Bertrand Tillier, La Disgrâce des statues. Essai sur les conflits de mémoire, de la Révolution française à Black Lives Matter
Bertrand Tillier, La Disgrâce des statues. Essai sur les conflits de mémoire, de la Révolution française à Black Lives Matter, Paris, Payot, 2022, 304 p.
Texte intégral
1Le sous-titre de ce bel ouvrage implique des limites temporelles larges, de même qu’un champ de recherche étendu au monde. Si la Révolution française est (à peu près) bien délimitée dans les deux dimensions, en revanche, le temps long de l’ouvrage élargit considérablement la prise en compte de ces conflits mémoriels. D’ailleurs, l’auteur n’indique-t-il pas dès les premières lignes que « la pratique consistant à altérer, déplacer ou détruire des images, et plus particulièrement des statues, est ancienne, à en juger par les sources dont on dispose déjà pour l’Égypte et la Grèce antiques, pour Byzance (VIIIe-IXe siècles) ou l’iconoclasme huguenot de la Réforme (XVIe siècle) » (p. 11). Cependant, en ce qui concerne ces périodes, le lecteur devra se contenter de trois références bibliographiques (p. 11), ce qui ne le prive pas d’une lecture passionnante, autant par ses analyses savantes de ce qu’il faut bien appeler « un phénomène » que par de nombreux exemples concrets. L’ouvrage propose aussi une trentaine de photographies qui permettent de situer le propos.
2L’érection d’une statue n’est pas un acte innocent. Elle résulte toujours d’une volonté politique et idéologique plus ou moins consciente, qui obligera les citoyens-passants à « vivre avec », bien souvent malgré eux. Mais « à l’instar des icônes religieuses, des images de propagande ou des œuvres d’art – surtout quand elles sont très singulières, voire des chefs-d’œuvre –, les statues publiques suscitent […] des comportements magiques d’individus qui les sacralisent ou les destituent » (p. 44).
Enjeux
Ériger
3Même si, apparemment, elle peut sembler être la manifestation spontanée d’un engouement citoyen, « l’édification d’une statue publique n’est possible qu’à la condition de détenir le pouvoir de manière autocratique ou démocratique » (p. 55). Donc (citant Maurice Agulhon), « le projet de statufier une personnalité en place publique et d’honorer ainsi les valeurs qui lui sont associées […] ne doit pas occulter le fait que les statues sont les éléments d’un dispositif plus vaste destiné à façonner une tradition commune, une mémoire commune et une identité commune dans le cadre de formations nationales, puis partisanes » (p. 66).
4Le 19e siècle connaît un développement exponentiel de l’érection de statues publiques. Elles « sont l’objet de multiples pratiques visant à les inscrire nettement et durablement dans l’espace social et, à travers lui, dans les mentalités individuelles et collectives » (p. 69). Le premier de ces « usages sociaux est la souscription : faire œuvre commune ». Ensuite vient l’inauguration et son cérémonial : discours, dévoilement ; « un autre usage et une autre voie, par laquelle les citoyens s’attachent à ce monument public » (p. 72).
Vivre avec
5« Les appropriations des statues par le verbe des inaugurations ne sont pas les seules modalités dans les rapports symboliques que nouent les citoyens avec ces effigies publiques » (p. 79). Outre les reliques les plus diverses que peut contenir le piédestal (cendres, objets, médailles…), on y dépose plus ou moins régulièrement des gerbes de fleurs ou des couronnes qui, portant le témoignage de ces pratiques, « s’inscrivent dans un registre commémoratif » (p. 83).
6« Les manifestations publiques et citoyennes organisées autour d’une figure statufiée […] sont des modes d’appropriation acculturés des sculptures publiques » (p. 85). Mais on constate également des pratiques personnelles : « toucher, endommager », qui supposent un certain fétichisme, comme « toucher toujours au même endroit des statues auxquelles on attribue des vertus magiques ». Ces gestes individuels contribuent à « façonner des communautés involontaires et invisibles » (p. 88).
7Un monument dans l’espace public risque d’être peu lisible, de n’intéresser plus personne. Les reproductions photographiées en carte postale, ou miniaturisées, « tendent à documenter la statue en légendant l’image, pour rendre la première compréhensible et la seconde consommable à l’unité » (p. 99).
8Mais les statues publiques peuvent cristalliser également des « contre-manifestations », autonomes ou organisées au cœur des cérémonies officielles ou des projets, et même des résistances inédites au cœur même de l’État : voir les pérégrinations de la statue de Balzac par Rodin, inaugurée en 1939, « près d’un demi-siècle après sa première exposition publique », ou plus proche de nous, « l’errance incertaine » de celle de Dreyfus, par Tim, de 1986 à 1994 (p. 27).
« Un passé qui ne passe pas »
Déboulonner
9Le déboulonnage des statues suit souvent la chute des régimes : 1792, 1917, 1956, 1989, 2011… « Le point commun entre tous ces épisodes révolutionnaires, moins disparates qu’on ne pourrait le croire du point de vue qui nous occupe, réside dans les atteintes plus ou moins spontanées » à la représentation d’une domination sociale contestée ou d’un ordre politique renversé.
10Mais on épure également « l’espace public pour nettoyer les esprits » : exprimer des opinions en les canalisant. Chasser un régime pour en générer un nouveau implique de « susciter l’émergence de nouveaux signes ». En définitive, « ce mouvement faussement contradictoire […] repose sur une maîtrise de l’espace public » (p. 117).
11Il existe également « une critique démocratique des statues » (p. 119). À cet égard, l’auteur cite trois exemples : « Rhodes must fall » (Afrique du Sud), Black Lives Matter et, dans une moindre mesure, les Gilets jaunes. « La revendication est ainsi passée de manifestations ponctuelles et localisées à un phénomène mondialisé, grâce à une médiatisation transnationale dont l’onde de choc a eu, pour la première fois, des résonnances planétaires ». On recouvre d’excréments, de sacs, de graffiti, on travestit, on négocie pour stocker la statue concernée… dans un endroit moins visible et/ou provocateur.
Conserver ?
12Quel devenir patrimonial des statues disgraciées ? Une imposante statue d’Enver Hoxha, ancien dirigeant communiste de l’Albanie, est cachée « sous la paille, dans une ancienne étable obscure ». « Il est invisible mais non absent », affirme une paysanne en 2020 (p. 210).
13« Le maintien à leur emplacement des statues, accompagnées de plaques didactiques, est la moins radicale des solutions envisagées et la plus répandue, sans doute parce qu’elle est peu coûteuse et très aisée à mettre en œuvre » (p. 213). Mais, affirme une anthropologue, « les plaques sont rarement lues » (idem).
14À Bucarest, on envisagea « un parc des sculptures communistes » (p. 218). Mais lorsqu’on demande leur avis aux citoyens, ceux-ci se prononcent parfois pour le maintien de la statue (Rouen, Napoléon, p. 218). Le président Macron a quant à lui proposé, plutôt que déboulonner, d’ériger « des contre-statues honorant d’autres figures » (p. 220).
15L’auteur conclut sagement, estimant que « l’espace muséographique paraît donc pouvoir être un lieu garantissant la conservation, l’exposition et la médiation de ce patrimoine dissonant, néanmoins destiné à être préservé, explicité et valorisé » (p. 230). Mais « le happening et l’éphémère qui se substituent à la statue » (p. 225) refusent par définition la conservation !
16Cet ouvrage permet de prendre la mesure d’un phénomène qui voit l’espace public devenir enjeu mémoriel. Ces problématiques, au carrefour de l’histoire politique, urbaine et des questions mémorielles, ne peuvent manquer de passionner les lecteurs.
Pour citer cet article
Référence électronique
Georges Vayrou, « Bertrand Tillier, La Disgrâce des statues. Essai sur les conflits de mémoire, de la Révolution française à Black Lives Matter », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 157 | 2023, mis en ligne le 25 septembre 2023, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/chrhc/22290 ; DOI : https://doi.org/10.4000/chrhc.22290
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