Reiko Ôyama, 2021, La Diète japonaise. Pour un Parlement qui débatte, trad. Grivaud Arnaud, avant-propos Delamotte Guibourg
Reiko Ôyama, 2021, La Diète japonaise. Pour un Parlement qui débatte, trad. Grivaud Arnaud, avant-propos Delamotte Guibourg, Paris : Presses de l’Inalco, 203 p.
Texte intégral
1Les ouvrages en français sur les institutions politiques japonaises sont trop rares pour ne pas saluer l’initiative prise par Arnaud Grivaud et Guibourg Delamotte, respectivement MCF à l’université Paris-Cité et professeure à l’Inalco, tous deux spécialistes du Japon contemporain, de traduire et de publier l’ouvrage d’Ôyama Reiko, professeure à l’université de Komazawa à Tokyo, paru initialement en 2011. Initiative d’autant plus remarquable qu’elle intervient dans le cadre d’un programme de recherche pluriannuel sur les sciences sociales du Japon contemporain financé par la Fondation du Japon, associant deux établissements universitaires parisiens spécialisés dans les études japonaises. Ajoutons que depuis ses premières publications en 1997, l’auteure s’est imposée comme l’une des meilleures analystes du système parlementaire japonais qu’elle connaît bien pour avoir siégé dans des commissions administratives spécialisées et après vingt ans de carrière à la Bibliothèque nationale de la Diète, kokkai toshokan, connue pour fournir des argumentaires, de la documentation et des informations aux parlementaires des deux chambres.
2Très – trop – longtemps en effet, si la vie politique japonaise et le jeu des partis politiques ont donné lieu à des publications importantes – on pense en particulier aux travaux de Jean-Marie Bouissou, d’Eddy Dufourmont et de Thierry Guthmann – les institutions politiques japonaises sont restées encalminées dans l’angle mort de la recherche francophone : le lecteur intéressé n’a eu longtemps à se mettre sous les yeux que les travaux pionniers, mais aujourd’hui dépassés, du professeur Jacques Robert – Le Japon –, dans la collection « comment ils sont gouvernés » de la LGDJ (1970), l’ouvrage, désormais classique, des professeurs Higuchi Yôichi et Fukase Tadakazu intitulé Le Constitutionnalisme japonais et des problèmes, paru aux PUF en 1984 et le numéro 35 de la revue Pouvoirs consacré l’année suivante au Japon. Pour le reste, le Japon a été soit purement ignoré des constitutionnalistes et des comparatistes, soit réduit aux poncifs d’une façade démocratique occultant des « traditions » féodales. Le regard critique de la professeure Ôyama nous sort pour une fois de ces ornières en proposant la première analyse disponible en français sur le système parlementaire japonais dont le sous-titre – « Pour un parlement qui débatte » – en énonce en quelque sorte le fil rouge.
3L’ouvrage s’articule autour de cinq chapitres. Le premier, à vocation principalement historique, définit le cadre juridique dans lequel s’insèrent l’organisation et le fonctionnement de la Diète après 1945. C’est l’aspect peut-être le moins novateur de ce livre pour qui a pris connaissance de l’ouvrage précité de Higuchi et de Fukase. On y trouve néanmoins des développements intéressants sur les limitations à l’initiative parlementaire des lois et le rôle particulier des « commissaires du gouvernement » pour répondre aux interpellations parlementaires. Le second chapitre s’attache plus particulièrement aux pratiques qui, dans le système de parti dominant né en 1955, vident les débats parlementaires de leur substance et notamment le régime de l’examen préalable de tous les projets de loi en amont de la saisine de la Diète. Une pratique par laquelle la haute administration et le parti majoritaire négociaient les projets de loi en échange de leur adoption sans encombre par la chambre, avec pour conséquence la stérilisation des débats parlementaires et une proximité incestueuse entre le parti majoritaire, le Parti libéral-démocrate (PLD), et la bureaucratie, rendant difficile l’exercice d’un véritable leadership gouvernemental. Ce contre quoi les Cabinets Koïzumi tenteront de réagir, au début du xxie siècle, non sans accents populistes. Le troisième chapitre retrace les projets de réforme des organes législatifs. Il s’agit ainsi de revoir les habitus et procédures parlementaires entravant les capacités de contrôle du Cabinet sur sa propre majorité et réduisant la Diète à n’être qu’une simple chambre d’enregistrement. En un mot, de « dynamiser » l’institution parlementaire en obligeant les politiques à défendre les projets de loi devant la Diète sans interférence de la bureaucratie et à revoir les modalités de discussion dans les commissions parlementaires. Le quatrième chapitre s’intéresse plus particulièrement au bicamérisme dans un contexte de « Diète divisée » (nejire kokkai). L’auteure rappelle, à juste titre, que le constituant a cherché à mettre en place un bicamérisme rationalisé en réduisant les pouvoirs de la chambre haute et en ménageant la prééminence de la chambre des Représentants en cas de désaccord avec la chambre haute. Mais elle souligne aussi qu’en période de majorités différentes dans les deux chambres – une sorte de cohabitation à la japonaise –, la procédure parlementaire comporte des éléments de « viscosité ». Non seulement l’exécutif n’a pas la possibilité d’agir sur l’agenda des discussions parlementaires puisque les deux chambres sont maîtresses de leur ordre du jour, mais les conditions requises pour surmonter un vote négatif à la chambre haute confèrent à celle-ci une capacité potentielle de blocage, contre laquelle le gouvernement est démuni puisqu’il ne peut ni la dissoudre, ni proposer lui-même des amendements une fois le Parlement saisi. Quoi qu’il en soit, ce chapitre a le mérite de mettre en lumière les particularités et le rôle d’une chambre des Conseillers dont l’utilité même a été souvent contestée. Dans le cinquième et dernier chapitre, l’auteure s’interroge sur la façon de changer la Diète. Une interrogation qui interpelle la double question du leadership au Parlement et d’une plus grande flexibilité des procédures parlementaires pour des réformes de plus grande envergure que celles de 1999, dont le bilan n’est pas vraiment probant. Elle souligne que la représentativité effective du pays est pervertie par la faible proportion de femmes au Parlement – seul le Parti communiste japonais a fait un réel effort pour faire élire des femmes à la Diète et le Japon est encore à la traîne du G7 pour la proportion de femmes ministres – et le poids des « parlementaires héréditaires » qui verrouillent l’accès aux responsabilités politiques. Pour encourager les vocations, elle plaide pour l’élargissement du système de public comment afin de permettre aux citoyens de faire connaître leur avis sur les textes législatifs soumis à la Diète, une plus large information auprès du public sur les travaux parlementaires, ainsi que le renforcement du contrôle de l’action gouvernementale par le développement des questions orales, des pouvoirs d’enquête du Parlement et d’évaluation des politiques publiques, et la remise en cause du principe de la discontinuité des sessions parlementaires.
4Les problématiques abordées ici – les caractéristiques du système bicaméral, les rapports entre l’exécutif et le législatif, les relations entre le Cabinet et la majorité gouvernementale, le décalage entre la lettre des institutions et les pratiques politiques – sont communes aux politologues. De même, les interrogations sur la prééminence de l’exécutif dans la confection de la loi, la faiblesse ou l’évidement du contrôle parlementaire ne sont nullement exotiques pour un observateur étranger, sans qu’il soit nécessaire de convoquer les références culturalistes et différentialistes à la « féodalité » du comportement des acteurs politiques. Signalons au passage que l’ouvrage de la professeure Ôyama s’insère dans un mouvement important de la recherche en science politique au Japon même, se focalisant depuis la fin des années 1990 sur la Diète et contribuant ainsi au développement jusque-là négligé des études légistiques, rippô gaku 立法学. Ce n’est pas non plus une énième contribution au « déclin du Parlement » fort en vogue sous nos latitudes – l’auteur de ces lignes se souvient qu’un cours de 4e année de licence en droit lui avait été entièrement consacré – car la Diète impériale avant 1945 n’était certainement pas représentative d’un âge d’or du parlementarisme nippon. Point ici de nostalgie d’Ancien régime, mais un constat lucide posé dès l’introduction : le symbole par excellence de la démocratie japonaise ne remplit pas correctement son rôle et l’alternance n’a guère changé en profondeur les mœurs parlementaires. On notera enfin que les développements de la professeure Ôyama comportent une dimension comparative importante. Outre le « modèle de Westminster », l’auteure s’attache à mieux situer la Diète par rapport à ses homologues occidentaux, en Allemagne et aux États-Unis, où le Parlement fait habituellement contrepoids à l’exécutif, mais aussi en France, plus atteinte encore par le déclinisme parlementaire et les déplorations récurrentes sur l’« arrogance » d’un exécutif surpuissant voire « jupitérien ». On constate ainsi qu’avec des fortunes diverses, au Japon comme en Grande-Bretagne ou en France, la question de la revitalisation ou de la réactivation de l’institution parlementaire s’apparente parfois au mythe de Sisyphe, à moins qu’elle n’illustre la célèbre objurgation de Boileau : « vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Mais il existe néanmoins une différence importante : le Parlement japonais est déjà théoriquement outillé pour faire son office ; sa faiblesse résulte moins de la privation par les textes, et notamment par la loi fondamentale, des instruments juridiques lui permettant d’accomplir ses missions, particulièrement en matière de contrôle, que de la façon dont ces outils ont été interprétés et manipulés par une pratique institutionnelle au service de la majorité. Il reste cependant que la fonction d’agora du Parlement japonais ne saurait être à notre sens négligée : la Diète japonaise, en dépit de ses insuffisances, aura été depuis 1945 l’un des principaux lieux de focalisation du débat public, notamment sur les questions de sécurité et de défense nationale. On aurait enfin aimé que la professeure Ôyama ait un peu plus détaillé les stratégies de compensation et de dérivation développées par les partis d’opposition à la Diète dans un contexte où l’alternance demeure l’exception et marqué par une opposition parlementaire souvent volatile et fragmentée. De même l’auteure n’évoque guère la question de l’évaluation du travail des élus et de son impact éventuel, ainsi que celle de l’existence ou non d’une tradition antiparlementaire dans le Japon d’après-guerre.
5Cet ouvrage intéressera non seulement les études japonaises, mais aussi – il faut du moins l’espérer – les politistes et les comparatistes. Il est agrémenté de nombreuses notes explicatives en bas de page. Composé au départ pour un public japonais plus familiarisé avec les méandres de la politique nationale, ces notes apportent des précisions et des mises en perspective salutaires pour le lecteur étranger. En fin de volume, ce même lecteur, s’il veut en savoir plus, pourra se référer à une bibliographie en langues japonaise et occidentales. On ne peut qu’espérer que cette publication encouragera non seulement l’information, mais aussi la recherche sur le système politique japonais. Une nouvelle génération de jeunes chercheurs français s’y emploie qui, par sa connaissance de la langue, est aussi à même de présenter au lecteur francophone, le regard que les politologues japonais portent sur les institutions politiques de leur propre pays. En ce sens, on ne peut que souhaiter que ce travail de traduction puisse être poursuivi et qu’il ouvre de nouveaux horizons de recherche.
Pour citer cet article
Référence papier
Éric Seizelet, « Reiko Ôyama, 2021, La Diète japonaise. Pour un Parlement qui débatte, trad. Grivaud Arnaud, avant-propos Delamotte Guibourg », Cipango, 26 | 2026, 235-240.
Référence électronique
Éric Seizelet, « Reiko Ôyama, 2021, La Diète japonaise. Pour un Parlement qui débatte, trad. Grivaud Arnaud, avant-propos Delamotte Guibourg », Cipango [En ligne], 26 | 2026, mis en ligne le 09 avril 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/cipango/7127 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16dvp
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