Le mot de la rédaction
Texte intégral
- 1 Grégoire Le Quang et Jeanne-Laure Le Quang (dir.), « Extrême droite : de la marginalité au pouvoir (...)
1Parler des gauches en cette cruelle année 2025, cela nous travaille toutes et tous. Nous connaissions depuis des années l’impuissance des gauches, coalisées ou divisées, à faire face au développement des différentes formes de l’extrême droite comme alternative au néolibéralisme. En France, comme un peu partout en Europe et dans le monde. Nous avons proposé dans les Cahiers d’histoire des éléments d’histoire pour nous aider à penser les continuités et les diversités de ces forces politiques qui retournent le mécontentement populaire contre des fractions du peuple désignées en boucs émissaires1. Quoique conscient·es du modeste apport de nos contributions historiennes à des évolutions de rapports de force sociaux qui nous échappent, nous persévérons évidemment dans notre travail d’historien·nes, en écrivant bien sûr, mais aussi en multipliant les rencontres débat. Outre ce défi d’ampleur, les gauches sont aujourd’hui, en 2025, plus que jamais confrontées à leurs difficultés à porter un discours international fort face aux exactions des puissances vendeuses d’armes, soumises à la tonitruante affirmation de force d’un président des États-Unis qui se moque des instances de médiation internationales et apporte un soutien sans faille à un gouvernement israélien dans la main de l’extrême droite. Face au massacre perpétré à Gaza, c’est en rangs dispersés que les gauches, en Europe comme à l’échelle du globe, se sont mobilisées. On sait, certes, que l’Internationale a vécu. Mais les forums sociaux mondiaux, alternatives aux forums internationaux de l’offensive néolibérale, ont eux aussi momentanément perdu de leur capacité à créer des perspectives mondiales de développement équitable et écologiquement responsable. Quel recul en ordre dispersé depuis les audaces et promesses altermondialistes des forums de Porto Alegre en 2001, puis Dakar, Nairobi, Tunis en 2013 et 2015 en soutien aux mobilisations démocratiques en Tunisie !
- 2 Dossier en préparation, coordonné par Serge Wolikow et Julien Marchesi.
2Le besoin d’histoire des gauches se fait sentir pour tenter de comprendre d’où vient leur difficulté à peser durablement sur le cours du monde malgré des succès importants dans le second 20e siècle. En dépit de la faiblesse de la construction scientifique de la notion que pointent les coordonnateurs du dossier, Franck Gaudichaud et Thomas Posado, dans leur introduction, le mot s’impose comme exprimant dans la diversité de ses usages des réalités désormais structurantes des fonctionnements sociaux. Nous en savons l’histoire longue, ancrée dans la Révolution de 1789 et, dans un temps plus court, son épanouissement au 20e siècle, quand la lutte contre les inégalités dans un monde en rapide transformation économique devient un moteur, en principe légitime, de l’organisation sociale. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les puissances, dans leur affrontement entre capitalisme et communisme, n’ont pu éluder cette visée et l’ont exprimée solennellement dans une Déclaration internationale des droits de l’homme, censée régir par le droit, dans le cadre de la nouvelle ONU, un ordre mondial apaisé. Le présent contexte d’une affirmation de la suprématie de la force sur le droit international orchestré par le gouvernement des États-Unis nous fait comprendre que ce passé du 20e siècle s’éloigne, tout en laissant des traces vives dans les mémoires collectives et les répertoires de lutte. La France a modestement salué les mises en œuvre sociales progressistes du lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’apport immense de la Sécurité sociale, les nationalisations, le statut de la fonction publique, autant d’acquis des gauches. Nous leur consacrerons un prochain dossier des Cahiers2. Mais ce second 20e siècle nous laisse aussi les traces d’un monde extrêmement conflictuel, dominé in fine par l’impérialisme des grandes puissances, résistant autant qu’elles le peuvent aux volontés d’indépendance des anciennes colonies comme des États plus faibles, et à toutes les politiques de mise en œuvre concrète de l’égalité économique. Les citoyen·nes peuvent toujours relire les affirmations de la Déclaration de 1948, et y trouver, selon leur culture ou leur état psychique, encouragement ou source de désillusion : en cet été 2025 sonnent particulièrement cruellement celles de l’article 14 qui proclame que « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays », et celles de l’article 15, « Tout individu a droit à une nationalité », suivi de « Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité ».
- 3 Dossier en préparation, coordonné par Pascal Bianchini et Martin Mourre.
- 4 Ce travail a été mené aussi grâce à la grande culture et à l’insatiable curiosité de notre collègue (...)
3Dans un monde qui change très vite, la compréhension de la diversité des gauches, leurs ambitions, leurs réalisations comme les espoirs et les désillusions qu’elles ont porté·es depuis la fin du second conflit mondial, et singulièrement dans les dernières décennies du 20e et du 21e siècles, nous apparaît comme une urgence. La rédaction des Cahiers d’histoire entreprend donc une sorte de tour du monde de l’histoire des gauches. Mettant à profit la richesse des recherches récentes, nous consacrerons un prochain dossier aux gauches en Afrique3. Un dossier sera ensuite consacré aux gauches en Indonésie, singulièrement au massacre, en 1965, des communistes indonésiens et de celles et ceux qui leur ont été assimilé·es. Cet anéantissement particulièrement violent des forces de gauche, qui ouvre la voie à l’une des multiples dictatures militaires soutenues par les États-Unis dans le cadre de la guerre froide, a depuis plusieurs années été un objet d’étude des Cahiers d’histoire, en particulier en collaboration avec l’association Solidarité Indonésie4. Plus tard, nous nous intéresserons à l’histoire, également trop méconnue aujourd’hui en France, des gauches au Japon. Un dossier reprendra aussi le travail préparé par Didier Monciaud sur les gauches dans le Proche-Orient, singulièrement autour du sort de la Palestine depuis 1945.
- 5 Parmi les nombreuses études sur le sujet, la publication récente du Brésilien Yuri Martin Fontes, M (...)
4Mais c’est de la complexe et puissante Amérique latine dont il est question dans le présent dossier. Elle est à la fois proche et lointaine. Proche du fait de l’empreinte coloniale qui laisse des liens forts avec l’Europe, ne serait-ce que par les langues nationales, espagnol, italien, portugais. Des liens en termes de repères historiques, la Révolution française, les révolutions de 1848 secouent également les sociétés sudaméricaines. Les aspirations démocratiques, les revendications de justice sociale travaillent l’Amérique du Sud du 19e siècle comme les sociétés européennes. Les repères idéologiques sont partagés, comme en témoignent les publications de penseurs libéraux comme de lecteurs de Marx à la fin du 19e siècle et au 20e siècle5. En même temps, ces sociétés construites dans un cadre colonial et ancrées dans la dépossession et l’exploitation des populations autochtones sont aussi des sociétés façonnées par des luttes d’indépendance et un très vif nationalisme. Les coordonnateurs et les auteurs et autrices du dossier mettent en évidence à la fois l’hétérogénéité des forces de gauches ancrées dans des histoires singulières et aussi dans une grande diversité territoriale et sociale à l’intérieur de chaque nation, notamment la dimension singulière de la pluri culturalité. Mais ils soulignent aussi la caractéristique globale d’un sous-continent dominé dans le système-monde qui « a placé les drapeaux de l’anti-impérialisme et de la défense de la souveraineté nationale au cœur de sa matrice idéologique ». Évidemment, il s’agit là de voies de compréhension parmi beaucoup d’autres d’une histoire éminemment complexe, incluant des rapports conflictuels entre pays, entre groupes sociaux comme entre partis de gauche. Il faut remercier les coordonnateurs du dossier d’avoir osé cet éclairage en embrassant le continent, à travers des échelles et des thématiques diverses, qui attisent les curiosités et invitent à poursuivre les lectures.
5Ce souci de compréhension de l’histoire des gauches travaille également notre rubrique « Métiers ». À travers l’approche réflexive de Roger Martelli, ancien rédacteur des Cahiers d’histoire, sur son parcours d’historien du communisme et de militant communiste, la rubrique apporte sa contribution propre à l’analyse des gauches, singulièrement de la gauche communiste, de son exceptionnel succès, puis spectaculaire affaiblissement dans la France du second 20e siècle. La rubrique partage aussi l’histoire du refus de combattre lors de la guerre d’Algérie de quelques appelés, devenus « soldats du refus ». En contraste avec les analyses globalisantes de Roger Martelli, elle fait place à l’apport des choix singuliers. Pourquoi le jeune Alban Liechti, communiste, refuse-t-il de porter les armes, alors que son parti condamne ces solutions individuelles dans la lutte contre la guerre ? Cette question de la détermination individuelle et de son apport aux luttes collectives excède celle des gauches, mais elle rejoint celle de la complexité des engagements construisant des forces collectives. Les soldats du refus ont bien fait partie des forces qui, à gauche, ont contribué à dénoncer la guerre coloniale menée par le gouvernement français. Et la contribution de Valentin Barrier s’inscrit bien, elle aussi, dans une histoire des gauches qui, en France plus qu’ailleurs, est entée dans la Révolution française.
- 6 Grégoire Le Quang, Jeanne-Laure Le Quang, « Maintien de l’ordre et État de droit en question : rega (...)
6Les lecteurs et lectrices fidèles retrouveront avec intérêt dans « Débats » la fin de l’entretien mené par Grégoire et Jeanne-Laure Le Quang avec historien·nes et sociologues autour du maintien de l’ordre et de ses enjeux politiques, dont la première partie a été publiée dans le précédent volume des Cahiers d’histoire, dans le cadre du dossier « Police et démocratie6 ».
- 7 Rendez-vous est donné au Village du livre le samedi 13 septembre à 10 heures.
- 8 La carte blanche des Cahiers d’histoire se tiendra le dimanche 12 octobre de 14 h 15 à 15 h 45 à l’ (...)
7Et la suite ? On retrouvera « Police et démocratie » et ses auteur·trices lors du débat des Cahiers d’histoire à la prochaine fête de l’Humanité7. On retrouvera ensuite la revue aux Rendez-vous de l’histoire de Blois pour une table ronde autour de « La France de Marc Bloch », animée par notre collègue médiéviste Julien Théry8. Ce sera l’occasion de réunir des auteurs et autrices du dossier que Julien Théry coordonne pour les Cahiers d’histoire et qui sera alors présenté au public.
- 9 Ouverture à 14 h vendredi 28 novembre, Espace Grésillons à Gennevilliers, projection à 20 h au ciné (...)
8Notre activité de fin d’année sera aussi marquée par la publication d’un important dossier autour de l’histoire populaire, coordonné par Chloé Maurel, et bien sûr par les Rencontres d’histoire critique à Gennevilliers, comme chaque dernier week-end de novembre. Pour ces 10e Rencontres, les 28 et 29 novembre 2025, ce sera « Médias. Faire vivre la liberté9 ». Rien que ça ! Une histoire ambitieuse, qui vise à changer le présent.
Notes
1 Grégoire Le Quang et Jeanne-Laure Le Quang (dir.), « Extrême droite : de la marginalité au pouvoir ? », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 151, 2022.
2 Dossier en préparation, coordonné par Serge Wolikow et Julien Marchesi.
3 Dossier en préparation, coordonné par Pascal Bianchini et Martin Mourre.
4 Ce travail a été mené aussi grâce à la grande culture et à l’insatiable curiosité de notre collègue et ami Didier Monciaud, spécialiste des gauches dans le monde arabe, singulièrement en Égypte, et membre de la rédaction des Cahiers d’histoire depuis 1996, décédé l’été dernier au Caire. Cet aboutissement, malheureusement sans Didier, sera aussi un hommage à son formidable apport à l’ouverture des Cahiers d’histoire aux gauches dans le monde. Nous renvoyons à ses multiples publications dans notre revue, dont Didier Monciaud et Mulyandari Alisyah Coetmeur, « Faire sortir de l’oubli le massacre de masse en Indonésie (1965) », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 128, 2015. Le dossier est en préparation, coordonné par Anthony Crézégut et Anne Jollet.
5 Parmi les nombreuses études sur le sujet, la publication récente du Brésilien Yuri Martin Fontes, Marx na América : a práxis de Caio Prado e Mariátegui, São Paulo, Fapesp/Alameda, 2017. En français, on peut lire notamment Yuri Martins Fontes, « Le marxisme créatif de Mariátegui : formation et praxis », La Pensée, n° 395, 2018.
6 Grégoire Le Quang, Jeanne-Laure Le Quang, « Maintien de l’ordre et État de droit en question : regards croisés entre historien·nes et sociologues », entretien avec Laurent Bonelli, Arnaud-Dominique Houte, Mathieu Rigouste, Sébastian Roché et Danielle Tartakowsky, Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 162, 2025.
7 Rendez-vous est donné au Village du livre le samedi 13 septembre à 10 heures.
8 La carte blanche des Cahiers d’histoire se tiendra le dimanche 12 octobre de 14 h 15 à 15 h 45 à l’IUT, site de la Chocolaterie. Les ami·es pourront également retrouver les Cahiers d’histoire les 11-12 octobre au Salon de la revue, à Paris (4e arrondissement), Espace des Blancs Manteaux.
9 Ouverture à 14 h vendredi 28 novembre, Espace Grésillons à Gennevilliers, projection à 20 h au cinéma Jean-Vigo, ouverture à 9 h 30 samedi 29 novembre 2025, Espace Grésillons. Programme complet en ligne sur <https://gabrielperi.fr/initiatives/medias-faire-vivre-la-liberte/>.
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| URL | http://journals.openedition.org/chrhc/docannexe/image/25644/img-1.png |
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Pour citer cet article
Référence papier
Anne Jollet, « Le mot de la rédaction », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 163 | 2025, 5-10.
Référence électronique
Anne Jollet, « Le mot de la rédaction », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 163 | 2025, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/chrhc/25644 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14jxd
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