Jean-Luc Chappey, Pasteur et les antivax Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud, Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours
Jean-Luc Chappey, Pasteur et les antivax, préface d’Anne-Marie Moulin, Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2025, 300 p.
Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud, Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Vendémiaire, 2019, 360 p.
Texte intégral
- 1 Anne-Marie Moulin (dir.), L’Aventure de la vaccination, Paris, Fayard, 1996.
1« L’histoire de la résistance organisée à la vaccination reste à écrire », remarquait en 1996 Jolanta Skomska-Godefroy dans une publication collective1. C’est à cet objectif et avec deux focales différentes que contribuent les ouvrages de Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud d’une part et celui de Jean-Luc Chappey d’autre part. Si la riche historiographie de la vaccination en langue française comporte des récits de contestations, ces ouvrages ne font que les esquisser, à l’exception de quelques articles. Ces deux ouvrages font précisément le choix de prendre pour fil conducteur ces expressions et ces mouvements, cette nébuleuse que recouvre le terme récent d’« antivax » (antivaccinateurs, vaccinophobes, complotistes...). Ces projets sont en partie motivés par les actualités et la permanence de la défiance envers les mesures prophylactiques comme la vaccination.
2L’ouvrage de Salvadori et Vignaud, publié en 2019, soit quelques mois avant le début de la pandémie de covid-19, est un travail qui dépasse l’approche historique. D’une part, si Laurent-Henri Vignaud est bien spécialiste en histoire moderne, sa co-autrice Françoise Salvadori dispose, elle, d’une formation d’immunologiste. Cette compétence vient singulariser le propos, avec des éclairages détaillant les tenants biologiques des différents types de vaccins et infections, domaines qui donnent trop souvent lieu dans l’espace public à des raisonnements hâtifs et trompeurs. D’autre part, le panorama dressé, qui intègre également l’époque contemporaine, traite de thématiques variées (religion, écologie, pseudo-science, droits individuels). On obtient ainsi une synthèse accessible du sujet.
3Dans la publication de 2025 consacrée aux antivax au temps de Pasteur, l’historien des sciences Jean-Luc Chappey introduit également son propos en référence à l’actualité de la pandémie, dont de nombreuses caractéristiques résonnent avec la fin du 19e siècle. L’ouvrage se concentre sur la période 1885-1895, du premier vaccin contre la rage à la mort de Pasteur, en passant par l’inauguration en 1888 de l’Institut éponyme. L’auteur documente le rapport à la science et au politique au miroir de cette période caractérisée par une opposition plurielle à la vaccination, venant de certaines composantes de la population, mais aussi par l’élan du modèle républicain dont la nouvelle science, basée sur l’étiologie microbienne promue par Pasteur, compte parmi les piliers, auxquels il faudrait ajouter les lois de liberté de réunion et de liberté de la presse, les lois scolaires et la mise à distance progressive du pouvoir religieux. Les formes d’opposition à la vaccination sont ainsi interrogées de front avec l’essor de la République, qui se déploie « sur les terrains de l’instruction, de la colonisation et de la santé ».
4Salvadori et Vignaud organisent leur récit en deux parties inégales. La première, historique, va de la lutte contre la variole aux succès de la vaccination, du milieu du 18e siècle au milieu du 20e siècle. Sont abordés les expérimentations, notamment avec les animaux, les incidents (Pelletier, Royer), la montée des oppositions (ligues, journaux, médecins, courant antivivisectionniste animé par Marie Huot), les différentes critiques (nature vs. vaccin artificiel, opposition à l’obligation vaccinale), les grandes figures scientifiques (Jenner, Koch, Pasteur), la révolution bactériologique ou la judiciarisation de certains cas, le tout au niveau international. Dans un deuxième temps, les chapitres 6 à 9 passent en revue « les arguments religieux et naturalistes, les discours pseudo-scientifiques et les versions actuelles du complotisme ». Ces derniers chapitres gardent toute leur légitimité au regard du sujet, mais auraient sans doute été bonifiés avec le concours de chercheurs davantage spécialisés et avec d’autres ancrages disciplinaires (sociologie, science politique).
5L’ouvrage de Jean-Luc Chappey traite en 9 chapitres de la vie politique à l’Assemblée, des actions de la Ligue universelle des antivaccinateurs du médecin belge Boëns, de la consécration de l’Institut Pasteur, des enjeux de financement ou des débats publics et épistémologiques questionnant les manières de pratiquer la science (chimie vs. clinique, science spectacle, usage des statistiques, opacité, sécurité). L’exploitation des correspondances de Pasteur est salutaire et d’autant plus utile que ce dernier, tout comme ses collaborateurs, a pu préférer les escarmouches par lettres interposées plutôt que les explications circonstanciées et publiques auprès de ses pairs. Et l’auteur de conclure, à l’instar d’autres historiens, que Pasteur, malgré les critiques, pas toutes infondées, a su entretenir son ascension et favoriser « l’émergence d’une mythologie » entourant son personnage, lui qui n’était pas médecin mais chimiste. Il reçoit de nombreuses décorations et occupe des postes de prestige, comme à l’Académie des sciences. Ses relations étroites avec le pouvoir, sous le Second Empire comme sous la IIIe République – Sadi Carnot inaugure son Institut en 1888 – lui sont reprochées, notamment quand des avantages financiers sont en jeu : pension annuelle, subventions ou faveurs liées à l’implantation de ses laboratoires et réserves d’animaux-cobayes. Les réussites de son équipe (travaux sur la fermentation, vaccin antirabique, théorie des germes) et leurs expériences, pas toutes exemptes de faiblesses sur le plan scientifique (cf. le rapport complaisant de Brouardel en 1887), lui permettent néanmoins de trouver des relais dans la presse et de faire financer l’Institut grâce aux souscriptions. Face à Pasteur, érigé en mythe républicain, avec un pacte citoyen lié à la question sanitaire, les opposants au scientifique et aux vaccins ont ainsi pu être considérés comme des antipatriotes. La France est encore marquée par la défaite de 1870. Les pertes humaines causées par l’épidémie de variole n’ont pas été anecdotiques, comparativement au camp adverse qui pratiquait les rappels de vaccination.
6Les deux ouvrages relèvent plusieurs facteurs fréquents en matière de défiance vaccinale. L’obligation est l’un des sujets les plus sensibles, comme en 1880 lorsque le député Liouville élabore un projet de loi, finalement abandonné. Les raisons purement scientifiques sont peu à peu remisées en arrière-plan des critiques au regard des découvertes. Une théorie voudrait que les vaccins soient devenus victimes de leur réussite avec la disparition de certaines maladies, qui aboutit à une baisse de la méfiance et du geste préventif. Restent des critiques qui portent sur des aspects plus secondaires (balance risque/bénéfice, sexe, âge) mais qui ne remettent plus en cause, dans la plupart des cas, le principe même. L’opposition contre l’État prescripteur et jugé autoritaire, eu égard aux libertés individuelles, reste un levier de contestations qui relève davantage d’une question d’ordre politique que scientifique, le second étant bien sûr enrôlé par le premier. La défense de la cause animale et l’opposition à la vivisection engendrent des mouvements spécifiques qui ont pu compter sur quelques soutiens de renom (Victor Hugo, Louise Michel). Des militants opposent la nature – supposée parfaite ou du moins autorégulatrice – à l’artificiel, prélude à certains courants marginaux de l’écologie. Ces derniers privilégient un certain fatalisme ou des remèdes naturels et alternatifs. Les motivations religieuses qui reviennent constamment au fil de l’histoire ne sont finalement, selon Salvadori et Vignaud, qu’un facteur non décisif. Et de citer pêle-mêle des exemples internationaux d’autorités ou communautés religieuses qui accompagnent avec pragmatisme la vaccination ou s’y opposent farouchement. Enfin, des critiques ciblent les aspects financiers des activités des centres d’inoculation du 19e siècle, des brevets de propriété ou des affaires de Pasteur, lequel reçoit des sollicitations internationales. À la fin du 20e siècle, ce sont la concentration des grands groupes pharmaceutiques et les mouvements capitalistiques qui seront visés.
7Ces deux publications contribuent positivement à documenter l’histoire des oppositions au vaccin. Les explications médicales détaillées par Salvadori et Vignaud sont bienvenues pour désamorcer les raisonnements biaisés qui pourraient convaincre, de plus ou moins bonne foi, une partie du public. D’un point de vue épistémologique, la fabrique scientifique, exposée ici autour de la vaccination, illustre l’essor de la microbiologie aux dépens de la médecine clinique. Le coup de sonde captivant opéré par Jean-Luc Chappey est davantage un exercice d’historien avide de compléter l’historiographie de la fin du 19e siècle plutôt que la démonstration que la période délimitée est prééminente au regard de la continuité des manifestations antivaccinistes sur le temps long. On saura gré aux auteur‧trices des deux ouvrages de ne pas avoir cédé à l’explication monocausale – vaccino-centrisme – pour au contraire inclure des aspects sociopolitiques afin de retranscrire le faisceau des raisons, parfois contradictoires, qui motivent les oppositions aux vaccins et aux autorités qui les promeuvent. On peut regretter l’absence de textes consacrés au poids des journaux, illustrations et caricatures, et plus largement à l’édition, dont il est souvent question mais dont l’épaisseur sociale serait à détailler. Mais les auteurs ont sans doute prévu de prolonger leur travail dans cette direction. Des développements consacrés à l’évolution du champ scientifique de la médecine aideraient enfin à mieux saisir les tensions internes et externes au moment où les spécialités médicales se développent, après 1870.
8La vaccination n’est pas un objet exclusivement médical, d’où l’intérêt de ces recherches pour déplier les ressorts des oppositions qui ont été aidées, pourrait-on dire, par les dissimulations, les contaminations iatrogènes – causées par l’acte médical – ou par le simple fait du décalage entre l’efficacité observée de certaines expérimentations et les explications scientifiques consolidées produites a posteriori. Il est donc peu surprenant que des groupes, souvent partiellement informés et répondant à diverses motivations, aient pu se détourner des vaccins obligatoires pour leur préférer des remèdes alternatifs, des mesures hygiénistes limitées, des choix non altruistes ou même la Providence. Après coup et au regard des connaissances scientifiques accumulées, les antivax ne peuvent donc logiquement trouver grâce aux yeux des auteurs, ainsi qu’en témoignent quelques commentaires sarcastiques. Ces ouvrages complémentaires, malgré quelques limites mineures, sont riches d’enseignements pour documenter une problématique toujours vive et complexe à aborder, plus que ce que laissent entendre nombre de démagogues, (ir)responsables politiques et scientifiques marginaux.
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Pour citer cet article
Référence électronique
Guillaume Goasdoué, « Jean-Luc Chappey, Pasteur et les antivax Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud, Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 166 | 2026, mis en ligne le 01 septembre 2026, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/chrhc/28505 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16q64
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