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Notes de lecture

Galan Christian, Cadot Yves & Henninger Aline, 2023, Loyauté et patriotisme (le retour). Éducation et néo-conservatisme dans le Japon du xxie siècle

Éric Seizelet
p. 229-234
Référence(s) :

Galan Christian, Cadot Yves & Henninger Aline, 2023, Loyauté et patriotisme (le retour). Éducation et néo-conservatisme dans le Japon du xxie siècle, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 374 p.

Texte intégral

1Christian Galan, professeur à l’université Toulouse-Jean Jaurès, spécialiste de l’histoire de la politique éducative du Japon moderne et contemporain, son collègue Yves Cadot, MCF spécialiste des arts gestuels au Japon et Aline Henninger, MCF à l’université d’Orléans, pour les questions de genre dans l’archipel, nous présentent dans cet opus un panorama général et sans concession de la politique éducative conduite par le gouvernement japonais durant les deux mandats exercés par Abe Shinzō à la tête du Cabinet entre 2006 et 2007, puis entre 2012 et 2020. Il se fonde en partie sur un certain nombre de publications antérieures des auteurs.

2Après des considérations générales sur le néo-conservatisme et la présentation de données factuelles bienvenues sur le système éducatif japonais actuel, l’ouvrage s’ouvre sur un premier chapitre consacré à la révision en 2006 de la loi fondamentale sur l’éducation de 1947. Les auteurs dressent une évaluation des changements de paradigmes qui inspirent la révision de cette loi, entre dérégulation et privatisation, sans écarter les tensions entre néo-libéralisme et néo-conservatisme attribués à des tiraillements internes au PLD majoritaire, et peut-être aussi aux négociations avec le Kōmeitō, partenaire de la coalition avec le PLD. Le second chapitre s’intéresse à la vision du Japon telle qu’elle se dégage des publications du Premier ministre Abe à travers le slogan et l’idéologie du torimidosu, où les références incantatoires et nostalgiques à un Japon idéal coexistent avec des engagements à l’extrême droite du spectre politique, et à travers tout un réseau de groupes et d’associations servant de pépinière de recrutement au personnel politique, au-delà même – faut-il le souligner – du PLD. Le troisième chapitre évoque la condition enseignante, et plus particulièrement les conséquences de la révision de la loi de 2006 sur le statut des maîtres. Perte d’autonomie pédagogique, environnement professionnel sous contraintes, montée en puissance du stress traduisent une dégradation des conditions de travail contre laquelle les contre-pouvoirs syndicaux et judiciaires sont, sinon impuissants, du moins démunis. Le quatrième chapitre constitue sans doute une illustration du contrôle exercé sur les enseignants à propos du lever des couleurs et du chant de l’hymne national dans les écoles. Il passe en revue les pressions exercées par le ministère de l’Éducation, jusqu’aux établissements d’enseignement supérieur – ce qui est une première – et les sanctions auxquelles s’exposent les enseignants récalcitrants. Le cinquième chapitre revient sur une problématique déjà bien documentée : une « censure » qui n’ose pas dire son nom sur les manuels scolaires d’histoire et d’instruction civique et, là aussi – fait nouveau – la promotion par le pouvoir des manuels scolaires ouvertement nationalistes d’une maison d’édition particulière, Ikuhō, avec le concours des réseaux « abéiens » qui s’efforcent de peser sur les choix locaux des manuels et sur les directives d’enseignement au niveau central. Le sixième chapitre analyse la question du renforcement de l’enseignement moral : sous couvert de lutte contre la délinquance juvénile, les brimades et le refus de l’école, le gouvernement Abe cherche moins à colmater les fêlures de la société japonaise qu’à promouvoir, par la domestication des esprits, des principes normatifs d’ordre et de discipline, avec la réintroduction dans le cursus des études, d’une matière dédiée, – la morale – et la confection de manuels spécialisés. Le septième chapitre traite, à travers la version japonaise de la « laïcité », de la question religieuse dans l’institution scolaire. C’est sans doute l’une des parties les plus innovantes de ce travail, car la littérature en langue française, sur cet aspect précis du moins, est peu fournie. Outre la problématique, familière mais non moins controversée sous nos latitudes, de l’enseignement du « fait religieux » à l’école, l’ouvrage s’interroge sur la portée des directives d’enseignement concernant la « sensibilisation à la religion », voire l’encouragement à la « religiosité » des élèves dans lesquels il voit une tentative quelque peu paradoxale de remettre en scène le shintô comme élément transcendant de culture nationale, tout en en niant la spécificité religieuse. Le huitième chapitre revient sur la « tradition » à travers une analyse fine et contextualisée de la réintroduction de l’enseignement des arts martiaux, le budō, dans les collèges, y compris – ce qui est pour le moins surprenant – l’escrime à la baïonnette. Les injonctions ministérielles ne sauraient occulter les problèmes de coût et de formation des éducateurs spécialisés, ni les oppositions auxquelles cette réintroduction se heurte, soit pour des raisons idéologiques et politiques, ce qui est connu, soit du fait des réticences de certaines fédérations disciplinaires devant le risque d’accident accru – et de responsabilité – que comporterait la généralisation de ce type d’enseignement. On aurait aimé à ce propos que soit mieux définie la place de cette initiation parmi les autres cours d’éducation physique. Le neuvième chapitre traite de la remise en cause de l’égalité des sexes à l’école. Il se focalise principalement sur les attaques contre l’éducation gender free et l’éducation sexuelle à l’école, ainsi que sur les efforts de lobbying des associations néoconservatrices pour « émasculer », si l’on peut dire, les plans de promotion de l’égalité pris en application d’une loi fondamentale de 1999, présentée dans l’ouvrage comme étant sur l’égalité des sexes, alors que l’intitulé de la loi est plus ambigu : il y est plutôt question de « participation conjointe (ou commune) des hommes et des femmes à la société ». Une dénomination contournée et prudente, puisque le terme même d’« égalité », byōdō, n’y figure pas, mais suffisante pour alarmer les groupes de pression néoconservateurs attachés par principe aux assignations genrées des rôles sociaux. On relèvera également les tensions intéressantes entre le ministère de l’Éducation et le ministère de la Santé sur la question de l’éducation sexuelle, et qui interpellent le pouvoir politique. Le dernier chapitre évoque le cas particulier de l’« École aux Riches Épis », un type d’établissement élémentaire censé être la vitrine de l’idéologie néoconservatrice. L’occasion pour les auteurs d’initier le lecteur au scandale financier Morimoto gakuen qui a éclaboussé le Premier ministre et son épouse, et d’analyser un curriculum particulièrement réactionnaire, où l’inquiétant en termes de conditionnement des écoliers le dispute parfois au ridicule…

3La politique éducative prônée par l’administration Abe relève d’un néo-conservatisme nationaliste, dont les auteurs repèrent systématiquement la trace dans les discours, les publications et les politiques publiques du gouvernement. C’est d’ailleurs l’un des mérites de cet ouvrage de présenter, pour la première fois, au lectorat francophone, des traductions des « grands textes » fondamentaux autour desquels s’articule ce discours. Ajoutons que le nationalisme des élites dirigeantes ne concerne pas que le Japon. En Corée du Sud, en Chine, pour ne rien dire de la Corée du Nord, on assiste également à la montée en puissance de nationalismes concurrents, légitimant la course aux armements en Asie du Nord-Est, la hausse spectaculaire des dépenses militaires, avec des relents de xénophobie mis à jour par la pandémie de coronavirus, et entretenus par un rapport conflictuel à l’histoire et au passé colonial. Des observateurs occidentaux et japonais soulignaient déjà, il y a quelques années, le risque de déstabilisation régionale induit par l’arrivée au pouvoir à Pékin, dans quelques années, d’une nouvelle génération de dirigeants chinois abreuvés dans leur jeunesse par la nippophobie ambiante, dénominateur commun du développement du nationalisme dans cette partie du monde. Le Japon est-il lui-même à l’abri de ces évolutions ? Les auteurs prennent soin de distinguer les élites conservatrices de la population japonaise. Mais la question mérite au moins de se poser : la remise en cause de la loi fondamentale sur l’éducation, le contrôle de l’État sur les manuels scolaires d’histoire et d’éducation civique, la généralisation de l’usage de l’hymne national et du hi no maru au cours des cérémonies scolaires, la valorisation de l’enseignement moral et du rescrit impérial sur l’éducation, la réhabilitation des « traditions japonaises », les attaques contre la mixité et l’éducation sexuelle dans les établissements scolaires, la révision de la Constitution « née dans les fourgons de l’Occupant » ne sont pas l’apanage d’Abe Shinzō. Ce sont là des thèmes récurrents du discours conservateur depuis les années 1950, et dont l’administration Nakasone déjà, dans les années 1980, avait fait le fer de lance de sa vision du « bilan général de l’après-guerre ». En ce sens, plutôt peut-être que de « retour » de la loyauté et du patriotisme, il faudrait davantage parler de continuité et de consolidation. Abe Shinzō s’inscrit dans les pas de ses prédécesseurs, mais en lui donnant une visibilité accrue dans l’espace public, et avec des différences de perspective que l’ouvrage aurait sans doute gagné à mettre davantage en valeur : 1) les changements intervenus dans l’ordre international : le discours nationaliste et néolibéral s’inscrivait dans le cadre d’une politique des blocs visant à arrimer le Japon au camp occidental. La chute du mur de Berlin a fait disparaître ce contexte, mais les logiques westphaliennes de puissance à l’œuvre en Asie du Nord-Est ont contribué à sa réactivation ; 2) sur le plan intérieur, la restructuration du paysage syndical et politique depuis la fin des années 1980 a laminé les forces vives, à gauche, qui faisaient traditionnellement contrepoids à la « réaction » ; 3) le PLD au pouvoir a traversé ces périodes de turbulences en « droitisant » son centre de gravité tout en minimisant, sur la durée, le risque de sanction électorale – une droitisation qui concerne d’ailleurs l’ensemble de la classe politique nippone. Cette évolution a favorisé des réformes jugées impensables pendant de nombreuses années, telles que la révision en 2006 du totem de la loi fondamentale sur l’éducation. Mais elle a aussi révélé les apories du discours conservateur, incapable de réviser la Constitution de 1946, alors que sous les Cabinets Abe, le PLD et ses alliés ont un moment, pour la première fois depuis 1955, bénéficié d’une majorité qualifiée à la Diète pour ce faire, les contradictions du « traditionalisme », ainsi que les résistances, diverses et variées, ayant entravé l’adoption locale – et donc la diffusion – des manuels les plus révisionnistes et négationnistes. Les auteurs ont eu raison de souligner qu’alors que le traditionalisme se nourrit de la référence ontologique à l’institution impériale, le comportement d’Akihito et de son successeur, en se démarquant de la politique préconisée par les gouvernements Abe, a jeté le trouble dans le camp conservateur. Au point que se développe au Japon une forme encore marginale de nationalisme ne reposant pas sur une vision essentialiste de la monarchie. L’ouvrage se termine par une évaluation en forme de réquisitoire, par le journal Asahi, des politiques conduites par l’ancien Premier ministre, et qui prend un relief particulier, après l’assassinat d’Abe Shinzō en pleine campagne électorale en juillet 2022, et les polémiques qui ont suivi l’organisation de funérailles nationales en l’honneur du défunt. Il reste un point qui est peu évoqué dans le livre : l’impact du vieillissement de la population, non seulement sur l’économie et l’architecture du système éducatif – surtout dans un contexte de doublement à terme des dépenses de défense imposant des choix budgétaires drastiques – mais aussi sur l’éducation à la loyauté et au patriotisme. Comme les cohortes de jeunes sont moins nombreuses, ne sera-t-on pas tenté de multiplier les établissements du type « École du Pays aux Riches Épis », tant dans le privé que dans le public, ou d’aménager les cursus, de sorte que cette éducation soit dispensée dès le plus jeune âge, afin de créer un vivier facilitant le recrutement des jeunes dans les Forces d’autodéfense ? L’école redeviendrait alors, peu ou prou, l’antichambre de la caserne, mais sans le service militaire obligatoire…

4Pour terminer, un petit billet d’humeur : certes on peut se féliciter de montrer au lectorat qu’il existe d’excellents spécialistes occidentaux – même francophones – ayant travaillé sur le système éducatif japonais. Mais on s’étonnera de trouver en page 8 une sorte d’avertissement au lecteur par laquelle les trois auteurs, japonologues distingués, déclarent avoir privilégié, à références équivalentes, les sources en langues occidentales. S’agit-il d’une consigne de l’éditeur ? D’une autolimitation des auteurs pour ne pas « traumatiser » le lecteur par l’accumulation des sources en langue japonaise ? On ne peut qu’être perplexe devant ce parti pris, inutile, voire dangereux. D’autant plus qu’on ne peut pas faire grief aux trois auteurs de négliger, ou de ne pas connaître, les sources en langue japonaise comme le montre, fort heureusement, la suite de ce livre. Néanmoins, on peut s’interroger : pourquoi cette mise au point ? Il est à craindre que cela n’alimente l’idée que les sources en langues asiatiques n’ont qu’un caractère supplétif par rapport aux sources occidentales : l’auteur de ces lignes a malheureusement pu encore le vérifier lors du séminaire d’ouverture d’un groupe de recherche sur les droits asiatiques au printemps 2022 piloté par l’université Panthéon-Sorbonne, dont l’un des animateurs s’interrogeait tout haut sur la nécessité de connaître le chinois pour avoir accès au droit chinois, puisque l’« essentiel » (sic) était traduit et publié en anglais ! Les japonisants n’ont pas à s’excuser d’utiliser des sources japonaises sous prétexte de complaire au lectorat français. D’autant plus que l’« essentiel » de la production scientifique de l’archipel dans le domaine des sciences sociales est… en japonais ! Les spécialistes du Japon n’ont pas à se comporter comme ces « experts » qui, dans les médias, parlent avec componction de l’archipel sans avoir le moindre accès à la langue et à la documentation japonaises.

5Cette parenthèse faite, voici un travail essentiel pour comprendre le « moment » Abe et sa déclinaison particulière au niveau de la politique éducative. Il décrit en quelque sorte l’envers de la médaille d’un système éducatif loué pour ses performances à l’international. Les successeurs d’Abe Shinzō confirmeront-ils cette voie ? Quelles réactions du terrain et plus largement de la société civile ? Les électeurs japonais, en accordant massivement leurs suffrages à Abe et au PLD, n’ont-ils pas en quelque sorte implicitement ratifié cette politique ? Nos trois auteurs ont encore beaucoup de travail… pour le plus grand plaisir de leurs lecteurs.

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Pour citer cet article

Référence papier

Éric Seizelet, « Galan Christian, Cadot Yves & Henninger Aline, 2023, Loyauté et patriotisme (le retour). Éducation et néo-conservatisme dans le Japon du xxie siècle »Cipango, 26 | 2026, 229-234.

Référence électronique

Éric Seizelet, « Galan Christian, Cadot Yves & Henninger Aline, 2023, Loyauté et patriotisme (le retour). Éducation et néo-conservatisme dans le Japon du xxie siècle »Cipango [En ligne], 26 | 2026, mis en ligne le 09 avril 2026, consulté le 13 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/cipango/7122 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16dvo

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Auteur

Éric Seizelet

IFRAE (Inalco, université Paris-Cité, CNRS)

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