1Ce numéro des Cahiers Jean Moulin s’inscrit dans le prolongement de celui publié en 2021 consacré à l’enseignement du droit hors des frontières nationales à l’époque contemporaine. Le précédent recueil d’articles avait été l’occasion de souligner à quel point ce sujet est vaste. Parce que, d’une part, il englobe aussi bien l’enseignement du droit en contexte de domination que les multiples expériences de diplomatie culturelle fondées sur l’apprentissage juridique, il est susceptible d’intéresser de nombreuses nations qui ont été des puissances coloniales et/ou des nations soucieuses de diffuser leur modèle juridique. Ce continent de recherches constitue d’autre part un champ d’investigation encore très partiellement exploré qui mériterait pourtant qu’on lui porte intérêt au regard des enjeux politiques, culturels, sociaux et, bien sûr, juridiques qu’il recèle.
2Nous ne dissimulions pas non plus, à l’occasion du précédent numéro, que cet intérêt doit, en règle générale, se préparer à surmonter bien des difficultés méthodologiques liées au caractère toujours polymorphe, souvent mouvant, voire éphémère, de ces efforts de promotion, via l’enseignement, d’un modèle juridique en dehors des frontières qui l’ont vu naître.
3Après avoir évoqué certaines des formes que cet enseignement juridique avait pu prendre, mais aussi quelques-uns de ses objectifs, ainsi que les éventuels ajustements apportés – ou non – au contenu des enseignements dispensés en dehors de la métropole, le présent numéro, fruit d’une journée d’étude qui s’est tenue à Aix-en-Provence le 30 septembre 2022, se penche de façon plus spécifique sur les acteurs de cet enseignement juridique délocalisé. Précisons immédiatement que l’appel à contribution s’intéressait également aux éventuelles actrices, encore bien rares à cette époque en raison des débouchés limités pour les femmes dans la discipline juridique (Rennes, 2007). Elles n’ont malheureusement suscité aucune proposition.
4Les articles recueillis à cette occasion n’épuiseront évidemment pas l’immense sujet des acteurs de l’enseignement juridique. Du moins ont-ils le mérite d’apporter des éléments de réponse à certaines des questions qui avaient été posées à la faveur de l’appel à communication. Les principales interrogations étaient relatives à l’identité et au(x) profil(s) de ces juristes pédagogues expatriés, à leur(s) motivation(s) de départ, ainsi qu’à leur circulation. À cet égard, ce numéro vient alimenter les réflexions plus globales sur les « juristes voyageurs » (Guerlain, 2019 ; Brunori et Guerlain, 2022), en particulier au Proche-Orient (Fillon, 2011, p. 123-144 ; Lendrevie, 2008), en Afrique subsaharienne (Gau-Cabée, 2022) ou dans l’ancien empire colonial français (Renucci, 2022).
5L’enseignement juridique hors des frontières nationales s’appuie très naturellement sur cette ressource que constituent les professeurs des facultés de droit. Le profil de ces professeurs voyageurs est relativement facile à documenter, compte tenu de la production d’archives universitaires que leur activité a pu sécréter. De surcroît, la base de données Siprojuris, coordonnée par Catherine Fillon, constitue une grande aide à la recherche pour le cas français. Cependant, comme l’article d’Annamaria Monti consacré aux juristes universitaires italiens en fait la preuve, les migrations universitaires de ces derniers sont loin d’être bien répertoriées et encore moins analysées au regard de leur éventuelle importance sur la circulation des concepts et des idées juridiques. Quant à leurs motivations, elles ne sont pas toujours faciles à discerner, même si, à certaines époques troublées, il n’est pas douteux que la survie ait pu être l’une d’entre elles, notamment pour les professeurs persécutés par les lois raciales du régime fasciste.
6L’article de Guillaume Boudou, consacré au professeur Alfred Dain, s’attache pour sa part à percer les diverses raisons qui ont déterminé ce dernier à faire, avant même son succès au concours d’agrégation, le choix d’un enseignement ultramarin à l’École de droit d’Alger et à y demeurer en poste, alors même que la tentation d’un retour en métropole avait été forte et que l’intéressé n’avait aucun lien préalable avec cette colonie. Il interroge ainsi les rapports entre les logiques intimes des individus et celles des autorités.
7Le cas français est toutefois très différent du cas italien à deux égards : non seulement l’Hexagone était alors une grande puissance coloniale, mais il était encore fortement tenté par un impérialisme juridique qui se nourrissait du rayonnement international dont la codification napoléonienne avait bénéficié au cours du xixe siècle. Le corps numériquement restreint des professeurs des facultés de droit ne pouvait pas suffire à assurer les grandes ambitions françaises. Aussi, avant 1946, n’a-t-il constitué qu’une partie des forces mobilisées au service du rayonnement juridique national. Tant pour animer les nombreuses institutions, peu ou prou dédiées à l’enseignement de son droit, qui ont été créées sur les divers continents que pour répondre aux besoins d’expertise juridique exprimés par certaines nations, c’est dans le vivier des docteurs en droit, praticiens ou non, que la France a longtemps et abondamment puisé.
8Les contributions respectives de Catherine Fillon et de Charles Guillorit s’attachent aux destins de ces soutiers du rayonnement juridique français : la première, à travers l’étude du groupe formé par les enseignants des écoles françaises de droit implantées à Beyrouth et au Caire, le second en retraçant la trajectoire d’un grand nom de la presse, Hubert Beuve-Méry, dont on découvre à cette occasion qu’avant de devenir le célèbre directeur du journal Le Monde, il fut dans ses jeunes années professeur de droit international dans le cadre de l’Institut français de Prague. Ces deux articles soulignent combien l’enseignement du doit à l’étranger a pu représenter une planche de salut pour des jeunes gens dont les aspirations à une carrière universitaire métropolitaine étaient frustrées, que ce soit en raison des circonstances historiques auxquelles ils avaient été exposés, de l’impossibilité de franchir le barrage du concours d’agrégation ou bien encore de contraintes économiques qui leur interdisaient de seulement rêver pouvoir se confronter à ce dernier. Ces deux articles constatent encore le sort matériel peu enviable qui était alors réservé à ces informels ambassadeurs de la culture juridique française. Le caractère tout à la fois précaire et insuffisamment rémunéré de ces fonctions a souvent poussé ces jeunes docteurs à développer d’autres compétences, quand il ne les a pas contraints à renoncer à leur rêve de carrière enseignante.
9Enfin, suivre ces acteurs amène plus généralement à interroger leur influence réelle sur les conceptions juridiques locales ou par « effet retour ». Sur ce plan, l’entretien réalisé avec Susan Bartie et David Sandomierski, autour du livre qu’ils ont dirigé en 2021 intitulé American Legal Education Abroad : Critical Histories, démontre combien les influences qui paraissent les plus évidentes – comme celle du « modèle » états-unien d’enseignement du droit – ne résistent pas à une analyse historique critique. Si ce même travail de réflexion a débuté pour le système d’enseignement juridique français en Afrique (Henry, Siino et Vatin, 2012 ; Renucci, 2021, p. 72-80), leur ouvrage invite à le poursuivre par des analyses situées et systématiques.