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LIVRES LUS

Bénédicte Savoy, À qui appartient la beauté ?

Paris, La Découverte, 2026, 261 p., 12,50 €.
Chloé Maurel
Référence(s) :

Bénédicte Savoy, À qui appartient la beauté ?, Paris, La Découverte, 2026, 261 p., 12,50 €.

Texte intégral

1Dans cet essai historique issu de ses cours à l’université de Berlin, Bénédicte Savoy, professeure d’histoire de l’art, montre que l’enjeu de la beauté des œuvres d’art n'est pas seulement esthétique mais aussi politique : son essai interroge les trajectoires de neuf œuvres emblématiques, du buste de Néfertiti aux trésors royaux du Bénin, en passant par les têtes de bronze du Palais d’été de Pékin, qui ont pour point commun d’avoir été déplacées de leur lieu de production vers les musées européens, phénomène qu’elle nomme « translocations patrimoniales ». Elle questionne la légitimité de ce déplacement, ces œuvres ayant été l’objet de pillages, achats inégaux, appropriations, spoliations, et montre comment ces itinéraires traduisent des rapports de pouvoir, des asymétries historiques et des choix muséographiques qui fabriquent un canon du « beau ». Ce canon de la beauté a été souvent dicté par les Occidentaux, de Vasari à Nietzsche en passant par Schiller.

2Un premier exemple paradigmatique est celui du buste de Néfertiti, aujourd’hui exposé au Neues Museum de Berlin. Cette sculpture en calcaire polychrome, réalisée autour de 1345 av. n.-è. par l’artiste Thoutmosis, fut découverte en 1912 à Tell el-Amarna (Égypte) par une mission archéologique allemande. Rapidement transféré en Allemagne, il devint l’une des pièces les plus célèbres du musée et une icône de la beauté féminine antique. Si la sortie de l’Égypte était alors légale selon les conventions archéologiques de l’époque, Bénédicte Savoy souligne que l’asymétrie de pouvoir entre archéologues européens et autorités locales, ainsi que la mise en valeur décisive par les institutions occidentales, participent d’une dynamique qui a privatisé un patrimoine égyptien et l’a confisqué comme un trophée, à l’époque de la colonisation triomphante. Cette trajectoire soulève des questions complexes sur l’identité, la possession et la restitution : faut-il rapporter le buste sur son lieu de découverte au nom du respect dû à une culture ? Ou l’exposer comme un patrimoine de l’humanité ? Pour Bénédicte Savoy, ces interrogations ne trouvent pas de réponse simple, tant elles impliquent de repenser les récits nationaux et universels du musée.

3Un second cas majeur, qui concerne la France, est celui des « trésors royaux » du Bénin, objets rituels et sculptures issus des palais de l’ancien royaume du Dahomey (sur le territoire du Bénin actuel). Au cours de l’expédition française menée par le général Alfred Dodds en 1892 et de la prise d’Abomey par l’armée française, une partie de ces trésors fut pillée puis déposée au musée d’Ethnographie du Trocadéro à Paris (ancêtre du musée de l’Homme). Or, ces œuvres avaient une fonction politique et cérémonielle essentielle dans leur société d’origine. Elles ont été traitées par les institutions occidentales comme des curiosités ethnographiques ou des objets d’un art lointain et exotique.

  • 1 Felwine Sarr, Bénédicte Savoy, « Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers u (...)

4Longtemps absents des débats publics, ces artefacts font aujourd’hui l’objet d’importantes revendications de restitution, dans un contexte de volonté de « décolonisation » des musées et du monde de l’art. En 2018, à la demande des autorités béninoises et françaises, Bénédicte Savoy a corédigé avec l’économiste et universitaire sénégalais Felwine Sarr un important rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain qui a contribué à redéfinir les conditions d’un tel processus1.

  • 2 Cf. le texte de cette loi sur <https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000042738023>.
  • 3 Dahomey, film documentaire de Mati Diop, 2024. Cf. Chloé Maurel, « Dahomey
  • 4 Cf. Chloé Maurel, Les Grands discours à l’Unesco, Paris, Éditions du Croquant, 2021.

5Sous l’effet de pressions diplomatiques et de contraintes juridiques, la loi française du 24 décembre 2020 a permis la restitution définitive de 26 pièces du trésor d’Abomey à la République du Bénin2, marquant une étape significative dans la reconnaissance du droit des pays colonisés à récupérer leur patrimoine3. Rappelons que l’Unesco avait été pionnière dans cette revendication, avec l’appel solennel lancé en 1978 par le directeur général de l’institution, le Sénégalais Amadou Mahtar M’Bow, en faveur du retour à leur pays d’origine des objets d’art et d’archéologie détenus dans les musées occidentaux4.

6Au-delà de la restitution matérielle, l’autrice insiste sur le fait que ces objets ne doivent pas être perçus comme de simples « exemplaires d’art », mais comme des éléments constitutifs d’histoires culturelles, symboliques et politiques ; leur retour engage ainsi une réappropriation intellectuelle et identitaire.

7À travers les neuf exemples emblématiques traités, cet ouvrage met en lumière la manière dont les musées européens ont historiquement façonné la valeur esthétique des œuvres tout en occultant les contextes de leur acquisition. Elle ouvre une réflexion sur la justice patrimoniale : il ne s’agit pas seulement de savoir « à qui appartient la beauté », mais de comprendre comment les rapports politiques, économiques et culturels ont déterminé ce qui est considéré comme beau et légitime à être exposé. Cette approche invite à imaginer de nouvelles formes de relations entre institutions culturelles et sociétés d’origine, basées sur le dialogue, la reconnaissance des blessures historiques et la coproduction de savoirs.

8Bénédicte Savoy plaide pour une réflexion nuancée. Cette réflexion ne peut se faire qu’en associant histoire, histoire de l’art, science politique, droit et ethnologie, ce qui transforme la question des restitutions en exigence de justice mémorielle et de repolitisation des institutions. L’ouvrage éclaire ainsi les débats contemporains sur la décolonisation des collections et invite musées et publics à repenser l’universalité revendiquée du patrimoine, avec la notion d’« héritage partagé ».

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Notes

1 Felwine Sarr, Bénédicte Savoy, « Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle », ministère de la Culture, novembre 2018. En ligne, <https://www.culture.gouv.fr/espace-documentation/rapports/La-restitution-du-patrimoine-culturel-africain-vers-une-nouvelle-ethique-relationnelle>.

2 Cf. le texte de cette loi sur <https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000042738023>.

3 Dahomey, film documentaire de Mati Diop, 2024. Cf. Chloé Maurel, « Dahomey

, film documentaire de Mati Diop. Un film poétique et passionné sur la restitution des trésors royaux du Bénin », Cahiers d’histoire-Revue d’histoire critique, n° 161, 2024, p. 198-202, <https://doi.org/10.4000/1322n>.

4 Cf. Chloé Maurel, Les Grands discours à l’Unesco, Paris, Éditions du Croquant, 2021.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Chloé Maurel, « Bénédicte Savoy, À qui appartient la beauté ? », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 166 | 2026, mis en ligne le 03 septembre 2026, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/chrhc/28567 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16q67

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Auteur

Chloé Maurel

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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