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« Stars de la côte » à Madagascar : mobilités, musiques et identités (re)composées

“Stars of the coast” in Madagascar: Mobilities, music, and (re)composed identities
Julien Mallet
p. 73-94

Résumés

A Madagascar, des musiques auparavant exclusivement régionales sont depuis quelques années diffusées à l’échelle nationale. Un des changements notables dans les représentations réside dans le passage de référents identitaires liés aux appartenances régionales et/ou ethniques à des référents (assignés par les médias de la capitale) appartenant à un registre globalisant : « musiques mafana » (“chaudes”). Des artistes, pris dans cette catégorie, ont migré à la capitale et construisent de nouvelles formes musicales associant répertoires régionaux ou ethniques et formes modernes internationales, notamment en affirmant et revendiquant une appartenance « Black » par des emprunts à des genres musicaux africains et nord-américains modernes. Ce phénomène renvoie à des imaginaires multiples. Il est, entre autres, à comprendre dans un contexte de relations interethniques au niveau national, héritées du système colonial et mobilisant des représentations stéréotypées entre « merina » (groupe ethnique historiquement dominant, de la capitale) et « côtiers ».
L’article s’attache à analyser les processus de réappropriation en « positif » de ces stéréotypes et l’articulation du phénomène à de nouvelles mobilités régionales et internationales à travers des réseaux « communautaires » qui se mettent en place via la diaspora et Internet (YouTube, Facebook).

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Texte intégral

Introduction

1Territoire de confluences culturelles, Madagascar est, dès le 7e siècle, une terre de migrations prenant place dans l’espace d’un océan Indien au cœur des « globalisations de l’ancien monde » (Beaujard 2012). Selon Laurent Berger et Sophie Blanchy (2014), la « grande île » s’inscrit, avec les Comores, Maurice, La Réunion, Rodrigues et les Seychelles dans une « aire d’acculturation en marge de l’Afro-Eurasie »  :

Si ces îles et archipels représentent une unité géopolitique où priment la synchronisation et l’interdépendance de leurs trajectoires, leur peuplement et leur développement tiennent aussi aux relations pluriséculaires que ces espaces ont entretenues avec les pourtours de l’océan Indien, à l’Ouest [...] comme à l’Est [...]. Ces mondes indianocéaniques semblent donc, [...] faire partie intégrante de ce que l’on pourrait appeler une « aire d’acculturation », c’est-à-dire une zone d’interface où prévalent les brassages de populations d’origines diverses [...].(Berger & Blanchy op. cit.  : 13)

2Cette appartenance historique régionale, géopolitique et autour d’une «  acculturation  » commune s’exprime néanmoins, à Madagascar, à travers des mécanismes d’inscription dans un et des « Nous » et un jeu de relations interethniques, spécifiques.

3Dans le cadre de cet article, je m’intéresserai aux représentations stéréotypées historiquement construites entre merina (groupe ethnique historiquement dominant, de la capitale) et « côtiers », à travers des oppositions « blancs » /« noirs », « de type asiatique » /« de type africain », « civilisés » /« sauvages », sexualité débridée/maîtrisée … Ces représentations stéréotypées, encore bien actuelles, s’appuient sur des clivages notamment liés à une politique d’extension hégémonique du royaume merina au cours du 19e siècle. Mais elles sont directement héritières de la « politique des races » du pouvoir colonial à Madagascar définie par Gallieni en continuité d’un système de domination et de théorisation racialiste antérieurs.

4Aujourd’hui ces stéréotypes reviennent sur le devant de la scène par la circulation à l’échelle nationale de musiques auparavant exclusivement régionales, par la mobilité des musiciens (« côtiers ») qui les portent et par l’émergence d’une nouvelle catégorie médiatique et commerciale englobante   : « musiques mafana » (« musiques chaudes »).

5Dans un premier temps, l’analyse portera sur la manière dont les musiciens, pris dans cette catégorie, viennent troubler les représentations associées aux « côtiers » par un jeu sur des « concordances musicales » et une connexion à des référents « black » globalisés. Je montrerai comment ces musiques sont prises dans la fabrique d’identités emboîtées traversées par des processus de racialisation et d’inversion des stéréotypes assignés. Il s’agira ensuite de comprendre comment ce phénomène s’articule à de nouvelles mobilités régionales (Océan Indien) et internationales (France), qui forment « engrenage » avec le projet local, à travers des réseaux qui se mettent en place via la diaspora et Internet (YouTube, Facebook).

6Se faisant, je m’attacherai à saisir comment ces processus de constructions identitaires et ces mobilités sont l’expression d’un « Sud globalisé » où se confrontent et s’enchâssent, des univers, des esthétiques et représentations, des logiques d’appartenances, de territoire et de réseaux, avec lesquels les artistes « composent » et se construisent entre agentivité et rapports de domination.

7D’un point de vue épistémologique, en tant qu’ethnomusicologue du présent, j’ai privilégié des productions musicales récentes dans le projet d’en restituer le sens social, les modalités d’inscription dans le local mais aussi dans le global, dans des processus identitaires en construction, dans une modernité enfin qui leur est trop souvent contestée. Comme le soulignait Georges Balandier il s’agit « d’un centrage sur le mouvement et sur l’actuel » (Balandier 1985 [1955]  : 9). De cette posture découle une méthodologie particulière et complexe, s’inscrivant dans un temps relativement long. Il s’agit de repérer des pratiques musicales émergentes, d’étudier le nouveau contexte social et son propre jeu de significations extra musicales (Kartomi 1981  : 233), de diversifier les terrains à des fins comparatives, de s’immerger dans les groupes de musiciens et d’analyser dans leur dynamique les caractéristiques musicales des genres retenus. Outre des recherches menées depuis une vingtaine d’années m’ayant permis de suivre l’évolution des musiques étudiées sur une longue période, les données présentées ici sont le résultat d’un séjour de 3 ans sur place entre 2013 et 2016 consacré à un important travail de terrain (enquêtes et observations participantes) auprès des musiciens et acteurs de la « scène » musicale en question. Principalement menées à Antananarivo, les enquêtes ont été complétées par des missions à Diego-Suarez, Nosy-Be et Mahajanga, ainsi qu’à La Réunion et Mayotte, et par une recherche sur le fonctionnement et le rôle de ces musiques dans les réseaux malgaches en France.

8Cet article n’a pas pour objectif de restituer toute la richesse ethnographique de chacun de ces « mondes », tâche impossible dans le cadre imparti. Les matériaux mobilisés ici sont le fruit d’un travail de sélection, de synthèse ayant pour visée de nourrir la réflexion autour du thème  : « Mobilités dans le Sud globalisé  : altérité, racialisation et fabrique des identités ».

Musiques « mafana », du swag au soa’g  : circulations, connexions et « blackités »

  • 1 Pour une analyse de la musique tsapiky, voir Mallet 2009.

9Il n’existe pas à Madagascar de musique que l’on pourrait qualifier de « nationale ». Les différents genres musicaux expriment ou sont rattachés à des appartenances ethniques ou encore régionales comme le tsapiky1 au sud ou le salegy au nord de l’île. Ces genres musicaux font sens à travers des ancrages régionaux profonds et sont des référents identitaires forts. Omniprésents en ville comme à la campagne, performés dans le cadre de concerts et d’événements cérémoniels (mariage, enterrement, circoncision au sud, principalement lutte traditionnelle au nord), ils sont joués par des orchestres électriques qui puisent notamment dans des esthétiques et procédés musicaux issus de traditions musicales locales en partie mobilisées dans les cadres rituels liés à l’ancestralité (transe, possession, cultes royaux ...).

10Depuis le début des années 2000, un certain nombre d’éléments ont participé à un relatif décloisonnement des univers musicaux et à un dépassement des frontières initiales.

11Le facteur technologique, avec le remplacement des cassettes audio par les fichiers numériques et l’appropriation par les musiciens du support «  vidéo-clips  », a été important dans le passage d’une diffusion exclusivement régionale à une échelle nationale, notamment via les chaînes de télévision nationales, avant même qu’Internet ne devienne central. La programmation de festivals locaux et de certains lieux de cabaret de la capitale ont aussi joué un rôle. A l’extérieur de Madagascar, il faut également prendre en compte des prix internationaux comme le « prix RFI découverte » et quelques figures des « musiques du monde » en France, comme Christian Mousset qui a produit (CD, Festivals) des artistes malgaches dont le chanteur Jaojoby présenté jusqu’aujourd’hui dans les médias comme le « roi du salegy ».

  • 2 Entretien réalisé le 1er février 2016.
  • 3 Quartier périphérique, pauvre, où habite une population importante venue du nord de Madagascar et n (...)

12La diaspora malgache a également participé au phénomène à travers des acteurs clés comme René Lemoine qui, depuis le début des années 2000, a fait venir des musiciens malgaches en France et continue d’avoir un rôle central dans la circulation de ces derniers. Cette circulation des musiques régionales s’est également accompagnée (progressivement, puis de façon plus intense ces dernières années) d’une migration / mobilité d’un nombre important de musiciens de leur région d’origine à la capitale Antananarivo. Le parcours de la chanteuse Sisca (Fransisca de son vrai nom) illustre bien le phénomène. Lors d’un entretien2, chez elle dans le quartier d’Itaosy3, elle me raconte  :

  • 4 Ville d’environ 40 000 habitants située sur la côte nord-est de Madagascar.
  • 5 Au moment de l’entretien, Sisca est âgée de 29 ans.
  • 6 Plus grande ville du Nord et troisième port de Madagascar, environ 125 000 habitants.

Je viens de Sambava4 (...). A l’âge de 15 ans5, je suis partie à Diego6 pour les études. (...) J’habitais chez ma cousine jusqu’en terminale (...) puis après mes études vers 17 ans j’ai travaillé comme choriste pour le groupe « 7 mercenaires ». Après j’ai été choriste du groupe « Sayah » avec qui j’ai fait des tournées dans tout Madagascar. En 2005 j’ai quitté le groupe. En 2007 j’ai fait deux chansons à mon nom. Je suis montée à Tana. (...) C’était difficile  ! … mais j’ai trouvé un sponsor et j’ai trouvé un studio  : Tolimana. J’avais déjà des contacts car j’avais déjà fait du studio avec le groupe « Feon’Ala » (...). Tolimana a produit mon premier CD. J’ai eu beaucoup de contrats. Pour mes musiciens, certains venaient du groupe « Sayah » dans lequel j’étais avant et de la famille comme ma petite sœur choriste par exemple (…) Je n’étais pas vraiment connue. C’est en 2010 que je me suis vraiment fait connaître avec mon deuxième album  : Sisca ‘Jobikely valeur’. ‘Jobikely valeur’ ça veut dire être fière d’être noire  : « Sisca est une noire de valeur ».

13Une partie des artistes dont il est question ici sont des femmes, originaires de villages ou villes de province, de milieux modestes ou pauvres et ayant des parcours en partie similaires. Elles arrêtent leur scolarité (entre 14 et 17 ans) pour intégrer des groupes déjà connus en tant que danseuses ou choristes. Cette entrée dans le métier inclut un apprentissage en actes des fonctionnements (gestion d’un groupe, contrats, tournées sur toute l’île), des réseaux et un premier contact avec des intermédiaires (studios, arrangeurs, réalisateurs de clips…) de la capitale. Une fois les compétences et le capital nécessaires acquis, l’individuation de carrière coïncide avec une installation à Antananarivo. Devenues « stars » à leur tour, elles accèdent à une relative autonomie financière, louent leurs propres logements où elles hébergent souvent quelques membres du groupe, notamment des choristes ou danseuses, membres de la famille et/ou d’anciens orchestres fréquentés. Arrivées à Antananarivo de leur région d’origine, certaines parmi ces dernières suivront le même cheminement. Ce fonctionnement, qui fait système, repose sur des mobilités à la fois physiques et sociales, sur un enchâssement de liens familiaux, amicaux, professionnels, de relations hiérarchisées, de patronage mais aussi de solidarités. L’inscription dès le plus jeune âge dans des réseaux professionnels marginaux, non institutionnalisés, plus ou moins formels mais fortement codés, permet l’apprentissage d’un métier et dans le même temps, la construction de « carrières ».

14Dans un contexte où les ascensions (sociales, économiques...) sont largement bloquées, et la possibilité de vivre correctement des revenus de son travail quasiment inexistante pour la majorité de la population, ces univers musicaux offrent une alternative, un interstice qui permet de construire un projet à partir de pratiques, de savoirs-faires, de normes et parcours différents de ceux du modèle dominant réservé aux « héritiers ». Conséquence de ces mobilités et de cette diffusion des musiques régionales et /ou y ayant participé, une catégorie médiatique et commerciale s’est progressivement imposée les regroupant sous l’étiquette « musiques mafana » (chaudes).

15Au-delà de ce regroupement sous une catégorie globalisante, se joue, depuis le début des années 2000, l’émergence de nouvelles formes musicales à la fois témoins et constitutives d’un processus créatif et de mutations contemporaines. Ces expressions musicales récentes associent répertoires régionaux ou ethniques et influences internationales dans un processus de « modernisation » qui est, entre autres, le fruit d’artistes revendiquant une appartenance « black ». Cette affirmation se manifeste par des emprunts à des genres musicaux africains et nord-américains modernes (emprunts musicaux, de danse, vestimentaires, de vocabulaire). Le référent « black » est parfois explicite dès le choix du nom d’artiste, comme pour la chanteuse « Black Nadia ».

  • 7 Lors des entretiens réalisés, Beyonce, Rihanna, Whitney Houston et Céline Dion sont régulièrement c (...)
  • 8 Cette appropriation est facilitée par le fait que les genres musicaux régionaux, dont les artistes (...)

16Musicalement, deux procédés sont à l’œuvre ; la connexion à une culture musicale « black » mondialisée s’établit par un processus créatif à double sens. D’une part, par l’intégration dans le répertoire de genres musicaux mobilisés en tant que tels pour des morceaux estampillés essentiellement « coupé-décalé » mais aussi « zouk », « Sud’Af », parfois reggae et quelques slows7. Ces morceaux sont chantés en malgache mais suivent principalement les structures, bases rythmiques et traits esthétiques des genres musicaux respectivement « appropriés »8.

17D’autre part et inversement, des morceaux du « terroir », le plus souvent du salegy du nord de Madagascar, sont composés selon les codes et marqueurs musicaux (rythme, structure, mélodie, techniques vocales, ...) qui « signent » cette identité musicale de façon forte mais avec des touches, des références aux univers « black globalisés » : échappées mélodiques chantées sur un mode « soul » au milieu de la chanson, timbre de voix et interjections de type raga ou rap, utilisation d’effets et de sons électroniques que l’on retrouve dans les univers musicaux rap, dance hall, RnB ... Cette pratique constitue l’essentiel du répertoire des artistes.

  • 9 Figure de danse centrée sur un mouvement spécifique des muscles fessiers et des hanches.
  • 10 Tissus malgache, porté en parure ou vêtement, emblématique et symbole de tradition.

18Dans les vidéo-clips et lors des concerts, la danse est un élément central. Les figures de danse caractéristiques, rattachées aux genres musicaux régionaux, comme le kawitry9 pour le salegy du nord, sont mobilisées pour des chorégraphies également construites à partir de figures de coupé-décalé, de hip-hop et plus largement s’inspirant d’une culture « black » mondialisée. Quant aux codes vestimentaires, ils renvoient à la fois à des esthétiques issues de la « sape » africaine et des univers susmentionnés : mini short, tenues moulantes, décolletés, perruques de toutes couleurs, bijoux en or, faux ongles, chaussures compensées ou à talon, lunettes de soleil de marque et de grande taille pour les femmes, costumes, chemise ou t-shirt moulant pour les hommes. Des codes vestimentaires, signes de tradition malgache sont aussi mobilisés, par exemple par le port du lambahoany10.

19Sans pouvoir entrer ici dans une analyse développée des vidéo-clips, les références utilisées dans les scenarii, les scènes et les décors puisent dans des univers allant des boites de nuit aux contextes villageois, dans une palette de symboles liés aux richesses matérielles tels qu’on les trouve aussi dans le hip-hop et le coupé-décalé (voitures de luxe, smartphones, yachts, villas et mobilier de luxe, liasses de billets, ...), mais aussi liés à la nature et aux traditions malgaches rurales.

20D’un point de vue linguistique, les chanteurs et chanteuses utilisent les dialectes de leur région d’origine tout en y incluant des mots, expressions et interjections types, symboles d’une appartenance à une mondialité spécifique. La chanson « Soa’ G » de la chanteuse Tence Mena diffusée en vidéo-clip en 201311, illustre le phénomène dès son titre. Par une appropriation linguistique, le terme anglais « swag » (qui a du style, de la classe) est malgachisé dans un jeu d’homophonie en « soa’G » (soa : beau/bon G : Gasy : malgache). Utilisé dans l’univers rap américain le terme swag s’est rapidement internationalisé en intégrant le vocabulaire d’une jeunesse mondialisée.

  • 12 « Ton feeling passe ». Litt. : Feeling/nao (Feeling/ton) : mi/passe (« mi » : préfixe verbal au pré (...)

21Principalement en malgache mais avec des appropriations et mélanges linguistiques par intégration de mots français et anglais (« feelingnao mipasse »12, « close your eyes ianao » ...), la chanson intègre d’autres expressions significatives, empruntées au vocabulaire du rap et des jeunes des cités de banlieues parisiennes : « wesh », « Dj dans la place »...

22Outre les mots, ces univers mobilisés le sont aussi par la danse (figures du coupé-décalé), les postures et gestes (emprunts au hip-hop) ainsi que par le décor du clip : luxe, limousines et tapis rouge (référence à l’univers du coupé-décalé), les vêtements (référence à la sape africaine mais aussi au drapeau malgache par la couleur des habits blanc, rouge et vert), et par les sons (rythme coupé-décalé, façon de scander la parole chantée et timbre de la voix à connotation rap et raga etc.). Le leitmotiv de la chanson est un appel au « soa G », à revendiquer une « classe » malgache. « Cheveux crépus » ou « en mode rasta », mais aussi « cheveux rasés sur les côtés » (...) peuvent aussi, et doivent, prétendre au « soa’G », nous dit Tence Mena dans ses paroles. En mobilisant différents registres, le message navigue entre un « black is beautiful » et un « gasy is beautiful » ..., affirmation d’une « blackité » malgache. Au fil des couplets, Tence Mena incarne à travers ses mots différents personnages qui revendiquent le « soa’G ». Pour l’un d’entre eux, c’est la figure d’une femme makoa qui est mobilisée :

Zaho viavy makoa, zaho koa mba mahavoa, tsy mipody afara hay toujours aloha.
(Je suis une femme makoa, j’ai aussi ma qualité, je ne recule pas et je suis toujours devant).

  • 13 Sur les esclaves makoa venus du Mozambique au 19e siècle, voir l’ouvrage dirigé par Nativel & Rajao (...)

23Au-delà des réalités historiques13, le terme makoa renvoie dans les imaginaires à une origine africaine et à un statut d’esclave. Le terme est aussi utilisé par certains de façon floue, rattaché à des stéréotypes pour désigner des personnes « côtières », noires et aux cheveux très crépus.

  • 14 « Le terme « Makoa » a été utilisé pour désigner des groupes de hip-hop, des labels de musique et c (...)
  • 15 L’un de ses premiers titres sorti en 2014 est d’ailleurs « Swag »  : https://www.youtube.com/watch  (...)

24Dans le contexte du clip de Tence mena, rattacher une identité makoa au soa’G, ce n’est pas mettre en avant une appartenance ethnique (Tence Mena n’est d’ailleurs pas makoa), c’est participer à la réaffirmation positive d’une « blackité » malgache et plus précisément « côtière ». Ancien dans les représentations malgaches, ce référent « makoa » a été remobilisé dans les années 2000, notamment comme le montre Klara Boyer-Rossol (2016) dans le mouvement hip-hop malgache par des jeunes revendiquant une africanité et un rap « côtier »14. L’auteure cite notamment la chanteuse Joyce Mena Makoa15. Ce milieu, Tence Mena le connaît et le côtoie.

25Symbole d’une modernité et participant à sa construction, les référents mobilisés ne le sont pas dans une logique de mise en valeur de « racines » communes, notamment pour les emprunts africains. Ce qui est emprunté à l’Afrique relève d’une africanité jeune et moderne, mondialisée ; une africanité également mobilisée en France dans des mouvements musicaux comme l’afrotrap.

Stéréotypes troublés, appartenances emboîtées et concordances musicales

26Les artistes de musiques « mafana » en composant à la fois avec des codes régionaux et des branchements mondiaux, renversent en « positif » les stéréotypes assignés aux « côtiers » tels que décrits en introduction. Rythme, sexe, race, ... ne sont plus seulement des matériaux de construction d’une stigmatisation subie par un groupe minoritaire mais ceux de « stars » qui les mobilisent dans des univers esthétiques en partie associés à une modernité « black » valorisée et valorisante.

  • 16 Pour une analyse sur la complexité des jeux de catégories mainty /fotsy, voir notamment Razafindral (...)
  • 17 Un phénomène équivalent a eu lieu à la fin des années 1960 en lien avec la diffusion de musiques no (...)

27Si cette « blackité » côtière s’inscrit dans un mécanisme de relations interethniques avec le groupe dominant merina, elle croise aussi des rapports sociaux de classe internes à la société merina. En effet, un public important de ces musiques, présent en nombre lors des événements dans les grands stades de la capitale, est une population pauvre, des bas quartiers, merina mais « mainty » (« noire », descendant d’esclave, par opposition à « fotsy »  : « blancs », nobles16). Ainsi, par ce branchement à une blackité mondialisée s’effectue une connexion entre cultures « côtière » et mainty de Tana et les musiques des « stars de la côte » deviennent aussi l’expression d’un « Nous » mainty / black valorisé17.

28Parties de contextes et conditions dominés, ces « stars de la côte » sont parvenues, par leur musique, à construire des modalités spécifiques d’empowerment et d’agentivité. Historiquement, économiquement et socialement minorisées, elles occupent aujourd’hui une place majoritaire dans les médias et sur la scène musicale malgache où elles sont omniprésentes. Les musiques « mafana » peuvent entre autres être analysées comme un espace où se joue une infrapolitique des dominés articulant « texte public » et « texte caché » au sens de Scott (1992) ou encore comme une « expression mineure » telle qu’analysée par Bethune (2011) pour le hip-hop à partir du concept de « littérature mineure » développé par Deleuze et Guattari (1975) où s’articulent déterritorialisation linguistique, immédiat politique et énonciation collective.

29Cependant, même si le phénomène vient déstabiliser la charpente d’un système de domination et troubler l’ordre des représentations stéréotypées, il ne s’extirpe pas totalement d’un processus de racisation, nourri qu’il est de toute l’ambiguïté du renversement du stigmate. Rythmes vifs, corps érotisés, femmes ultra-sexualisées, danses centrées sur le mouvement des fesses ou imitation de l’acte sexuel, emprunts à l’Afrique et à une certaine « blackité » sont des marqueurs saillants des « musiques mafana ».

30S’ils participent d’un processus d’inversion du stigmate, ils sont aussi des référents que l’on ne peut extraire d’une filiation dépassant le cadre malgache et qui renvoie :

[...] à la genèse même de la construction des catégories raciales et aux conditions de leur utilisation. [...] qui trouvent leur origine dans le système de domination raciale construit lors de l’expansionnisme européen et concrétisé d’une part dans l’histoire de l’esclavage et de la colonisation et d’autre part dans la formation de la pensée racialiste au cours de la deuxième moitié du 19e siècle (Guillaumin 1972). (Martiniello & Simon 2005  : 8)

31Musiques « mafana » ou musiques « chaudes », même si le terme est polysémique, difficile de ne pas faire le lien avec un imaginaire et des représentations liés à une sexualité et à un corps noir féminin, hérités des théories des tempéraments (de sexe puis de race) tels qu’analysés par Elsa Dorlin (2006) dans La matrice de la race. L’analyse de ce que ces musiques produisent, de ce que ces artistes performent en termes de référents identitaires mobilisés doit aussi tenir compte de ce paradoxe au cœur des phénomènes d’inversion des stéréotypes.

32Au demeurant, les musiques « mafana » sont régulièrement au cœur de débats publics de société dans la presse ou sur les réseaux sociaux où elles sont, entre autres le support, l’argument, de réactivation de propos ouvertement racistes envers les « côtiers ». Elles sont aussi dénoncées comme pur produit d’un « star-système » médiatique et commercial ne laissant pas de place à d’autres expressions musicales. Les arguments des détracteurs et des défenseurs mêlent plusieurs registres, témoignent d’appartenances à des univers distincts qui se côtoient et se connaissent peu et d’une imbrication des rapports sociaux de classe, de sexe et de race complexe à Madagascar.

33A titre illustratif, cet extrait de l’article  : « Plus sexe et moins artistique ? » issu de L’Hebdo de Madagascar, hebdomadaire d’informations et d’analyses  :

  • 18 Ce terme est parfois utilisé à la place de « mafana ».

La musique se présente comme l’un des supports ayant le plus popularisé l’image du sexe à Madagascar. Certains artistes de musique tropicale18 et urbaine en abusent. Quelque part, la formule est controversée. « Pour certains, il suffit de savoir faire bouger son postérieur pour se dire qu’on fait de l’art et on se fait remarquer », s’insurge toujours Olombelo Ricky, se rangeant du côté des artistes qui déplorent la démarche « osée ». Ces derniers, tout comme les farouches défenseurs de l’identité malgache [souligné par l’auteur], accusent une dépravation pure et simple de la culture et des valeurs morales malgaches.

[...] De son côté, la chanteuse Vaiavy Chila défend la « recette » qui a fait son renom. La reine du kawitry soutient que les formes de danse qu’elle exploite se pratiquent depuis des siècles, et à travers plusieurs régions de Madagascar. « Pour nous, elles font partie de notre culture et identité » [souligné par l’auteur].

34Au-delà du positionnement de deux artistes, cet article est un bon témoin de cette confrontation de plusieurs mondes, plusieurs « identités », qui se côtoient. Il montre aussi comment les « stars de la côte », en s’appuyant sur un « Nous » de la « tradition » (en même temps que sur un « Nous » d’une « blackité moderne globalisée ») :

[...] construisent les conditions d’un dépassement de la logique identitaire en revenant sur les racines de l’étiquetage par l’appropriation de sa traduction. Celui-ci n’est plus le résultat d’une imposition, ipso facto il change de nature et perd de sa portée. (Martiniello & Simon 2005  : 6)

35Les processus identitaires qui se jouent autour de ces musiques puisent aussi dans des référents globaux. Les musiciens mettent en œuvre et en scène des « compétences cosmopolites » au sens de Fouquet (2015) et à Madagascar, comme pour les jeunes dakaroises étudiées par l’auteur  :

S’identifier à des tendances culturelles mondiales, les personnifier entre autres à travers des techniques du corps et des emblèmes matériels, permet d’affirmer son appartenance au temps du monde et à un ailleurs global, en tant qu’acteur et non simple spectateur. (Fouquet op.cit.  : 120)

36Les artistes connectent des éléments d’une culture black globalisée aux répertoires régionaux ou ethniques (majoritairement la musique salegy du nord de Madagascar) dans lesquels ils s’inscrivent. Par cet acte créatif et par le jeu médiatique les englobant sous une catégorie « mafana » participant à leur statut de « star », ils deviennent les porteurs de musiques qui expriment des appartenances emboitées.

  • 19 Musique emblématique de la région de Tuléar (sud-ouest de Madagascar). Pour une analyse des mécanis (...)
  • 20 Quartier périphérique, pauvre, où habite une population importante venue du sud de Madagascar et no (...)

37Les répertoires « traditionnels » mobilisés renvoient à des identités régionales. Inscrits dans la catégorie englobante « musique mafana » ils participent aussi à l’expression d’un « Nous » « côtier » revalorisé et « dominant » (par le statut de « star » des artistes). Certains musiciens composent d’ailleurs autour de cette appartenance en fusionnant des éléments musicaux du nord et du sud de Madagascar. C’est par exemple le cas de Lico kininike qui, originaire de Tuléar, utilise dans ses chansons un jeu de guitare tsapiky19 sur une formule rythmique salegy exécutée par la batterie. Un autre indicateur du phénomène m’est apparu lors d’observations menées au Bonara-be, un bar-cabaret récemment ouvert à l’époque (2016) dans le quartier de 67 ha20.

  • 21 Les personnes originaires du Nord se retrouvent autour de « leur » musique au Jao’s Pub, celles du (...)

38Alors que la fréquentation des lieux de cabaret à Antananarivo montre une forte segmentation par région d’origine21, là quelque-chose de nouveau se jouait et /ou se montrait. Dès ma première venue, un ami me fit remarquer que le public était constitué de personnes originaires du sud et du nord de Madagascar, et comment, à son étonnement, tous sans distinction d’origine dansaient et reprenaient en cœur les refrains du groupe qui jouait (originaire du Sud). Mes venues suivantes confirmèrent et affinèrent cette observation. Un soir, par exemple, j’identifiais des voisins de table comme étant du Nord par le dialecte utilisé dans leur conversation et par les exclamations de joie et affirmations d’appartenances exprimées lorsqu’un morceau de salegy était joué. Ils performaient notamment le fameux rombo, matérialisation de la formule rythmique employée dans la musique salegy (cf. plus avant) à partir d’une répartition de la formule en frappements de mains distincts, qui s’entrecroisent et se complètent.

Figure 1 : Entrecroisement rythmique caractéristique du rombo

Figure 1 : Entrecroisement rythmique caractéristique du rombo

© Julien Mallet / Isabelle Renneson 2020.

39Ces mêmes personnes, plus tard dans la soirée, alors qu’un morceau d’inspiration tsapiky était joué, se mirent à exécuter les figures de danse caractéristiques de ce genre musical du Sud. Un autre soir, à l’invitation d’un ami batteur, j’assistais au spectacle d’une chanteuse que je n’avais jamais entendue en direct. Cet ami originaire du Nord jouait pour elle des rythmes salegy mais aussi du Sud, double compétence qui n’existait pas il y a quelques années. Plus largement, les musiciens qui se produisent au Bonara-be sont, en fonction de la programmation, originaires des deux régions de l’île et intègrent souvent à leur répertoire des éléments des deux cultures musicales. Là, autour des musiques « mafana », se joue entre autres, un « Nous » « côtier » par la diffusion et le partage d’éléments linguistiques (dialectes utilisés dans les chansons), de techniques du corps (figures de danses spécifiques à chacun des répertoires), d’esthétiques et de codes musicaux.

40Le phénomène participe également, on l’a vu, à l’expression d’un « Nous » « black » malgache mais aussi, plus largement, d’un « Nous » malgache moderne (Ces musiques sont omniprésentes dans les médias et dans les discothèques branchées de la capitale où elles sont diffusées entre deux tubes internationaux) et à un « Nous » jeunes « blacks » mondialisés. Les musiciens performent cet emboîtement multidimensionnel en composant avec les sons et représentations dans un jeu d’appartenances et de concordances.

41La formule rythmique utilisée dans la musique salegy du nord de Madagascar est une signature esthétique du genre musical. La mobiliser, c’est s’appuyer sur un marqueur qui renvoie, entre autres, à cet univers régional. Mais elle est aussi utilisée dans un jeu de concordances avec des esthétiques mondialisées, symboles de modernité. En effet, une des spécificités de ce rythme est sa contramétricité matérialisée par une figure rythmique « ternaire » exécutée sur une pulsation binaire (avec une accentuation de la formule rythmique à contre temps de la pulsation).

Figure 2 : Formule rythmique du salegy

Figure 2 : Formule rythmique du salegy

© Julien Mallet / Isabelle Renneson 2020.

42En mettant en avant la pulsation binaire matérialisée par la grosse caisse de la batterie et par des effets sonores (amplification des basses par exemple), les musiciens jouent sur une esthétique s’approchant des musiques électroniques tout en gardant (par des retours à la partie ternaire de la figure rythmique, remise en avant) la marque d’une spécificité locale.

43Ce même signifiant musical peut aussi permettre une connexion esthétique avec d’autres genres musicaux de l’océan Indien qui, bien que joués différemment, utilisent la même formule rythmique.

44C’est ce que font par exemple des artistes comme Wawa ou Sisca qui sortent régulièrement des morceaux jouant sur des concordances musicales avec la musique M’godro de Mayotte où ils font régulièrement des tournées. Dans la chanson de Sisca « Soma mogodro22 » diffusée en vidéo-clip sur YouTube en 2015, les paroles de la chanson décrivent directement Mayotte et Madagascar comme « proches », notamment par le rythme commun en question  :

tsy lavitry salegy rythme mogodro, tsy lavitry Mayotte Madagascar.
(Le rythme mogodro n’est pas loin du salegy, Madagascar n’est pas loin de Mayotte).

  • 23 https://www.youtube.com/watch ?v =Cd4kT0JcklU
  • 24 Au moment où cette figure de danse apparaît (3’46), le chanteur puis le chœur répètent les paroles  (...)
  • 25 Plage paradisiaque, jeunes femmes et danses fortement sexualisées, yacht etc.

45La connexion à une culture mahoraise et l’activation d’un « Nous » élargi renvoient à des liens historiques et culturels entre les deux régions. Elles sont actualisées, « mises en scène » musicalement et par l’utilisation, dans les vidéo-clips, de marqueurs esthétiques linguistiques, vestimentaires ou encore religieux, comme on peut le voir dans le vidéo-clip du chanteur Wawa  : « Manonga l’escalier23 » dont une séquence est centrée sur une danse rituelle soufi (dahira24). Ce titre, qui emprunte également au m’godro et renvoie par ailleurs à d’autres référents (notamment globalisés25) n’en reste pas moins un morceau de salegy et un tube de musique mafana.

46Des concordances liées aux techniques de chant sont également mobilisées. La façon saccadée de scander présente dans le jijy du nord de Madagascar renvoie à la fois à une esthétique « traditionnelle » et au flow (« écoulement », procédé de scansion) du rap.

  • 26 A Madagascar dans les représentations, l’accordéon est rattaché à une esthétique et des pratiques « (...)

47Le tempo élevé et accelerando, la pulsation marquée fortement par la grosse caisse de la batterie, les motifs mélodico-rythmiques en boucle tantôt exécutés par un accordéon26, tantôt par une guitare ou un clavier, sont aussi des éléments communs mobilisés par les artistes comme double référence musicale à la fois aux musiques locales et aux musiques « électro » globalisées. D’autant plus lorsque les artistes associent à des procédés musicaux qui suivent les codes locaux, des « colorations » par des effets sonores (amplification de la basse, sons électroniques au clavier ou Auto-Tune pour la voix), signatures d’une modernité musicale et d’appartenance à une mondialité.

48Des jeux de concordances sont également liés aux figures de danse comme par exemple entre le kawitry rattaché à l’univers salegy, et le twerk figure de danse mondialisée notamment présente dans le hip-hop nord-américain ou encore certaines figures du coupé-décalé ivoirien. Ces connexions esthétiques articulant appartenances et concordances permettent aux musiciens d’élargir leur réseau et d’obtenir des contrats à l’extérieur de l’île.

Mobilités, réseaux et « territoire circulatoire » en engrenage

49On l’a vu, la circulation des musiciens à l’extérieur de Madagascar a participé au relatif désenclavement des musiques régionales à l’échelle nationale. Elle joue aujourd’hui un rôle central dans le fonctionnement des artistes de « musiques mafana ». Repérés comme « stars » nationales, les artistes sont sollicités par des organisateurs (amateurs, le plus souvent des associations) de la « diaspora » pour des « soirées malgaches ».

50Suivant des mobilités et réseaux différents qui se croisent parfois, la circulation des artistes malgaches entre leur pays et La Réunion, Mayotte ou la France métropolitaine s’inscrit dans un phénomène de « mondialisation par le bas » (Tarrius 2002) reposant sur un modèle économique restreint et des réseaux « communautaires », mobilisant un nombre limité d’intermédiaires (en partie grâce aux outils internet), majoritairement non professionnels et dont l’efficacité repose sur une connaissance des contextes locaux et des publics de la « diaspora ».

  • 27 3 euros sur 15 en général. Il reste 12 euros pour l’organisateur.

51A La Réunion, outre des occasions régulières mais ponctuelles comme la « Fety gasy » (manifestation annuelle subventionnée), la principale activité consiste en l’animation de « showcases » dans des discothèques de St Denis. Il s’agit, pour des logiques de réduction de coûts, de ne faire venir que le leader (chanteur ou chanteuse) d’un groupe qui, accompagné d’un DJ local, effectuera son « show » sans musicien par-dessus un enregistrement de la partie instrumentale de ses titres. Le plus souvent, l’organisateur s’associe avec une boite de nuit qui se rémunère sur le prix d’entrée27 et les consommations.

  • 28 Ville d’environ 40 000 habitants située sur la côte sud-ouest de Madagascar.
  • 29 « Capitale » du sud de Madagascar, Tuléar est la plus grande ville de la région avec environ 200 00 (...)
  • 30 Terme désignant la communauté métropolitaine vivant à La Réunion.
  • 31 Entretien réalisé le 11 mars 2015.

52Patrick Éperonnier, est l’un de ces organisateurs. Originaire de Madagascar, né à Morondava28, il a grandi à Tuléar29. Après une scolarité au lycée à Tuléar, il poursuit des études en gestion à l’Université de Tamatave en 1984. Son père étant Z’oreille30 (sa mère malgache), il a la nationalité française. Il s’installe à La Réunion en 1990. Patrick Éperonnier est actuellement comptable fournisseur au Super U de St André. En parallèle de son travail, il anime bénévolement une émission malgache dans une radio associative (Radio plus Fm) et organise des soirées malgaches depuis le début des années 200031.

53A Mayotte, le système des « showcases » existe aussi, mais parallèlement des tournées sont organisées par un acteur clé  : Franck Moudery dit « Franck PC ».

54En plus de ses activités dans le domaine de l’évènementiel musical, il vend du matériel et des prestations informatiques. Né en 1971, il a effectué sa scolarité à Marseille et des études d’ingénieur en génie industriel (option informatique) à la Faculté de St. Jérôme (Promotion 1997). Il a aussi de la famille à Diego (nord de Madagascar).

55Pour la promotion des tournées qu’il organise, il collabore avec des radios locales et avec l’antenne locale de France télévision  : Mayotte première (radio et TV). Hyper actif sur les réseaux sociaux, il poste régulièrement des vidéos dans lesquelles les différentes dates de concerts sont annoncées par lui-même ou par les musiciens en question mais aussi des interviews de ces derniers. Pour chaque tournée, les différentes étapes sont mises en scène, de l’obtention des visas (« groupe untel  : visas ok ! ») aux concerts (extraits vidéos en direct et annonce du suivant) en passant par l’arrivée des musiciens à Mayotte puis leur retour à Madagascar (et annonce du prochain groupe qui viendra). Contrastant avec la formule « showcase », l’argument mis en avant dans la promotion de ces évènements est celui du « live », souligné et complété sur les affiches et messages par l’expression « groupe X  : au grand complet ».

  • 32 Le kibushi, langue d’origine malgache, est la langue maternelle de plus d’un quart de la population

56En plus d’une bonne connaissance des mécanismes et réseaux de communication locaux, le fonctionnement en tournées est rendu possible par une connaissance fine des « publics » potentiels de Mayotte. Les tournées sont constituées de concerts dans des hôtels, bars et discothèques mais aussi en plein air sur différents « plateaux » sportifs (stades ouverts) situés notamment dans des communes où vit une partie importante de la population malgachophone (kibushi32) dispersée sur l’ensemble de l’île dans une vingtaine de villages. Franck PC travaille en partenariat avec des associations de ces lieux. Ces espaces distincts, non centralisés et publics correspondants permettent l’organisation de différents événements en tournées.

57Franck PC organise également, de façon plus récente, des tournées en France métropolitaine notamment en collaboration avec René Lemoine, figure centrale impliquée de longue date dans la venue des musiciens.

58Pour les musiciens, ces circulations à La Réunion et Mayotte sont importantes et récurrentes, mais se produire en France, dépasser les frontières régionales (océan Indien), apporte une autre dimension à leur projet de « star ». Cependant, si les plus connus sortent régulièrement en France, cette mobilité ne fait pas d’eux des « stars internationales ». La mobilité des musiciens de leur région d’origine à la capitale et la diffusion de leurs musiques à l’échelle nationale participent à un processus d’élargissement des référents identitaires, notamment par l’expression d’un « Nous » « côtier » revalorisé. La circulation à l’extérieur de Madagascar est importante dans ce processus. Au-delà, on pourrait penser qu’elle favorise l’affirmation d’une identité encore plus large, « malgache », face à un public français d’une part et face à une « diaspora » mobilisée autour de ses « stars nationales » d’autre part. Mais les clivages d’appartenance restent forts, y compris à l’extérieur de Madagascar.

  • 33 Bernard Saraléa, « Diaspora malgache en France  : Rétrograde et discriminatoire ! », La Gazette de (...)

59Cité par un journaliste d’un quotidien malgache33, René Lemoine s’exprime sur les difficultés qu’il rencontre comme organisateur et celles des musiciens à  :

[...] naviguer dans toutes les communautés de la diaspora [souligné par l’auteur] en France, où la musique malgache est discriminée. Autrement dit, le public est partagé par rapport à l’origine ethnique des artistes programmés [...] Quand Kassav a fait le Zénith, qui contient 6 000 personnes comme Antsahamanitra, il a fait le plein. Il est anormal qu’aucun artiste malgache n’arrive à remplir le Zénith, alors que la diaspora constitue une population de 70 000 âmes. Avec des Malgaches qui ne viennent que pour encourager les artistes de même origine qu’eux, remplir quoi que ce soit est ainsi difficile en France.

60Plus loin, René Lemoine est à nouveau cité  :

Cette discrimination artistique et musicale freine la percée de notre musique dans le monde.

  • 34 « Profil de la diaspora malagasy en France », étude réalisée en 2016 par le FORIM sous financement (...)

61Il existe peu d’enquêtes sérieuses et/ou globales, notamment quantitatives, sur la diaspora malgache en France. Une étude réalisée par le FORIM en 2016 avec peu de moyens et sur un temps très court (avril à juillet) esquisse un « profil de la diaspora malagasy en France34 ». Le rapport pointe que  :

Plusieurs séquences successives d’émigration vers la France ont contribué à composer la diaspora malagasy. On notera l’émigration estudiantine des classes relativement aisées de la capitale jusqu’aux années 1990, suivie d’une émigration sociologiquement plus hétérogène par la suite (p. 5).

62Présentée comme atténuée ces dernières années – « ce qui peut s’expliquer probablement par la mise en œuvre par la France d’une politique d’immigration choisie » (Ibidem  : 5) – l’étude observe « une diversification des territoires d’origine, après les années 1990, marquées par un accroissement des migrations issues des autres provinces » (p. 20).

63Le public, majoritairement « côtier », qui se retrouve autour des concerts de musique mafana correspond en partie à cette composante plus récente de la diaspora.

64Ces espaces, ces moments, participent d’un processus de création d’une « sous communauté diasporique » au sein de la diaspora. Communauté peu visible, peu associative (contrairement à la diaspora d’élite merina plus ancienne), elle est dispersée dans différentes régions de France avec, pour un certain nombre des individus qui la composent, un relatif isolement dans des contextes ruraux éloignés des grandes villes. Cette dissémination limite l’ampleur des regroupements possibles mais en même temps permet l’organisation de la venue des musiciens en « tournées » (argument important quant à leur statut de « star » ici et à Madagascar). Une fois encore, la mobilité est centrale, les musiciens vont à leur public, de salle en salle en périphérie des grandes villes. Le parcours de leurs tournées suit la carte d’une « communauté » éparpillée, peu structurée mais qui prend corps par sa musique, s’agrège autour de ces évènements réguliers, se fédère en amont et en aval par les « réseaux sociaux » où l’annonce des concerts par les artistes, par les programmateurs et par les fans, les vidéos des soirées, les selfies avec les stars, les échanges et commentaires, alimentent un « Nous » autour des musiques mafana.

65Ces soirées récurrentes ritualisent l’appartenance à une communauté autour de codes partagés focalisés sur des musiques et musiciens qui circulent depuis Madagascar. Porteurs de « tradition », les musiciens malgaches participent à un processus de (ré)invention de cette dernière (Hobsbawm & Ranger 1983) dans un contexte diasporique où ils ne sont que de passage mais où ils ont un rôle déterminant.

66Centraux dans le fonctionnement des musiciens, les réseaux sociaux le sont aussi dans les pratiques, l’affirmation, l’auto-réinvention de cette « sous-communauté » diasporique récente. Communauté d’origine(s), communauté de fête, qui se poursuit dans une communauté virtuelle, sans discours politiques ou identitaires distanciés mais très active dans cette affirmation de soi autour des musiques mafana, mais aussi des usages partagés (vidéos dans lesquelles on se montre dans les concerts ou à la maison en chantant et /ou dansant sur les nouveautés musicales, annonces des concerts, selfies avec les stars mais aussi vidéos de préparation de repas comme « là-bas » avec des produits de « là-bas », communications avec Madagascar, etc.).

67La langue utilisée est quasi systématiquement le malgache. Les réseaux sociaux sont aussi un moyen de rester connecté avec Madagascar. D’une façon générale, l’utilisation des réseaux sociaux et les questions du contrôle des informations, de l’image de soi, des frontières floues entre sphère publique et privée sont complexes. Elles témoignent entre autres d’une recherche de visibilité, d’inscrire ses pratiques individuelles et une certaine image de soi dans l’affirmation d’une appartenance mobilisant des codes rendus publics et partagés. Le compte Facebook d’une des « fans » très active sur les réseaux sociaux et présente dans les « soirées malgaches » est illustratif de l’un des profils type lié à cet univers.

68Par recoupements, renvois, à partir d’éléments de différentes natures (vidéos postées, images, commentaires, tchats ...), on y apprend qu’elle est mariée depuis 10 ans à un Français retraité (largement plus âgé qu’elle), date qui correspond à son arrivée en France. De revenus modestes, ils habitent dans un petit village à 25 kilomètres d’une ville de province. X, sauf exception, retourne tous les ans dans sa ville d’origine (nord de Madagascar). Lors de son dernier séjour (de 3 mois), elle a posté de façon quasiment quotidienne des images, vidéos et commentaires (y compris dans les salles d’embarquement). Parmi ses « amis » Facebook et à partir des tchats, on peut observer un nombre important de femmes ayant un profil équivalent.

  • 35 Pour une approche et une compréhension qualitatives fines de ce type de migration, du profil de ces (...)

69L’étude du FORIM – précitée – sur « la diaspora malgache en France », émet l’hypothèse d’une migration plus féminine35 en provenance des autres provinces que celle d’Antananarivo. Inclinaison qui pourrait être expliquée par « L’existence d’une filière maritale concernant davantage des femmes originaires d’autres régions que celle d’Antananarivo » (p. 26) et pour qui « une plus grande proportion de couples mixtes » est observée (p. 27). Le rapport note également que les individus arrivés après 1990 ont des niveaux de salaire globalement moins importants (p. 35).

70Le « Nous », en construction autour de ces musiques et réseaux, est en partie celui d’un groupe minorisé qui vient contredire la vision d’une « diaspora malgache » homogène. Comme le souligne Chantal Crenn (1998) dans son article sur « l’auto-catégorisation des Merina et leur identification par les membres de la société française »  :

[...] à Madagascar, la rivalité Côtiers /Merina est toujours de règle et se retrouve en France. A Bordeaux, les Merina tentent de se distancier de ces Malgaches au type « africain » car ils discréditent, selon eux, le « caractère d’élite » de leur migration. (Crenn 1998 : 3)

  • 36 Vazaha, ici  : nom malgache, Français, blanc.

71« Communauté de la diaspora » ? Groupe diasporique subalterne ? Affirmation d’identités malgaches régionales ? D’une identité malgache « côtière » ? Le phénomène exprime tout cela, sans s’y restreindre. Ce qui se joue relève d’un processus mobilisant des référents identitaires emboités et en travail. La communication autour des événements ne mobilise jamais ces appartenances. Ces derniers sont présentés comme des « soirées malgaches » ou dans une formulation mettant en avant la tournée d’une star. Le public est aussi composé d’une élite originaire des régions en question, de jeunes nés en France de parents malgaches (couples mixtes ou non), de Merina originaires d’Antananarivo et de quelques (rares) vazaha36. Parmi ceux-ci (souvent un peu perdus, isolés ou « décalés ») outre les quelques maris ou femmes venus accompagner leur conjoint(e), on peut observer quelques jeunes en phase avec la musique et le collectif réuni autour d’elle (en première ligne devant l’orchestre ou dansant dans la foule), voire témoignant d’une plus forte connexion avec la culture malgache et l’univers musical en question.

72C’est le cas d’Antoine Prévôt, devenu à sa façon une figure des réseaux sociaux liés à ces évènements en montant sur scène et en chantant accompagné par l’orchestre, un tube de l’un des groupes les plus réputés (Wawa). Dans une vidéo37, interview réalisée et postée par Franck PC dans le cadre d’une tournée du groupe Wawa en France, Antoine Prévôt (environ 25 ans), « Lehilay vazaha » (garçon/homme vazaha) de son surnom, explique comment il a connu cet univers. Il n’est pas malgache et n’a jamais vécu à Madagascar. Il est né et vit à Aubagne en France, son père est français et sa mère « française /espagnole » précise-t-il, « presque tout mon cœur est malgache mais je suis français /espagnol ». Au début des années 2000, il est invité à un anniversaire par ses voisins, malgaches originaires de Diégo, qui deviennent ses amis puis « comme une seconde famille ». En 2007, ils l’amènent à Toulon pour une soirée malgache, « c’était le feu » s’exclame-t-il. En 2008, nouvelle soirée malgache avec Wawa au Florida Palace à Marseille, de même qu’en 2009 et 2010. Antoine a appris à parler malgache (dialecte du Nord) par la musique qu’il écoutait et par une « petite copine » malgache originaire de Nosy-Be avec qui il était en couple pendant trois ans. En 2010, Wawa l’appelle sur scène pour chanter une de ses chansons. En 2012, « Lehilahy Vazaha » est invité par Wawa à Madagascar, au Festival Somaroho de Nosy be où il chante devant 20 000 personnes. A la fin de l’interview, Antoine « Lehilay Vazaha » fait l’annonce en malgache, sur un ton promotionnel, de la tournée imminente du groupe Wawa, puis il joue du salegy sur un mini clavier posé sur le capot d’une voiture.

73Parmi les codes partagés lors de ces « soirées malgaches », la danse est un élément important. Régulièrement des personnes du public, majoritairement des jeunes femmes, montent sur scène de façon spontanée et y dansent avec les « stars » le temps d’une chanson. Certaines reproduisent les figures associées au genre musical inscrivant les techniques du corps dans un « Nous » qui renvoie au contexte malgache, d’autres performent une connexion à d’autres univers comme le twerk ou le dance hall, techniquement proches mais renvoyant à des esthétiques corporelles « black » globalisées. Ces moments de rencontre entre artistes malgaches et diaspora jouent certainement un rôle dans l’intégration de ces façons de danser au répertoire des musiques mafana à Madagascar. Inversement, le branchement des stars à une culture « black » jeune et moderne (noire-américaine et africaine) favorise cette connexion. Il permet aussi d’élargir la mobilité des musiciens à l’Afrique. De plus en plus d’artistes commencent à inscrire leur carrière dans des réseaux africains comme Tence Mena qui a réalisé plusieurs concerts en Côte d’Ivoire et collabore avec un arrangeur ivoirien (DR. Falafala), Wawa qui a invité sur un clip et en concert à Madagascar le chanteur ivoirien Serge Beynaud, Black Nadia qui a sorti un titre avec le chanteur congolais J Love ou encore Sisca qui a remporté le titre de meilleure artiste féminine au « Golden Africa Virtual Award » en 2016.

74Cette mobilité, la façon dont les musiciens s’inscrivent dans ces différents univers, permet de rejoindre le questionnement d’Alain Tarrius à propos d’un autre contexte  :

[...] ces hommes qui circulent fréquemment de nation à nation mobilisés par l’intensification des échanges anticipent-ils de nouvelles citoyennetés où lieux d’origine, de passage, d’installation éventuelle, de travail et de loisir, dispersés [...] mais associés en voisinages à l’échelle de nos vitesses, reliés par tant de ponts aériens, formeraient un nouvel espace social  : un territoire circulatoire ? (Tarrius 1992  : 12)

  • 38 L’image de l’engrenage fait référence à la fois au sens propre et figuré du terme. Au sens propre   (...)

75Pour les musiciens, le territoire circulatoire fait sens, prend corps, car il n’est pas simplement la délimitation géographique d’opportunités ponctuelles de mobilités, mais l’expression d’un « engrenage38 »  : les organisateurs à l’extérieur de Madagascar font appel à des artistes reconnus comme « stars » à Madagascar, gage de la réussite de l’événement. Ces « stars » pour le devenir ou maintenir ce statut à Madagascar ont besoin de sortir à l’international. Les artistes utilisent alors les réseaux sociaux en scénarisant l’ensemble des dates bricolées devenant tournées de « stars ». L’objectif et le public ciblés sont doubles  : faire venir le plus de monde possible (le message s’adresse à la « diaspora ») et construire /renforcer son statut de « star » à Madagascar en se montrant en mode « tournée internationale ». La circulation des musiciens s’apparente aux  :

[...] circulations des « migrants immobiles » que sont les commerçants à la valise. Ces derniers n’envisagent pas d’émigrer de manière durable. Ils vivent du mouvement – et de leur retour à l’épicentre de leur mobilité, i.e. leur société natale. [...] En tant que tel, et dans le contexte du retrait néo-libéral de l’État, le commerce de valise revient à une « promotion sociale à compte d’auteur ». (Bayart 2007  : 206.)

76Ce système circulatoire, cet « engrenage », permet la mobilité, la circulation et l’inscription dans une mondialisation (« par le bas ») ainsi qu’une ascension sociale rare à Madagascar. Mais dans le même temps, marqué par des codes et pratiques jugés trop « communautaires », « ethniques » et bricolés, il est aussi paradoxalement un frein au projet d’une véritable reconnaissance ou réussite internationale qui passe par d’autres réseaux auxquels une partie des stars tentent d’accéder, ceux de producteurs susceptibles d’offrir un accès aux scènes et aux normes globalisées. Par ailleurs, le danger pour les musiciens qui choisissent de se conformer en formatant leurs musiques et pratiques pour ce qui est censé correspondre aux attentes d’un marché global est de perdre leur public national, source principale de leurs revenus. Pour la majorité, les tournées ponctuelles à l’extérieur de l’île ne génèrent pas de revenus suffisants pour vivre une fois revenus à Madagascar.

Conclusion  : espace dominé ou territoire connecté ? Les musiques mafana comme expression d’un « Sud globalisé »

77Les musiques à Madagascar sont fortement territorialisées, ancrées dans des pratiques locales. Dans le même temps, elles s’inscrivent de plus en plus dans des réseaux et flux mondialisés. En s’appuyant sur des concordances musicales, les musiciens composent, au sens propre et figuré, des musiques et des identités renouvelées qui permettent un élargissement des appartenances par l’inscription dans des « Nous » déterritorialisés (« blakité » globalisée, culture mahoraise ...) et participent aux « formes multiples et perméables d’identification qui défient la capacité des Etats à prétendre à des allégeances non partagées et à forger des identités sociales ancrées au territoire national » (Fibbi & Meyer 2002  : 8).

78De même, en s’appuyant sur les nouvelles technologies de diffusion, sur de nouveaux réseaux favorisant une mobilité « bricolée » (« mondialisation par le bas »), le territoire initial s’élargit devenant l’un des lieux d’un espace plus large (national, régional à l’échelle de l’océan Indien et international par la « diaspora ») dessinant les contours d’un « territoire circulatoire » (Tarrius op. cit.). Ainsi, les espaces, à la fois géographiques, sociaux et culturels doivent être repensés dans une articulation territoire/réseaux qui est en partie l’expression d’un « Sud globalisé ».

79Si altérités, inégalités et mobilités sont constitutives de la fabrique des mondes insulaires au sud-ouest de l’océan Indien (Berger & Blanchy op.cit.), aujourd’hui, la mobilité des musiciens, à la fois sociale et spatiale (à l’échelle nationale, régionale et internationale) s’appuie sur et participe de la fabrique d’identités renouvelées qui vient troubler les catégories, notamment raciales, et se traduit par des parcours qui relèvent de processus d’empowerment et d’agentivité.

80Les musiciens évoluent dans un système relativement « autonome » qui relève de pratiques de réappropriation plutôt que d’imitation passive de modèles dominants. Ils sont les acteurs d’un processus créatif qui relève d’une certaine « hybridité ». Mais cette « hybridité » doit  :

[...] être considérée dans toute son ambivalence, compte tenu notamment de la soif du marché pour la moindre apparence de nouveauté. L’hybridité irréductible de la culture peut représenter à la fois un moyen de résistance opposé aux efforts des élites dirigeantes pour « définir » et contrôler la production du sens et le signe même sous lequel les produits culturels se détachent de tout ce qui est lié à leur contexte local pour devenir des marchandises parmi d’autres, dépouillées de toute signification rattachée à un contexte particulier, et réduites à leur pure valeur d’échange (Canclini 1995). (Smith 2006  : 376).

81Les stars de « musiques mafana » sont aussi prises dans un mode marchand de production et de consommation et véhiculent (par les vidéo-clips, par l’image qu’ils véhiculent d’eux-mêmes) des imaginaires, des référents planétaires correspondant aux normes et logiques d’une mondialisation néolibérale. Selfies à outrance sur Facebook, décor de nombreux vidéo-clips mobilisant une « blackness » féminine ultra sexualisée et des symboles de richesses et de réussite matérielles stéréotypés (voitures de luxe, villas, yacht, etc.), participent ainsi, pas seulement mais aussi, à l’expression d’un « Sud globalisé ».

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Bibliographie

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Notes

1 Pour une analyse de la musique tsapiky, voir Mallet 2009.

2 Entretien réalisé le 1er février 2016.

3 Quartier périphérique, pauvre, où habite une population importante venue du nord de Madagascar et notamment des musiciens.

4 Ville d’environ 40 000 habitants située sur la côte nord-est de Madagascar.

5 Au moment de l’entretien, Sisca est âgée de 29 ans.

6 Plus grande ville du Nord et troisième port de Madagascar, environ 125 000 habitants.

7 Lors des entretiens réalisés, Beyonce, Rihanna, Whitney Houston et Céline Dion sont régulièrement citées comme sources d’influence.

8 Cette appropriation est facilitée par le fait que les genres musicaux régionaux, dont les artistes sont les porteurs, avaient déjà intégré dans leur jeu des éléments de musique moderne africaine dans les années 1970 et 1980 (Soukous, musiques sud-africaines et du Kenya notamment). Pour une analyse de ce phénomène concernant la musique tsapiky de la région de Tuléar, voir Mallet 2007 et 2009.

9 Figure de danse centrée sur un mouvement spécifique des muscles fessiers et des hanches.

10 Tissus malgache, porté en parure ou vêtement, emblématique et symbole de tradition.

11 https://www.youtube.com/watch ?v =UeNNXRkJFxo

12 « Ton feeling passe ». Litt. : Feeling/nao (Feeling/ton) : mi/passe (« mi » : préfixe verbal au présent).

13 Sur les esclaves makoa venus du Mozambique au 19e siècle, voir l’ouvrage dirigé par Nativel & Rajaonah (2007) et notamment les chapitres de Rantoandro, Gueunier & Boyer-Rossol.

14 « Le terme « Makoa » a été utilisé pour désigner des groupes de hip-hop, des labels de musique et comme noms de scène de rappeurs et rappeuses issus de la côte ouest ou de la côte Est de la Grande Ile » Klara Boyer-Rossol 2016  : 247.

15 L’un de ses premiers titres sorti en 2014 est d’ailleurs « Swag »  : https://www.youtube.com/watch ?v =Jh4WFEqcgxU.

16 Pour une analyse sur la complexité des jeux de catégories mainty /fotsy, voir notamment Razafindralambo 2005.

17 Un phénomène équivalent a eu lieu à la fin des années 1960 en lien avec la diffusion de musiques nord-américaines rythm and blues et du mouvement « black is beautiful ». Sur ce thème, voir notamment Randriamaro 2011.

18 Ce terme est parfois utilisé à la place de « mafana ».

19 Musique emblématique de la région de Tuléar (sud-ouest de Madagascar). Pour une analyse des mécanismes musicaux du tsapiky, voir Mallet 2007 et 2009.

20 Quartier périphérique, pauvre, où habite une population importante venue du sud de Madagascar et notamment des musiciens.

21 Les personnes originaires du Nord se retrouvent autour de « leur » musique au Jao’s Pub, celles du Sud au Glacier et celles de Tana dans d’autres lieux de la capitale.

22 https://www.youtube.com/watch ?v =Cy20VOS3Q40

23 https://www.youtube.com/watch ?v =Cd4kT0JcklU

24 Au moment où cette figure de danse apparaît (3’46), le chanteur puis le chœur répètent les paroles  : « soma dahira » (litt. soma  : jeu, dahira  : cercle. Jouer, danser, exécuter le dahira).

25 Plage paradisiaque, jeunes femmes et danses fortement sexualisées, yacht etc.

26 A Madagascar dans les représentations, l’accordéon est rattaché à une esthétique et des pratiques « traditionnelles » malgaches et non occidentales.

27 3 euros sur 15 en général. Il reste 12 euros pour l’organisateur.

28 Ville d’environ 40 000 habitants située sur la côte sud-ouest de Madagascar.

29 « Capitale » du sud de Madagascar, Tuléar est la plus grande ville de la région avec environ 200 000 habitants.

30 Terme désignant la communauté métropolitaine vivant à La Réunion.

31 Entretien réalisé le 11 mars 2015.

32 Le kibushi, langue d’origine malgache, est la langue maternelle de plus d’un quart de la population.

33 Bernard Saraléa, « Diaspora malgache en France  : Rétrograde et discriminatoire ! », La Gazette de la Grande Ile, http://www.lagazette-dgi.com, 28 juillet 2012.

34 « Profil de la diaspora malagasy en France », étude réalisée en 2016 par le FORIM sous financement de l’OIM.

35 Pour une approche et une compréhension qualitatives fines de ce type de migration, du profil de ces femmes et des rapports sociaux multiples auxquels elles sont confrontées et qu’elles contribuent à reformuler en France et à Madagascar, voir les riches travaux de Jennifer Cole 2014.

36 Vazaha, ici  : nom malgache, Français, blanc.

37 https://www.facebook.com/franck.pc/videos/vb.100005490722160/571337236392629/ ?type =2&video_source =user_video_tab

38 L’image de l’engrenage fait référence à la fois au sens propre et figuré du terme. Au sens propre  : « Ensemble de deux pièces dentées (…), transmettant (par le contact des dents) un mouvement de rotation de l’un à l’autre » (Larousse en ligne). La circulation des musiciens à l’échelle nationale et de leur musique par les vidéo-clips leur permet une circulation à l’extérieur qui elle-même permet l’acquisition ou le maintien d’un statut de « star » leur permettant d’accroître les tournées à Madagascar. Au sens figuré  : « Enchaînement de faits ou de circonstances dont on ne peut se dégager » (Larousse en ligne), l’image restitue l’idée d’imbrication, d’interdépendance.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 : Entrecroisement rythmique caractéristique du rombo
Crédits © Julien Mallet / Isabelle Renneson 2020.
URL http://journals.openedition.org/civilisations/docannexe/image/5308/img-1.jpg
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Titre Figure 2 : Formule rythmique du salegy
Crédits © Julien Mallet / Isabelle Renneson 2020.
URL http://journals.openedition.org/civilisations/docannexe/image/5308/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 32k
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Pour citer cet article

Référence papier

Julien Mallet, « « Stars de la côte » à Madagascar : mobilités, musiques et identités (re)composées »Civilisations, 68 | 2019, 73-94.

Référence électronique

Julien Mallet, « « Stars de la côte » à Madagascar : mobilités, musiques et identités (re)composées »Civilisations [En ligne], 68 | 2019, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/civilisations/5308 ; DOI : https://doi.org/10.4000/civilisations.5308

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Auteur

Julien Mallet

Julien Mallet est ethnomusicologue, chercheur à l’IRD (URMIS, Paris 7 Diderot). Il a été président de la Société française d’ethnomusicologie (SFE) de 2008 à 2012. Spécialiste de Madagascar et de la musique tsapiky de la région de Tuléar, Julien Mallet a récemment élargi ses recherches à d’autres phénomènes musicaux malgaches et à leurs circulations à l’échelle nationale, régionale (océan Indien) et internationale. Son ouvrage Le tsapiky, une jeune musique de Madagascar. ancêtres, cassettes et bals-poussière, paru en 2009 aux éditions Karthala, a reçu le prix « Coup de cœur » Musique du monde de l’Académie Charles Cros.[Unité de recherche migrations et sociétés (URMIS), Université Paris Diderot, 8 place Paul Ricœur, Bâtiment Olympe de Gouges, 75013 Paris, France] – julien.mallet[at]ird.fr

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Droits d’auteur

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