Jacqueline Fabre-Serris, Alison Keith (dir.), Women and War in Antiquity
Jacqueline Fabre-Serris, Alison Keith (dir.), Women and War in Antiquity, Baltimore, John Hopkins University Press, 2015, 341 p.
Texte intégral
1« Établir un panorama des façons dont les anciens concevaient et questionnaient les relations entre les femmes et la guerre » (p. 2), voilà l’objectif de cet ouvrage collectif.
2Women and War in Antiquity est un ouvrage collectif issu d’un colloque EuGeSta (Réseau européen sur les Gender Studies dans l’Antiquité) tenu à Lille en 2009. Cet ouvrage contient de nombreux articles enthousiasmants, rigoureux, qui stimulent la réflexion et qui, pour certains, partent de la catégorie « femmes » mais acceptent qu’elle se dissolve à la lecture des textes. Les articles montrent en effet que, selon les types de sources et selon les situations exposées, le critère du sexe n’est pas toujours le plus pertinent. Il en ressort également qu’en Grèce et à Rome, en contexte de guerre et à différentes époques, les femmes n’ont pas été cantonnées aux rôles de victimes, qu’elles ont pu agir avec succès et détenir différentes formes de pouvoir. Selon les auteurs, les genres littéraires, l’époque et le lieu, cet état de fait est présenté sous un jour plus ou moins favorable. L’ouvrage contient quinze articles ; nous nous attarderons sur quelques-uns d’entre eux seulement.
- 1 Iliade, 6, 490-493 ; Odyssée, 1, 356-359, Odyssée, 21, 350-353.
3Les deux premiers articles de l’ouvrage se complètent : ils concernent tous deux les femmes dans le poème homérique, l’un contenant une analyse très précise de quelques passages et l’autre une vision plus générale des discours des femmes dans l’épopée. Philippe Rousseau (chapitre 1) analyse trois passages des poèmes homériques. Dans les trois cas, un homme demande à son épouse ou à sa mère de retourner dans ses quartiers et de le laisser gérer la situation dans laquelle elle était intervenue (la guerre, les discours, le tir à l’arc)1. D’aucuns pourraient penser qu’il s’agit d’un témoignage de la partition sexuée des tâches dans la Grèce archaïque. En analysant leur place et leur rôle dans le développement de l’épopée, en affinant les traductions et en analysant les échos des trois passages, Philippe Rousseau montre pourtant qu’il ne s’agit pas de cela. Ces femmes et ces situations ne renvoient pas à toutes les femmes et à toutes les situations qui pourraient sembler comparables : polemos n’est pas employé ici pour la guerre en général, mais pour le combat entre Hector et Achille ; mythos n’est pas employé pour la parole en général, mais pour la déclaration de guerre que Télémaque s’apprête à faire aux prétendants ; toxon n’est pas employé pour l’activité du tir à l’arc, mais pour désigner l’arme d’Ulysse (p. 24 et 29). Ces passages ne sont pas les témoignages de ce que devait être la conduite de la bonne épouse. Les lire ainsi reviendrait à en faire une lecture anachronique, et en un sens sexiste, attitude qui a amené certains éditeurs et critiques à douter de la véracité de l’édition du texte lorsque Andromaque donne des conseils stratégiques à Hector. La méthode de lecture de Philippe Rousseau nous semble comparable à celle de Stella Georgoudi (chapitre 11), qui s’intéresse au problème des traductions tendant à minimiser le rôle des femmes dans les conflits. Elle refuse la facilité qui consiste à parler de déviance et d’inversion lorsque des textes mentionnent des femmes investissant la « sphère masculine » de la guerre, ce que certains critiques ont fait auparavant. Elle s’intéresse plutôt aux exploits collectifs accomplis par des femmes, aux notions de collaboration, de participation et de complémentarité qui permettent de rendre compte d’une grande variété de situations de conflits (p. 210).
4Dans le chapitre 2, Marella Nappi se demande s’il existe un discours proprement féminin dans l’Iliade (p. 35). Elle prouve que les discours d’Hécube, d’Andromaque et d’Hélène ne doivent pas être interprétés dans une opposition entre monde d’hommes et monde de femmes (p. 37). Elle démontre également que les discours prônant une stratégie défensive ou incitant les hommes à ne pas faire la guerre ne sont pas la prérogative des femmes, mais de tous ceux qui n’agissent pas comme des combattants (p. 41). Ces deux remarques amènent les lecteurs à une conclusion qui motive la lecture des articles suivants : la partition hommes/femmes, qui a été utilisée comme angle d’approche, peut s’avérer peu pertinente dans certains contextes.
5Dans le chapitre 5, Louise Bruit-Zaidman explore elle aussi les discours des femmes, dans Les Sept contre Thèbes d’Eschyle et Les Phéniciennes d’Euripide. Elle prouve que, dans ces deux pièces, une place décisive est accordée aux paroles et aux actions des femmes. Chez Eschyle, le chœur de femmes apparaît comme potentielle victime, mais passe de la passivité à l’activité en choisissant d’accomplir un rituel (p. 88). Les propos du chœur établissent également une égalité entre les souffrances des hommes et des femmes en temps de guerre (p. 89). Dans Les Phéniciennes, en plus du chœur, deux femmes ont la parole : Antigone et Jocaste. Cette dernière se comporte en reine détenant de l’autorité et parvient à imposer une trêve afin que ses deux fils négocient. Ayant échoué, elle se suicide avec l’arme d’un homme, sur le champ de bataille, et non pas dans la chambre nuptiale comme chez Sophocle (p. 93).
6Alison Sharrock introduit son article (chapitre 9) de façon très stimulante et définit son approche comme étant celle du féminisme critique (p. 158). Elle propose d’analyser la complexité des rôles genrés dans un genre discursif fortement polarisé du côté du masculin, l’épopée romaine. Elle réussit brillamment et prouve que Virgile fait de Camille une guerrière sans tomber dans une rhétorique de l’altérité exotique et dangereuse ou dans celle de l’inversion ; elle n’est pas non plus érotisée (p. 169). Ce faisant, elle montre également que les Amazones ne sont pas les seuls modèles de femmes guerrières pour les auteurs romains.
7Dans le chapitre 13, Violaine Sebillotte-Cuchet se demande dans quelles circonstances la distinction entre les sexes était pertinente et refuse la lecture souvent métaphorique faite des récits de femmes au combat. Pour cela, elle analyse les objectifs de chaque document mis à contribution, ce qui lui permet de retirer les « filtres successifs » (p. 230) qui se sont déposés entre un événement et son récit, notamment la forte polarisation entre masculin et féminin qui existe dans la rhétorique officielle de l’Athènes classique et se surimpose sur de nombreux documents. Elle montre que les exploits d’Artémise, qui a gouverné la Carie et commandé sa flotte avec succès, ont bien eu lieu, que des femmes ont bien gouverné (comme Ada Ière, à qui Alexandre a confié la satrapie de Carie) et ont participé à la guerre (p. 299). C’est seulement dans un cadre rhétorique précis, celui de l’Athènes du 4e siècle, que son genre a semblé poser problème : Démosthène souligne la honte d’avoir été battu par une barbare et qui plus est une femme. Les auteurs suivants ont reproduit les polarités présentes chez Démosthène. Ce chapitre est stimulant, car il trace la généalogie d’une pensée qui exclut les femmes du champ de la guerre. Au lieu de penser cette exclusion comme une évidence, et donc les récits de femmes guerrières comme des inversions ou transgressions des normes, Violaine Sebillotte-Cuchet donne des outils pour (re)lire d’autres textes.
- 2 Philippiques, 2, 28, 69.
8Dans le chapitre 14, Judith Hallett s’intéresse à Fulvie, dont la postérité retient souvent qu’elle était « abjecte et immorale ». Cela tient notamment au fait qu’elle a déclaré la guerre à Octavien et que leurs troupes se sont affrontées lors de la guerre de Pérouse. Judith Hallett s’attache à comprendre les « stratégies de dénigrement mises en place par les contemporains de Fulvie » et se demande s’il faut distinguer l’histoire factuelle des portraits « littéraires » (p. 249). La question se pose avec acuité dans le cas de Fulvie, car chez Appien, Plutarque et Dion Cassius, elle correspond à la domina des élégies de Catulle, à la fois adorée et dénigrée parce qu’elle est sûre d’elle, active sexuellement et ne recule pas face au conflit. Judith Hallett cite une épigramme attribuée par Martial à Octavien, dans laquelle ce dernier emploie un vocabulaire agressif, caractéristique des épigrammes de Catulle, et se moque de la suractivité sexuelle de Fulvie. Dans les Philippiques, Cicéron utilise les codes de l’élégie pour tourner en ridicule le mariage entre Fulvie et Marc-Antoine en le comparant à une liaison extra-maritale2. Catulle semble donc avoir fourni un modèle pour les auteurs suivants. À travers l’analyse de ces références littéraires et de ces jeux intertextuels, c’est également la question des modèles d’éloge et de blâme pour les femmes de la fin de la république et de l’empire qui se pose.
- 3 Sandra Boehringer et Violaine Sebillotte-Cuchet (dir.), « Des femmes en action. L’individu et la fo (...)
9Les deux éditrices soulignent dans l’introduction que ce sujet a suscité peu de travaux depuis ceux de Nicole Loraux. Cela étant, de nombreux travaux d’histoire et d’anthropologie, se réclamant des gender studies pour nombre d’entre eux, ont permis, depuis une trentaine d’années, de réévaluer le rôle des femmes dans les sociétés grecques et romaines. Des lectures à rebours d’un regard centré sur les hommes ont donné lieu à des articles passionnants. Citons par exemple l’excellent dossier paru chez Mètis, Des femmes en action, dont l’introduction établit de façon claire la méthode anthropologique3. Les chercheur-ses qui se réclament des gender studies considèrent en général que la différence des sexes est construite. Leur rôle est alors de laisser parler les documents sans leur apposer une lecture genrée et de questionner la fausse évidence de cette lecture. Certains articles de l’ouvrage ici recensé prennent ce parti. La variété des approches et des méthodes est une richesse pour la recherche, cet ouvrage le prouve. Il est cependant inégal (on notera par exemple un usage de l’anglais très français par endroit), ce qui montre que le sujet est difficile et loin d’être épuisé. Cela démontre la nécessité de s’atteler à une lecture renouvelée des textes.
Notes
1 Iliade, 6, 490-493 ; Odyssée, 1, 356-359, Odyssée, 21, 350-353.
2 Philippiques, 2, 28, 69.
3 Sandra Boehringer et Violaine Sebillotte-Cuchet (dir.), « Des femmes en action. L’individu et la fonction en Grèce antique », Mètis, Anthropologie des mondes grecs anciens, hors série, 2013. Voici un extrait de la présentation en ligne du dossier : « Qu’est-ce qui fait qu’un chorège, un conseiller politique, une guerrière ou une prêtresse soit considéré à sa place et efficace ? (...) En historicisant les notions de sexe, d’individu, de pouvoir et d’autorité, ce livre établit la part que prend le genre parmi les critères de distinction potentielle des individus. »
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Adeline Adam, « Jacqueline Fabre-Serris, Alison Keith (dir.), Women and War in Antiquity », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 145 | 2020, mis en ligne le 16 août 2020, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/chrhc/14296 ; DOI : https://doi.org/10.4000/chrhc.14296
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