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Ils nous ont quittés...

Hommage à Fernando “Pino” Solanas

Alexis Yannopoulos, Eva Morsch-Kihn et Cédric Lépine
Traduction de Alexis Yannopoulos
p. 148-151
Cet article est une traduction de :
Homenaje. Fernando “Pino” Solanas [es]

Notes de la rédaction

Entretien transcrit par Alexis Yannopoulos

Texte intégral

1Le réalisateur argentin légendaire Fernando “Pino” Solanas est décédé à Paris le 6 novembre 2020 des suites du coronavirus. Élu député avec le Frente de todos, il avait par la suite été nommé ambassadeur d’Argentine à l’UNESCO, fonction qu’il n’a malheureusement pu assumer jusqu’au bout. Le mouvement Proyecto Sur, dont il était fondateur, avait récemment renoué les liens avec les partis péronistes dans le but de remporter les élections présidentielles de 2019 afin de limiter les destructions massives infligées par les grands groupes économiques soutenus par le macrisme.

2Auteur d’une œuvre prolifique et complexe, Solanas forgea et mis en pratique dans les années 1960 la théorie du “tiers-cinéma”, produisant de façon collective et clandestine des films-essais, comme le monumental triptyque de L’Heure des brasiers. Profondément influencé par la nature anti-impérialiste du mouvement péroniste, l’anti-colonialisme de Franz Fanon ou la lutte armée prônée par le Che Guevara, ces bobines constituent un véritable appel à la Révolution internationale, déposant leur empreinte sur plusieurs générations de spectateur-trices. Véritable souffle de connaissance porté vers l’émancipation populaire, son œuvre a contribué à éveiller l’intérêt international pour l’Amérique latine, tout en questionnant la fonction esthétique et politique du cinéma.

3Contraint de s’exiler dans les années 1970, Solanas se tourne vers la réalisations des films intimes et surréalistes qui jouèrent un rôle déterminant dans l’exploration du langage cinématographique et le renouveau du cinéma argentin : Tangos-el exilio de Gardel (Grand prix du jury à Venise et Gran Coral à La Havane, 1985), Sur (Prix de la mise en scène à Cannes, 1988) ou El viaje (Mention spéciale à Cannes, 1992).

4Après l’effondrement de l’illusion de prospérité véhiculée par le ménémisme et la grande crise de 2001, Solanas a consacré ces deux dernières décennies à étudier les effets socio-économiques dévastateurs des politiques néo-libérales et la destruction écologique sans précédent qu’elles ont engendré. Adoptant un style documentaire plus classique, ces productions se fondent sur un travail de rigueur mené en collaboration avec des experts scientifiques qui accompagnent le travail d’enquête. Ces documentaires font ainsi preuve d’une lucidité extrême sur le monde contemporain et ses contradictions : Memorias del saqueo (2004, Ours d’or à Berlin pour la trajectoire du réalisateur), La dignidad de los nadies (2005) ou les deux volets de Tierra sublevada (2009-2010) sont emblématiques de cette période. Son 16e film, Viaje a los pueblos fumigados (Le Grain et l’ivraie), présenté à Berlin en 2018, puis lors de la 31e édition des Rencontres Cinélatino, mène une enquête concise et percutante sur les effets mortels dus à l’utilisation de produits agrotoxiques dans des régions rurales où l’on fumige à large échelle. Nous attendons enfin avec une impatience nostalgique la sortie posthume de sa dernière œuvre, Tres en la deriva del caos, conçue comme un dialogue autour de l’art et de l’existence avec deux amis proches, le peintre Luis Felipe “Yuyo” Noé et le metteur en scène Eduardo “Tato” Pavlovsky.

5En attendant cette dernière rencontre, le comité de rédaction de Cinémas d’Amérique latine (revue qui a suivi son œuvre depuis son premier numéro) publie ci-dessous en hommage, un extrait de l’entretien public qu’il accorda à Eva Morsch-Kihn et Cédric Lepine lors de sa dernière venue à Toulouse.

Eva Morsch-Kihn [EMK] :Le fait que vous soyez personnellement impliqué dans le film a retenu notre attention.

Je n’avais jamais cru que j’étais moi-même contaminé.

EMK : Et comment l'avez-vous appris ?

Je connaissais alors une chercheuse de la ville de Mar de Plata, professeure à l’université, qui milite également dans une ONG s’appelant Bios. Je lui ai raconté que ma peau me grattait toute la journée et que j’avais des urticaires géantes. J’avais évidemment consulté des dermatologues, mais ils n’arrivaient pas à déterminer la cause du problème. Elle m’a demandé : “Où manges-tu ? À la maison, bien sûr !” Mais en vérité, je mange souvent dehors à l’heure du déjeuner. “Ah mais c’est facile alors ! Tu es également contaminé !” Au début, je l’ai pris à la légère mais nous avons finalement tous fait des analyses. Nous étions une douzaine à ce moment-là et nous avions tous un type de contamination. Comme Mar del Plata et la ville de La Plata constituent les deux principales zones d’horticultures qui approvisionnent en fruits et légumes les grandes capitales, on y pratique la fumigation à grande échelle. 15 ou 20 jours après, la docteure qui avait effectué les examens m’appelait avec insistance car ils pensaient qu’il s’agissait d’une erreur : dans mon cas, les taux de glyphosate étaient très élevés, une véritable horreur !

EMK : C’était uniquement dû à votre alimentation ?

Eh oui : je consomme beaucoup de salades et j’habite en ville...

Cédric Lepine [CL] : Je voulais justement vous poser une question sur l’évolution dans votre cinématographie d’un cinéma politique comme La hora de los hornos vers votre dernier film. La façon de parler de politique a changé entre ces deux étapes, notamment parce que l’on trouve votre propre personne à l’écran qui fait des analyses de sang. Vous vous fondez sur votre propre expérience individuelle, vous allez à la rencontre des gens, quelque chose de différent par rapport à votre premier film. Pour parler de politique à l’heure actuelle, faut-il donc changer le discours, en allant directement à la rencontre des gens ?

On ne peut pas tout planifier avant de faire un film. C’est la pratique elle-même et la nécessité de cette pratique qui détermineront la forme du film, du discours. Il est impossible de comparer l’expérience de La hora de los hornos avec d’autres films car nous vivions alors sous une dictature, et nous passions de dictature en dictature. Ce film s’adressait à un public d’opposants à la dictature, un public militant. Mon dernier film ne s’adresse pas à un public averti mais à un public élargi qui découvre le sujet.

EMK : C’est donc plutôt pour informer les gens que pour aider les gens à se battre ? Ou s’agit-il d’un outil de combat ?

À partir du moment où vous informez un public, le film comporte de nombreux messages, puis ensuite chacun organise son discours et ses croyances de la meilleure façon possible. Je serais très satisfait si ce film pouvait aider les spectateurs à changer d’attitude vis-à-vis de leur alimentation, mais bien évidemment un film ne suffit pas, il faut beaucoup de choses pour y réussir. Un individu ne change pas avec un film, il est difficile de modifier ses habitudes mais on peut attirer l’attention. Ce film s’adresse à un grand public, pas à celui qui connaît déjà le sujet.

EMK : Et à propos, qui a pu voir ce film en Argentine ?

Le film est sorti dans un cinéma public qui dispose de trois salles. Mais comme c’est le seul qui existe, il ne reste pas longtemps et cela dépend peu de la qualité du film (en Argentine, on produit 150 longs-métrages par an, la moitié documentaires et moitié fictions). À l’exception de 10 films de fiction coproduits avec la télévision, avec des acteurs que les gens connaissent par la télévision, qui sont projetés en salle, le reste n’a pas cette chance, et encore moins les documentaires. C’est aussi un film déprimant, à tel point que, lorsque nous sommes allés au festival de Berlin, nous avons eu une réunion avec 20 maisons de production, mais le bilan était négatif : “C’est trop triste, trop déprimant” et aucun acheteur ne voulait aquérir les droits. En réalité, il fallait effectuer un véritable travail en profondeur, comme celui que fait actuellement le distributeur. Au début, nous pensions qu’il ne sortirait que dans 8 ou 10 salles, mais maintenant nous en avons presque 50 parce qu’il est très demandé.

CL : Nous avons affaire dans ce film à un problème environnemental, mais petit à petit, on comprend à la fin qu’il s’agit d’un problème social et politique. Je ne sais pas très bien ce qui s’est passé au début des années 2000, quand l’Argentine a connu la grande crise, mais j’ai l’impression qu’il y a une relation évidente entre la récupération économique et l’implantation de l’agro-industrie du soja, comme si c’était une mesure liée au FMI pour régler le problème de la dette.

EMK : La culture du soja et la reprise économique du pays sont-elles liées ?

L’Argentine a été le premier pays d’Amérique latine à autoriser les semences de soja transgénique en 1996. À partir de là, le prix du soja a commencé à augmenter jusqu’à atteindre le double de son coût actuel. Pensez que tous les agriculteurs argentins étaient liquidés, leurs entreprises en faillite et beaucoup avaient été obligés de louer leurs fermes. Apparaissent alors les grands groupes de l’agro-alimentaire, des énormes organisations disposant de grands moyens, de machines puissantes, qui vont louer les champs, semer et… eh bien, les agriculteurs, au revoir ! Ils ont quitté leur ferme, se sont échappés vers les périphéries des villes, c’est ce que l’on voit un peu dans le film. Il y a une dame assise en train de lire sur le trottoir qui dit : “Nous étions bien heureux !” Maintenant, elle peut faire de la gymnastique, aller au supermarché... Elle a fui la solitude de la campagne et l’abandon : quand il pleut, les routes sont impraticables, les adolescents partent en ville et ne reviennent pas... C’est un véritable modèle culturel, et c’est un énorme problème, parce que dans ces fermes qui ont été louées, on y abattu les forêts, érigé des clôtures, on a même volé les fenêtres des maisons. Je me souviens d’une école rurale où on avait enlevé les fenêtres et où on avait installé des cochons. C’est indubitablement un gros problème puisqu’il existe une taxe nationale à l’exportation des céréales (en espagnol, la retención). Eh bien, comme l’État argentin est lourdement endetté en dollars, personne ne veut toucher au soja en dépit du nombre incalculable de maladies et de décès provoqués, car une source importante de revenus serait perdue. C’est quelque chose que tout le monde connaît, mais dont personne ne parle.

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Pour citer cet article

Référence papier

Alexis Yannopoulos, Eva Morsch-Kihn et Cédric Lépine, « Hommage à Fernando “Pino” Solanas »Cinémas d’Amérique latine, 29 | 2021, 148-151.

Référence électronique

Alexis Yannopoulos, Eva Morsch-Kihn et Cédric Lépine, « Hommage à Fernando “Pino” Solanas »Cinémas d’Amérique latine [En ligne], 29 | 2021, mis en ligne le 31 mai 2023, consulté le 03 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/cinelatino/9268 ; DOI : https://doi.org/10.4000/cinelatino.9268

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Auteurs

Alexis Yannopoulos

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