une véritable histoire du peuple de la Bible n’est pas une promenade en bateau-mouche.

Première anicroche

20Chercher à restituer la chronologie raisonnée du peuple de la Bible, c’est d’abord s’affronter à une histoire déjà écrite, globalement admise et qui présente toutes les caractéristiques de l’historicité. Une histoire qui apparaît trop souvent comme un dogme, chez les religieux comme chez certains enseignants laïques que nous avons eu l’occasion de rencontrer lors de stages de formation, à l’époque « bénie » du rapport Debray. Une histoire qui, quand on cherche à la contester, nous amène à frôler un révisionnisme qui ne porte naturellement pas sur la Shoah, mais sur les racines mêmes d’une histoire, qui fut conçue comme une histoire sainte au moment de sa création et que des siècles de répétition nous ont amenés à confondre avec une histoire réelle. Une histoire basée avant tout sur la filiation et l’héritage.

21Cette filiation se retrouve d’abord dans la manière de présenter, sous la forme d’un arbre généalogique, l’avènement des trois monothéismes.

22Ce schéma, sous une forme ou sous une autre, est dans tous les manuels et dans toutes les têtes. Il figure une religion paternelle, le judaïsme, et une religion filiale, le christianisme.

23Or, cette forme de filiation n’est historiquement pas recevable, car elle suppose que le judaïsme soit resté inchangé après les chocs terribles qu’il a connus au premier siècle de notre ère. Nous lui préférons ce type de schéma.

24Les différences peuvent paraître minimes, mais elles ont des répercussions importantes. Attardons-nous un moment sur elles. Il existe jusqu’au premier siècle une religion que nous pouvons appeler yahwiste : elle est fondée sur le culte d’un grand dieu, Yhwh, installé dans le grand temple de Jérusalem, desservi par un grand prêtre choisi parmi la caste des Sadducéens. Elle repose sur une liturgie complexe, centrée autour de ce sanctuaire et basée sur un large rituel sacrificiel et sur une interprétation de la Torah qui ne fait pas l’unanimité parmi le reste de la population juive, chez les pharisiens en particulier.

25Cette religion disparaît au premier siècle avec la destruction du Temple en 70, qui va de pair avec celle du clergé sadducéen.

26De cette religion biblique naissent deux courants, qui mettront plusieurs décennies avant de diverger définitivement et qui, tous deux, s’appuient sur les principes énoncés dans le texte biblique : le christianisme et le judaïsme. Chaque courant ajoutera au patrimoine biblique commun un corpus nouveau et chacun connaîtra une évolution radicalement différente.

27Le christianisme, fondé par les disciples de Jésus et non par Jésus lui-même, complètera l’héritage religieux commun par l’ajout du Nouveau Testament, dont la mise par écrit ne commencera que près d’un demi-siècle après la mort de Jésus sur la croix, pour être définitivement canonisé, par étapes, à la fin du 4e siècle.

28Le judaïsme, organisé par le mouvement pharisien, rompra avec le vieil esprit sadducéen pour s’appuyer lui aussi sur un nouvel ensemble de textes, d’abord oraux puis mis par écrit. C’est d’abord la Mishnah, rédigée au début du 3e siècle et qui constitue la base du Talmud. Des Talmuds devrions-nous dire, puisqu’il existe celui de Jérusalem, achevé vers 400 et improprement nommé puisqu’il n’a jamais été rédigé à Jérusalem ; puis le Talmud de Babylone, le plus important, publié au début du 6e siècle.

  • 14 . Ignace d’Antioche, Lettre aux Smyrniotes, VIII.
  • 15 . La première mention du mot « antisémitisme » parut sous la plume d’un pamphlétiste allemand, curi (...)

29Les deux courants connaîtront une évolution radicalement différente. Un moment enchâssé dans l’espace sémitique, le christianisme se répand ensuite, grâce à Paul en particulier, dans le monde hellénistique, avant de conquérir tout l’Empire romain pour devenir la religion catholique, c’est-à-dire « universelle », mot qui apparaît dès 110 sous la plume d’Ignace d’Antioche14. Mais à la différence du christianisme, le judaïsme ne sortira pas de l’espace sémitique, même organisé en diaspora, et restera une religion ethnique. De là vient très certainement d’ailleurs la confusion qui existe encore aujourd’hui entre « peuple juif » et « religion juive », qui est à la base de l’antisémitisme contemporain, né dans la seconde moitié du 19e siècle15.

30Ces deux religions sont naturellement rattachées à la vieille religion biblique qui les a fait naître, mais toutes deux en diffèrent par bien des aspects, qu’il serait trop long d’évoquer ici. Entre le judaïsme et le christianisme, il n’y a donc pas de rapports de filiation du second vis-à-vis du premier, mais plutôt de cousinage ou de fraternité. Pas plus que l’homme ne descend du singe, le christianisme ne descend pas du judaïsme.

31Une telle position suppose un rapport d’égalité entre l’une et l’autre, même si l’on ne peut ignorer qu’elles se sont ensuite construites en opposition. Bien sûr, « l’universel » a largement pris le pas sur « l’ethnique », les « cousins » ou les « frères » ont vu leurs relations se détériorer rapidement, le plus puissant prenant évidemment barre sur le plus faible. Mais l’idée d’un « peuple juif » porteur d’un Livre dont il ne comprenait pas la finalité christique a longtemps habité les consciences chrétiennes. Et pourquoi, dans ce rapport de concurrence, le vieil antijudaïsme chrétien n’aurait-il pas pu être alimenté par cette idée qu’il fallait que le fils s’émancipe du père, voire qu’il « tue » le père, dans une perception naturellement freudienne de l’histoire et qui n’engage ici que son auteur ?

Une histoire sacrée ou une sacrée histoire ?

32Cette question de l’ethnicité du judaïsme va bien au-delà du simple détail, car cette interaction étroite entre un peuple et son dieu structure toute l’histoire biblique et c’est bien cette architecture-là, d’origine évidemment religieuse, qui est passée dans l’espace laïque. En effet, l’histoire biblique est celle des rapports entre un peuple et sa divinité, dans une construction très ethnocentrée qui se cristallise autour d’une alliance entre l’un et l’autre, assortie de la promesse d’une terre. Cette phrase résume à sa manière tous les problèmes de l’historien. Lorsqu’on veut restituer la genèse des Hébreux et de leurs croyances, on se trouve, ainsi que nous l’avons précisé au début de cette contribution, face à une histoire qui est déjà écrite, simple et cohérente.

33Rappelons-en les grands traits.

  • 16 . Voir Daniel Faivre, « Abraham, fondateur universel », dans Daniel Faivre (dir.), De l’acte fondat (...)
  • 17 . Genèse, XXXII, 29.
  • 18 . Nombres, I, 45-46.

34Si on laisse de côté les temps mythologiques anté et postdiluvien, l’histoire proprement dite commence avec Abraham et l’alliance qu’il noue avec son dieu. Il constitue le véritable père fondateur du peuple de la Bible et détermine le cadre de son histoire16. Puis nous trouvons le schéma bien connu des filiations : son fils Isaac lui succède, puis Jacob, dont le changement de nom en Israël17 constitue la matrice d’un futur toponyme. Avec ses douze fils, ancêtres présumés des douze tribus d’Israël, il descend en Égypte. C’est Moïse, un siècle ou deux plus tard (la chronologie est très indécise) qui ramènera vers la « terre promise » de Canaan un peuple qui a connu un développement démographique étonnant, puisqu’en quelques générations, les soixante-dix descendants de Jacob (enfants et petits-enfants) sont devenus un peuple de 603 550 hommes en âge de porter les armes18.

35Arrive ensuite la conquête et l’occupation de Canaan, sous la direction de Josué puis des Juges, conquête qui sera suivie, au tournant du millénaire, par l’établissement de la monarchie pour répondre à la menace philistine. Une monarchie un peu hésitante avec Saül, puis triomphante avec David et Salomon, quarante années de règne pour chacun des deux rois, le premier établissant Jérusalem comme capitale pour y installer son palais, le second ordonnant la construction du Premier Temple. Cette monarchie unifiée s’arrêtera brusquement à la mort de Salomon, avec la création de deux royaumes concurrents : Israël au nord, qui installera sa capitale à Samarie, et Juda au sud, autour de la ville de Jérusalem. Ces deux royaumes s’achèveront dans la violence : Israël est conquis en 721 par l’Assyrie de Sargon II et Juda résistera plus longtemps avant d’être vaincu par les Babyloniens de Nabuchodonozor II en 587. C’est alors que commence l’Exil à Babylone (587-532), où se jouera l’avenir du monothéisme mondial.

36C’est une forme d’histoire qui a fait l’unanimité des manuels scolaires. Pour la différencier de l’histoire sainte enseignée dans les catéchismes, on en gommait simplement les aspects les plus miraculeux ou les moins vraisemblables. Mais, en l’état, elle légitimait la possession de la terre de Canaan par Israël.

37Pour les historiens, la première partie de cette histoire pose problème, car seule est attestée la période qui démarre avec les deux royaumes, grâce aux traces que l’on en retrouve dans les archives égyptiennes et surtout assyriennes. En revanche, pour la période précédente, le Bronze récent (1550-1150) et le Fer I (1150-900), les sources ont très longtemps été taries, ce qui pose naturellement la question de l’origine des Hébreux : sont-ils extérieurs à la Palestine ancienne, qu’ils auraient conquise à une époque que l’histoire du Proche-Orient peine encore à situer ? Viennent-ils, comme semblerait l’indiquer l’étymologie du mot « hébreu », d’un au-delà territorial, que la Bible ne définit pas ?

Déconstruction et reconstruction

  • 19 . Israel Finkelstein, Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée, Paris, Bayard, 2001, 431 p., et plus (...)

38L’archéologie et l’exégèse contemporaine permettent aujourd’hui de répondre à ces questions restées longtemps sans solution. Quoi qu’on pense de sa légitimité, la guerre des Six-Jours de 1967 a eu un effet très heureux pour les historiens : en intégrant de force la Cisjordanie à l’État hébreu, elle a permis d’ouvrir toute la montagne centrale aux archéologues israéliens, c’est-à-dire l’ensemble des territoires traditionnels de Juda : Benjamin, Éphraïm et Manassé. Et leurs travaux permettent de répondre à une bonne partie de ces questions19.

39Les fouilles établies dans la montagne laissent assez clairement apparaître que, loin d’être un peuple exogène, les Hébreux constituaient l’un des peuples de l’ancienne Palestine, dont ils partageaient la langue ainsi qu’un certain nombre de croyances. De très nombreux sites protohistoriques ont été découverts.

40Partons tout d’abord d’un site resté à peu près intact et qui nous permet d’emblée une première synthèse : Izbet Sartah, un petit village qui domine la Shéléphah à l’est de Béthel. Le niveau 3 montre un plan ovale.

41Les maisons ont toutes approximativement la même taille, ce qui dénoterait une forme particulière de socialisme primitif, et la structure annulaire est étroitement inspirée des campements bédouins, avec les tentes plantées en cercle afin d’y parquer le bétail pour la nuit. En outre, on y a trouvé également des instruments aratoires et certains bâtiments constituent des entrepôts. À lui seul, ce site témoigne donc de l’imbrication entre pastoralisme et agriculture.

42Les montagnes semblent avoir connu au moins trois vagues de peuplement. La dernière, celle qui nous intéresse ici, remonte aux alentours de 1200. Elle aboutit à la constitution d’environ 250 communautés rurales, rassemblant près de 45 000 personnes. L’examen des ossements d’animaux a permis en outre de montrer l’alternance de périodes sédentaires (ossements de gros bétail) et nomades (squelettes de petit bétail). Mais les conclusions les plus claires que l’on puisse en tirer, c’est qu’il n’y a aucune rupture de continuité entre ces communautés et le peuple de la Bible. En d’autres termes, les Hébreux ne sont pas venus d’Ur à la suite d’Abraham, mais ils constituent l’une des composantes du peuple cananéen, lui-même constituant l’une des branches des Sémites de l’ouest. Ils ont longtemps occupé les montagnes, laissant la Shephélah, c’est-à-dire le piémont, ainsi que les riches plaines côtières, à des cités-États le plus souvent vassalisées par l’Égypte, le Hatti ou la Mésopotamie.

43Ce n’est que lorsque les riches régions basses de Palestine furent ravagées par les peuples de la mer, vers la fin du deuxième millénaire, puis, au début du premier, par les campagnes militaires de divers pharaons, que les Hébreux ont pu construire deux royaumes durables, celui d’Israël d’abord, au nord, et plus tardivement celui de Juda, au sud. Ces créations politiques n’ont pas pu exister sans un grand métissage ethnique, qui a mêlé les peuples de la montagne à ceux de la plaine, ainsi que bon nombre d’étrangers venus s’installer là en raison des bouleversements qu’a connus le Proche-Orient de cette époque. Pour dire les choses plus simplement, l’image véhiculée par la Bible d’un peuple pur, descendant d’Abraham et ne devant son développement démographique qu’à de seules unions endogènes, ne peut être retenue comme une hypothèse crédible.

44L’archéologie, en revanche, reste muette sur le grand royaume unifié de David et Salomon. Nulle trace de cette structure, dont la Bible ne tarit pas d’éloges quant à sa puissance et son rayonnement. On a certes pu longtemps utiliser les forteresses de Megiddo, Haçor ou Gézer pour justifier la puissance de David et de Salomon. Mais cela ne permettait pas de comprendre pourquoi un État capable d’ériger de telles forteresses avait choisi pour capitale le petit village qu’était Jérusalem à cette époque, où l’on ne trouve aucun vestige du Premier Temple.

45Et surtout, il semble bien que des erreurs de datation aient été faites autour de ces ruines et que ces places fortes, réexaminées au carbone 14, furent postérieures à l’époque supposée de David et Salomon, datant plus probablement de la dynastie omride qui régna sur le royaume d’Israël entre 884 et 842 avant notre ère.

46Donc, concrètement, l’archéologie met sérieusement en doute l’idée même du royaume unifié, qui semble n’avoir laissé aucune trace, ni dans le paysage de Canaan ni dans la mémoire des peuples voisins, ce qui est pour le moins surprenant pour une monarchie déclarée aussi puissante.

47Pour essayer de comprendre ces incohérences, il faut revenir à l’exégèse historico-critique de la Bible. En effet, l’histoire du peuple s’explique aussi par l’histoire du livre qui la raconte. Car si la Bible raconte une histoire, le livre lui-même a eu sa propre histoire rédactionnelle, et une histoire assez chaotique.

48Il est bien sûr impossible ici d’en retracer tous les détails, mais un bref rappel s’impose. Les traditions hébraïques ont longtemps été exclusivement orales et il apparaît que les premières mises par écrit du texte biblique ne commencent à peine qu’au 8e siècle. Elles se sont développées plus largement par la suite, et surtout à partir de l’Exil à Babylone (587-538), pour se poursuivre durant les siècles qui ont suivi, ce qui est admis par les théologiens comme par les historiens. En outre, les mises par écrit successives des traditions n’ont pas interrompu la chaîne d’oralité qu’elles avaient tissée depuis leur origine. En outre, le métissage ethnique évoqué plus haut suppose également un métissage des traditions, qui pouvaient varier de façon importante d’un clan à un autre, d’une tribu à une autre. Cet afflux de récits a dû contraindre les rédacteurs à amalgamer dans une même histoire des personnages sans réels liens entre eux. Ces liens, il a fallu les reconstruire pour aboutir à une histoire commune audible par l’ensemble du peuple. Enfin, si les scribes semblent avoir été très scrupuleux sur le contenu de ces traditions, ils les ont également interprétées en fonction de leurs propres croyances, mais aussi des exigences de leur temps. Et comme une grosse part de cette rédaction semble s’être déroulée durant l’Exil à Babylone, l’orientation générale de cette compilation a été celle de construire une histoire du salut, susceptible de faire renaître l’espoir au sein d’un peuple réduit à la déportation et à la servitude.

49Alors, cette période de David et de Salomon est probablement l’évocation, dans un passé lointain, d’un âge d’or perdu. Cette histoire a peut-être été commencée peu de temps après la chute du royaume du Nord en 721, avec l’arrivée d’Israélites au royaume de Juda. Elle permettait ainsi de légitimer la souveraineté de Jérusalem sur l’ensemble de la population, judéenne comme israélite. Elle a sans doute été amplifiée ensuite avec la tragédie de l’Exil babylonien. Les deux rois ont alors été doté, l’un comme l’autre, d’un règne de quarante années, nombre symbolique qui exprime une forme de plénitude, une durée suffisamment grande pour qu’on ne puisse pas la compter sur ses doigts, mais qui reste à taille humaine. Un nombre que l’on rencontre très fréquemment dans le texte biblique lorsqu’il s’agit de mettre l’homme au contact prolongé de la divinité.

50Outre David et Salomon, cette histoire recomposée va s’appuyer d’abord sur deux personnages essentiels : Abraham et Moïse.

  • 20 . Voir Thomas Römer (éd.), Abraham. Nouvelle jeunesse d’un ancêtre, Genève, Labor et Fides, 1997, 1 (...)

51Le premier apparaît clairement comme un personnage fondateur. Abraham, en obéissant à Yhwh, quitte Ur pour rentrer en Canaan. Il fait ainsi, dans un passé mythique, le voyage dont rêvent tous les déportés. Mais par son obéissance, il apparaît également comme le premier monothéiste, celui qui fonde l’histoire. Toute sa vie, d’ailleurs, constitue en quelque sorte un résumé de l’histoire du peuple judéen, car il fédère les différents groupes humains qui entrent dans sa composition20.

  • 21 . Voir Daniel Faivre, « Moïse l’Égyptien », dans Jean-Claude Maes (dir.), Les Grands récits occiden (...)

52Les rédacteurs y ont ajouté ensuite le personnage de Moïse, dont on ne trouve nulle trace dans les archives égyptiennes de l’époque, malgré les prodiges qu’il réalisa. Mais la mise en scène de l’Exode permettait d’expliquer l’adoration d’une divinité au nom imprononçable et étroitement liée à la révélation du Sinaï. Ont-ils inventé ce personnage ou a-t-il réellement existé ? La question est bien trop complexe pour être traitée ici21, mais la surabondance des miracles qui s’attachent à sa personne montre assez sa proximité très forte avec le dieu du Sinaï et le rôle qu’il a joué dans l’adoption de ce dieu par les Hébreux au sein de leur panthéon.

53Avec Abraham et Moïse se met donc en place le mythe de l’élection, avec la théologie de l’Alliance dont le corollaire sera la protection et la promesse d’une terre en possession perpétuelle, en échange d’une adoration unique. Elle place ainsi toute l’histoire du peuple dans une interaction étroite entre l’homme et la divinité. Cette interaction a failli avec les derniers rois, puisque c’est Yhwh lui-même qui a livré Juda à la main de Babylone. Mais pour les exilés, l’alliance reste encore à accomplir. L’histoire idéalisée présentée par les rédacteurs le montre assez : avec les rois saints, David puis Salomon, le royaume était prospère et l’ennemi était tenu à distance par le bras de Yhwh ; avec l’apostasie des rois d’Israël et de Juda, Yhwh a levé les frontières et son peuple a été vaincu. Le thème de l’Alliance renouvelée permet donc de montrer aux exilés que tout espoir n’est pas perdu, si l’on rentre à nouveau dans les commandements fixés par le Livre.

54Nous entrons là dans l’autre hiatus entre histoire sainte et histoire profane, car le chercheur ne peut se dispenser de poser ces questions cruciales : depuis quand les Hébreux sont-ils monothéistes ? Le dieu unique remonte-t-il à Adam, à Abraham, à Moïse ou plus tard encore ? Ce sont ces questions que nous allons aborder maintenant.

Un monothéisme qui se cherche

55Là encore, l’historien s’interroge, tout comme les théologiens pratiquant cette méthode historico-critique que j’ai déjà évoquée. D’ailleurs, une simple lecture attentive permet de faire remarquer que le texte biblique abonde en épisodes dans lesquels Yhwh est en guerre contre d’autres divinités. Un seul exemple suffira à nous en convaincre : il émane d’un prophète, Isaïe, dont on peut difficilement mettre en doute la probité à l’égard de Yhwh et son intransigeance religieuse. Et pourtant…

N’est-ce pas toi qui as taillé en pièces Rahab et transpercé Tannîn ? N’est-ce pas toi qui as tari Yâm et les eaux de Tehôm la grande ? (Isaïe, LI, 9-10)

  • 22 . En particulier Psaume LXXXIX, 11 ; Job, VII, 12 ; IX, 13 ; XXVI, 12.
  • 23 . Klaus Dietrich Schunck, « Jes 30, 6-8 und die Deutung der Rahab im Alten Testament », dans Z.A.W.(...)
  • 24 . Voir Jean Bottéro, Lorsque les dieux faisaient l’homme. Mythologie mésopotamienne, Paris, Gallima (...)

56Rahab apparaît dans plusieurs autres extraits22, dans lesquels il personnifie également l’océan primitif23. Dans les Bibles courantes Tannîn est généralement traduit par « dragon », Yâm signifie « mer », Tehôm représente l’Abîme et c’est un terme féminin. Il est étymologiquement lié à la déesse monstrueuse Tiamat, qui apparaît dans les textes babyloniens, en particulier dans le poème intitulé Enûma elîsh24, qui célèbre l’histoire du dieu Marduk, celui-là même qui était adoré lorsque les Judéens étaient exilés à Babylone. Quatre divinités primitives en deux versets seulement, cela fait beaucoup pour un dieu supposé unique.

57Le problème, c’est que les auteurs bibliques, prêtres ou prophètes, sont unanimes à insister sur l’omnipotence de Yhwh, en soulignant également son unicité. Mais ils sont pris dans le piège de leurs habitudes linguistiques et, pour mettre en valeur la force incommensurable de leur dieu, ils le font se mesurer à d’autres, un peu comme des athées aujourd’hui peuvent utiliser des formules évoquant Dieu (« Mon Dieu », « Dieu merci », « Grands dieux »…), car elles font partie de son vocabulaire habituel.

  • 25 . Exode, VII, 8 à VIII, 3.

58Mais ces habitudes langagières révèlent des réalités plus profondes et montrent bien que l’ensemble du peuple était bien loin de partager le monothéisme des auteurs. De nombreuses divinités ont coexisté longtemps en Israël et Juda avec Yhwh. Ce dernier était certes le dieu national de Juda, adoré lors de grandes fêtes à Jérusalem, mais il n’était pas encore le dieu unique. On parle plutôt de monolâtrie. Il constituait la divinité protectrice d’Israël, entre autres par le biais de l’Arche, qui fonctionnait un peu à la manière d’un palladium grec. Il est d’ailleurs, en ces temps guerriers, surnommé Yhwh çeva’ôt, le « dieu des armées ». Apparu peut-être au sein d’une tribu réputée pour ses valeurs martiales, Yhwh était perçu comme plus efficace au combat que les autres dieux. C’est particulièrement net lors de la joute avec les magiciens de Pharaon, en préambule des plaies d’Égypte. Les puissantes divinités qui soutiennent les magiciens contre Moïse ne tiennent que lors des trois premières épreuves : le bâton changé en serpent, l’eau en sang et le pullulement des grenouilles25. Ensuite, ils deviennent étonnamment déficients, eux qui sont pourtant les dieux terribles de la plus grande puissance du monde connu de l’époque.

59Dieu protecteur de son peuple, Yhwh le sera tant que le peuple en question suivra ses commandements, mais pas dieu unique. Pas encore. Pis même, Yhwh a longtemps été doté d’une épouse, Ashérah, très probablement empruntée, si on peut dire, au grand dieu sémitique Él, quand les deux divinités ont été fusionnées par un processus syncrétique qui a permis d’unifier une bonne partie des croyances cananéennes.

60On retrouve d’ailleurs cette épouse dans les inscriptions de la forteresse judéenne de Kuntillet Ajrud, datée du 8e siècle avant notre ère, un site situé dans le Nord-Est du Sinaï. Elles évoquent explicitement Yhwh et « son Ashérah ».

Inscription de Kuntillet Ajrud (8e siècle avant J-C.)Parole de… : « Parle ainsi à Yehal[el] et à Yo’ash […] : "Je vous bénis par Yhwh de Samarie et par son Ashérah" ».

  • 26 . II Rois, XXIII, 6.

61La déesse Ashérah, équivalent hébraïque d’Athirat la compagne d’Él, était généralement représentée en Israël et Juda sous la forme d’un pieu sacré. C’est apparemment Josias qui la chassera du temple vers 622, lors de sa grande réforme26, et il a sans doute fallu un sacré courage chez ce roi pour oser priver de son épouse une divinité aussi sourcilleuse.

62Ainsi, le monothéisme qui rythme tout le texte biblique constitue pour l’historien un abus de langage. Comme ses rois et sa caste sacerdotale, le peuple de Juda est devenu monothéiste, mais il a longtemps résisté. Et cette révolution monothéiste est probablement survenue pendant l’Exil, pour des raisons qui sont trop longues à expliquer ici et qu’on ne maîtrise d’ailleurs que très imparfaitement.

  • 27 . Voir Daniel Faivre, La Bible ou le livre des plaisirs corrompus, op. cit., p. 211-219.

63Ce qui paraît cependant assez clair, c’est qu’il s’est produit un étonnant retournement de situation. La déroute de Juda, celle d’Israël un siècle et demi plus tôt, ne sont soudainement plus perçues comme une victoire des dieux de Mésopotamie, mais comme une punition infligée par Yhwh à son propre peuple pour le punir de ses égarements. Des égarements maintes fois condamnés par les prophètes, qui assimilaient volontiers idolâtrie avec adultère et son penchant naturel, du moins pour l’époque, la prostitution. En effet, les rapports entre le peuple et sa divinité étaient perçus, par beaucoup d’entre eux, comme ceux d’un mari et de son épouse27. Si le peuple s’aventure vers d’autres divinités, il apparaît donc comme adultère. De là vient sans doute l’idée, très fortement ancrée chez certains auteurs bibliques, que la femme est un piège pour l’homme.

64Aussi, pour les auteurs des temps exiliques, leur dieu n’a pas été vaincu par Marduk, la divinité tutélaire de Babylone ; c’est au contraire Yhwh en personne, si l’on peut dire, qui a organisé la défaite de son peuple pour le punir. Il l’a ainsi privé de sa terre et de sa liberté, mais pas de sa vie, afin de lui permettre de s’amender.

65Toute l’histoire biblique est alors revue dans cette perspective de l’obéissance aux commandements et de l’espoir de retrouver une terre qui avait été promise aux grands ancêtres fondateurs, Abraham et Moïse ; une terre qu’avaient possédée David puis Salomon, mais qui avait échappé à leurs successeurs en raison de leur apostasie ; qui avait été scindée en deux dans un second temps, puis perdue pour les raisons déjà évoquées.

66L’histoire sainte pouvait alors être écrite, et elle marquera l’esprit des hommes et l’inconscient collectif des nations pendant plus de deux millénaires.

Prolégomènes à un enseignement actuel de cette histoire

67Les difficultés à reconstituer une histoire de l’ancien Israël conforme aux règles de cette discipline sont donc considérables. Mais, à bien y regarder, elles ne le sont pas plus que celles qui cherchent à dégager, dans les civilisations égyptienne, mésopotamienne, grecque ou romaine, la mythologie de l’historicité. Alors, pourquoi les programmes scolaires de la République ont-ils, jusqu’à une date récente, utilisé le canevas biblique sans le moindre recul ?

68Jusqu’à une date récente, avons-nous dit. En effet, dans la classe de seconde au lycée, l’étude de l’ancien Israël a été rayée d’un trait de plume par le Journal officiel du 10 juillet 2002, qui circonscrit désormais le programme à la naissance et au développement du christianisme. Mais c’est apparemment encore trop puisque, quelques années plus tard, le Bulletin officiel n° 4 du 29 avril 2010 limite l’héritage gréco-romain aux seules valeurs de la citoyenneté, de la démocratie et de la république. Cela est fort louable, mais il eût été utile de rappeler que le premier héritage que Rome laissa à l’humanité, à l’Europe en particulier, était surtout de nature religieuse.

  • 28 . Voir Daniel Faivre, « Le Judaïsme en collège », dans (Coll.), La Laïcité a-t-elle perdu la raison (...)

69La situation n’est pas plus réjouissante au niveau de la sixième de collège. Depuis le Bulletin officiel spécial n° 6 du 28 août 2008, le programme sur l’ancien Israël commence à la réforme de Josias, laissant ainsi dans l’ombre toute la protohistoire des Hébreux qui était, il est vrai, très maltraitée dans les programmes précédents28. C’est certes un pas vers une plus grande historicité, mais cela laisse apparaître un judaïsme déjà construit, c’est-à-dire un judaïsme sans histoire. Et c’est là le vrai problème que pose aujourd’hui l’enseignement de l’histoire des religions dans l’école de la République : on n’étudie plus les religions sur les fondements et la genèse de leurs croyances, mais comme des Églises déjà constituées. Cela signifie qu’on insiste essentiellement sur leur dimension politique, en laissant dans la pénombre les énoncés doctrinaux qui les soutiennent. Cela se retrouve dans toute la suite des programmes, de collège comme de lycée, où l’on parle certes de religions, mais toujours en termes de pouvoir.

70Cependant, nous l’avons martelé dans cet article, un enseignement apaisé de cette histoire est un impératif auquel nous n’échapperons pas. Mais avant d’en aborder la manière, essayons de comprendre comment, en France, nous avons pu en arriver à ce niveau d’inculture religieuse proche du zéro absolu que l’on rencontre non seulement chez nos élèves, mais aussi parmi une proportion croissante de nos concitoyens – dame, ils sont tous, peu ou prou, des anciens élèves ! – et surtout, ce qui est beaucoup plus grave encore, au sein même du personnel enseignant, y compris chez ceux qui sont chargés d’enseigner l’histoire.

71Comment expliquer ce pan d’inculture dans un pays où la scolarité est obligatoire depuis bientôt un siècle et demi ? La réponse est finalement assez simple. Elle est, de toute évidence, liée à l’histoire même de la laïcité telle qu’elle s’est déroulée en France au début de la IIIème République. Chacun sait que la lutte pour la laïcité a été un avatar de la lutte pour la démocratie et pour imposer l’idée républicaine en France. Il fallait alors anéantir les liens structurels qui reliaient depuis le Moyen Âge le pouvoir temporel des rois à la puissance spirituelle de l’Église catholique. Ce combat s’est effectué en deux temps : laïciser l’école tout d’abord, avec les lois scolaires déclenchées par Jules Ferry (1881-1882) ; laïciser l’État ensuite, par la loi de séparation de 1905.

  • 29 . Ernest Renan, Histoire des origines du christianisme, 7 volumes, Paris, Calmann-Lévy, 1863-1881, (...)

72Cette histoire très particulière est bien sûr à l’origine de ce qu’on appelle communément la « laïcité à la française ». Il n’entre pas ici dans nos propos d’en discuter le bien-fondé ou l’illégitimité, mais surtout d’en constater les conséquences. Et la première, concernant notre problématique, est de constater qu’en raison de cette laïcité de combat, on a supprimé l’enseignement de l’histoire ancienne d’Israël dans les universités françaises dès 1885. Les savoirs se sont alors figés et, faute d’un lieu où exercer leurs travaux, les historiens français ont abandonné le champ de la recherche biblique aux théologiens. Le contenu académique s’est alors refermé sur l’état des connaissances historiques de l’époque. Celles-ci étaient fort bien établies par les travaux d’Ernest Renan29, un historien certes remarquable, conforme dans ses choix idéologiques à l’esprit de la IIIème République. Mais c’était un historien du 19e siècle.

73Or, aujourd’hui, ses positions sont complètement battues en brèche depuis le début de l’hypothèse documentaire initiée par des chercheurs comme Julius Wellhausen, Martin Not ou encore Gerhard Von Rad, pour n’en citer que quelques-uns : des travaux qui ont ouvert la voie vers ce que les spécialistes nomment, en substance, l’exégèse moderne des sources. Mais ce vaste courant révisionniste (au bon sens du terme) était – et il l’est encore aujourd’hui d’ailleurs – essentiellement animé par des théologiens, réformés surtout, mais aussi catholiques, appliquant ce qu’ils appellent encore aujourd’hui la méthode historico-critique, une méthode tout-à-fait conforme aux manières d’agir des historiens. Mais c’étaient des théologiens et l’Académie, droite dans ses bottes laïques, a longtemps refusé d’en entériner les travaux.

74L’histoire officielle en France est donc restée agrippée aux thèses de Renan, qui se sont fossilisées dans les manuels scolaires autant que dans la conscience collective de la nation. Ainsi, en mettant en évidence les causes de ces manques, nous pouvons mesurer l’immensité de la tâche qui nous attend pour rendre opérationnel un véritable enseignement laïque des religions.

75Car tout est à reconstruire, à commencer par la formation des professeurs d’histoire. Or, qui d’autre que l’université peut former des enseignants ? Se pose alors la question des formateurs eux-mêmes. Il n’y a pratiquement pas de professeurs d’université ou de maîtres de conférences capables de le faire. En histoire ancienne, l’essentiel des chaires est distribué entre romanistes et hellénistes. On peut mesurer là toute l’ampleur de la tâche qui attend le législateur qui osera s’attaquer à cette question. Créer des chaires universitaires ne pose pas seulement des problèmes financiers, il faut aussi pouvoir y installer des chercheurs compétents. Or, combien de thèses sur l’histoire ancienne d’Israël et de sa religion sont-elles soutenues en France chaque année ? La réponse est proche du zéro. On comprend alors qu’avant de former les élèves, il faut former les maîtres et, pour former les maîtres en question, il faut d’autres maîtres, qui n’existent pas encore. Ou pas en nombre suffisant.

76Aussi cette question ne saurait se régler d’un coup de baguette programmatique, mais devrait passer, comme beaucoup, par les durs chemins de la formation. En effet, qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme ou de l’islam, l’étude de leur genèse ne va pas de soi, si l’on veut les saisir selon une méthode historico-critique brevetée « laïcité ». Et si une telle formation ne demande pas, comme le disait Churchill sous les bombes de la Luftwaffe, « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur », elle n’en sera pas moins le fruit d’un long travail qui risque de faire transpirer les collègues car, comme diraient synthétiquement la plupart de nos élèves : « c’est chaud ! »

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Notes

1 . De l’acrostiche hébreu TNK, Torah-Nevi’im-Ketouvim¸ c’est-à-dire « Loi, Prophètes, Écrits », qui constitue, à quelques nuances près, l’équivalent de l’Ancien Testament chrétien.

2 . Genèse, XXII, 1-14.

3 . Juges, XI, 29-40.

4 . Exode, XIII, 1-2 et 11-13 ; XXII, 28 ; Lévitique, XX, 2-5 ; Nombres, III, 40-45…

5 . Josué, VI, 17-21.

6 . Josué, VIII, 17-25.

7 . Tertullien, Contre Marcion, 207.

8 . Voir Thomas Römer, Dieu obscur. Cruauté, sexe et violence dans l’Ancien Testament, Genève, Labor et Fides, 2009, p. 10-14.

9 . Pour avoir douté une seconde de l’efficacité de son geste en frappant deux fois le rocher au lieu d’une seule, afin d’en faire jaillir l’eau, Moïse lui-même, élu parmi les élus, sera puni et Yhwh, pour punir ce doute, le fera mourir avant de pouvoir pénétrer en terre de Canaan (Nombres, XX, 10-12).

10 . Voir Daniel Faivre, « Yhwh, le dieu au nez brûlant », dans Silvia De Carvalho, Pierre Lévêque et Liana Maria Salvia Trindade, La Colère et le sacré. Recherches franco-brésiliennes, Paris, Presses universitaires de Franche-Comté, 2000, p. 141-168.

11 . Exode, XX, 4 ; Nombres, XIV, 18 ; Deutéronome, V, 9.

12 . Pour davantage de détails sur la violence du dieu d’Israël, voir Daniel Faivre, « Un dieu irascible pour une humanité cruelle ? La question de la violence dans la religion hébraïque », dans Daniel Faivre (dir.), Religion et violence. Regards croisés sur une dualité problématique, Paris, L’Harmattan, 2018, p. 41-60.

13 . Voir Daniel Faivre, La Bible ou le livre des plaisirs corrompus, Paris, L’Harmattan, 2019, p. 15-25.

14 . Ignace d’Antioche, Lettre aux Smyrniotes, VIII.

15 . La première mention du mot « antisémitisme » parut sous la plume d’un pamphlétiste allemand, curieusement anarchiste, Wilhelm Marr, Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum, Berne, Éditions Rudolph Costenoble, 1879.

16 . Voir Daniel Faivre, « Abraham, fondateur universel », dans Daniel Faivre (dir.), De l’acte fondateur au mythe de fondation. Une approche pluridisciplinaire, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 39-72.

17 . Genèse, XXXII, 29.

18 . Nombres, I, 45-46.

19 . Israel Finkelstein, Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée, Paris, Bayard, 2001, 431 p., et plus récemment, Les Rois sacrés de la Bible. À la recherche de David et Salomon, Paris, Bayard, 2006, 277 p.

20 . Voir Thomas Römer (éd.), Abraham. Nouvelle jeunesse d’un ancêtre, Genève, Labor et Fides, 1997, 149 p.

21 . Voir Daniel Faivre, « Moïse l’Égyptien », dans Jean-Claude Maes (dir.), Les Grands récits occidentaux. II. Le pilier judéo-chrétien, Montréal, Éditions Liber, 2019, p. 93-122.

22 . En particulier Psaume LXXXIX, 11 ; Job, VII, 12 ; IX, 13 ; XXVI, 12.

23 . Klaus Dietrich Schunck, « Jes 30, 6-8 und die Deutung der Rahab im Alten Testament », dans Z.A.W., 78, 1966, p. 48-56.

24 . Voir Jean Bottéro, Lorsque les dieux faisaient l’homme. Mythologie mésopotamienne, Paris, Gallimard, 1989, p. 602-679.

25 . Exode, VII, 8 à VIII, 3.

26 . II Rois, XXIII, 6.

27 . Voir Daniel Faivre, La Bible ou le livre des plaisirs corrompus, op. cit., p. 211-219.

28 . Voir Daniel Faivre, « Le Judaïsme en collège », dans (Coll.), La Laïcité a-t-elle perdu la raison ? L’enseignement sur les religions à l’école, Paris, Éditions Parole et Silence, 2001, p. 151-170.

29 . Ernest Renan, Histoire des origines du christianisme, 7 volumes, Paris, Calmann-Lévy, 1863-1881, et Histoire du peuple d’Israël, 5 volumes, Paris, Calmann-Lévy, 1887-1893.

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Légende Inscription de Kuntillet Ajrud (8e siècle avant J-C.)Parole de… : « Parle ainsi à Yehal[el] et à Yo’ash […] : "Je vous bénis par Yhwh de Samarie et par son Ashérah" ».
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Pour citer cet article

Référence papier

Daniel Faivre, « De la complexité d’enseigner une histoire biblique laïque »Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 145 | 2020, 19-38.

Référence électronique

Daniel Faivre, « De la complexité d’enseigner une histoire biblique laïque »Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 145 | 2020, mis en ligne le 01 août 2020, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/chrhc/13928 ; DOI : https://doi.org/10.4000/chrhc.13928

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Auteur

Daniel Faivre

Centre universitaire catholique de Bourgogne

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