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AccueilNumérosvol. 27, n°2ArticlesUne mort à soi

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Une mort à soi

Les suicides féminins à Genève au XVIIIsiècle
Éléonore Beck
p. 5-31

Résumés

Sous l’Ancien Régime, les femmes qui mettent fin à leurs jours enfreignent un interdit pluriséculaire. À Genève comme partout ailleurs en Europe, l’« homicide de soi-même » est poursuivi par la justice séculière : le suicide est un crime contre l’État en plus d’être un péché divin. Au XVIIIe siècle, la mort volontaire acquiert une nouvelle signification : l’individu en souffrance apparaît au cœur des discours philosophiques et romanesques, tandis que l’acte reste réprouvé. Domestiques transgressives et « paillardes » notamment laissent derrière elles des traces du dénouement de leurs fragiles existences. Si le suicide constitue une « mort à soi », dont l’intimité échappe à l’historien.ne, les motifs de malheur et le déshonneur peuvent parfois se déceler. Quelles causes poussent les femmes dans la République protestante à transgresser des normes sociales, religieuses et judiciaires pour choisir la « mort violente » du suicide ? Cet article propose d’historiciser les désespoirs féminins dans la société genevoise du XVIIIe siècle.

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Notes de l’auteur

Cet article est fondé sur un mémoire de maîtrise réalisé sous la direction de Michel Porret qui a été soutenu à la Faculté des Lettres de l’Université de Genève et récompensé du prix Arditi d’histoire en 2019.

Texte intégral

Le suicide féminin, un fait social

  • 1 Concernant le traitement historiographique du suicide féminin, voir Besnard (1973, 27-61) ; Howard (...)
  • 2 Durkheim (1976, 39).
  • 3 Ibid., 306-307.
  • 4 Voir Besnard (1973).

1Une abondante littérature scientifique sur la mort volontaire tend à rejeter les femmes hors des normes de la « violence suicidaire »1. Dans son ouvrage pionnier sur la sociologie du suicide de 1897, Émile Durkheim marque le début d’une tradition sociologique de l’analyse du dimorphisme sexuel suicidaire. Selon le sociologue, les femmes seraient marginales dans les statistiques de la criminalité de sang comme dans les statistiques du suicide : « pour une femme qui se tue, il y a, en moyenne, 4 hommes qui se donnent la mort »2. Elles se retrouveraient notamment mieux protégées du déshonneur et de la souffrance morale liée à la dissolution du lien conjugal, que ce soit en raison de leur manque de socialisation, de leur sensibilité « rudimentaire » ou de leur « vie mentale moins développée »3. Prônant le rejet de tous facteurs extrasociaux, Durkheim oscille paradoxalement entre des explications d’ordre biologique et social pour appréhender le rapport des femmes au désespoir suicidaire. Le théoricien de l’anomie sociale fait ainsi reposer le cœur de son analyse sur les suicides masculins4.

  • 5 Besnard (1973, 28) ; Watt (2001, 203-204).
  • 6 Préface de Michel Vovelle de Cobb (1985, VI).

2Dans les années 1970, le sociologue Jack Douglas met en cause la fiabilité des statistiques avancées par Durkheim en appelant à l’étude du « sens social du suicide »5. L’historiographie de la mort volontaire, qui connaît un profond renouvellement dès les années 1980, arrive ainsi au moment où le positivisme durkheimien est remis en cause. Le bel ouvrage sur les « morts subites » à Paris au lendemain de la Terreur de l’historien anglais Richard Cobb en 1985 offre notamment de nouvelles perspectives à l’histoire sociale de la mort à travers une « démarche sainement provocatrice »6. Pour Genève, les contributions de Laurent Haeberli, Michel Porret et Jeffrey Watt enrichissent également l’histoire des comportements suicidaires sous l’Ancien Régime en valorisant les archives de l’histoire sociale. Parcourant toute l’époque moderne, l’étude de Watt renouvelle la tradition durkheimienne en s’appuyant sur des méthodes statistiques plus fiables que celles du sociologue.

  • 7 Howard (1985, 540).
  • 8 Roisin (2006, 911-912).
  • 9 Voir Godineau (2012, 323, 325, 326). Très peu pénalisées, les tentatives suicidaires ne permettent (...)

3Pourtant, l’historiographie émergente du suicide a continué de traiter l’acte suicidaire féminin comme un épiphénomène7. En effet, les études sur le suicide ont souvent récupéré le dimorphisme de genre établi par Durkheim, en omettant d’analyser les fluctuations à travers les époques et les régions géographiques. L’historienne Healy Roisin souligne ainsi, qu’à part Jeffrey Watt, très peu d’historien.ne.s ont réalisé d’études fiables sur la différence entre le taux de suicide féminin et masculin à l’époque moderne8. En outre, certain.e.s chercheur.euse.s ont choisi de retrancher les tentatives suicidaires à l’écart des statistiques officielles, bien que leur prise en compte puisse atténuer les disparités de genre9.

  • 10 Richard Cobb décrit par exemple les causes des suicides féminins comme étant d’ordre « individuels  (...)
  • 11 J. Watt indique par exemple que malgré la hausse des suicides pendant les troubles politiques genev (...)
  • 12 Dominique Godineau observe notamment une différence notable dans l’attribution des motivations suic (...)

4Longtemps minorisé, l’acte suicidaire féminin a par ailleurs été réduit par l’historiographie à des causes dites « individuelles » et « privées »10, tandis que les motivations considérées comme « publiques », tels que les revers professionnels ou les motifs philosophiques ou politiques, ont été attribuées de manière prépondérante aux hommes11. Cette répartition schématique du déshonneur masculin et féminin a depuis été remise en question par une partie de la littérature scientifique, notamment à travers un nouveau regard porté sur les archives12.

  • 13 J’entends par là que chaque suicide recouvre des motivations très hétérogènes (problèmes financiers (...)
  • 14 Le chiffre comprend les suicides enregistrés par les autorités, mais également les cas de morts vol (...)

5Une étude essentiellement qualitative des suicides féminins permet de pallier les biais de genre des histoires sociales sur la mort volontaire : le refus d’une classification stricte des motivations offre en outre un regard élargi sur le kaléidoscope suicidaire13. De 1700 jusqu’à la Révolution genevoise de 1792 qui conduit à la dépénalisation du suicide, 104 femmes se tuent dans la République et sa campagne et 7 au moins tentent de le faire14. Les morts volontaires féminines sont consignées dans les « levées de corps » au sein des « procédures et informations », répertoriées aux archives d’État de Genève (AEG). Les tentatives suicidaires se retrouvent lorsqu’elles recoupent d’autres contentieux, notamment dans des procédures de paillardise, de vol ou de « mauvais ménage ». À l’époque moderne, la permission d’inhumer le cadavre des suicidé.e.s appartient au Petit Conseil : les décisions et sentences concernant le corps des défuntes apparaissent ainsi dans les Registres du Conseil.

  • 15 Febvre (1941).
  • 16 Roisin (2006, 903).

6« Reconstituer la vie affective d’autrefois »15 reste un « défi méthodologique »16 pour l’historien.ne qui s’intéresse à l’histoire sensible des femmes et des hommes sous l’Ancien Régime. La mort volontaire féminine est ainsi à replacer au sein de son tissu historique afin de resituer les systèmes de représentation qui dictent et définissent le bonheur et l’honneur, et donc le malheur et le déshonneur pour les femmes de l’époque moderne. Cet article propose de dresser le cadre social et normatif qui entoure l’homicide de soi-même, afin, dans un second temps, d’historiciser les désespoirs féminins du XVIIIe siècle, en se basant sur les cas de renvois de domestiques et de désespoirs paillards. Ces conduites suicidaires illustrent les impératifs d’honneur professionnel ou de réputation sociale qui pèsent également sur les femmes d’époque moderne. Elles invitent à transcender la distinction binaire entre des motivations publiques, considérées comme masculines et perçues comme des indicateurs des grands changements structurels sociétaux, et celles privées et féminines, qui seraient cantonnées à la sphère intime.

IS’ôter la vie au siècle des lumières

De la « rigueur des lois » à la « bonne philosophie »

7Le 30 janvier 1732 à Genève, le Petit Conseil prononce une sentence contre le cadavre de la voleuse domestique Jeanne Berset, retrouvée étranglée dans la cellule de sa prison :

  • 17 Pour une lecture plus fluide, l’orthographe et la ponctuation des citations tirées des sources ont (...)

Ils ont par leur sentence définitive qu’ils donnent ici par écrit, condamné le cadavre de ladite Jeanne Berset à être trainé sur une claie à la place de Plainpalais pour y être pendu au gibet, déclarant en outre tous les biens de ladite Berset confisqués au profit de la Seigneurie pour servir d’exemple à ceux qui voudraient commettre de tels crimes17.

8Les magistrats décident de suivre les « conclusions » du procureur général Trembley qui réclame « peines » et « flétrissures » contre la dépouille. Suivant leur « ancienne coutume », ayant « Dieu et ses Saintes Écritures devant les yeux », le tribunal condamne le cadavre de Berset sur la place de Plainpalais, lieu rituel des exécutions capitales d’Ancien Régime situé hors des portes de la ville fortifiée. Les magistrats genevois, forts d’impératifs moraux et religieux inextricablement liés aux devoirs des tribunaux séculiers, répriment « l’homicide de soi-même » selon les anciennes lois communes à la majeure partie de l’Europe continentale.

  • 18 Vandekerckove (2004, 14).
  • 19 Saint Augustin (livre I, chap. XVII, 2014).
  • 20 Schmitt (1976, 5).

9Péché brisant l’interdit chrétien du non occides, la mort volontaire devient un outrage à l’ordre divin depuis saint Augustin qui définit le socle doctrinal de la répression dans toute l’Europe continentale18 : « Quiconque s’en prend à sa vie est un assassin. »19 L’individu qui choisit de mourir est un pécheur qui trouble l’ordre de la Providence. Étroitement lié à la mort infâme de Judas, l’« homicide de soi-même » est, dans l’imaginaire théologique médiéval, le véritable « triomphe des puissances du Mal »20 ; la Desperatio apparaît comme le fruit d’une intervention diabolique sur l’individu qui a abandonné tout espoir d’être sauvé.

  • 21 Vandekerckove (2004, 379).

10Le droit canonique est bientôt relayé par la législation séculière21. Les coutumes dégradantes contre la « mauvaise mort » sont ainsi perpétuées par la justice inquisitoire d’Ancien Régime pendant toute l’époque moderne, autant dans les États catholiques que protestants. Soustraite à la juridiction des Églises, la répression du suicide devient plus sévère. À la stigmatisation religieuse assurant la damnation éternelle, s’ajoutent les peines contre les cadavres infligées par la justice séculière : péché contre Dieu, l’« homicide de soi-même » est aussi une violence à l’encontre de la nature, et de surcroît une rébellion sociale puisqu’il prive la communauté de l’un.e de ses membres.

  • 22 Ibid., 44.
  • 23 Ibid., 47.
  • 24 Foucault (1975, 51).
  • 25 Ordonnance de Louis XIV, Saint-Germain-en-Laye, Chez les associés choisis par ordre de Sa Majesté p (...)

11Qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, le cadavre, poursuivi et jugé comme si l’individu était vivant, est dégradé selon un rituel public de bestialisation22. Dans la plupart des États européens, il est traîné sur une claie d’infamie, la tête en bas raclant le sol lors du traînage pour accentuer l’abomination de l’acte. La « déambulation ignominieuse »23 dans les principales rues des agglomérations mène à l’exécution de la dépouille sur la potence. « Pièce essentielle » dans la « liturgie pénale »24, le corps supplicié est exposé au gibet pendant plusieurs heures voire plusieurs jours aux yeux des justiciables avant d’être brûlé ou enseveli de manière infamante. Signée à Saint-Germain-en-Laye en 1670, l’Ordonnance royale de Louis XIV fixe les règles des procédures pénales qui seront en vigueur jusqu’à la Révolution dans le royaume de France. L’Ordonnance criminelle introduit un « curateur » pour représenter le mort lors de son procès, et ajoute le « procès à l’encontre de la mémoire » des défunt.e.s. L’« homicide de soi-même » est par ailleurs assimilé au « crime de lèse-majesté divine ou humaine »25.

  • 26 Traduit de la citation latine ad coercendam audaciam corum qui magis decus quam vitam faciunt. P. C (...)

12Le « meurtre de soi-même » est d’autant plus grave lorsqu’il concerne des individus emprisonnés. Empêchant le glaive de la justice de s’abattre sur les criminel.le.s, les suicidé.e.s privent les sociétés du droit de punir. En 1732, le procureur général Trembley fustige ainsi les personnes qui ont voulu « se dérober à la honte du supplice » comme « la malheureuse Jeanne Berset » en citant le criminaliste milanais Giaccomo Menochio du XVIe siècle : « Il faut dompter l’audace de ceux qui font passer la gloire avant la vie. »26

  • 27 Plusieurs fois réimprimés au XVIIIe siècle (1707, 1713, 1735, 1782), les Édits formalisent les règl (...)

13Pour poursuivre et juger les suicidé.e.s, les juges genevois s’appuient tant la doctrine des criminalistes, que sur la jurisprudence locale et européenne et les Édits de la République de Genève de 156827. À l’article des « Successions ab instestat», les Édits concentrent la punition sur la confiscation des biens au profit du gouvernement :

  • 28 Rivoire (1933, 228).

Les biens de celui qui se sera précipité, noyé, pendu ou autrement occis de sa propre main et volonté, non étant aliéné de son sens, seront appliqués au fisc, sauf toutefois que s’il a des enfants naturels et légitimes, leur sera délaissés leur légitime sur ces dits biens, tel que le droit l’a ordonné28.

  • 29 Voir Ternon (2018, 178).
  • 30 Minois (1995, 163).
  • 31 Code criminel de l’empereur Charles V (1779, article 135, 204-205).
  • 32 MacDonald (1990, 122-125).

14Les termes des Édits genevois établissent une distinction entre l’individu tenu pour responsable de ses actes et celui considéré comme privé de l’usage de sa raison. Déjà depuis l’époque médiévale en Europe, la condamnation augustinienne inconditionnelle de la mort volontaire évolue vers une conception plus nuancée de l’acte29. Que ce soit dans les discours médicaux, juridiques ou dans la pratique pénale d’époque moderne, la figure du suicidé oscille sensiblement entre le meurtrier-pêcheur et l’individu victime d’un mouvement pulsionnel. L’influence croissante du droit romain, à la fin du XVIe siècle, tend à nuancer la position des jurisconsultes et de la justice séculière30. L’Ordonnance criminelle novatrice de Charles Quint de 1532 (Lex Carolina) décharge ainsi les morts volontaires causées pour cause de « maladie, de mélancolie, de démence ou d’une tare similaire »31. En Angleterre, la justice séculière punit les individus responsables de leur mort (felo de se) et disculpe ceux qualifiés d’irresponsables parce qu’incapable de discernement (non compos mentis)32.

  • 33 Watt (2001, 269).

15La responsabilité pénale des suicidé.e.s varie fortement selon les moralistes et juristes de l’époque des Lumières. Le protestant conservateur Jean Dumas exclut par exemple que la « passion dominante » puisse être considérée comme un dysfonctionnement de l’entendement, mais estime néanmoins que « la frénésie », considérée alors comme le « plus haut degré de folie »33, peut être une circonstance à décharge pour l’accusé.e :

  • 34 Dumas (1773, 3).

Toute mort que l’on se donne à soi-même pour quelques-unes de ces causes, hors le cas d’un état de frénésie et de dérangement purement physique du corps et de l’esprit, auquel on n’a pas volontairement contribué ; est un vrai suicide, c’est-à-dire, une action criminelle, contraire à l’ordre de Dieu et indigne du sage34.

  • 35 Voir Bahr (2013, 620-632).
  • 36 Porret (1995, 71).

16Au XVIIIe siècle, l’apparition du terme « suicide », tiré du préfixe latin sui (se, soi) et du verbe caedere (tuer) remplace progressivement la qualification pénale de « meurtre de soi-même »35. Issu des philosophes anglais du XVIIe siècle, le néologisme, utilisé pour la première fois en France sous la plume de l’abbé Prévost en 1734, se diffuse dans les multiples écrits sur la mort volontaire qui se propagent en Europe dans la seconde partie du XVIIIe siècle36.

  • 37 Beccaria (1991, 151).
  • 38 Minois (1995, 342).

17Alors que sa condamnation se modère, l’acte apparaît injustement réprimé pour de nombreux philosophes des Lumières. Dans son petit best-seller Dei delitti e delle pene, publié anonymement à Livourne en 1764, Cesare Beccaria s’attaque, à la suite de la célèbre lettre persane 74 de Montesquieu, aux « lois furieuses » sur la mort volontaire, en jetant le trouble sur la légitimité de la punition37. Les peines contre le corps insensible du cadavre – « inutiles » et « absurdes » pour l’utilitariste milanais – sont condamnées par de nombreux réformateurs des Lumières dans les deux dernières décennies du XVIIIe siècle38.

  • 39 P. C. 8277, « Conclusions », 11-15 juillet 1735, fol. 13 ro.

18Les multiples débats européens sur la mort volontaire n’épargnent pas la pratique pénale genevoise. En 1735, le procureur Du Pan évoque par exemple les suicidé.e.s comme étant « plus dignes de pitié que de sévérité » : la « bonne philosophie » aurait « prit le dessus » et se serait « étendue jusqu’à la jurisprudence »39 :

  • 40 P. C. 7890, « Conclusions », 29 janvier 1732, fol. 98 vo.

Quoique quelques docteurs aient blâmé la pratique de pendre au gibet des cadavres des malfaiteurs qui pour éviter la honte du supplice se donnent la mort, cependant le plus grand nombre sont du sentiment contraire40.

  • 41 Porret (2010, 68-75).
  • 42 Sartoris (s.d., 5-6).

19Depuis le début du siècle, la République de Genève fait d’ailleurs preuve d’une modération pénale particulière avec la raréfaction des sentences capitales (qui se limitent à la pendaison) et confirme sa modernité en 1738 en abolissant la torture et en adoptant le droit à la défense avant les autres États européens41. Le juriste genevois Jean Pierre Sartoris (1706-1780) souligne ainsi « l’extrême indulgence » qui est observée dans la pratique genevoise : malgré la loi « extrêmement rigoureuse » à l’égard des suicidé.e.s, la mort n’est « presque jamais réputée parfaitement volontaire »42.

  • 43 En 1715, le cas du riche auditeur mélancolique Antoine Mallet met en relief les controverses pénale (...)
  • 44 Haeberli (1975, 23-24).

20Les autorités réclament par ailleurs de moins en moins la confiscation des biens devant l’opposition grandissante des familles43. Suscitant diverses peurs hygiénistes et d’une relative impopularité auprès de la population, la pratique du traînage et de la pendaison des cadavres devient de plus en plus rare. Treize condamnations à la profanation publique du cadavre sont prononcées jusqu’en 1650, concernant avant tout des hommes incarcérés. Ils ne sont suivis que par quatre cas par la suite44. Le traitement infligé au cadavre de la prisonnière Jeanne Berset en 1732 fait donc figure d’exception : il est le seul à être exécuté depuis 1675, et le dernier avant la fin de l’Ancien Régime. Les peines spectaculaires se retrouvent en effet de plus en plus remplacées par de silencieux enterrements.

  • 45 Vandekerckhove (2004, 60).

21Ancienne manifestation de la réprobation communautaire45, le refus du droit à une sépulture ordinaire aux suicidé.e.s est une pratique commune à la plupart des États catholiques et protestants. Malgré la doctrine calvinienne s’opposant aux oraisons funèbres, les tenants de la nouvelle foi conservent une partie des rites mortuaires catholiques, ainsi que le refus de la célébration de ces mêmes rites aux proscrit.e.s. L’insistance va toutefois moins à la séparation du corps des défunt.e.s de la terre consacrée, qu’à la discrétion de l’enterrement, le permis d’inhumer appartenant aux magistrats du Petit Conseil. Au XVIIIe siècle, les corps se retrouvent en général enterrés « sans honneur », « sans convoi », « sans prière », « sans bruit », « au matin », parfois le soir à la tombée du jour. Les usages varient en fonction de la réclamation du corps et du statut social des défunt.e.s. À Genève comme partout ailleurs en Europe, les familles aisées ont plus de chance d’obtenir un enterrement « avec honneur », le gouvernement étouffant la publicité de certaines morts volontaires, alors que les plus pauvres et les plus esseulées subissent plus facilement des enterrements diffamants.

  • 46 Le reste des cas (50) comprend les cadavres non retrouvés ou les mentions imprécises du Petit Conse (...)

Tab. I. Traitement des corps des défuntes entre 1700 et 179246.

  • 47 Il arrive que les auditeurs ordonnent la sépulture des corps encombrants sur place, sans passer par (...)
  • 48 Malgré les réclamations de la sœur de la défunte, le cadavre de la nourrice Jeanne Condre est offer (...)

Traitement du corps

1700-1750

1750-1792

1700-1792

Cadavre traîné et pendu et confiscation des biens

1

0

1

Enterrement sans honneur

8

28

36

Enterrement avec honneur

3

7

10

Enterrement sur place47

4

2

6

Cadavre remis au théâtre anatomique48

1

0

1

Total

17

37

54

Investiguer la mort volontaire

  • 49 Le Petit Conseil est composé de 21 conseillers nommés à vie, 2 secrétaires d’État, 1 Lieutenant de (...)
  • 50 Apparu en 1529, le Tribunal du Lieutenant est composé d’un lieutenant, de 6 auditeurs de justice et (...)
  • 51 Les auditeurs sont les assesseurs du Lieutenant de police, haut responsable des enquêtes judiciaire (...)
  • 52 Porret (1995, p. 77).

22Souveraine depuis l’adoption de la Réforme en 1536, la République déploie un dispositif de plus en plus élaboré pour instruire et qualifier les « morts suspectes ». La justice de la cité, soumise à la procédure inquisitoire comme la majorité des États européens du XVIe siècle, repose entre les mains du Petit Conseil49. Les magistrats du Petit Conseil, alertés par des témoins suite à la découverte d’un cadavre dans des circonstances qui semblent suspectes (« état douteux du corps »), ordonnent l’ouverture d’une information judiciaire au Tribunal du lieutenant50. Pour distinguer la mort volontaire de l’accident ou du meurtre, l’un des six auditeurs de justice en charge de l’enquête – ou le châtelain pour les territoires de la campagne – scelle les lieux, les objets et les cadavres et dresse un ou plusieurs procès-verbaux51. Alors que les témoins oculaires sont rares, la description détaillée des circonstances du décès, la récolte des pièces à conviction et l’enregistrement des témoignages permettent à l’enquêteur de reconstituer le mode opératoire et de forger sa présomption sur la nature de la mort. En plein essor entre le XVIe et le XVIIIe siècle, l’expertise du chirurgien ou du médecin assermenté accompagne la procédure lors de la levée du cadavre52.

  • 53 P. C. 13379, « Verbal », 28 août 1779, fol. 18 ro.

23L’auditeur observe les lieux du décès selon une démarche inductive. La disposition des objets peut par exemple indiquer l’état d’esprit tourmenté de certains individus, qui auraient cherché un dernier réconfort avant le trépas : « le Nouveau Testament ouvert à l’évangile selon Saint Jean au chapitre qui traite des noces de Cana »53 est retrouvé près de la fenêtre ouverte de Marie Arnoux, femme très pieuse selon les témoins, qui se « précipite » subitement dans la cour.

  • 54 Roche (1990).
  • 55 P. C. 13236, « Inventaire des effets », 27 novembre 1778, fol. 4 ro.

24L’enquêteur ordonne le prélèvement des habits sur le cadavre, véritables identificateurs sociaux dans la « culture des apparences » des sociétés d’Ancien Régime54. Les vêtements permettent aux proches d’identifier des corps parfois méconnaissables, défigurés par la décomposition ou par la violence du coup fatal. Un « tablier d’indienne », « un mauvais jupon », « des fausses manches de flanelles », recensés par l’auditeur dans les « notes des effets »55, sont par exemple retrouvés sur le cadavre noyé d’une femme vraisemblablement pauvre.

  • 56 Watt (2001, 18).
  • 57 MacDonald , Murphy (1990, 247) ; Godineau (2012, 87).

25Le corps violenté – pendu, empoisonné, noyé, accidenté, frappé par une arme blanche ou par une arme à feu – focalise l’investigation. Parmi les 404 suicides répertoriés par Jeffrey Watt durant l’Ancien Régime, une majorité, soit 275, a été commise par des hommes, représentant environ les deux tiers de l’ensemble des suicides56. Un ratio approximativement similaire a été identifié pour les villes de King’s Bench, Norwich, Londres et pour Paris sous l’Ancien Régime57.

  • 58 Watt (2001, 18, 34).
  • 59 Regina (2015), Bayard (1989), MacDonald , Murphy (1990, 247).

26Jusqu’en 1750, les chiffres des suicides masculins et féminins à Genève semblent néanmoins relativement équivalents, avec 65 cas chez les hommes et 51 chez les femmes58. Cette similitude, déjà constatée dans d’autres villes européennes, telle que Marseille, Lyon ou Cumberland au XVIIIe siècle59, témoignent de la nécessité de prendre en compte la fluctuation des comportements suicidaires en fonction de l’ère géographique et de la période étudiée, afin d’éviter les théories universalisantes et anhistoriques qui tendent à construire le suicide comme un phénomène essentiellement masculin.

  • 60 Watt (2001, 18, 34).
  • 61 C’est également le parti pris par Michael MacDonald et Terence Murphy qui appellent à la vigilance (...)
  • 62 Pour une synthèse des théories de Canetto , voir Higgitt (2007, 184-188).

27À Genève, l’écart ne se creuse de manière flagrante qu’à partir de 1750 (210 hommes et 78 femmes)60. Malgré les nombreuses théories avancées par les historien.ne.s et les sociologues, notamment celles qui évoquent la plus grande vulnérabilité masculine face aux changements économiques, politiques et sociaux, il convient d’être prudent lors de leur application, en particulier dans les études sur la mort volontaire à l’époque moderne61. La sociologue Silvia Canetto, spécialisée dans les questions de genre et de suicide, propose plutôt d’examiner le dimorphisme sexuel de la mort volontaire à travers la théorie d’un « scénario culturel différencié »62.

  • 63 Watt (2001, 248).
  • 64 Moderne, le pistolet, plus maniable que le fusil, est employé par un nombre considérable de jeunes (...)
  • 65 Ibid., 103.
  • 66 « La corde est un genre de mort dont l’infamie est si bien décidée qu’un homme qui le choisirait da (...)

28La seconde moitié du XVIIIe siècle genevois voit en effet émerger de nouvelles conduites suicidaires, rattachées à des méthodes d’exécution et une topographie suicidaire genrées. Jusqu’en 1750, les femmes et les hommes recourent à la noyade pour mettre fin à leurs jours. Par la suite, les hommes se suicident plutôt à l’arme à feu ou par pendaison, alors que les femmes se noient, se précipitent dans le vide ou s’empoisonnent63. Les suicides masculins « par arme à feu » ou, pour les moins riches, ceux « par la corde » semblent étroitement associés aux nouvelles normes de masculinités de la fin du XVIIIe siècle64 : alors que la pendaison, évoquant « le châtiment public des gens sans aveu »65, est liée traditionnellement à une mort infamante et roturière66, le coup de feu, en général favorisé par les élites ou les soldats, apparaît comme un moyen plus noble pour se tuer à partir de 1750.

  • 67 Haeberli (1975, 51).

29Très peu enclines à utiliser les armes à feu pour mettre fin à leur jour, les femmes optent deux fois moins que les hommes pour la pendaison67. Une partie de celles qui choisissent de se pendre le font d’ailleurs dans des situations de contraintes spécifiques, incarcérées en prison ou à l’hôpital : sur les 13 pendaisons féminines, 4 concernent des femmes enfermées à l’Hôpital et 1 dans les prisons. La plupart des femmes choisissent vraisemblablement leur méthode en fonction de leur accessibilité au sein de leur environnement quotidien.

  • 68 Pour la question des noyades à Genève, voir Porret  (2008).
  • 69 P. C. 10031, « Déposition », 3 janvier 1754, fol. 5 ro.
  • 70 P. C. 16759, « Déposition », 6 septembre 1792, fol. 11 ro.
  • 71 P. C. 16759, « Déposition », 6 septembre 1792, fol. 11 ro.

30L’eau qui afflue du lac, du Rhône et de l’Arve, des petites rivières et des infrastructures humaines amène un nombre important de femmes à choisir le suicide par submersion, reflétant sans doute des procédés d’imitation68. Un témoin attribue par exemple la cause de la mort de Madeleine Rambert, qui s’est « noyé[e] de dessein prémédité », au fait qu’elle « avait une sœur qui avait péri à peu près de la même façon »69. La domestique Anne Parleiry, « affectée de ce que son ancienne maîtresse se serait détruite », aurait décidé de la suivre en se noyant dans l’Arve »70. Constamment présente au sein de la cité lémanique, l’eau l’est également dans l’imaginaire des désespérées qui préparent le scénario de leur mort : Parleiry aurait demandé ainsi à sa nouvelle maîtresse la « grosseur de la rivière […] si elle [s’y] jetait » le jour avant de se noyer dans l’Arve71.

  • 72 Watt (2001, 45, 50).
  • 73 P. C. 10707, « Déposition », 26 octobre 1759, fol. 63 ro.
  • 74 P. C. 10999, « Déclaration », 4 avril 1762, fol. 23 ro.

31Utilisée près de sept fois sur dix par les femmes entre 1700 et 1750, la noyade tue moins d’une fois sur deux jusqu’en 1792 : les méthodes tendent en effet à se diversifier. Entre 1750 et 1792, un quart des femmes préfèrent mourir « par précipitation », la grande majorité se jetant du haut de la fenêtre de leur chambre. L’empoisonnement volontaire tue près d’une fois sur dix à partir de 1750 alors qu’il est absent des méthodes du début du siècle. La mort par poison apparaît particulièrement liée à des critères de genre et des motifs spécifiques : les individus qui s’empoisonnent sont en général des femmes en proie à des problèmes familiaux ou à des mésaventures romantiques ou sexuelles72. Souvent jeunes et aisées, elles se donnent le plus suivant la mort dans l’intimité de leur chambre. Le cas d’Antoinette Martin illustre l’apparition de ces nouvelles conduites suicidaires féminines : en 1759, la bourgeoise qui souffre d’un « ennui de la vie » suite à une profonde déception sentimentale et financière finit par s’empoisonner à l’arsenic dans sa chambre73. Certaines domestiques reproduisent également ces mêmes méthodes. En 1762, la cuisinière Jeanne Tournier tente de se suicider par un mélange de mercure et d’eau-forte dans son lit après avoir été menacée d’un renvoi : elle explique à l’auditeur avoir suivi le même protocole ayant causé la mort, probablement retentissante, du riche citoyen Jean-Antoine de Normandie un an plus tôt74.

Tab. II. Méthodes des suicides féminins entre 1700 et 1792.

Méthodes d’exécution

1700-1750

1750-1792

Total

Noyade

22

36

58

Précipitation

5

18

23

Pendaison

3

10

13

Empoisonnement

0

7

7

Mutilation

0

2

2

Coup de feu

1

0

1

Total

31

73

104

  • 75 MacDonald , Murphy (1990, 248). Pour Marseille, Christophe Regina arrive également à la même consta (...)
  • 76 Godineau (2012, 325).

32Ces logiques morbides genrées se retrouvent dans certaines villes anglaises du XVIIIe siècle, où les hommes tendent à préférer la pendaison et l’utilisation des armes à feu pour mettre fin à leur vie, tandis que les femmes semblent privilégier la noyade ou l’empoisonnement75. Le cas parisien présente également certaines similarités : la noyade et, de manière encore plus significative, la défenestration sont des méthodes privilégiées par les femmes, tandis que les hommes recourent en général au pistolet. Certaines différences notables résident toutefois quant au choix de la pendaison, peu courant tant chez les Parisiennes que chez les Parisiens, alors que l’empoisonnement apparaît comme une méthode plus spécifiquement masculine76.

  • 77 Porret (1992, 351-369).
  • 78 P. C. 13890, « Verbal », 4 juin 1782, fol. 14 ro. Sur ce cas, voir Porret  (1992).

33L’œuvre préromantique Les Souffrances du jeune Werther, sorti en 1774, traduit en français en 1775, et tiré à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires en Europe, joue un rôle clé dans la diffusion de nouveaux modèles de morts volontaires à Genève : l’œuvre de Goethe est retrouvée à plusieurs reprises sur la scène du suicide de jeunes hommes77. Le « suicide amoureux » de Jeanne Diauville et d’Abraham de Fernex en 1782 reflète la réception de cette nouvelle culture romancée et genrée autour de la mort volontaire au sein de la jeunesse genevoise aisée. Alors que la boutiquière, âgée de vingt-quatre ans, s’empoisonne à l’opium et meurt entourée de toute sa famille, le jeune De Fernex, les « cheveux noirs et bien arrangés » son « chapeau au-dessus de la tête », se tire une balle sur « la partie antérieure gauche de la poitrine » seul au milieu de son cabinet. Un billet d’adieu est retrouvé par l’auditeur près du corps « inondé de sang » : « Mon père, c’est le dernier chagrin que je vous donnerai. »78

  • 79 Plusieurs noyades apparaissent comme des cas limites qui peuvent se retrouver abusivement classées (...)
  • 80 Le suicide de Françoise Baraban , issue d’une riche famille genevoise et « morte par une chute », n (...)

34Difficilement camouflables par les proches et plus létales pour leur radicalité morbide, les formes masculines du passage à l’acte n’échappent pas aux magistrats. Celles des femmes, plus indirectes et moins défigurantes que celles des hommes, ne sont quant à elles pas toujours identifiées. Certaines suicidées s’engloutissent silencieusement dans l’eau vive, d’autres, après avoir avalé leur poison, échappent à l’identification du chirurgien79. Les auditeurs évitent d’ailleurs à plusieurs reprises d’enregistrer des cas de défenestrations féminines comme des suicides, afin d’éviter d’entacher l’honneur familial de certaines familles aisées80.

  • 81 Michael MacDonald et Terence R. Murphy observent le même problème d’identification du suicide, et p (...)

35Les dénominations imprécises contenues dans les marges des Registres du Conseil ou consignées à l’arrière des procès-verbaux opacifient également la nature de la mort de plusieurs femmes. Le terme « suicide » n’est utilisé par les magistrats que dans les deux dernières décennies du XVIIIe siècle. Le caractère volontaire de la mort est souligné par les multiples qualificatifs que recouvre l’acte (« de dessein prémédité », « attenter à sa vie » « se défaire », « se détruire », « se donner la mort volontairement »). En général, les autorités se contentent de le désigner par des périphrases. Le caractère volontaire du passage à l’acte est atténué par la description de la morbidité (« morte noyée », « morte d’une chute » « empoisonnée », « étranglée »)81.

  • 82 P. C. 13889, « Verbal », 5 juin 1782, fol. 22 ro.
  • 83 Porret (1992, 66).
  • 84 En 1767 par exemple, la jeune servante Catherine Blanc se noie à la Coulouvrenière après une disput (...)

36L’auditeur affronte en outre le déni des proches pour identifier la mort auto-infligée. Suspectant un empoisonnement volontaire, l’enquêteur ordonne que le cadavre déjà mis en bière de Jeanne Diauville soit ouvert et autopsié par les experts médicaux. Le père de la défunte, appuyé par toute sa famille, s’oppose avec « la plus grande répugnance à cette opération » affirmant que le corps ne porte « aucune marque de poison » et que « les soupçons élevés sur le genre de mort » seraient « l’ouvrage de quelques ennemis »82. Les corps violentés appartiennent à l’État : l’intrusion judiciaire bouleverse les usages sociaux concernant le traitement du corps des défunt.e.s et suscite une honte supplémentaire pour les proches affligés par un suicide. La communauté, soumise à des obligations et des impératifs sociaux auxquels elle se dérobe parfois, tente de se disculper d’un éventuel « abandon affectif »83. Le croisement des témoignages permet ainsi d’observer l’occultation de petites disputes ou de signes de mauvais traitements qui pourraient avoir précipité le drame84.

  • 85 Dans les procédures de la première moitié du siècle, la population judiciaire manipule sobrement le (...)
  • 86 Corbin , Courtine , Vigarello (2016-2018, 6).
  • 87 Selon Lynn Hunt, les célèbres romans sentimentaux de Richardson , de Goethe ou de Rousseau par exem (...)

37Si l’hostilité et la honte face à l’acte suicidaire ressortent fréquemment des dépositions, la manifestation de la pitié et du désarroi des proches devant la mort particulière est de plus en plus fréquemment enregistrée par les magistrats au cours du siècle. Les témoins désignent en général très sobrement la mort volontaire (« se défaire », « se détruire » ou « s’ôter la vie »). Ils évoquent le « drame » ou le « malheur » avec une palette d’émotions qui tend à s’élargir au cours du XVIIIe siècle85. « Ennui de vivre », « dégoût de la vie », « inquiétudes d’esprit », « craintes chimériques », « insatisfactions », « chagrins amoureux » font partie d’une nouvelle « grammaire émotionnelle »86 européenne, diffusée notamment par certains romans sentimentaux à succès, dans un contexte d’essor du public lisant et du progrès rapide de l’alphabétisation87.

IIHistoriciser les désespoirs féminins

38Les motivations suicidaires féminines ne peuvent être appréhendées qu’à travers le filtre déformant de l’enquête judiciaire et de la réverbération sociale des témoins et des proches. L’analyse des 111 conduites suicidaires (104 suicides, 7 tentatives) ne permet guère d’établir une typologie cohérente, tant une stricte catégorisation risquerait d’aplanir les motivations féminines. Cependant, en prenant en considération les multiples motifs mentionnés dans chaque dossier sans se limiter à une classification par cause, il devient possible d’identifier certaines tendances dans la perception sociale du suicide et son évolution au fil du siècle.

  • 88 Souvent étroitement liée aux maux de l’esprit, la dépendance à l’hôpital apparaît comme une motivat (...)
  • 89 Pour la manipulation des critères médicaux par la population judiciaire, voir Doyon (2011).
  • 90 L’attribution de l’aliénation d’esprit comme motivation suicidaire féminine par la population judic (...)
  • 91 Watt (2001, 269). Pour Paris, Dominique Godineau a également relevé que les troubles de l’humeur et (...)

39La population judiciaire tend à utiliser les pathologies psychiques comme motivation première, telles que l’« aliénation », la « mélancolie » ou l’« inquiétude d’esprit ». Dans les procédures de la première moitié du siècle, les troubles mentaux sont mentionnés dans 48 % des cas (15), tandis que ce chiffre passe à 63 % (43) dans la seconde moitié du siècle88. Catégories très instables à l’époque moderne89, les « maux de l’esprit » servent souvent à rationaliser les suicides ou exonérer les proches de leur responsabilité morale90. Les auditeurs et la population judiciaire tendent par ailleurs à qualifier plus facilement les femmes de milieu modeste d’« aliénées » que leur homologue masculin, invisibilisant ainsi d’autres causes sous-jacentes91.

  • 92 D’autres motivations apparaissent de manière ponctuelle comme les disputes de voisinage (7 cas), le (...)

40Moins détaillées dans la première moitié du siècle, les procédures laissent entrevoir un panel de motivations restreint. La crainte de la justice représente environ 20 % des cas (6) par rapport à la seconde moitié du XVIIIe siècle où elle est évoquée dans seulement 5 % des affaires (3). Les problèmes de santé physique apparaissent comme des facteurs explicatifs importants, passant de 22 % (7) à 43 % (32) au cours du siècle. Ils s’accompagnent souvent de problèmes financiers qui, rares au début du siècle (6 %, soit 2 cas), gagnent en importance après 1750 et se retrouvent dans près de 20 % des cas (15). Absent avant 1750, l’« ennui de la vie » devient une motivation nouvellement mobilisée, représentée dans environ 20 % des procédures (15). En outre, les mésaventures amoureuses et sexuelles – grossesses illégitimes, promesses de mariage non tenues et oppositions familiales – passent de 9 % (3) avant 1750 à 15 % par la suite (11)92.

  • 93 Une partie des femmes est mariée (31), une seule est officiellement divorcée, tandis que 2 autres s (...)
  • 94 Watt (2001, 215). Le constat est le même pour Paris. Godineau (2012, 87-89). Il est néanmoins essen (...)
  • 95 Watt (2001, 171-186).
  • 96 Selon Jeffrey Watt, les femmes apparaissent mieux protégées des déchéances professionnelles, la nou (...)
  • 97 Watt (2001, 153-154). Le constat est le même pour Paris selon Godineau (2012, 87-92).

41La majorité des femmes qui se suicident entre 1700 et 1792 sont veuves (20) ou célibataires (46)93. Les liens matrimoniaux semblent assurer une protection équivalente aux hommes et aux femmes contre les comportements suicidaires94, les jeunes célibataires apparaissant particulièrement fragilisé.e.s par les risques de déconvenues sociales qui précèdent le mariage. Si les femmes semblent moins exposées à la menace qui pèse sur le système traditionnel des corporations à la fin du siècle95, elles demeurent toutefois particulièrement vulnérables pendant les périodes de récession économique96 : en moyenne, les suicidées sont en effet plus jeunes et dans des situations plus précaires que les suicidés97.

  • 98 La « communauté émotionnelle », proche de la notion bourdieusienne d’habitus, peut se définir comme (...)
  • 99 Farge (1986).

42La dernière partie de cette étude s’intéressera à deux « scénarios suicidaires », les renvois de domestiques et les relations sexuelles hors mariage, qui comportent des caractéristiques de genre spécifiques, tout en étant marqués par des mêmes « communautés émotionnelles »98. Ces conduites suicidaires illustrent la faible marge de manœuvre de ces « vies fragiles »99 féminines, en général jeunes, célibataires, de milieux modestes et peu insérées dans le tissu urbain. Pour partir à la trace de ces existences singulières, pour comprendre les raisons qui ont pu les pousser à se donner la mort, il s’agira d’appréhender – à la suite de Richard Cob – les « micro-détails » de chacune des tragédies individuelles, remises dans leur contexte social et historique collectif.

« Que diront mon père et ma mère, que dira le public » : domestiques transgressives et déshonneurs professionnels

  • 100 Perrenoud (1979, 72).
  • 101 Ibid., 120.
  • 102 Poget (2007, 151).

43Les femmes composent près de 55 % de la population genevoise du XVIIIe siècle100 : elles constituent le plus gros des effectifs humains comme dans les autres grandes villes européennes à cette époque. L’excédent s’explique en grande partie par l’importance de la domesticité dans les cités urbaines préindustrielles. Métier typiquement féminin – 90 % de femmes au XVIIIe siècle101 – le service apparaît comme l’un des secteurs d’activité les plus importants dans la République genevoise102.

  • 103 Ibid., 150-151.
  • 104 Noemi Poget estime que 95 % des domestiques (hommes et femmes) seraient célibataires. Ibid., 153.
  • 105 Piuz (1990, 47).
  • 106 Lambert (2012, 4).
  • 107 Jeffrey Watt indique en effet que les domestiques sont surreprésentées dans les suicidés jusqu’en 1 (...)

44Les domestiques sont en général étrangères, provenant en grande partie des campagnes genevoises environnantes, des régions suisses, et un peu plus rarement de la Savoie, de France ou d’Allemagne103. Âgées en moyenne de vingt-sept ans, les servantes sont généralement célibataires104. La domesticité apparaît comme un moyen efficace pour les femmes de basse condition de se constituer un avoir, la dot étant essentielle pour pouvoir se marier105. Aucune réglementation statutaire ne protège les domestiques dont la place demeure ambiguë jusqu’à la fin de l’Ancien Régime : la négociation des gages, souvent bas, et de la charge de travail varie en fonction du bon vouloir des maître.se.s. Peu insérées dans le réseau urbain, elles doivent faire face au pouvoir de sujétion que peuvent exercer leurs maître.se.s sur leur vie professionnelle, dont la survie ne tient qu’à un fragile contrat oral106. La surmortalité suicidaire des servantes apparaît ainsi fortement liée à leur précarité sociale et économique107.

  • 108 Fatio (1985, 292-293).

45Marthe Suzanne Truchet arrive à Genève au début du XVIIIe siècle après une longue route parcourue depuis la principauté d’Orange, dans la province du Dauphiné. Assiégé par Louis XIV en 1702, le territoire orangeois fait face à l’exil des protestant.e.s de la ville. Dès avril 1703, la cité de Calvin voit affluer un nombre massif de réfugié.e.s venu.e.s de la région, qui se concentrent pour la plupart dans la périphérie urbaine108. Habitant au cœur du faubourg de Saint-Gervais qui accueille la principale vague migratoire huguenote chez une certaine Anne Blandin (la « Dame Guinet »), la jeune Truchet, âgée de moins de vingt-cinq ans, bénéficie du soutien de ses coreligionnaires en étant placée comme domestique au service d’un nommé Sabatier, lui-même réfugié de la principauté. En avril 1704, la servante est soupçonnée par sa logeuse d’avoir commis de petits larcins depuis plusieurs mois :

  • 109 P. C., II, 3110, « Verbal », 15 avril 1704, fol. 6 ro -vo.

Que s’étant aperçue qu’il lui manquait beaucoup de choses entre autres des chemises d’homme, un manteau d’écorce d’arbre, un cotillon de Lancelot depuis quelques mois, et une cuillère d’argent depuis la dernière semaine, elle croyait que c’était une personne familière, et avait soupçonné ladite Suzanne, servante du sieur Sabatier qui fréquentait sa maison, et que ce qui l’avait fortifiée dans son soupçon était que son enfant qu’elle avait laissé seul dimanche dernier pendant le premier prêche lui avait dit qu’il avait ouï ladite Suzanne dans l’allée faisant un marché de vingt-huit sols d’Orange avec une autre fille qu’il ne connaissait pas, ne sachant pas non plus ce que ladite Suzanne offrait de vendre alors109.

  • 110 Porret (1994, 300).

46Le commerce ambigu de la domestique avec de la monnaie étrangère légitime l’accusation de la logeuse : l’arrivée massive des réfugié.e.s depuis la fin du XVIIe siècle crée probablement un climat de forte méfiance sociale. La « familiarité » et la circulation de la domestique dans la maison finissent d’effrayer la propriétaire. Truchet coïncide en effet au profil type de la « voleuse domestique », trois vols sur dix étant commis par des pauvres servantes étrangères au XVIIIe siècle110.

  • 111 « Qu’il s’était servi de son caractère pour en venir à bout, et qu’enfin il aurait mis tout en rage (...)
  • 112 Jusqu’en 1750, la peine capitale est infligée à plusieurs domestiques. Dans la seconde moitié du XV (...)
  • 113 R. C. 204, 16 avril 1704, 211-212.

47Le rapport entre maître et domestique est fondé sur un contrat de confiance, mais également sur un devoir ancillaire de soumission. Même s’il atteste de la sage conduite de sa servante, le maître Sabatier soutient la propriétaire lésée. Il recourt à l’entremise d’un ministre de Courtegon qui tente d’« exhorter » la jeune fille à avouer son « crime »111. La logeuse et les maîtres préfèrent passer par l’intermédiaire d’un pasteur, afin de résoudre le conflit au sein du réseau restreint et connu du quartier. Le vol domestique est puni capitalement à Genève comme partout ailleurs en Europe : la sévérité des peines contre ce terrible abus de confiance est connue des populations locales112. Le petit groupe perquisitionne la chambre de Truchet sous la direction de la logeuse, qui, « pour l’intimider », lui donne « un soufflet » et la menace de la mettre « entre les mains de la justice » et du « bourreau ». Insultée et frappée, peut-être terrifiée par la menace pénale, Suzanne Truchet fuit la maisonnée, poursuivie par les « gens qu’elle avait émus contre elle », et traverse en courant la place de Saint-Gervais. La servante descend les épuisoires du Rhône pour se précipiter dans les eaux. À sa suite, le pasteur parvient à se placer du « haut du pont » afin de « l’exhorter », inutilement et ultimement, de « recourir à la miséricorde de Dieu et de faire des efforts pour se sauver »113.

  • 114 Porret (2008, 5).
  • 115 P. C. 7597, « Information », 7 décembre 1728, fol. 3 ro.
  • 116 Ibid., fol. 3 vo.

48Servant honnêtement, la domestique bénéficie de la protection de ses maître.se.s et risque en cas d’infidélité de voir se briser les liens principaux qui assurent son intégration dans le tissu social urbain114. L’accusation de vol terrifie également la nourrice Jeanne-Marie Condre qui se jette dans le Rhône par une nuit de décembre 1728. Esseulée dans une ville étrangère, ses parents la rejettent : sa sœur comme son beau-frère ne la voient plus « à cause qu’elle avait fait un enfant conçu en paillardise »115. Son maître l’avait accusée d’avoir volé vingt-deux florins ainsi qu’une paire de bas, ce dont la domestique, « fort tremblante », avait désespérément tenté de se défendre : « que le Diable lui coupa les jambes si elle avait pris les bas. »116 Face aux questions de l’auditeur, le maître et la maîtresse nient avoir poussé au désespoir la servante en affirmant que, « n’ayant rien du tout », ils lui auraient donné l’argent nécessaire pour « se faire un habit » et ajoutent qu’ils lui auraient en outre payé régulièrement ses neuf florins par mois, « comme ils lui avaient promis ». La générosité et les bons traitements professés par les maîtres.se.s laissent entrevoir les obligations contractuelles tacites qu’ils sont censés remplir avec leur domestique.

  • 117 Gutton (1981, 212).
  • 118 P. C. 10999, « Déclaration », 3 avril 1762, fol. 6 ro.

49La domestique congédiée pour une faute grave est promise à la marginalisation sociale : elle se retrouve projetée « dans une situation précaire, isolé[e] au cœur d’une société hostile envers ceux qui sont seuls »117. En 1762, le renvoi effraie notamment la cuisinière Jeanne Tournier qui tente de s’empoisonner au sein de la maisonnée de ses maîtres.se.s. Face à l’auditeur, elle motive son geste suicidaire par le « chagrin d’avoir été censurée pour des fautes qu’elle regardait comme petites, et d’avoir été menacée, qu’elle ne resterait pas dans la maison ». La cuisinière est en effet renvoyée après avoir dissimulé une erreur à sa maîtresse, et avoir en outre entraîné une autre servante de douze ans à participer au mensonge. Son maître, le ministre Perdriau, la renvoie pour son « action indigne », et la réprimande en outre fortement, « croyant agir en cela selon le devoir d’un maître et d’un pasteur »118. Les domestiques dépendent de l’autorité morale et économique des maître.se.s qui fournissent la lettre de recommandation impérative à un nouveau service. « Que diront mon père et ma mère, que dira le public », se serait exclamée Jeanne Tournier face à sa maîtresse. Au sein de l’univers de forte proximité favorisé par l’entassement urbain, la rumeur court vite dans les quartiers et ternit les réputations, alors que l’honneur constitue pour certaines domestiques le seul bien de valeur leur assurant une survie sociale et professionnelle.

« Le cœur me saigne » : désespoirs paillards

  • 119 Watt (2001, 251). 7 suicides féminins sont liés à des grossesses illégitimes (tous se concentrent e (...)

50Avec le recul de l’âge du mariage et l’apparition de nouveaux modèles culturels, les pratiques sociales et sexuelles changent dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : la fréquence des relations sexuelles hors mariage accompagne l’essor du sentiment amoureux (« l’inclination »), qui devient plus central dans l’élaboration des projets matrimoniaux. Les déceptions sentimentales mais surtout les multiples conséquences des grossesses illégitimes deviennent par conséquent des motifs courants de désespoir chez les jeunes célibataires119.

  • 120 Chappuis (2022, 68).
  • 121 Chappuis (2014, p. 58).

51Les délits de mœurs féminins et masculins sont poursuivis par la justice du Petit Conseil. Les « crimes de paillardise » composent près de 37 % de toutes les incriminations et ne comprennent, au XVIIIe siècle, plus que les cas de relations sexuelles hors mariage qui ont conduit à une grossesse illégitime120. Entre 1670 et 1794, enfermements et flétrissures corporelles visent les célibataires fautives, tandis que les étrangères se retrouvent en général « chassées » de la ville121. Au XVIIIe siècle, la procédure se concentre principalement sur la responsabilité de la charge de l’enfant et les coûts qui lui sont associés, qui, si la paternité est avérée, repose en général sur les épaules des paillards.

  • 122 Chappuis (2022, 212).
  • 123 Depuis 1631, les individus troublant l’ordre de la cité sont enfermés dans la maison de correction (...)

52La publicité de la procédure et la perspective de la maternité célibataire stigmatisent socialement les paillardes, qui subissent plus souvent un enfermement correctionnel que les paillards122. Certaines femmes se tuent ou tentent de le faire pour éviter la peine infamante de la Discipline123. Antoinette Verney, âgée de vingt-cinq ans, est suspectée d’être allée dans une maison de passe en 1733. Menacée par sa sœur et son père d’une réclusion, elle tente de mettre fin à ses jours :

I. Si elle n’a pas essayé ce matin de mettre son lacet autour de son col ?

R. Que oui, qu’elle était au désespoir parce que sa sœur, qui ne la peut pas souffrir chez son père, la menace souvent de la faire mettre à la maison de Correction.

53La jeune célibataire attribue son trouble moral à son dernier enfermement : « elle a été toujours incommodée du cerveau depuis qu’elle a été à la maison de correction que d’ailleurs son lait l’incommode beaucoup ». L’infamie carcérale suscite également l’indicible terreur d’Albertine Favre qui supplie le premier syndic de l’envoyer plutôt à l’Hôpital :

  • 124 P. C. 15555, « Verbal », 1er novembre 1788, fol. 9 ro.

Ayant témoigné un vif repentir de sa faute et ayant prié avec beaucoup de larmes Monsieur le syndic Rilliet de ne pas la laisser coucher en prison disant qu’elle sentait une espèce d’effroi dont elle ne pouvait pas rendre compte124.

54La jeune Favre, âgée de 27 ans, est découverte « toute mouillée » dans un jardin au début du mois de novembre 1788. Saisie par « le désespoir » et par la « honte » après une troisième grossesse illégitime découverte par sa logeuse, elle se serait jetée dans le Rhône :

  • 125 P. C. 15555, « Réponses personnelles », 1er novembre 1788, fol. 7 ro.

Je restai environ un quart d’heure la tête hors de l’eau à réfléchir si j’irai ou si je n’irai plus avant, le sentiment du crime que je commettrai en détruisant moi et l’enfant dont je suis enceinte rappela ma raison et me détermina à sortir de l’eau. Lorsque j’en fus dehors, je m’assis sur les pierres et étais presque morte de froid125.

55La tentative suicidaire et le désespoir affiché à plusieurs reprises par la jeune femme repentante – retrouvée « presque morte de froid » et éplorée devant le magistrat pendant l’interrogatoire – traduisent sans doute des stratégies discursives pour justifier sa troisième grossesse illégitime. Le registre émotionnel mobilisé témoigne certainement aussi d’un honneur féminin blessé par le contrôle social exercé par l’entourage, ainsi que par les réprimandes et les menaces de l’auditeur paternaliste.

  • 126 Tribunal laïc et ecclésiastique, le Consistoire est garant du respect des « bonnes mœurs ». Il peut (...)
  • 127 P. C. 12357, « Déclaration », 4 août 1772, fol. 19 ro.

56En dehors de le la surveillance plus ou moins coercitive exercée par le voisinage, les pasteurs constituent des relais efficaces du contrôle social des paroissiennes. Les paillardes se retrouvent fréquemment envoyées devant le Consistoire, condamnées aux censures ecclésiastiques, à la génuflexion, à « demander pardon à Dieu », et à une privation de participation à la Cène126. En 1772, la domestique Suzanne Cordier tente de se suicider par « désespoir », à la suite de la menace d’être déférée devant la cour ecclésiastique127. Terrifiée par la délation, la servante cache sa grossesse jusqu’à son terme et finit par s’empoisonner dans son lit après un accouchement nocturne et clandestin. Sa maîtresse la retrouve souffrante d’un « feu à la poitrine », à côté du nouveau-né et d’un enfant de quatre ans dont elle avait la garde.

  • 128 P. C. 13221, 10 novembre 1778, fol. 6 ro.
  • 129 Demars-Sion (1991, 203).

57Les délits de mœurs étant difficiles à prouver, la grossesse apparaît comme le signe le plus manifeste de l’illégalisme sexuel. Trois servantes se suicident alors qu’elles sont encore enceintes, peut-être terrorisées par les conséquences sociales et professionnelles de leur grossesse illégitime. En 1778, la domestique Suzanne Genene se suicide à l’arsenic après la découverte de sa grossesse par son maître et sa maîtresse, qui lui reprochent vivement sa faute. Retrouvée peu après « extrêmement agitée » et « en pleurs » dans la cuisine, la jeune domestique annonce à sa maîtresse qu’elle ne lui causera plus de chagrin. Sa mort soudaine mène à une investigation judiciaire et médico-légale, l’autopsie confirmant les soupçons initiaux du magistrat : portant un « embryon d’environ six mois » et les indices d’une « mort violente », les médecins remarquent en outre les signes d’une ancienne grossesse128. Celle-ci aurait en effet déjà accouché d’un bâtard à Neuchâtel avant son entrée en service à Genève. L’endurcissement dans la paillardise apparaît comme le signe du désarroi des mères célibataires qui perdent tout espoir d’être épousées129.

  • 130 P. C. 13265, 14 janvier 1779.
  • 131 Demars-Sion (1991, 58).
  • 132 P. C. 13447, « paraphé le 26 février 1780 », fol. 36 ro.
  • 133 Chappuis (2022, 295).

58L’impasse affective est particulièrement marquée chez les femmes qui ne peuvent s’abriter derrière des projets matrimoniaux, comme c’est le cas de certaines domestiques, exposées aux assauts de leurs maîtres. En 1779, Fauchette Dupont, âgée de 22 ans, est découverte noyée alors qu’elle est enceinte pour la deuxième fois de son maître, le vigneron marié « la Faillette »130. Si les amours ancillaires apparaissent comme des « réalités vécues » plutôt banales sous l’Ancien Régime131, ils ne sont que rarement rendus publics. En 1780, le concubinage de Jean Olivier Rey et de sa domestique Jeanne Bovay, qui s’enfuient de Vevey pour venir se marier secrètement à Genève, amène ainsi à une réaction familiale particulièrement vindicative contre ce « mariage de comédie ». La colère se reporte plus particulièrement sur l’indigne « marâtre » qui aurait osé franchir la barrière sociale et profiter de la « faiblesse » du père de famille, en le poussant à abandonner son épouse légitime. Dans une missive retrouvée par l’auditeur, le fils abandonné et désargenté menace de « l’orage qui va fondre » sur le couple illégitime132. L’opposition familiale – qui provient généralement de la famille de l’amant133 – amène le couple menacé à sceller leur destin en se noyant ensemble dans le Rhône en pleine journée.

  • 134 À propos des enfants et des mères célibataires, Loraine Chappuis indique toutefois que « malgré l’i (...)
  • 135 Chappuis (2022, 426).

59Entre la fin du XVIIe et le XVIIIe siècle, l’isolement social des mères et des bâtards semble s’accentuer134. Le stigmate qui entoure la naissance du bâtard apparaît plus particulièrement marqué lorsque la reconnaissance de la filiation est litigieuse, le père conservant un pouvoir important sur l’intégration sociale de l’enfant illégitime135. Après avoir accouché d’un enfant en paillardise à Nyon en 1783, la jeune lingère Marianne Suciani vient s’installer à Genève dans l’espoir d’être épousée par le père du bâtard, le monteur de boîtes Saussine. Elle disparaît au début du mois de septembre : son cadavre sera retrouvé trois semaines plus tard au bord du Rhône près de Chancy. La jeune fille laisse derrière elle deux billets d’adieu, dont l’un est adressé à son ancien amant.

  • 136 Porret (2013, 836).
  • 137 Sur ce sujet, voir Porret  (1995).
  • 138 Rosenwein  (2006).

60« Symptôme social de la sensibilité individuelle »136, la lettre d’adieu du suicidé – plutôt laissée par les hommes que par les femmes désespérées d’après 1750 – témoigne d’une transformation de l’imaginaire culturel autour du suicide137. La calligraphie nette et régulière traduit des habitudes scripturales de la lingère Suciani, alors que l’orthographe, proche de l’oralité, illustre une sommaire alphabétisation. Le billet est pétri de formules sentimentales stéréotypées (« lueur d’espérance », « [plonger] le poignard dans le sein », « succomber sous le poids [du chagrin] », « le cœur me saigne »)138, qui attestent de la large diffusion d’une nouvelle communauté émotionnelle à la fin du XVIIIe siècle.

61Les derniers mots laissés par Suciani offrent un accès rare aux motivations suicidaires dicibles d’une célibataire abandonnée avec son enfant. Manipulant notamment le vocabulaire affectif du désespoir (6 mentions), de la souffrance (5) et de la tristesse (4), la lingère évoque sa marginalisation sociale à la suite des promesses de mariage non tenues par son amant. Face à son renvoi professionnel et à la menace d’une expulsion judiciaire, la jeune femme exprime son mépris (1) à l’encontre de la famille et des amis de Saussine qui, dénués d’humanités et animés par leur haine (5), se seraient fermement opposés à l’officialisation du lien.

62La lettre se termine également par l’expression de son désarroi concernant l’avenir de son enfant :

  • 139 « […] le cœur me segne lorsque je panse que vous le laise jai tous les chagrin a la fois auci je su (...)

Le cœur me saigne lorsque je pense que vous le laisse, j’ai tous les chagrins à la fois, aussi je succombe sous leur poids. Si j’avais du moins un bon côté ? Mais tous m’écrasent à la fois. Ah, comment résister à tant de maux ? Je ne puis vous en dire davantage. Je prends mal à dieu, Monsieur, je souhaite que vous soyez aussi heureux que vous m’avez rendue malheureuse et que l’être suprême qui tire les cœurs dans sa main vous inspire de bons sentiments pour ce pauvre infortuné139.

  • 140 40 % des enfants illégitimes sont placés à l’Hôpital contre 60 % qui restent dans leur famille natu (...)
  • 141 Chappuis (2022, 427-428).
  • 142 Voir Shepard (2015).

63Écrasée par le poids des difficultés économiques, de l’isolement moral et de la séparation avec son enfant placé à l’Hôpital140, Suciani confronte le père « dénaturé » et « barbare » qui, empreint d’une « brutale passion » et « esclave de [sa] passion », ne souffrirait d’aucun remords face à l’abandon de son enfant. La narration autour de la paternité et de la maternité illégitimes suit les représentations typiques des normes de genre de l’époque : absence de sentiment paternel de la part du paillard et amour maternel « naturel » porté par la paillarde141. Suciani use néanmoins de stratégies rhétoriques pour reconstruire son honneur féminin blessé, en dépeignant une masculinité lâche, dévoyée et proche de la bestialité. La lettre témoigne ainsi d’une perception sociale complexe autour des codes d’honneur masculin, qui, loin de se cantonner à l’« espace extérieur », peuvent également être liés aux questions d’ordre familial et de morale sexuelle142. Dans une dernière forme d’agency, Marianne Suciani somme d’ailleurs son ancien amant de recouvrer son honneur d’« honnête homme » en redevenant le père aimant de ce « pauvre infortuné ».

Conclusion

  • 143 Roussel (2011, 1).
  • 144 Godineau (2011, 24).
  • 145 Roussel (2011, 1).
  • 146 Voir par exemple Dhaboiwala  (1996) ou Shepard  (2015).

64Depuis le XVIIe siècle, une différenciation genrée et socialement hiérarchisée de l’honneur apparaît bien établie par théologiens, juges et moralistes en Europe143. Fondement de l’édifice social d’Ancien Régime, l’honneur serait rattaché pour les hommes aux activités publiques144, tandis qu’il serait plutôt lié à l’ordre matrimonial et sexuel pour les femmes145. Une partie de l’historiographie a toutefois atténué cette vision dichotomique basée sur la littérature prescriptive, en mettant en avant des codes d’honneur pluriels et contradictoires dans les pratiques sociales146.

65En effet, les déshonneurs féminins ne peuvent se réduire à des affaires de moralité. Les conduites suicidaires liées à des accusations de vol ou de mensonges par les maîtres.se.s soulignent l’importance fondamentale de la réputation sociale et professionnelle pour les domestiques. Les cas liés à des amours illégitimes attestent également de la complexité des motivations suicidaires féminines, qui ne se bornent pas nécessairement à la déchéance de la vertu ou à des sentiments amoureux. Les désespoirs paillards apparaissent plutôt comme les résultats d’impasses affectives face aux multiples conséquences sociales, judiciaires, économiques et professionnelles des relations sexuelles hors mariages, qui pèsent plus lourdement sur les femmes que sur les hommes.

  • 147 Watt (2001, 24 et 84-85).

66Cette perception rigide de l’honneur peut également être atténuée par l’élargissement de l’éventail des causes attribuées aux désespérées dès 1750. Le renforcement de l’individualisme amène en effet à de nouvelles attentes individuelles qui fragilisent les hommes et les femmes : la population se tue davantage, avec de nouvelles méthodes et pour des motifs différents147.

  • 148 Registre du Consistoire 89, 13 janvier 1774, fol. 452-453.
  • 149 Formey (1754, 229).
  • 150 Cahn (1998).

67En 1774, effrayé par la fréquence des suicides, le Consistoire attribue cette nouvelle « manie » suicidaire à « l’irréligion » des « nouveaux livres », « destructifs de la religion chrétienne »148. Les pasteurs protestants activent le mythe commun d’une « apologie du suicide »149 des philosophes des Lumières qui corrompraient les mœurs et la morale chrétienne150. L’essor du lectorat amène colporteur.ice.s et brochurier.ère.s à propager une masse d’ouvrages, dont les thèmes échappent en effet à l’orthodoxie calvinienne : l’individu en souffrance apparaît de plus en plus au centre des trames romanesques et des débats philosophiques.

  • 151 Ariès (1975, 46).

68Les « propos singuliers » tenus par Marianne Suciani et relayés par sa logeuse Catherine Elizabeth Jary en 1783 éclairent un nouveau rapport à la « mort de soi »151 :

  • 152 P. C., II, 4664, « Déclaration », 6 septembre 1783, fol. 1 ro.

Elle parlait fréquemment du suicide d’un ton très dégagé, et saisissait toutes les occasions qui pouvaient se présenter pour vouloir me prouver qu’il n’y avait point de mal à s’ôter la vie152.

69À la fin de l’Ancien Régime, le halo de honte et d’horreur qui recouvre l’« homicide de soi-même » depuis des siècles s’est considérablement dissipé. L’utilisation du terme « suicide », encore rare au sein de la population judiciaire, mais courante dans le milieu de la magistrature, tend à remplacer les multiples périphrases, tout en atténuant sa charge répressive. Le « ton très dégagé » de la jeune lingère Suciani à propos du suicide témoigne de cette affirmation nouvelle de l’individu désespéré face à la communauté.

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Notes

1 Concernant le traitement historiographique du suicide féminin, voir Besnard (1973, 27-61) ; Howard (1985, 537-552) ; Higonnet (1986, 68-83) ; Canetto (2008, 259-266).

2 Durkheim (1976, 39).

3 Ibid., 306-307.

4 Voir Besnard (1973).

5 Besnard (1973, 28) ; Watt (2001, 203-204).

6 Préface de Michel Vovelle de Cobb (1985, VI).

7 Howard (1985, 540).

8 Roisin (2006, 911-912).

9 Voir Godineau (2012, 323, 325, 326). Très peu pénalisées, les tentatives suicidaires ne permettent pas d’arriver au même constat que Dominique Godineau pour la Genève d’époque moderne. Watt (2001, 204). Les tentatives ont néanmoins été prises en compte dans cette étude pour leur valeur qualitative, celles-ci permettant d’accéder aux nouvelles manières de se raconter pour les désespérées du XVIIIe siècle.

10 Richard Cobb décrit par exemple les causes des suicides féminins comme étant d’ordre « individuels » et « purement intimes ». Cobb (1985, 17-18).

11 J. Watt indique par exemple que malgré la hausse des suicides pendant les troubles politiques genevois, les motivations purement politiques semblent extrêmement rares. La majorité des suicides qui se sont déroulés durant ces périodes serait ainsi plutôt commise par des personnes peu concernées par les événements. Watt (2001, 202).

12 Dominique Godineau observe notamment une différence notable dans l’attribution des motivations suicidaires masculines et féminines en fonction de l’étude des sources littéraires ou des archives judiciaires. Godineau (2012, 133-140).

13 J’entends par là que chaque suicide recouvre des motivations très hétérogènes (problèmes financiers, deuils, insatisfactions familiales, etc.) qui ne peuvent que difficilement entrer au sein de catégories unilatérales, puis circonscrites au sein d’un tableau, comme il est courant dans les études sur les causes suicidaires. Depuis une trentaine d’année, l’historiographie du genre est par ailleurs venue contrer l’idée d’une distinction entre un espace public masculin et un espace domestique féminin dans l’Europe d’époque moderne. Voir Klein (1995).

14 Le chiffre comprend les suicides enregistrés par les autorités, mais également les cas de morts volontaires vraisemblables, déterminés par la lecture attentive de tous les dossiers de morts subites féminines (meurtres, accidents, suicides).

15 Febvre (1941).

16 Roisin (2006, 903).

17 Pour une lecture plus fluide, l’orthographe et la ponctuation des citations tirées des sources ont été modernisées. P. C. 7890, « Sentence criminelle », 30 janvier 1732, fol. 102 ro.

18 Vandekerckove (2004, 14).

19 Saint Augustin (livre I, chap. XVII, 2014).

20 Schmitt (1976, 5).

21 Vandekerckove (2004, 379).

22 Ibid., 44.

23 Ibid., 47.

24 Foucault (1975, 51).

25 Ordonnance de Louis XIV, Saint-Germain-en-Laye, Chez les associés choisis par ordre de Sa Majesté pour l’impression de ses nouvelles ordonnances, 1670.

26 Traduit de la citation latine ad coercendam audaciam corum qui magis decus quam vitam faciunt. P. C. 7890, « Conclusions », 29 janvier 1732, fol. 98 vo.

27 Plusieurs fois réimprimés au XVIIIe siècle (1707, 1713, 1735, 1782), les Édits formalisent les règles de la procédure genevoise pendant tout l’Ancien Régime.

28 Rivoire (1933, 228).

29 Voir Ternon (2018, 178).

30 Minois (1995, 163).

31 Code criminel de l’empereur Charles V (1779, article 135, 204-205).

32 MacDonald (1990, 122-125).

33 Watt (2001, 269).

34 Dumas (1773, 3).

35 Voir Bahr (2013, 620-632).

36 Porret (1995, 71).

37 Beccaria (1991, 151).

38 Minois (1995, 342).

39 P. C. 8277, « Conclusions », 11-15 juillet 1735, fol. 13 ro.

40 P. C. 7890, « Conclusions », 29 janvier 1732, fol. 98 vo.

41 Porret (2010, 68-75).

42 Sartoris (s.d., 5-6).

43 En 1715, le cas du riche auditeur mélancolique Antoine Mallet met en relief les controverses pénales qui entourent la question de la confiscation des biens. P. C. 6430, 13 décembre 1715-26 février 1716.

44 Haeberli (1975, 23-24).

45 Vandekerckhove (2004, 60).

46 Le reste des cas (50) comprend les cadavres non retrouvés ou les mentions imprécises du Petit Conseil qui ne laissent pas deviner le genre de sépulture autorisée (« permission de l’enterrer » ou « rien de plus à faire »). Les auditeurs notifient parfois simplement le cimetière où le cadavre est enterré.

47 Il arrive que les auditeurs ordonnent la sépulture des corps encombrants sur place, sans passer par la juridiction du Petit Conseil. Les cadavres de femmes pauvres sont enterrés à six reprises près du lieu du suicide. Si cette pratique ne constitue pas une pénalité d’usage, elle n’en laisse pas moins entrevoir les dispositions inégales des magistrats selon le genre de mort et le statut social des individus.

48 Malgré les réclamations de la sœur de la défunte, le cadavre de la nourrice Jeanne Condre est offert aux chirurgiens de la ville pour un théâtre anatomique. R. C. 227, 8 décembre 1728, p. 399.

49 Le Petit Conseil est composé de 21 conseillers nommés à vie, 2 secrétaires d’État, 1 Lieutenant de justice et 4 syndics élus annuellement par le Conseil général, organe souverain rassemblant tous les bourgeois et citoyens – individus mâles et majeurs – de la République. À Genève, la population est divisée en 6 catégories juridiques. Les bourgeois et citoyens dominent la vie économique et politique. Les natifs sont nés à Genève de parents étrangers qui ont obtenu leur lettre d’habitation. Avec les habitants, ils forment une classe hétérogène qui prend de l’importance au XVIIIe siècle, mais qui reste exclue d’une grande partie des secteurs économiques. Les sujets de la campagne sont dépourvus de droits politiques et économiques et soumis à la souveraineté de la cité. Les étrangers se trouvent quant à eux tout en bas de l’échelle sociale.

50 Apparu en 1529, le Tribunal du Lieutenant est composé d’un lieutenant, de 6 auditeurs de justice et de 2 secrétaires de justice. Destiné à seconder le Petit Conseil, cette cour a la triple charge de la justice civile, criminelle et de police. Cicchini (2008).

51 Les auditeurs sont les assesseurs du Lieutenant de police, haut responsable des enquêtes judiciaires.

52 Porret (1995, p. 77).

53 P. C. 13379, « Verbal », 28 août 1779, fol. 18 ro.

54 Roche (1990).

55 P. C. 13236, « Inventaire des effets », 27 novembre 1778, fol. 4 ro.

56 Watt (2001, 18).

57 MacDonald , Murphy (1990, 247) ; Godineau (2012, 87).

58 Watt (2001, 18, 34).

59 Regina (2015), Bayard (1989), MacDonald , Murphy (1990, 247).

60 Watt (2001, 18, 34).

61 C’est également le parti pris par Michael MacDonald et Terence Murphy qui appellent à la vigilance méthodologique (MacDonald, Murphy, 1990, 248).

62 Pour une synthèse des théories de Canetto , voir Higgitt (2007, 184-188).

63 Watt (2001, 248).

64 Moderne, le pistolet, plus maniable que le fusil, est employé par un nombre considérable de jeunes hommes au XVIIIe siècle. Godineau (2012, 105-106).

65 Ibid., 103.

66 « La corde est un genre de mort dont l’infamie est si bien décidée qu’un homme qui le choisirait dans le désespoir, à moins qu’il ne fût de la lie du peuple, serait irrémissiblement déshonoré parmi les honnêtes gens. Il faut le poison, le fer ou le feu. L’eau est encore un désespoir roturier. » Denesle (1765, 459).

67 Haeberli (1975, 51).

68 Pour la question des noyades à Genève, voir Porret  (2008).

69 P. C. 10031, « Déposition », 3 janvier 1754, fol. 5 ro.

70 P. C. 16759, « Déposition », 6 septembre 1792, fol. 11 ro.

71 P. C. 16759, « Déposition », 6 septembre 1792, fol. 11 ro.

72 Watt (2001, 45, 50).

73 P. C. 10707, « Déposition », 26 octobre 1759, fol. 63 ro.

74 P. C. 10999, « Déclaration », 4 avril 1762, fol. 23 ro.

75 MacDonald , Murphy (1990, 248). Pour Marseille, Christophe Regina arrive également à la même constatation, à l’exception de l’empoisonnement qui est absent tant pour les femmes que pour les hommes. Regina (2015).

76 Godineau (2012, 325).

77 Porret (1992, 351-369).

78 P. C. 13890, « Verbal », 4 juin 1782, fol. 14 ro. Sur ce cas, voir Porret  (1992).

79 Plusieurs noyades apparaissent comme des cas limites qui peuvent se retrouver abusivement classées au sein de l’échantillon des morts volontaires. Le cadavre d’une inconnue savoyarde est par exemple retrouvé dans l’eau à la Queue d’Arve en pleine nuit. Un déposant explique à l’auditeur l’avoir remarqué esseulée sur « une planche de la digue d’Arve » quelques heures auparavant, pleurant et se lamentant. P. C. 8655, « Verbal », 26 juillet 1739, fol. 1 ro.

80 Le suicide de Françoise Baraban , issue d’une riche famille genevoise et « morte par une chute », n’apparaît par exemple pas dans les Registres du Conseil. À l’arrière du dernier procès-verbal, il est indiqué que son cas « n’a pas été enregistré par ordre de Monsieur le Premier ». P. C. 7104, « Verbal », 24 octobre 1723, fol. 5 vo.

81 Michael MacDonald et Terence R. Murphy observent le même problème d’identification du suicide, et plus particulièrement pour les cas de noyé.e.s. MacDonald, Murphy (1990, 244-245).

82 P. C. 13889, « Verbal », 5 juin 1782, fol. 22 ro.

83 Porret (1992, 66).

84 En 1767 par exemple, la jeune servante Catherine Blanc se noie à la Coulouvrenière après une dispute domestique que sa maîtresse évite d’évoquer dans son témoignage. P. C. 11649, 14-18 septembre 1767.

85 Dans les procédures de la première moitié du siècle, la population judiciaire manipule sobrement le registre émotionnel : entre 12 % et 25 % des cas témoignent d’une utilisation de certaines émotions telles que le chagrin (8), la douleur physique (6), le désespoir (5), l’effroi (5), l’inquiétude (4) chez les personnes désespérées avant leur conduite suicidaire. Après 1750, le chagrin est mentionné dans 63 % des cas (46), tandis que l’inquiétude (18) et le désespoir (13) sont évoqués dans environ 20 % des situations. Pratiquement absentes au début du siècle, la colère et la fureur font également leur apparition dans 24 % des dossiers après 1750 (18).

86 Corbin , Courtine , Vigarello (2016-2018, 6).

87 Selon Lynn Hunt, les célèbres romans sentimentaux de Richardson , de Goethe ou de Rousseau par exemple amènent à de « nouvelles formes d’identification » au sein de la jeunesse européenne, participant à l’essor d’une nouvelle culture émotionnelle. Voir Hunt (2013, 78). Pour le recul de l’analphabétisme dans la Genève des XVIIIe et XIXe siècles, voir Girod (1963).

88 Souvent étroitement liée aux maux de l’esprit, la dépendance à l’hôpital apparaît comme une motivation dans 9 % des suicides féminins (7), contre 6 % au début du siècle (2). Au cours du XVIIIe siècle, la prise en charge médicale des désespéré.e.s devient un enjeu important pour les autorités politiques genevoises, qui voient l’augmentation des suicides comme un véritable fléau social. Relais institutionnel important, l’Hôpital Général accueille un « appartement » des esprits aliénés depuis 1735 au moins avec une chambre spécifiquement dédiée aux femmes. Cicchini, Maugué (2021, 76).

89 Pour la manipulation des critères médicaux par la population judiciaire, voir Doyon (2011).

90 L’attribution de l’aliénation d’esprit comme motivation suicidaire féminine par la population judiciaire cache souvent des causes moins avouables pour les sociétés d’Ancien Régime, comme des comportements violents de l’épouse envers son mari. Voir Beck (2023).

91 Watt (2001, 269). Pour Paris, Dominique Godineau a également relevé que les troubles de l’humeur et les troubles mentaux sont des motifs plus souvent invoqués pour les femmes que pour les hommes dans les archives. Godineau (2012, 327).

92 D’autres motivations apparaissent de manière ponctuelle comme les disputes de voisinage (7 cas), les relations conjugales (6), la religion (5), le deuil (4), la relation parent-enfant (4), la peur d’un danger imminent (3), le contexte politique (2) et l’alcool (2).

93 Une partie des femmes est mariée (31), une seule est officiellement divorcée, tandis que 2 autres sont « délaissées » et « séparées » de leurs maris et 4 cas n’ont pas pu être identifiés. Les femmes célibataires en ville représentent environ 20 % de la population féminine alors qu’elles composent près de 50 % des suicides du XVIIIe siècle. La proportion de femmes mariées dans la cité (entre 24 % et 28 %) reste plutôt proche du pourcentage de celles qui se suicident (30 %). Les veuves, qui représentent près de 8 % de la population genevoise, sont deux fois plus nombreuses à mettre fin à leur vie (19 %). Pour les chiffres de la démographie genevoise, voir Perrenoud (1979, 82).

94 Watt (2001, 215). Le constat est le même pour Paris. Godineau (2012, 87-89). Il est néanmoins essentiel de prendre en considération le fait que les suicides survenant au sein du couple sont susceptibles d’être davantage dissimulés par le conjoint et son entourage.

95 Watt (2001, 171-186).

96 Selon Jeffrey Watt, les femmes apparaissent mieux protégées des déchéances professionnelles, la nouvelle conjoncture économique menaçant plus particulièrement le système traditionnel des corporations. Une part non négligeable des suicides touchent ainsi certains corps de métier traditionnels (horlogers), supplantés par la modernité de l’essor de la proto-industrie dont la division du travail est de plus en plus perfectionnée. Malgré la précarité de leurs conditions de travail, peu d’ouvriers de basse condition semblent avoir été enclins à se tuer. Watt indique qu’uniquement 4 femmes contre 35 hommes auraient mis fin à leur vie pour des motifs économiques, traduisant indirectement leur attachement moins fort à leur identité professionnelle. Watt (2001, 206). La prise en compte des motivations plurielles au sein de chaque procédure m’amène à un constat différent pour le XVIIIe siècle : 17 cas féminins mentionnent un motif économique et 7 évoquent des difficultés professionnelles. La honte de l’indigence, des revers de fortune, l’insatisfaction financière et l’inquiétude pour les affaires apparaissent ainsi comme des motivations féminines fréquentes après 1750.

97 Watt (2001, 153-154). Le constat est le même pour Paris selon Godineau (2012, 87-92).

98 La « communauté émotionnelle », proche de la notion bourdieusienne d’habitus, peut se définir comme l’expression affective d’un groupe animé par des objectifs similaires. Rosenwein (2006, 2).

99 Farge (1986).

100 Perrenoud (1979, 72).

101 Ibid., 120.

102 Poget (2007, 151).

103 Ibid., 150-151.

104 Noemi Poget estime que 95 % des domestiques (hommes et femmes) seraient célibataires. Ibid., 153.

105 Piuz (1990, 47).

106 Lambert (2012, 4).

107 Jeffrey Watt indique en effet que les domestiques sont surreprésentées dans les suicidés jusqu’en 1750. Watt (2001, 161).

108 Fatio (1985, 292-293).

109 P. C., II, 3110, « Verbal », 15 avril 1704, fol. 6 ro -vo.

110 Porret (1994, 300).

111 « Qu’il s’était servi de son caractère pour en venir à bout, et qu’enfin il aurait mis tout en rage et les motifs les plus puissants pour la porter à avouer le fait et à décharger sa conscience et à donner gloire à Dieu et ce en présence des mariés Sabatiers et de la demoiselle Guinet ». P. C., II, 3110, « Verbal », 15 avril 1704, fol. 2 ro-3 vo.

112 Jusqu’en 1750, la peine capitale est infligée à plusieurs domestiques. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le vol domestique est généralement sanctionné – hormis en cas de circonstances aggravantes – par les flétrissures corporelles et le bannissement. Porret (1994, 300).

113 R. C. 204, 16 avril 1704, 211-212.

114 Porret (2008, 5).

115 P. C. 7597, « Information », 7 décembre 1728, fol. 3 ro.

116 Ibid., fol. 3 vo.

117 Gutton (1981, 212).

118 P. C. 10999, « Déclaration », 3 avril 1762, fol. 6 ro.

119 Watt (2001, 251). 7 suicides féminins sont liés à des grossesses illégitimes (tous se concentrent entre 1757 et 1783). 2 femmes auraient mis un terme à leur vie à la suite de promesses de mariages non-tenues et 3 se seraient tuées pour des raisons d’oppositions familiales. 2 cadavres de jeunes filles ont été retrouvés avec des traces de « maladies vénériennes ». Au chiffre de 14, s’ajoutent au moins 3 tentatives de suicide de paillardes.

120 Chappuis (2022, 68).

121 Chappuis (2014, p. 58).

122 Chappuis (2022, 212).

123 Depuis 1631, les individus troublant l’ordre de la cité sont enfermés dans la maison de correction – également appelée la Discipline – institution rattachée à l’Hôpital Général.

124 P. C. 15555, « Verbal », 1er novembre 1788, fol. 9 ro.

125 P. C. 15555, « Réponses personnelles », 1er novembre 1788, fol. 7 ro.

126 Tribunal laïc et ecclésiastique, le Consistoire est garant du respect des « bonnes mœurs ». Il peut prononcer des peines d’excommunication ou transférer les déviant.e.s à la justice du Petit Conseil. Porret (2010, 15).

127 P. C. 12357, « Déclaration », 4 août 1772, fol. 19 ro.

128 P. C. 13221, 10 novembre 1778, fol. 6 ro.

129 Demars-Sion (1991, 203).

130 P. C. 13265, 14 janvier 1779.

131 Demars-Sion (1991, 58).

132 P. C. 13447, « paraphé le 26 février 1780 », fol. 36 ro.

133 Chappuis (2022, 295).

134 À propos des enfants et des mères célibataires, Loraine Chappuis indique toutefois que « malgré l’isolement dont ils semblent souffrir de façon croissante à la fin de l’Ancien Régime, il existe une véritable possibilité d’intégration sociale et de développement de sentiments familiaux qui minore l’expérience du stigmate ». Chappuis (2022, 392).

135 Chappuis (2022, 426).

136 Porret (2013, 836).

137 Sur ce sujet, voir Porret  (1995).

138 Rosenwein  (2006).

139 « […] le cœur me segne lorsque je panse que vous le laise jai tous les chagrin a la fois auci je sucombe sous leur poi ci jorai du moins un bon cote mais tous mecrase a la foi a commant resite a tan de mau je ne puit vous andire davantage ge pran mal a dieu monsieur je soite que vous soiyer aussi eucereu que vous mave randu maleureuse et que letre supreme qui tir les cœur dans sa main vous inspire de bon santiment pour ce pauvre infortune. » P. C., II, 4664, « Lettre de Marie Suciani au sieur Saussine fils », 29 août 1783, fol. 6 ro.

140 40 % des enfants illégitimes sont placés à l’Hôpital contre 60 % qui restent dans leur famille naturelle. Chappuis (2022, 391).

141 Chappuis (2022, 427-428).

142 Voir Shepard (2015).

143 Roussel (2011, 1).

144 Godineau (2011, 24).

145 Roussel (2011, 1).

146 Voir par exemple Dhaboiwala  (1996) ou Shepard  (2015).

147 Watt (2001, 24 et 84-85).

148 Registre du Consistoire 89, 13 janvier 1774, fol. 452-453.

149 Formey (1754, 229).

150 Cahn (1998).

151 Ariès (1975, 46).

152 P. C., II, 4664, « Déclaration », 6 septembre 1783, fol. 1 ro.

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Pour citer cet article

Référence papier

Éléonore Beck, « Une mort à soi »Crime, Histoire & Sociétés / Crime, History & Societies, vol. 27, n°2 | 2024, 5-31.

Référence électronique

Éléonore Beck, « Une mort à soi »Crime, Histoire & Sociétés / Crime, History & Societies [En ligne], vol. 27, n°2 | 2024, mis en ligne le 27 mars 2026, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/chs/3454

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