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Dossier

Les gestes d'Hécamède. Femmes pourvoyeuses de soin en Grèce archaïque et classique

The skills of Hecamede. Women as caregivers in archaic and classical Greece
Hélène Castelli
p. 23-42

Résumés

Aux périodes archaïques et classiques, les femmes grecques pourvoyaient des soins aux moments les plus importants de la vie, comme la naissance et la mort : pourtant ce n’est pas ce care qu’a mis en avant l’historiographie de la médecine, mais bien le cure masculin des médecins hippocratiques. À rebours, cet article met en avant ce care féminin. Fondée sur les documents textuels, épigraphiques et iconographiques, l’étude aborde la figure d’Hécamède, femme pourvoyeuse de soins efficaces mais non techniques aux guerriers de l’Iliade d’Homère. La deuxième partie analyse le travail de care invisible et dévalué des femmes libres et esclaves au sein de l’oikos. Le soin des malades, des enfants et des vieilles personnes y échoit aux femmes adultes. Une troisième partie s’intéresse aux soignantes aux fortes compétences techniques parfois rémunérées, à mi-chemin entre care et cure : sages-femmes et femmes médecins de la période classique, jamais très éloignées du care puisque spécialisées dans les soins d’entretien de la vie : accouchement, soin des enfants et des femmes.

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Texte intégral

  • 1 Nutton 2016 [2004] : 355.
  • 2 Molinier, Laugier & Paperman (dir.) 2009 : 11.
  • 3 Du verbe melein, « se soucier de », « s’occuper de ». Voir Liddel & Scott 1996 [1843] : 645.
  • 4 Le terme désigne la plupart du temps les traitements s’appuyant sur le savoir et le savoir-faire mé (...)
  • 5 Sur la distinction grecque entre epimeleia et therapeia, voir Lombard 2006 : 5-7.

1L’historien.ne de la médecine ancienne peine à saisir « l’ampleur et la vitalité de la médecine domestique »1, selon une intéressante expression de Vivian Nutton, qui extrait la pratique de soin hors du cadre restreint du iatreion – le cabinet médical – et des mains exclusives des iatroi, les médecins. Ce constat constitue le point de départ d’une réflexion sur la relation des femmes grecques au care, compris comme l’ensemble des activités consistant à apporter une réponse aux besoins des autres, sous la forme d’un travail le plus souvent domestique2. Dans une perspective d’histoire de la santé, le présent article sera focalisé sur l’une de ces composantes, à savoir les soins apportés par les femmes grecques libres et esclaves aux corps d’autrui, principalement dans l’espace de vie qui est le leur, l’oikos – la maisonnée. Ces activités assimilables au care sont parfois appelées epimeleia dans les textes3. L’article interroge également l’éventuelle prolongation de ces soins à l’extérieur de l’oikos par des activités de cure, soit, pour la Grèce ancienne, la therapeia4, activité médicale reconnue comme telle, nécessitant des savoirs et compétences techniques poussés et permettant d’obtenir une rémunération. Là où le care prend la forme d’un accompagnement, la démarche propre au cure consiste à identifier un mal puis mettre en place une thérapie pour parvenir à une guérison5.

  • 6 Vernant 1988 [1955] ; Vernant 1988 [1956] ; voir aussi l’introduction d’Anne Balansard in Balansard (...)

2Dans une dynamique exploratoire, cet article met en avant le lien existant entre femmes et care ainsi que les fondements idéologiques qui le sous-tendent en Grèce archaïque et classique. Dans le même temps, il questionne la validité du concept de care et la perspective d’un « travail de care » appliquées au monde grec ancien, d’emblée problématiques dans la mesure où la notion de « travail » au sens contemporain du terme ne s’y retrouve pas, comme l’a montré Jean-Pierre Vernant dans plusieurs articles6.

  • 7 Tronto 2008 : 247.

3Ainsi, comment les sources de la Grèce archaïque et classique reflètent-elles le lien étroit qui unissait les femmes au care – compris à la fois comme une activité et une disposition, conformément à la définition de Joan C. Tronto ?7 Les traces disponibles sont parcellaires. L’ouvrage de Vivian Nutton consacré à la médecine ancienne se conclut ainsi :

  • 8 Nutton 2016 [2004] : 355.

La plus grande lacune est celle qui engloutit les femmes guérisseuses. La plupart, voire la totalité, des textes médicaux qui nous sont parvenus, et même ceux consacrés aux sujets gynécologiques, ont été écrits par des hommes pour des hommes […]. Lorsque les femmes apparaissent, le plus souvent elles assistent une parturiente ou traitent les problèmes gynécologiques liés à l’accouchement : la thérapie générale n’est pas de leur ressort8.

  • 9 Sur les femmes guérisseuses sur le temps long de l’Antiquité, périodes hellénistiques et romaines c (...)

4Il faut dès lors multiplier les types de ressources documentaires pour approcher l’activité de soin des femmes dans la Grèce ancienne. Fondé sur les documents textuels, épigraphiques et iconographiques qui nous renseignent sur les soins que les femmes procuraient à autrui, le présent article étudie tout d’abord la figure d’Hécamède, femme pourvoyeuse de soins aux guerriers dans l’Iliade. Après avoir exposé quelques fondements idéologiques qui rendent cette assignation possible, une deuxième partie met en lumière le travail de care invisible et dévalué des femmes libres et esclaves au sein de l’oikos : on y aborde le soin des malades, des enfants et des vieilles personnes qui échoit aux femmes adultes. Une troisième partie analyse les éléments dont nous disposons sur les soignantes aux fortes compétences techniques parfois rémunérées, à mi-chemin entre care et cure : les sages-femmes et femmes médecins de la période classique9.

Hécamède : une femme pourvoyeuse de soins chez Homère

  • 10 Homère, Iliade, II, v. 729-732.
  • 11 Homère, Iliade, XI, v. 842-848.
  • 12 Homère, Iliade, XI, v. 624-627.

5Dans les poèmes homériques, la compétence technique médicale à proprement parler est l’apanage d’hommes : les fils d’Asclépios, Machaon et Podalire, sont à la fois des guerriers du camp achéen du fait de leur rang de princes de villes thessaliennes10, mais également les médecins des Grecs partis affronter les Troyens. D’autres guerriers peuvent aussi à l’occasion soigner les blessures de leurs camarades, la plupart du temps directement sur le champ de bataille, comme Patrocle qui traite avec des gestes assurés la cuisse d’Eurypyle où s’est fichée une flèche11. En revanche, un personnage féminin est plusieurs fois convoqué pour procurer des soins à des guerriers blessés : il s’agit d’Hécamède, une des captives de Nestor. Capturée à l’occasion de la prise de Ténédos et offerte par les Achéens à Nestor12, la fille d’Arsinoos apparait une première fois au chant XI de l’Iliade :

  • 13 Homère, Iliade, XI, v. 638-641. 

Ἐν τῷ ῥά σφι κύκησε γυνὴ ἐϊκυῖα θεῇσιν
οἴνῳ Πραμνείῳ, ἐπὶ δ’ αἴγειον κνῆ τυρὸν
κνήστι χαλκείῃ, ἐπὶ δ’ ἄλφιτα λευκὰ πάλυνε,
πινέμεναι δ’ ἐκέλευσεν, ἐπεί ῥ’ ὥπλισσε κυκειῶ13.

  • 14 Texte établi et traduit par Paul Mazon. Toutes les éditions de référence des sources citées sont in (...)

La femme pareille aux déesses y fait son mélange au vin de Pramnos. Elle y râpe un fromage de chèvre au moyen d’une râpe en bronze ; puis elle y verse de la farine blanche ; et, quand elle a terminé le mélange, elle les invite à le boire14.

  • 15 Au ive siècle avant notre ère, Théophraste fait du kukeôn la boisson du rustre dans ses Caractères (...)
  • 16 Delatte 1955 : 23.
  • 17 Homère, Iliade, XI, v. 502-507.

6Dans ce passage, Hécamède prépare un kukeôn, mélange de vin, fromage et farine d’orge évoqué également dans des textes postérieurs15. Le nom de cet aliment renvoie au fait qu’il faut remuer – kukan – le mélange pour éviter la formation d’un dépôt des matières solides16. Elle le fait boire à Nestor et Machaon, ce dernier ayant été atteint à l’épaule par une flèche tirée par Pâris17. Il faut attendre le chant XIV pour que la scène reprenne là où le poète s’était interrompu. Nous retrouvons alors les deux guerriers dans leur tente, où Hécamède leur prodigue d’autres soins :

  • 18 Homère, Iliade, XIV, v. 1-8.

Νέστορα δ’ οὐκ ἔλαθεν ἰαχὴ πίνοντά περ ἔμπης,
ἀλλ’ Ἀσκληπιάδην ἔπεα πτερόεντα προσηύδα·
φράζεο δῖε Μαχᾶον ὅπως ἔσται τάδε ἔργα·
μείζων δὴ παρὰ νηυσὶ βοὴ θαλερῶν αἰζηῶν.
ἀλλὰ σὺ μὲν νῦν πῖνε καθήμενος αἴθοπα οἶνον
εἰς ὅ κε θερμὰ λοετρὰ ἐϋπλόκαμος Ἑκαμήδη
θερμήνῃ καὶ λούσῃ ἄπο βρότον αἱματόεντα·
αὐτὰρ ἐγὼν ἐλθὼν τάχα εἴσομαι ἐς περιωπήν18.

  • 19 Texte établi et traduit par Paul Mazon.

Nestor est en train de boire : il n’en perçoit pas moins les cris. Lors à l’Asclépiade il dit ces mots ailés : “Surveille, divin Machaon, la façon dont iront les choses. Voici que, près des nefs, grandit l’appel de la guerre de nos robustes gars. Pour l’instant, toutefois, reste assis là à boire le vin aux sombres feux, et attends qu’Hécamède aux belles tresses ait fait chauffer l’eau de ton bain, et ensuite lavé le sang de tes blessures. J’irai sur une guette, moi, pour vite savoir”19.

  • 20 Samama 2017 : 340.
  • 21 Homère, Iliade, XI, v. 397-398.
  • 22 Homère, Iliade, XI, v. 456-458.
  • 23 Majno 1991 : 142.
  • 24 Azoulay 2004 : 449.
  • 25 Idem.

7Dans ce passage, il est intéressant de constater qu’Hécamède soigne le médecin Machaon. Ce dernier s’en remet à cette captive alors que plusieurs mentions attestent de son excellente maîtrise de l’art médical, qui pourrait lui permettre de se soigner lui-même20, à l’image de Diomède21 ou d’Ulysse22 qui s’extraient des flèches du corps dans d’autres passages. En outre, Hécamède n’a pas les compétences d’un iatros et n’effectue pas de geste nécessitant un savoir-faire technique de type chirurgical. Comme le souligne Guido Majno, rien n’est fait pour arrêter le saignement23. À première vue, elle dispense un soin à la portée des domestiques : une préparation culinaire et un bain. Mais l’efficacité de son geste relève en grande part de la grâce qui se dégage d’elle au moment où elle est vue en train d’agir. Dépourvue de compétences techniques poussées, Hécamède peut être appréhendée par la relation qu’elle entretient aux hommes qu’elle soigne comme une pourvoyeuse de care. En outre, sa beauté, soulignée comme souvent par l’adjectif euplokamos, « aux belles tresses », charge les gestes a priori banals qu’elle effectue d’un pouvoir guérisseur, dont Machaon, l’homme médecin, ne dispose pas ici. Même si le terme n’est pas employé, on peut penser qu’elle dégage une forme de charis24, qui réjouit les bénéficiaires des gestes qu’elle effectue et leur procure des bienfaits25. Pour autant, son activité, non rémunérée en raison de son statut servile, n’est pas spécialement mise en valeur – Homère ne la mentionne que deux fois.

  • 26 Homère, Iliade, XI, v. 842-848.

8Ses soins n’en sont pas moins considérés comme utiles. En effet, Patrocle, qui assiste à cette scène26, ne juge pas nécessaire d’interrompre la prise en charge non invasive d’Hécamède pour traiter Machaon. Il est pourtant parfaitement capable d’extraire une flèche et de soigner une blessure – pour preuve, il effectue cette opération immédiatement après sur Eurypyle, dans une autre tente. Quant au blessé, Machaon, il est médecin lui-même. À ce titre, sa fonction est d’« extraire des flèches ou de répandre sur les plaies des remèdes apaisants », comme l’a rappelé Idoménée un instant plus tôt en ordonnant à Nestor de l’évacuer du champ de bataille. Pourtant, placé en position de blessé, il laisse faire Hécamède sans tenter de traiter lui-même son épaule ou de faire intervenir un autre soignant. Peut-être est-ce parce que la flèche a occasionné une blessure sans pour autant rester fichée dans son épaule, ce qui expliquerait que cette blessure superficielle soit soignée par le kukeôn d’Hécamède, les récits de Nestor puis un bain chaud. Mais peut-être aussi parce qu’une efficacité est reconnue à cette thérapie : les gestes et les préparations d’Hécamède revêtent alors une dimension magique, à l’instar de ceux d’Hécate, Médée ou Circé.

Le care quotidien au sein de l’oikos : le travail invisible et dévalué des femmes libres et esclaves

9La mythique Hécamède laisse la place, à l’époque classique, pour laquelle nous disposons de davantage de sources susceptibles de nous éclairer sur le quotidien, à des femmes libres dont la principale partie de la vie se déroule à l’intérieur de l’oikos. Elles dispensent, toute leur vie durant, des soins non rémunérés, non valorisés : leur activité de care est ainsi largement invisibilisée. Plusieurs discours véhiculent l’idée selon laquelle les épouses doivent dispenser des soins, comme chez Xénophon :

Ἓν μέντοι τῶν σοὶ προσηκόντων, ἔφην ἐγώ, ἐπιμελημάτων ἴσως ἀχαριστότερον δόξει εἶναι, ὅτι, ὃς ἂν κάμνῃ τῶν οἰκετῶν, τούτων σοι ἐπιμελητέον πάντων ὅπως θεραπεύηται.

  • 27 Xénophon, Économique, VII, 37.

Νὴ Δί’, ἔφη ἡ γυνή, ἐπιχαριτώτατον μὲν οὖν, ἂν μέλλωσί γε οἱ καλῶς θεραπευθέντες χάριν εἴσεσθαι καὶ εὐνούστεροι ἢ πρόσθεν ἔσεσθαι.27

Parmi les tâches qui t’incombent, dis-je, il en est toutefois une qui te paraîtra peut-être assez désagréable : lorsqu’un serviteur est malade, il te faut veiller toujours à ce qu’il reçoive les soins nécessaires.

  • 28 Texte établi et traduit par Pierre Chantraine.

– Au contraire, par Zeus, dit ma femme, voilà une tâche qui me sera tout à fait agréable si ceux que j’aurai bien soignés doivent m’en savoir gré et se montrer plus dévoués qu’auparavant28.

  • 29 Xénophon, Économique, VII, 22.
  • 30 Xénophon, Économique, VII, 35-36.
  • 31 Stèle de Phanostratè, et toutes les stèles de médecins – hommes et femmes qui rendent hommages aux (...)
  • 32 Sur le glissement opéré, voir Azoulay 2004 : 110.
  • 33 Xénophon, Économique, VII, 30 : καὶ καλὰ δὲ εἶναι ὁ νόμος ἀποδείκνυσιν ἃ καὶ ὁ θεὸς ἔφυσεν ἑκάτερον (...)
  • 34 La jeune fille intervient en tout huit fois dans une conversation plus proche du monologue que d’un (...)
  • 35 Schmitt Pantel 1994 : 299.

10Le locuteur, Ischomaque, assigne sa femme aux tâches de l’intérieur, par opposition à lui-même : en tant qu’homme, son champ d’action se déploie hors de l’oikos. Cette assignation est justifiée par l’argument de la nature : « la divinité […] a adapté dès le principe la nature de la femme aux travaux et aux soins de l’intérieur, celle de l’homme à ceux du dehors »29. Le soin des corps des membres de l’oikos est considéré par l’époux comme une tâche plus pénible que les autres tâches dévolues à la femme, qui étaient d’organiser le départ des serviteurs travaillant dehors, surveiller le travail de ceux qui exercent à l’intérieur, gérer l’économie domestique, superviser le travail de la laine et littéralement veiller au grain30. Si le soin des serviteurs est considéré ici comme une tâche potentiellement désagréable, ce n’est sans doute pas du fait de l’activité de soigner en tant que telle, dont nous savons que dans d’autres contextes, elle bénéficie d’un important prestige31. On peut penser que c’est le caractère servile des corps à soigner qui est à l’origine de la pénibilité de la tâche. Le temps de la maladie des serviteurs, l’épouse doit en effet consentir à se placer encore plus bas qu’eux, pour occuper ce qui semble être la plus basse position de l’échelle sociale de l’oikos, en veillant à faire soigner et soigner elle-même ses serviteurs sans en tirer nulle rémunération ni bénéfice propre. Une femme libre, épouse de citoyen, se voit donc reléguée à cette tâche ingrate – l’adjectif utilisé pour la qualifier est acharistoteron, qui peut être traduit par « déplaisant » ou « désagréable ». Au-delà de la stratégie d’assise de la domination invoquée par la jeune femme32, qui répond en bonne gestionnaire consciente du principe de « don/contre-don », c’est bien à elle et non à Ischomaque que cette tâche échoit car c’est une femme. Comme toutes les activités exercées à l’intérieur de l’oikos, soigner autrui est une des capacités naturelles que la divinité– théos – a conférées au sexe féminin, la coutume – nomos – n’ayant fait qu’entériner cet état de fait33. Xénophon met en scène une épouse idéale qui s’enthousiasme de cette désagréable besogne : selon elle, la reconnaissance qu’elle en obtiendra rendra les domestiques encore plus dévoués. On pourrait penser qu’elle opère même une valorisation de cette tâche. Cependant, l’épouse d’Ischomaque répond à toutes les injonctions de son mari avec la même attitude de joyeuse soumission doublée d’un ravissement naïf34. Ce personnage nous parle sans doute bien davantage de l’épouse idéale construite par Xénophon que de femmes réelles et de ce qu’elles pouvaient valoriser ou non35.

  • 36 Vérilhac 1985. Concernant les défuntes, la qualité la plus citée dans les épigrammes étudiées est l (...)
  • 37 Vérilhac 1985 : 90-92.
  • 38 Fischer & Tronto 1991 : 40.
  • 39 Cependant, des femmes ont peut-être pu voyager sans leur époux et se rendre dans de lointains sanct (...)
  • 40 Hippocrate, Nature de l’enfant, 13, 1.

11Comme le montrait Anne-Marie Vérilhac à partir d’une analyse sérielle des épigrammes de femmes grecques, les épouses défuntes sont d’ailleurs presque invariablement louées par leur époux survivant pour des qualités toujours identiques36, celle d’avoir été une bonne reproductrice arrivant en tête37. Ainsi, les femmes de l’oikos, quel que soit leur statut, sont bien présentées comme des pourvoyeuses de care, au sens où elles s’accordent avec la définition de Joan Tronto et Berenice Fisher38 : elles sont censées tout faire pour « réparer leur monde », en l’occurrence celui de la maisonnée, afin que chacun puisse y vivre aussi bien que possible. Relativement isolées dans leur pratique de soin du fait de leur réclusion au sein de l’oikos, les épouses devaient se constituer un savoir empirique « maison » pour assurer la bonne santé des membres de leur maisonnée39. Ce savoir est sans doute ce à quoi un auteur hippocratique fait allusion quand il évoque « ce que les femmes se disent entre elles »40.

  • 41 Tronto 2008 : 252.
  • 42 Aristote, Éthique à Nicomaque, 1168a24-6 et Éthique à Eudème, 1241b5-9, commentés par Damet 2011 : (...)
  • 43 Homère, Odyssée, XIX, 467-472 ; la scène figure également sur le relief de marbre n°1914 conservé a (...)
  • 44 Dans les récits mythiques, il faut mentionner en contrepoint la figure masculine de Phénix, qui a p (...)
  • 45 Par exemple, des femmes qui doivent aider un enfant atteint de fistule à déféquer : Hippocrate, Fis (...)

12C’est encore l’invocation de la nature qui justifie la représentation dominante selon laquelle les femmes sont les personnes les plus aptes aux soins à dispenser aux petits et à materner, acte paradigmatique du soin41. Pour Aristote, les femmes aiment davantage leurs enfants que les pères car elles savent qu’ils sont d’elles après avoir vécu leur grossesse et leur accouchement tandis que ceux-ci ne peuvent que le penser42. Par la suite, les femmes sont tenues de s’occuper de leurs enfants, assistées par d’autres femmes de statut servile. Ces dernières peuvent développer une très grande proximité avec les petits, à l’image de l’Euryclée homérique, nourrice d’Ulysse, qui le reconnait à la mince cicatrice de son pied lors de son retour à Ithaque43. Le soin des membres de l’oikos, comme celui des enfants, échoit principalement aux femmes44. Ici, le statut de celles-ci, libre ou servile, n’importe pas : elles sont également aptes aux activités de care des plus vulnérables et ces soins sont même attendus de leur part. Ainsi, le médecin hippocratique ne prend pas la peine de préciser le statut des femmes qui participent aux soins qu’il a prescrits : ce sont des gunaikes indifférenciées. Les gestes prescrits par le médecin ne requérant aucune connaissance technique, ce sont donc les femmes de l’entourage, docile main-d’œuvre de proximité, qui sont spontanément mobilisées par le médecin45.

  • 46 La stèle est aujourd’hui perdue mais se trouvait auparavant au musée du Pirée à Athènes. Inscriptio (...)
  • 47 Bielman Sánchez 2008 : 174-175.

13Évoqué furtivement dans les documents textuels, le personnel de maison féminin, composé de servantes libres ou serviles, est présent dans la quasi-totalité des oikoi de citoyens. Les activités du care leur sont souvent assignées, si bien que certaines ont pu voir leur fonction rapprochée de celle d’infirmière par les commentateurs. C’est par exemple le cas d’une stèle athénienne des dernières décennies du ive siècle avant notre ère, qui représente une servante soutenant une femme à demi couchée sur un divan rehaussé de deux oreillers46. L’épitaphe qui indique « Malthakè, fille de Magadis, qui fut utile » nous informe du statut libre de cette femme, comme en témoigne l’indication de sa filiation, et du fait qu’il s’agisse possiblement d’une métèque, vu le nom à consonance orientale de son père. Anne Bielman Sánchez propose de l’interpréter comme la stèle d’une servante qui a prodigué des soins à sa maîtresse malade, une Athénienne aisée47 – on pourrait ajouter, possiblement âgée. Cette situation a pu impliquer le versement d’un salaire et/ou un hébergement. On voit également que le rapport professionnel a donné lieu à une relation affective : à la mort de la servante, la maîtresse lui fait dresser une stèle personnalisée, élaborée et coûteuse, qui met en scène l’activité de care qui a réuni les deux femmes, ainsi qu’une épitaphe laudative. Pour autant, l’« utilité » évoquée sur la stèle ne renvoie à aucune compétence technique à proprement parler, pour laquelle d’autres qualificatifs seraient employés. Comme pour toute personne alitée, les soins dispensés par Malthakè consistaient sans doute à nourrir et laver sa maîtresse, mais aussi lui tenir compagnie, peut-être discuter et l’aider à recevoir.

  • 48 Petits vases à pied servant à puiser le vin dans un cratère pour le verser dans des coupes.
  • 49 Dasen 2003 : 278-283 et illustrations planches I et II ; Dasen 2015 : 293-318.

14Cette absence de technicité reconnue, propre à la plupart des soins dispensés dans l’oikos, ne doit pas conduire à en relativiser l’importance. Cependant, les textes passent sous silence ces soins de femmes, dispensés gratuitement au sein des foyers sur les proches les plus vulnérables. S’ils ne sont pas dignes de récits, ils sont en revanche parfois mis en image. Ainsi, c’est exclusivement grâce aux nombreuses œnochoés48 attiques retrouvées que nous savons que les bébés et les jeunes enfants étaient revêtus d’amulettes protectrices, vraisemblablement par les femmes qui s’en occupaient, leurs mères, nourrices ou servantes impliquées dans leurs soins. Garçons et filles portaient ces objets magiques sur leurs corps, à des fins apotropaïques49. D’ailleurs, Plutarque, relayant les mots de Théophraste, relate la mort de Périclès en 429 avant notre ère de la manière suivante :

  • 50 Plutarque, Périclès, 38, 2.

ἱστόρηκεν ὅτι νοσῶν ὁ Περικλῆς ἐπισκοπουμένῳ τινὶ τῶν φίλων δείξειε περίαπτον ὑπὸ τῶν γυναικῶν τῷ τραχήλῳ περιηρτημένον, ὡς σφόδρα κακῶς ἔχων ὁπότε καὶ ταύτην ὑπομένοι τὴν ἀβελτηρίαν.50

  • 51 Texte établi et traduit par Robert Flacelière et Émile Chambry.

[…] un ami étant venu le voir pendant sa maladie, Périclès lui montra une amulette que les femmes lui avaient suspendue au cou, comme un signe qu’il devait être bien mal en point pour se prêter à pareille sottise.51

  • 52 Plutarque, Périclès, 38, 3-4.

15Si l’extrait vise à démontrer la faiblesse d’esprit dans laquelle l’homme se trouve à la fin de sa vie, il est intéressant de remarquer le discrédit immédiat et unanime qui pèse dans le discours tenu par Périclès et son ami, sur ces femmes qui ont lacé une amulette autour du cou du mourant. Elles ne sont même pas nommées. Les autres soins dont elles ont dû entourer Périclès à la veille de sa mort sont tus. Seule est relayée par Plutarque la conversation profonde sur l’action politique de Périclès qu’il a avec « les meilleurs d’entre les citoyens et ceux de ses amis qui survivaient »52 venus le saluer une dernière fois. Alors que sont valorisés dans les sources les activités masculines d’extérieur – y compris la médecine pratiquée par les iatroi – les soins et la sollicitude des femmes, associés à la sphère domestique, sont passés sous silence ou méprisés.

Femmes grecques et therapeia : des professionnelles du soin ?

Sages-femmes et médecins

16La période classique connait pourtant des femmes qui ont développé des compétences techniques proprement médicales, relevant davantage du cure que du care. Pour autant, cette expertise en matière de soins est presque toujours proche du soin des enfants et des femmes : le cure des femmes se lit comme le prolongement des activités de care qui, selon les documents vus précédemment, leur échoient par nature.

  • 53 Musée archéologique national d’Athènes, 12205 et 12206.
  • 54 Hippocrate, Maladie des femmes, I, 46.
  • 55 Hippocrate, Maladie des femmes, I, 68.
  • 56 Hippocrate, Chairs, 19.
  • 57 Dasen 2016 : 6-7.
  • 58 Platon, Théétète, 149b-e.
  • 59 Hygin, Fables, CCLXXIV, 10-13. Voir King 1998 : 172-187 ; Dasen 2016 : 16-17.

17Le groupe le mieux connu en matière de cure est celui des sages-femmes, évoquées dans les sources textuelles de la période classique et représentées assistant activement des parturientes sur des statuettes chypriotes datées du début du ve siècle avant notre ère53. Dans le Corpus hippocratique, plusieurs passages font clairement allusion à des femmes qui interviennent lors des accouchements sans pour autant les appeler maiai : l’une est désignée comme omphalètomos ou « coupeuse de cordon »54, une autre comme iètreuousa ou « celle qui soigne »55, une autre encore comme akestris, « soignante »56. Ce sont autant de termes qui visent à les différencier des iatroi57. Selon Platon, les maiai sont des femmes qui ne peuvent plus enfanter, mais qui ont déjà donné la vie. Leur expertise en matière de drogues et d’incantations qui apaisent ou augmentent les douleurs leur assure un savoir-faire dans l’accompagnement des parturientes comme des femmes qui souhaitent avorter58. Platon n’évoque pas leur rémunération : certaines femmes expérimentées en la matière pourraient avoir exercé cette activité bénévolement, dans le prolongement de leur rôle de pourvoyeuse de care précédemment évoqué. Il semble donc bien que dès le ive siècle avant notre ère des femmes étaient spécialisées dans l’accompagnement des parturientes, bien que non unifiées dans un corps de professionnels autoproclamés comme celui des iatroi. Rapportée par Hygin, la figure d’Hagnodikè, qui aurait exercé à Athènes au ive siècle avant notre ère, est remarquable59.

  • 60 Sur le problème même de leur dénomination, voir Dasen 2016 : 1-2.
  • 61 L’inscription est lacunaire mais indique vraisemblablement qu’elle est la fille d’un citoyen du dèm (...)
  • 62 Inscriptiones Graecae, II-III² 6873.
  • 63 Même les formes féminisées de ce terme sont plus tardives : Bielman Sanchez 2008 : 176.
  • 64 Bielman Sanchez 2008 : 176 ; Nutton 2016 [2004] : 114 ; Dasen 2016 : 11.
  • 65 Nutton 2016 [2004] : 115.
  • 66 Bielman Sánchez 2008 : 176-177.
  • 67 L’épigraphie atteste l’existence de femmes médecins dans le monde grec après Phanostraté. Par exemp (...)

18L’existence de femmes médecins60 aux compétences plus larges est attestée par les sources épigraphiques. Datée de 360-340 avant notre ère, l’épitaphe athénienne d’une femme ou fille de citoyen61 dénommée Phanostratè précise qu’elle était de son vivant maia kai iatros, « sage-femme et médecin »62. Les deux substantifs coordonnés marquent la volonté de préciser que ses compétences excèdent celles d’une sage-femme, et/ou d’appuyer sur le caractère professionnel de ses activités. C’est la première attestation d’une femme qualifiée de iatros : l’appellation est donc relativement tardive63. Elle est présentée sur la stèle accompagnée de quatre enfants d’âges différents et d’une autre femme nommée, Antiphilè : d’après plusieurs auteurs, c’est un signe pouvant indiquer qu’elle exerçait la médecine auprès d’une clientèle féminine, ainsi que comme pédiatre auprès de leurs enfants64. Pour Vivian Nutton, il n’est pas à exclure qu’elle ait pu également traiter des hommes, mais il se fonde sur des témoignages romains et hellénistiques plus tardifs65. Présentée comme « pleurée par tous », cette femme lettrée devait posséder un cabinet et une clientèle à Athènes66. Si son père et le dème d’origine de celui-ci sont indiqués, Phanostratè est présentée comme non mariée et sans enfants : le basculement du care au cure professionnel a peut-être contraint cette femme, une des pionnières en la matière67, à opérer un choix et à écarter la possibilité d’une vie conjugale faite de dépendance et de soins non rémunérés et faiblement valorisés.

  • 68 Nutton 2016 [2004] : 114.

19Ainsi, la patientèle des femmes soignantes, composé de parturientes, de femmes et d’enfants principalement mais peut-être aussi d’hommes, ainsi que leur incertaine rémunération, brouille la frontière entre care et cure, qui est de toute façon difficile à déterminer dans un monde ancien où aucune loi ne venait définir ces domaines d’activité68.

Un savoir et savoir-faire médical féminin ?

  • 69 Platon, La République, 455e6-7.

20Malgré ces incertitudes concernant l’exercice professionnel effectif des femmes en médecine, sur le plan théorique, plusieurs sources s’accordent pour dire que les femmes sont tout à fait capables de développer des compétences médicales poussées. Dans La République, Platon évoque le fait que certaines sont naturellement douées pour cette technè, mais tout comme d’autres le seraient pour la musique69.

  • 70 Hippocrate, Nature de l’enfant, 13, 1.
  • 71 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 19, 60, 64 ; Bodiou 2000 : 21.
  • 72 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 40. Pour le commentaire de ce passage, voir Rousselle 1988 : 25 (...)
  • 73 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 59 et III, 213 ; Femmes stériles, 230.
  • 74 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 21 ; Hippocrate, Épidémies V, 25. Autres exemples de participes (...)

21Pour ce qui relève de la santé des femmes, les auteurs hippocratiques font régulièrement allusion à ce qu’on pourrait qualifier de savoir70 et de savoir-faire féminins. En effet, en gynécologie, les allusions à des examens faisant intervenir le toucher et la vue du médecin sont rares, quoique quelques exemples de participes masculins utilisés dans les instructions indiquent qu’ils existaient71. S’il y a nécessité absolue de vérifier un élément par le toucher, c’est le plus souvent la patiente elle-même qui est chargée de s’examiner. Ainsi, un traité relate qu’une patiente nommée Phrontis, touchée par une pathologie qui empêchait la survenue des lochies après son accouchement, a effectué un toucher vaginal, diagnostiqué une obturation, puis communiqué cette information au médecin pour être traitée72. D’autres passages attestent cette pratique73. De même, le médecin peut recommander qu’une tierce personne de sexe féminin procède à cet examen74. Cette faible attestation des examens gynécologiques de la part des médecins a pu être interprétée comme le résultat de la pudeur des femmes grecques, qui se traduirait par un refus d’être examinées et touchées par un homme :

  • 75 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 62.

Καὶ γὰρ αἰδέονται φράζειν, κἢν εἰδῶσι, καί σφιν δοκέουσιν αἰσχρὸν εἶναι ὑπὸ ἀπειρίης καὶ ἀνεπιστημοσύνης. Ἅμα δὲ καὶ οἱ ἰητροὶ ἁμαρτάνουσιν, οὐκ ἀτρεκέω πυνθανόμενοι τὴν πρόφασιν τῆς νούσου, ἀλλ’ ὡς τὰ ἀνδρικὰ νοσήματα ἰώμενοι75

  • 76 Texte établi et traduit par Émile Littré.

En effet, par pudeur elles ne parlent pas, même quand elles savent et l’inexpérience et l’ignorance leur font regarder cela comme honteux pour elles. En outre, les médecins commettent la faute de ne pas s’informer exactement de la cause de la maladie, et de traiter comme s’il s’agissait d’une maladie masculine ; et j’ai vu déjà plus d’une femme succomber ainsi à cette sorte d’affections. Il faut, dès le début, interroger soigneusement sur la cause ; car les maladies des femmes et celles des hommes diffèrent beaucoup pour le traitement.76 

  • 77 King 1998 : 47.
  • 78 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 13.
  • 79 Hippocrate, Génération, V, 1.
  • 80 Rousselle 1980 : 1095-1096.

22À travers ce passage, l’auteur essentialise la femme comme un être doublement différent de l’homme, en ce qu’elle a des maladies spécifiques et une pudeur qui lui serait propre. Elle a donc besoin d’être traitée par un médecin spécialiste des maux féminins, comme précisément l’auteur de traité qui fait ainsi son autopromotion77. En ce qui concerne la thérapie, la plupart du temps, c’est la femme qui est censée effectuer sur elle-même les gestes prescrits par le médecin. La formule le plus souvent employée pour indiquer le traitement à mettre en œuvre est impersonnelle et comprend un infinitif, ce qui en rend l’interprétation difficile. Dans plusieurs situations, il est clair que les gestes sont effectués par les femmes elles-mêmes, dans l’intimité de leur domicile. C’est par exemple le cas du redressement de la matrice déviée, à l’aide de bâtonnets de pin et de plomb78. À l’inverse de l’ignorance des femmes évoquée plus haut, un autre auteur présuppose en effet une véritable connaissance que les femmes auraient de leur corps : elles sentent par exemple leur matrice se refermer sur le sperme masculin et observent au bout de combien de temps la semence ressort après l’acte sexuel, en déduisant si elles ont conçu ou non79. Les gestes thérapeutiques qu’elles effectuent sur elles-mêmes témoignent d’une bonne connaissance de leur anatomie intime80.

  • 81 Pour les Hippocratiques, les femmes supportent moins bien la douleur que les hommes. Pour cette rai (...)

23Plus généralement, peut-être du fait de leur sensibilité accrue81, les femmes ont une compétence particulière en matière de toucher :

  • 82 Hippocrate, Articulations, 37.

Ἔπειτα δὲ ἐς ταῦτα ἰητρὸς οὐδεὶς ἄλλος ἐστὶ τοιοῦτος, εἰ ἐθέλοι καὶ μελετᾷν καὶ τολμᾷν, ὡς οἱ δάκτυλοι αὐτοῦ οἱ λιχανοί· οὗτοι γὰρ κατὰ φύσιν μάλιστά εἰσιν. Παραβάλλοντα γὰρ χρὴ τῶν δακτύλων ἑκάτερον, παρὰ πᾶσαν τὴν ῥῖνα ἐρείδοντα, ἡσύχως οὕτως ἔχειν, μάλιστα μὲν, εἰ οἷόν τε εἴη, αἰεὶ, ἔστ´ ἂν κρατυνθῇ, εἰ δὲ μὴ, ὡς πλεῖστον χρόνον, αὐτὸν, ὡς εἴρηται· εἰ δὲ μὴ, ἢ παῖδα ἢ γυναῖκά τινα μαλθακὰς γὰρ τὰς χεῖρας δεῖ εἶναι.82

  • 83 Texte établi et traduit par Émile Littré.

À partir de là, nul médecin ne vaut les doigts indicateurs du malade lui-même, s’il veut avoir et de l’attention et de la constance : ce sont ces doigts qui s’appliquent au nez le plus naturellement. Il faut donc placer l’un et l’autre indicateurs contre le nez, les appuyer sur toute sa longueur, et demeurer ainsi immobile, jusqu’à la consolidation si cela se pouvait, du moins le plus de temps possible ; le malade lui-même, comme on a dit ; à son défaut, un enfant ou une femme, car il est besoin de mains douces83.

  • 84 Hippocrate, Maladies des Femmes I, 1 ; Glandes, 16.

24Les « mains douces » des femmes vont avec la nature de leur chair, différente de celle des hommes en ce qu’elle est plus molle, lâche, spongieuse, à l’image de la laine : la comparaison avec ce textile revient d’ailleurs dans deux traités différents84. Loin d’être vectrice d’une dévalorisation, cette nature particulière de la chair, couplée à des doigts plus fins, confère aux femmes un toucher plus délicat que celui des hommes, qui se révèle précieux dans certains cas chirurgicaux où le geste se doit d’être extrêmement précis et doux, comme ici dans le cas du nez, et dans un contexte où l’anesthésie n’existe pas.

25Des compétences féminines pour les soins médicaux, y compris les plus techniques, sont donc reconnues, en dépit du faible nombre de praticiennes rémunérées pour ces fonctions à l’époque classique. Mieux, elles sont mobilisées par les médecins, au-delà du seul cadre de la gynécologie.

*

26Il semble donc que le care constitue bien une activité subalterne largement exercée par les femmes en Grèce archaïque et classique, quel que soit leur statut : un rapport étroit à la condition féminine se dessine ici, au-delà de la différence entre libres et esclaves. Bien que la réalité sociale de leur professionnalisation dans les métiers médicaux soit difficilement appréhendable, une véritable expertise, découlant peut-être aussi de leurs activités de care à domicile, leur est reconnue à l’époque classique.

27Dans les deux cas, nous avons pu mesurer l’importance de ne pas se contenter d’un examen des documents textuels. Ce n’est pas dans un traité hippocratique qui fait l’éloge des gestes chirurgicaux les plus techniques mais plutôt au détour d’un vase ou d’un poème que s’appréhende le care au féminin. De même, la première femme médecin que nous connaissons apparait sur une inscription.

  • 85 Sur la différence entre les soins d’« entretien de la vie », du côté du care, développés et dispens (...)

28Si la therapeia, comprise comme mise en pratique du savoir médical à des fins de guérison, a été largement accaparée par les médecins hippocratiques, hommes, les femmes grecques en revanche ont majoritairement rempli le rôle de pourvoyeuses de care ou d’epimeleia, invisible et dévalué, au sein de l’oikos. Leur sortie de celui-ci pour prodiguer des soins professionnels à autrui s’est sans doute fait dans le prolongement de ces activités : l’accompagnement de la santé des femmes et des enfants, notamment lors des accouchements, relève aussi largement d’une dynamique d’entretien de la vie85.

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Bibliographie

Sources

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Notes

1 Nutton 2016 [2004] : 355.

2 Molinier, Laugier & Paperman (dir.) 2009 : 11.

3 Du verbe melein, « se soucier de », « s’occuper de ». Voir Liddel & Scott 1996 [1843] : 645.

4 Le terme désigne la plupart du temps les traitements s’appuyant sur le savoir et le savoir-faire médical. Voir Liddel & Scott 1996 [1843] : 792.

5 Sur la distinction grecque entre epimeleia et therapeia, voir Lombard 2006 : 5-7.

6 Vernant 1988 [1955] ; Vernant 1988 [1956] ; voir aussi l’introduction d’Anne Balansard in Balansard (dir.) 2003 : 7-22.

7 Tronto 2008 : 247.

8 Nutton 2016 [2004] : 355.

9 Sur les femmes guérisseuses sur le temps long de l’Antiquité, périodes hellénistiques et romaines comprises, voir Dasen 2016. Sur les femmes soignantes dans le monde romain, voir Gourevitch 1984 : 217-232 ; Flemming 2000 : particulièrement 46, 56, 383-392 ; Nutton 2016 [2004] : 222-223, 265 ; Israelowich 2015 : 76-84.

10 Homère, Iliade, II, v. 729-732.

11 Homère, Iliade, XI, v. 842-848.

12 Homère, Iliade, XI, v. 624-627.

13 Homère, Iliade, XI, v. 638-641. 

14 Texte établi et traduit par Paul Mazon. Toutes les éditions de référence des sources citées sont indiquées dans la bibliographie.

15 Au ive siècle avant notre ère, Théophraste fait du kukeôn la boisson du rustre dans ses Caractères (IV).

16 Delatte 1955 : 23.

17 Homère, Iliade, XI, v. 502-507.

18 Homère, Iliade, XIV, v. 1-8.

19 Texte établi et traduit par Paul Mazon.

20 Samama 2017 : 340.

21 Homère, Iliade, XI, v. 397-398.

22 Homère, Iliade, XI, v. 456-458.

23 Majno 1991 : 142.

24 Azoulay 2004 : 449.

25 Idem.

26 Homère, Iliade, XI, v. 842-848.

27 Xénophon, Économique, VII, 37.

28 Texte établi et traduit par Pierre Chantraine.

29 Xénophon, Économique, VII, 22.

30 Xénophon, Économique, VII, 35-36.

31 Stèle de Phanostratè, et toutes les stèles de médecins – hommes et femmes qui rendent hommages aux médecins, de même que les décrets honorifiques dont ils bénéficient.

32 Sur le glissement opéré, voir Azoulay 2004 : 110.

33 Xénophon, Économique, VII, 30 : καὶ καλὰ δὲ εἶναι ὁ νόμος ἀποδείκνυσιν ἃ καὶ ὁ θεὸς ἔφυσεν ἑκάτερον μᾶλλον δύνασθαι. / « Enfin la coutume déclare convenables les occupations pour lesquelles la divinité a donné à chacun le plus de capacités naturelles » (traduction Pierre Chantraine). Il est également à noter que l’auteur romain Columelle recommande la même chose concernant la femme de l’intendant de ferme, dans le même objectif : De l’agriculture, 12.1.5.

34 La jeune fille intervient en tout huit fois dans une conversation plus proche du monologue que d’un réel échange. Les cinq premières interventions sont des interrogations et des affirmations qui confortent Ischomaque dans son rôle de dominant : « En quoi pourrais-je donc t’aider ? De quoi suis-je capable ? C’est de toi que tout dépend » (VII, 14) ou « Quels sont donc ces travaux dévolus à la reine des abeilles qui ressemblent tout à fait à ceux que je dois accomplir ? » (VII, 32). La sixième intervention est celle qui concerne le caractère agréable du soin aux esclaves. Les deux restantes consistent à nouveau à conforter Ischomaque (« Je serais bien étonnée si les fonctions de chef ne te concernaient pas toi-même plutôt que moi » : VII, 39).

35 Schmitt Pantel 1994 : 299.

36 Vérilhac 1985. Concernant les défuntes, la qualité la plus citée dans les épigrammes étudiées est le fait d’avoir été de bonnes reproductrices (90). Leur rôle économique, comme bonnes travailleuses de la laine et bonnes gestionnaires des biens domestiques, arrive en seconde position (91 sq.). Arrive ensuite le fait d’avoir témoigné de l’amour pour leur mari (99).

37 Vérilhac 1985 : 90-92.

38 Fischer & Tronto 1991 : 40.

39 Cependant, des femmes ont peut-être pu voyager sans leur époux et se rendre dans de lointains sanctuaires consacrés à des divinités guérisseuses : voir Castelli 2018.

40 Hippocrate, Nature de l’enfant, 13, 1.

41 Tronto 2008 : 252.

42 Aristote, Éthique à Nicomaque, 1168a24-6 et Éthique à Eudème, 1241b5-9, commentés par Damet 2011 : 20-21.

43 Homère, Odyssée, XIX, 467-472 ; la scène figure également sur le relief de marbre n°1914 conservé au musée archéologique national d’Athènes. Il provient de Mouzaki en Thessalie.

44 Dans les récits mythiques, il faut mentionner en contrepoint la figure masculine de Phénix, qui a pris soin d’Achille enfant : « Et c’est moi qui ainsi t’ai fait ce que tu es, Achille pareil aux dieux, en t’aimant de tout mon cœur. Aussi bien tu ne voulais pas toi-même de la compagnie d’un autre, qu’il s’agît ou de se rendre à un festin ou de manger à la maison : il fallait alors que je te prisse sur mes genoux, pour te couper ta viande, t’en gaver, t’approcher le vin des lèvres. Et que de fois tu as trempé le devant de ma tunique, en le recrachant, ce vin ! Les enfants donnent bien du mal ». Homère, Iliade, IX, 485-492 (traduction de Paul Mazon).

45 Par exemple, des femmes qui doivent aider un enfant atteint de fistule à déféquer : Hippocrate, Fistules, IX, 2 ; touchers vaginaux effectués par une femme de la maisonnée : Hippocrate, Maladies des femmes, I, 21 ou Épidémies, V, 25 ; Succussion par quatre femmes lors d’un accouchement difficile : Excision du fœtus, II, 4.

46 La stèle est aujourd’hui perdue mais se trouvait auparavant au musée du Pirée à Athènes. Inscription : IG (Inscriptiones Graecae) II2 12026. Bielman Sánchez 2008 : 194.

47 Bielman Sánchez 2008 : 174-175.

48 Petits vases à pied servant à puiser le vin dans un cratère pour le verser dans des coupes.

49 Dasen 2003 : 278-283 et illustrations planches I et II ; Dasen 2015 : 293-318.

50 Plutarque, Périclès, 38, 2.

51 Texte établi et traduit par Robert Flacelière et Émile Chambry.

52 Plutarque, Périclès, 38, 3-4.

53 Musée archéologique national d’Athènes, 12205 et 12206.

54 Hippocrate, Maladie des femmes, I, 46.

55 Hippocrate, Maladie des femmes, I, 68.

56 Hippocrate, Chairs, 19.

57 Dasen 2016 : 6-7.

58 Platon, Théétète, 149b-e.

59 Hygin, Fables, CCLXXIV, 10-13. Voir King 1998 : 172-187 ; Dasen 2016 : 16-17.

60 Sur le problème même de leur dénomination, voir Dasen 2016 : 1-2.

61 L’inscription est lacunaire mais indique vraisemblablement qu’elle est la fille d’un citoyen du dème de Mélitè. Samama 2003 : 109-110 ; Bielman Sánchez 2008 : 176 ; Dasen 2016 : 10.

62 Inscriptiones Graecae, II-III² 6873.

63 Même les formes féminisées de ce terme sont plus tardives : Bielman Sanchez 2008 : 176.

64 Bielman Sanchez 2008 : 176 ; Nutton 2016 [2004] : 114 ; Dasen 2016 : 11.

65 Nutton 2016 [2004] : 115.

66 Bielman Sánchez 2008 : 176-177.

67 L’épigraphie atteste l’existence de femmes médecins dans le monde grec après Phanostraté. Par exemple, une dénommée Mousa à Byzance au iie-ier siècle avant notre ère, Antiochis à Tlos au ier siècle avant notre ère, Pantheia à Pergame au ier-iie siècle, Empeiria à Kios au iie-iiie siècle, Sôsanna à Athènes dans l’Antiquité tardive, entre autres : voir Samama 2003.

68 Nutton 2016 [2004] : 114.

69 Platon, La République, 455e6-7.

70 Hippocrate, Nature de l’enfant, 13, 1.

71 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 19, 60, 64 ; Bodiou 2000 : 21.

72 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 40. Pour le commentaire de ce passage, voir Rousselle 1988 : 25 ; King 1998 : 48.

73 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 59 et III, 213 ; Femmes stériles, 230.

74 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 21 ; Hippocrate, Épidémies V, 25. Autres exemples de participes au féminin : Maladies des femmes, I, 13, 40, 59.

75 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 62.

76 Texte établi et traduit par Émile Littré.

77 King 1998 : 47.

78 Hippocrate, Maladies des femmes, I, 13.

79 Hippocrate, Génération, V, 1.

80 Rousselle 1980 : 1095-1096.

81 Pour les Hippocratiques, les femmes supportent moins bien la douleur que les hommes. Pour cette raison, par exemple, chez elles, le traitement des hémorroïdes ne peut pas être chirurgical comme chez les hommes mais uniquement médicamenteux : Hippocrate, Hémorroïdes, IX, 1.

82 Hippocrate, Articulations, 37.

83 Texte établi et traduit par Émile Littré.

84 Hippocrate, Maladies des Femmes I, 1 ; Glandes, 16.

85 Sur la différence entre les soins d’« entretien de la vie », du côté du care, développés et dispensés historiquement par les femmes, et les efforts pour « faire reculer la mort », historiquement masculins, voir Collière 1996 : 78, 112.

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Pour citer cet article

Référence papier

Hélène Castelli, « Les gestes d'Hécamède. Femmes pourvoyeuses de soin en Grèce archaïque et classique », Clio, 49 | 2019, 23-42.

Référence électronique

Hélène Castelli, « Les gestes d'Hécamède. Femmes pourvoyeuses de soin en Grèce archaïque et classique », Clio [En ligne], 49 | 2019, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/clio/16066 ; DOI : https://doi.org/10.4000/clio.16066

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Auteur

Hélène Castelli

Castelli Hélène est professeure agrégée d’histoire et doctorante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à l’UMR 8210 ANHIMA. Elle prépare une thèse intitulée « Anthropologie du geste guérisseur en Méditerranée hellénophone du ve au iie siècle avant notre ère » sous la direction de Violaine Sebillotte Cuchet. helenecastelli@hotmail.fr

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