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Dossier

Un care charitable ? Enquête sur le travail des religieuses en milieu urbain au xixe siècle

Charitable care? Women religious as care providers in urban France in the nineteenth century
Matthieu Brejon de Lavergnée
p. 69-92

Résumés

Quel peut être l’intérêt du care pour une histoire qui se situe à l’intersection des femmes, de l’assistance et du religieux ? On se propose ici de réfléchir aux conditions d’importation d’un concept sur un terrain historique où le vocabulaire bien établi de la charité, de la philanthropie voire des vulnérabilités paraît difficile à concurrencer. Quasiment invisibilisé, le travail des religieuses est pourtant très présent dans les sociétés urbaines occidentales au xixe siècle. Ce travail subalterne bénéficie toutefois de compensations symboliques. Un surinvestissement du travail émotionnel, à travers le langage de l’amour et la figure de la maternité, permet également de supporter la pénibilité du travail de care. Toutefois, les prémices de la professionnalisation dans les domaines scolaire, assistantiel et médical induisent d’autres logiques – de genre, de classe et de statut – qui viennent complexifier la description du travail de care.

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Texte intégral

  • 1 Paperman 2013 : 49.

1Pour qui travaille à l’intersection de l’histoire des femmes, de l’assistance et du religieux, le recours au care n’a rien d’évident malgré une proximité apparente des interrogations : « Qui s’occupe de quoi et comment ? »1

  • 2 Entre autres Garrau & Le Goff 2010 ; Brugère 2011.
  • 3 Parmi d’autres Marec 2002.
  • 4 Lalouette 2002.

2D’abord parce que l’introduction dans les sciences sociales françaises de ce concept difficile à traduire est récente et a suscité des travaux plutôt du côté de la philosophie qui connaît un pic éditorial en 2010-20112. À l’inverse de l’injonction kantienne à l’autonomie morale fondant des sujets de droits, l’éthique du care part des réalités concrètes, sensibles, et définit des sujets de besoins. L’enfant, le malade, le vieillard ont besoin d’autrui car ils sont en situation de dépendance. La relation plutôt que l’autonomie est ici première et invite à considérer tout ce qui tisse le travail au quotidien, actes comme sentiments. Ensuite parce que les historiens disposent depuis les années 1970-1980 d’un autre outil d’étude des vulnérabilités, l’histoire de la protection sociale. Celle-ci croise, souvent à une échelle limitée et intensivement étudiée (un quartier, une ville), description des pauvretés, sous toutes leurs formes, et réponses sociales afin d’appréhender ce qu’il est convenu d’appeler la question sociale3. Enfin parce que si l’on se veut attentif à son terrain d’enquête plutôt qu’aux ascensions hâtives en généralité, il faut réfléchir à deux fois avant de substituer un concept étranger au vocabulaire indigène : en l’occurrence les termes charité, philanthropie ou solidarité sont peut-être plus explicites que care4.

  • 5 Van Heijst 2008 : 3.

3Quelques récents travaux en langue anglaise offrent toutefois un précédent. Annelies Van Heijst (2008) étudie « the historical care practice of women religious » à partir de l’exemple de la congrégation des Pauvres sœurs du divin enfant à Amsterdam5. Par-delà le cadre institutionnel (welfare), la notion de « pratiques de care » permet d’analyser le quotidien aussi bien des « care givers » que des « care receivers », d’écouter les voix des uns et des autres, de comprendre ce qui émerge d’une relation tissée dans des secteurs aussi variés que l’éducation, la santé et le service social. Dans son étude des Filles de la Charité en Grande-Bretagne du milieu du xixe siècle à nos jours, Susan O’Brien (2017) reprend le même concept sans négliger les idéaux qui animent les sœurs. Aussi le terme charité – déprécié en raison des contextes historiques auxquels l’associent nos imaginaires contemporains (instrument de reproduction d’une société victorienne patriarcale et inégalitaire, mauvais traitements et abus sexuels dans les institutions closes des années 1950-1970) – rend-il mieux compte de la manière dont les sœurs explicitent leur vocation. L’auteur rapporte les propos de Mère Térésa à propos de ses sœurs de Calcutta :

  • 6 O’Brien 2017 : 13.

Nous ne sommes pas comprises. Nous ne sommes ni infirmières, ni médecins, ni enseignantes, ni travailleuses sociales… nous faisons tout cela pour Jésus6.

4De ces deux exemples, il ressort que le care définirait mieux les pratiques, la charité les représentations. Ces travaux présentent néanmoins une lacune du côté du travail de care.

Travail de care et histoire religieuse

  • 7 Je renvoie en particulier aux travaux de M.-E. Chessel (2013, 2018).

5C’est peu dire qu’histoire du travail et histoire religieuse ont été peu croisées alors que l’histoire de la consommation ou des organisations professionnelles et syndicales est plus familière du terrain religieux7.

  • 8 Curtis 2017 ; Brejon de Lavergnée 2011 : 19-22.
  • 9 Langlois 1984.
  • 10 Molinier 2004.

6Parce que féminines et dévalorisées, on peut supposer que les activités de care ont souffert d’une relative invisibilité scientifique que les sources ne justifient que partiellement. Dans le cas des religieuses, l’ouverture de leurs archives est relativement récente ; elle s’explique en partie par l’effondrement de leurs effectifs occidentaux et, pour les congrégations internationales, par le besoin de transmettre culture et pratiques à des novices issues des « suds »8. Ces archives administratives internes favorisent une approche au « ras du sol » que les études plus anciennes avaient dû contourner en adoptant une perspective plus quantitative et statistique9. Les modernistes purent toutefois corriger ce biais grâce aux archives saisies par la Révolution française et disponibles dans les dépôts publics. Marie-Claude Dinet-Lecomte (2005) s’intéresse ainsi à la « rationalisation » des pratiques administratives des sœurs « officières » à la tête de leur communauté ou des sœurs « économes » en leur hôpital. Les contemporanéistes ont suivi. La thèse de doctorat d’Anne Jusseaume (2016a) comme ma propre habilitation à diriger les recherches (2017) tentent une description fine des activités de care des religieuses au xixe siècle et dans la première moitié du xxe siècle, tandis que des études un peu plus anciennes comme celles de Sarah A. Curtis (2000) ou Carmen Mangion (2008) ont posé la question des « working identities » des bonnes sœurs, en tension entre rôles religieux et rôles professionnels. Le « déficit de description des activités du soin aux personnes » pointé par Pascale Molinier – ce qu’elle nomme le caring labour – est donc un chantier auquel les historiens s’attèlent désormais après les sociologues et psychologues du travail10.

  • 11 Hochschild 2003.
  • 12 Molinier 2016 : 137.

7Le deuxième volet qu’implique une telle approche consiste à prendre au sérieux le travail émotionnel11. Cette démarche s’inscrit à rebours de la tendance managériale des activités de services à la personne qui a conduit à dissocier les registres du travail et des émotions. Or, écrit encore P. Molinier, « les travailleuses du care formulent leur éthique en termes affectifs »12. Bien travailler, c’est travailler « avec son cœur ». Aussi la disposition morale, en l’occurrence le souci des autres, doit-elle être considérée au même titre que la description des tâches. Lorsqu’on porte l’enquête en terrain catholique, cette approche paraît encore plus heuristique en raison de la définition de la charité qui y fonde les activités de care. Jésus est identifié au pauvre ; aussi, servir les pauvres, c’est servir Dieu lui-même et gagner son salut. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul relisent chaque mois dans leurs Règles cet article inspiré de l’évangile de Matthieu, au chapitre 25 :

La fin principale pour laquelle Dieu a appelé et assemblé les Filles de la Charité est pour honorer Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme la source et le modèle de toute charité, le servant corporellement et spirituellement en la personne des pauvres.

  • 13 Brejon de Lavergnée 2018.
  • 14 Toutes formules de Langlois 1984.
  • 15 Brejon de Lavergnée 2017c.

8Je me limiterai ici, pour les besoins d’un article expérimental qui veut réfléchir à ce que l’histoire du travail peut faire à l’histoire religieuse, au seul premier xixe siècle français (années 1810-1880), c’est-à-dire un temps de lente professionnalisation qui précède les remises en cause du système assistantiel par les républicains, et sans tenir compte de contextes nationaux qui, par la complexité qu’il faudrait introduire, brouilleraient l’analyse. Je m’appuierai sur l’exemple des Filles de la Charité13, principale des congrégations catholiques féminines de vie active au sein de ce vaste « catholicisme au féminin » marqué, entre autres, par la féminisation des « clergés ». Cette « invasion congréganiste » – 13 000 sœurs en 1808, 130 000 en 1878 – est rendue possible par la croissance des besoins d’enseignement et de soin de la société française autant que par le consensus politique favorable à ce « concordat congréganiste »14. Les sœurs s’insèrent dans un système libéral de régulation de l’assistance que caractérise une faible dépense publique, une gestion à l’échelon communal, le recours à des acteurs privés qu’il s’agisse d’associations charitables/philanthropiques de laïcs ou de congrégations religieuses masculines/féminines15. Peu coûteuses et moralement sûres, peut-on chercher du côté de la manière de faire et d’être des « cornettes » une des clefs de leur succès ? Ou, pour le dire autrement, le travail de care entendu comme une manière d’articuler un répertoire de tâches et le souci des autres, est-il un concept qui peut aider à comprendre le régime assistantiel du premier xixe siècle et son économie morale ?

Un travail de care subalterne ?

  • 16 Archives de la maison mère des Filles de la Charité, Paris (140 rue du Bac, 7e arrondissement) (...)

9Les Filles de la Charité sont engagées par contrat16. Deux modèles sont validés par le ministère de l’Intérieur en 1839 pour les hôpitaux et les bureaux de bienfaisance. La spécialisation des établissements est cependant toute relative, en particulier dans les maisons de charité où les sœurs assurent deux grands types de soins, sanitaire et scolaire. Pour les soins, le contrat porte :

Les principales fonctions des sœurs consistent à visiter à domicile les indigents malades, à les panser au besoin, à préparer et à distribuer, sur les prescriptions des médecins, les tisanes et les médicaments simples ; à faire certaines distributions de secours en nature dans la circonscription affectée à la maison de secours qu’elles sont chargées de desservir.

Et pour les écoles :

Les Filles de la Charité seront chargées du soin de faire gratuitement l’école aux petites filles indigentes de [lieu]. Elles les instruiront des principaux mystères de notre sainte religion, et leur apprendront à lire et à écrire, mais elles ne recevront à leur école aucun garçon, quel que soit son âge et sous quelque prétexte que ce soit. Lorsqu’il arrivera quelques maladies épidémiques parmi les pauvres ou les sœurs, elles suspendront leur école, s’il est nécessaire, pour aider au soulagement des malades, et reprendront leurs fonctions le plus tôt possible.

10À cette palette déjà large de tâches, le développement d’un régime assistantiel fondé sur la proximité relationnelle et l’insertion des sœurs dans le tissu urbain a ajouté d’autres fonctions : pharmacie, asiles pour les enfants des femmes ouvrières ou indigentes, orphelinats et ouvroirs pour apprendre un métier aux jeunes filles pauvres, patronage du dimanche et associations d’Enfants de Marie pour entretenir la piété, etc. Ces tâches peu qualifiées sont exercées sans véritable formation préalable ni diplôme. La lettre d’obédience dispense religieux et religieuses du brevet de capacité pour l’enseignement. Celles-ci reçoivent une rapide formation au noviciat (six mois à un an) où l’on consolide leurs connaissances en lecture, écriture et catéchisme. On leur délivre un début de méthode, ainsi de la « Manière de stimuler les enfants ». Mais l’essentiel s’apprend sur le « tas », en établissement, pendant les cinq ans qui séparent les jeunes sœurs de leurs vœux.

  • 17 Instruction pour les Filles de la Charité qui sont employées aux écoles, aux ouvroirs, etc., P (...)
  • 18 Nouveau manuel des salles d’asile, à l’usage des Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul (...)
  • 19 Luc 1997 : 312.

11Les salles d’asile accueillent par exemple les enfants entre deux et six ans, du sevrage à l’âge de raison. Elles sont parfois assorties de crèches pour les nourrissons. La sœur « surveillante », aidée de « berceuses », doit surtout veiller à la toilette des enfants – chacun doit avoir sa propre éponge, brosse et cuvette –, au soin de leur linge, à la préparation des repas et au ménage des salles. Elle doit aussi être capable de tenir un registre de recettes et dépenses. L’Instruction de 1844 plaide pour un rapide apprentissage : il suffira à la jeune sœur d’avoir « vu pendant quelque temps pratiquer devant elle la tenue des salles […] quelques compagnes expérimentées la formeront en peu de temps »17. Néanmoins, la manière de mêler le jeu et l’étude, de préparer à l’école primaire par l’apprentissage des rudiments se précisent, la législation s’en mêle (circulaire du 9 avril 1836) et, au temps des pionniers ouvert à Paris par les milieux philanthropes et protestants, succède un temps de normalisation, aux résultats d’ailleurs très contrastés selon les lieux. Le matériel pédagogique se développe (boulier, tableaux). Justine Cuzon, connue sous le nom de sœur Maria en Espagne, publie en 1855 un Manuel des salles d’asile destiné à l’asile modèle des Filles de la Charité ouvert à tous les autres ordres18. Elle y rassemble son expérience de directrice des asiles de Firminy et d’Enghien et, en quelque sorte, de sœur inspectrice des salles d’asile de la Compagnie. Par comparaison avec le manuel de Madame Pape-Carpantier auprès de qui sœur Maria s’est formée, la place de l’histoire sainte et du catéchisme est développée aux dépens du calcul et de la gymnastique19.

  • 20 Firmin Marbeau, Manuel de la crèche, Paris, À la crèche de l’Exposition et dans les autres crè (...)
  • 21 Duprat 1996 : 80.

12Si le travail des sœurs employées dans les salles d’asile se professionnalise, leur fonction sociale reste étroitement subordonnée à la visée morale de la philanthropie. Lors de l’Exposition universelle de 1867, un auteur rappelle : « Tandis que la crèche garde l’enfant, le travail nourrit et garde la mère. »20 Les sœurs de charité contribuent ainsi à une action sur le monde du travail qui passe par les femmes autant qu’à une action sur les femmes qui passe par le travail. Elles participent aussi, par leur travail rémunéré, à la vie des femmes indigentes contraintes de travailler (journalières, ouvrières à l’aiguille, blanchisseuses, revendeuses, etc. bien qu’un quart d’entre elles soit sans état)21. Elles ne partagent toutefois pas leur pauvreté, du moins en ville car elles sont logées, meublées et rémunérées par la municipalité. Elles mettent par ailleurs en commun leur salaire et sont assurées d’une retraite. On sait par contraste que femmes et vieux sont surreprésentés parmi les indigents. Les sœurs n’en travaillent pas moins jusqu’à épuisement de leurs forces.

13Rétablies en 1800 après l’intermède révolutionnaire, les Filles de la Charité sont ainsi affectées à des tâches subalternes qui requièrent une faible qualification, s’apparentent à un travail domestique et salarié, et s’exercent principalement en milieu populaire. Néanmoins, elles bénéficient d’une large reconnaissance publique qui offre des compensations symboliques dont ne jouissent pas leurs homologues laïques, garde-malades ou institutrices. La croissance de la congrégation comme la professionnalisation du travail de care conduisent cependant à complexifier ce tableau initial.

Hiérarchisation des emplois et valorisation des tâches administratives

  • 22 488 visites d’établissement sont réalisées entre 1855 et 1862 offrant une large plongée dans l (...)

14Un premier élément de complexification tient à la hiérarchisation interne des emplois comme il ressort par exemple de la visite de la maison de charité d’Agde en 1860, ville d’alors 9 500 habitants22.

Fig. 1. Inspection interne de la maison de charité d’Agde (Hérault) en 1860

Années de vocation

Emploi

Appréciation

37

se rend encore bien utile à la pharmacie
et aux malades 

36

surnuméraire

24

cuisine

bonne, simple, intelligente pour son office

22

lingerie

moyens bien ordinaires, petit esprit

16

1re à l’ouvroir

imagination très ardente,
capable pour le travail manuel

15

pharmacie

caractère vif, absolu [...] elle fait du bien à la maison par des ressources personnelles

12

2e classe

assez bon jugement, caractère ardent,
capable (et elle le sait)

7

2e aux orphelines

petit esprit, toujours découragée

6

3e classe

caractère un peu suffisant, portée à agir par elle-même. Elle ne manque pas de capacité

4

4e classe

caractère peu communicatif.
Intelligence et moyens ordinaires 

4

1re classe

caractère très doux, bon jugement. Bien formée, elle ferait un bon sujet

2

lingerie

moyens bien ordinaires, peu d’instruction, caractère mou et pour le travail et pour la pratique des devoirs de communauté

Sources : AFCP, 95, registre des visites, 1857-1862, folios 238-240, visite du 6 novembre 1860

15Toutes les sœurs ne sont pas également aptes. Au sortir du séminaire (noviciat), leurs compétences sont évaluées (« lit et écrit bien », « connaît la grammaire », « sait coudre ») ; leur affectation en dépend. Les plus limitées resteront aux gros travaux (lingerie, cuisine), à l’asile ou aux petites classes tandis que les autres graviront les classes au sein des écoles jusqu’à la 1re puis passeront à la visite des pauvres et aux soins (saigner, panser, vacciner...) voire, pour les meilleures, à la pharmacie. Cette hiérarchie des fonctions épouse généralement l’âge des sœurs dans une « carrière » à l’ancienneté, à l’exception des plus douées dont l’avancement peut être rapide. Les « notes » des sœurs, qui mêlent considérations psychologiques et évaluation de leur travail, servent aussi à repérer celles qui exerceront des responsabilités (sœur servante de maison, visitatrice de province, officière à la maison mère). Dans une congrégation où les compétences spirituelles ne sont pas prioritairement valorisées, hiérarchie religieuse et hiérarchie professionnelle se superposent assez largement.

16Le travail administratif, s’il ne concerne qu’un groupe restreint de sœurs (500-600 au milieu du xixe siècle), offre pourtant un horizon possible à nombre d’entre elles et un correctif à la représentation d’un travail de care subalterne. La sœur servante est ainsi, à l’échelle locale, la clef de l’institutionnalisation du care charitable. Femme d’affaires plus que spirituelle, elle doit tenir ses comptes, partir en quête de ressources supplémentaires (quêtes, dons), entretenir des relations avec les autorités locales masculines (maire, curé, administrateurs du bureau de bienfaisance, médecins) ainsi qu’une abondante correspondance interne (avec les officières de la Compagnie, les confesseurs de la congrégation de la Mission) et externe (bienfaiteurs, fournisseurs), placer le produit du travail de ses orphelines, s’assurer du travail des sœurs et des éventuels domestiques, s’occuper de la formation des jeunes cornettes, etc. Pourvoyeuses de care, les sœurs en sont aussi les récipiendaires : la supérieure veille sur les sœurs de sa maison, leur garantissant un emploi dans la force de l’âge et un abri dans la vieillesse.

17L’insertion de la sœur servante et de son établissement dans un quartier contribue ainsi à la fabrique du lien entre individus, à une morale de l’interdépendance et à une vision holiste des vulnérabilités caractéristiques du care charitable.

Le care giving : entre compassion et profession

  • 23 Tronto 2009 [1993].

18Le deuxième élément de description du travail de care sur lequel je voudrais insister est ce que Joan Tronto appelle le care giving, le travail effectif du soin23. Deux attitudes coexistent chez les Filles de la Charité.

  • 24 Conférence du 9 février 1653. Saint Vincent de Paul. Correspondance, entretiens, documents, éd (...)
  • 25 AFCP, 187/6, 4063-4075, registres des circulaires du premier janvier, 1802-1905.

19La première, compassionnelle, considère le « pauvre » dans toutes ses dimensions. Elle est un héritage de l’histoire de la congrégation régulièrement réactivé chez les Filles de la Charité qui méditent la vie de leur fondateur. Dans une conférence de 1653, saint Vincent de Paul les invitait à porter les deux « viandes », corporelle et spirituelle, aux pauvres24. L’attention, le « bon cœur » sont encouragés. Sœur Jacques, supérieure à Limoges où elle meurt en 1844, se distinguait par « sa douceur à écouter les demandes des pauvres, à leur accorder tout ce qui leur était nécessaire, à leur procurer les petites douceurs que leur état demandait » (janvier 1845)25. On observe néanmoins, entre la génération de sœurs des années 1820-1830 et celle de 1850-1860, une évolution dans la hiérarchie des besoins. Là où les premières privilégiaient le travail social (visite des pauvres), les secondes développent les œuvres spirituelles (Enfants de Marie) à l’unisson d’une plus grande visibilité du catholicisme sous le Second Empire. Sœur Rosalie Rendu (1787-1856), célèbre Fille de la Charité dès son vivant – elle fut décorée de la Légion d’honneur et reçut la visite de Napoléon iii et de l’impératrice Eugénie – mais rétive aux évolutions de la Compagnie fut privée de notice nécrologique. Celles-ci, envoyées chaque année à toutes les maisons par la supérieure générale, dessinent un modèle d’éthique et de travail de care.

  • 26 Manuel à l’usage des Filles de la Charité employées aux écoles, ouvroirs, etc., Paris, A. Le C (...)
  • 27 Jusseaume 2016b.
  • 28 AFCP, 4382, registre ms, n°4, s.d. [mi-xixe s.].

20La seconde attitude est professionnelle. Elle spécialise ses réponses et repose sur une compétence. Les sœurs d’école sont dotées d’un nouveau Manuel en 1866 qui remplace l’Instruction de 184426. L’ordre des chapitres y est inversé : l’exposé des méthodes passe avant celui des « vertus et qualités d’une bonne maîtresse d’école », la technique tend à prendre le pas sur l’éthique. L’arithmétique est devenue un chapitre à part entière, les ouvrages des Frères des écoles chrétiennes qui font référence sont conseillés (Exercices de calcul, Devoirs classiques, etc.), de même que le matériel s’enrichit (poêle, bureaux, tableaux noirs et de système métrique, cartes géographiques, etc.). Dans le domaine des soins, la fonction de pharmacienne est valorisée27. Par la possession de livres, la confection de registres de recettes, l’apprentissage au contact des sœurs anciennes et du corps médical, la circulation des sœurs entre établissements au cours de leur carrière, les pharmaciennes acquièrent et transmettent un savoir-faire qui leur confère un certain prestige dans la congrégation et auprès de leur clientèle pauvre. Une sœur d’Auch loue ainsi les vertus d’un « onguent souverain » qui lui permit de faire sortir en trois jours une épine enfoncée jusqu’à l’os dans le pouce d’un enfant que les médecins, après trois mois d’efforts inutiles, s’apprêtaient à opérer28. Les sœurs préparent les médicaments au laboratoire selon les ordonnances des médecins (respect des produits et des dosages), les étiquètent puis les distribuent aux malades. Encadrées par des textes réglementaires qui les confinent à la préparation des tisanes et remèdes simples (circulaire du ministre de l’Intérieur du 19 mars 1802, rappelée le 31 janvier 1840), les sœurs en viennent à préparer des remèdes magistraux malgré leur potentielle dangerosité. Le Second Empire finissant envisagea même la création d’un diplôme pour les sœurs pharmaciennes des hôpitaux.

21Entre la démarche compassionnelle, holiste, et la démarche professionnelle, spécialisée, émerge cependant une tension que la Compagnie s’attache à résoudre. Celle-ci a besoin de sœurs compétentes pour répondre à la demande d’un service public d’enseignement et de soins, mais elle doit aussi maintenir l’unité interne qui repose sur l’égalité des sœurs au nom d’une commune vocation. Les Filles de la Charité se veulent d’abord « servantes des pauvres ». Le terme de « pauvre », générique, commence à se diffracter au temps de la science sociale qui cherche à comprendre les mécanismes du paupérisme et des réponses assistantielles qui, elles aussi, se spécialisent en fonction de leurs publics. Les notices valorisent d’autant plus l’humilité chargée de ramener toutes les cornettes sous une même toise. On rapporte ainsi les propos de Marie-Anne Chotard, supérieure de l’hospice de Mouzon où elle décède âgée de 80 ans :

Quand je fais un pansement à nos pauvres, je suis si heureuse que l’amour-propre risque d’y trouver son compte ; mais ici je ne sens pas qu’il puisse s’y glisser car tout le monde s’entend à éplucher des légumes (janvier 1865).

Composition d’une identité professionnelle et religieuse

22Le troisième élément de complexification du travail de care tient à l’émergence d’une identité professionnelle chez les sœurs de charité. Celle-ci est traversée par des rapports de classe, de genre et de statut.

Fig. 2. Recrutement social (profession du père) des Filles de la Charité en 1855 (en %)

Fig. 2. Recrutement social (profession du père) des Filles de la Charité en 1855 (en %)

Source : Langlois 1984 : 614

23Six Filles de la Charité sur dix sont issues des couches populaires intermédiaires (paysannerie de laboureurs plus que de journaliers, artisanat et boutique) pouvant tendre vers une petite bourgeoisie de patrons ou d’employés. Un peu plus d’une sur quatre vient d’une famille bourgeoise (propriétaires et rentiers, professions libérales) alors qu’aux extrémités de l’échelle sociale, la noblesse d’une part, les ouvriers et les domestiques d’autre part, sont à peu près absents. Alors que la tendance de fond du recrutement religieux est à la démocratisation, les Filles de la Charité résistent bien à la concurrence de congrégations nouvelles plus prestigieuses (Dames du Sacré-Cœur, Auxiliatrices du Purgatoire) auxquelles elles n’abandonnent pas leur recrutement bourgeois tandis que les éléments les plus populaires se tournent davantage vers les innombrables petites congrégations spécialisées, en ville (garde-malades) comme à la campagne (enseignantes).

  • 29 AFCP, 701, registre des postulantes, 1801-1808.

24Les compétences mobilisables héritées de leur milieu ou de leur activité professionnelle sont très présentes dans les registres des postulantes, ainsi sous l’Empire : « fille de boutique chez un apothicaire, elle fait valoir elle-même la pharmacie, elle fait elle-même les compositions » (Criel, 22 novembre 1804) ; « tailleuse à la mode de la campagne, étant paysanne elle aime beaucoup l’ouvrage » (Clermont-Ferrand, 3 octobre 1806)29. Des origines trop modestes sont rédhibitoires, tant pour maintenir l’homogénéité du recrutement social
– telle est « d’une famille si pauvre que cela ne nous feroit pas honneur » (Agde, 18 novembre 1814) – que par crainte d’une incapacité à se conformer aux sentiments attendus d’une sœur de charité :

Son pere est chargeur de sacs, sa mere fait des menages, mais de braves gens […]. On la refusé comme etant de trop basse condition, crainte que les sentimens ne s’en ressentes (Dijon, 17 septembre 1807).

  • 30 Jusseaume 2014.

25Les domestiques, au plus bas de l’échelle sociale, ne sont pas admises dans la Compagnie dans la continuité d’une pratique attestée sous l’Ancien Régime. La distinction sociale n’est pas une garantie pour autant car ces jeunes filles, habituées à être servies, sont jugées peu propres au rude labeur des sœurs de charité. Une Sophie de La Fressange, quoique de « très bonne famille » mais peu fortunée (« ils ne sont pas à l’aise »), est finalement refusée « paroissant trop délicate » et déjà plus toute jeune (Clermont, 12 mai 1815). Les filles « de condition » doivent se couler dans le moule commun, l’humilité ayant une fonction intégratrice chargée de faire disparaître les différences de classe. La particule nobiliaire est ainsi gommée : Henriette d’Hilaire de Moissac devient sœur Moissac30. Travail émotionnel d’un côté, travail de care de l’autre sont ainsi pensés à l’aune d’une sociologie des classes moyennes.

  • 31 AFCP, 2013, Commission administrative des hôpitaux de Bordeaux, Règlement pour l’hôpital Saint (...)
  • 32 Faure 2006.
  • 33 AFCP, 2013, Règlement de l’hospice d’Alize-Sainte-Reine, 1832, 49 p. impr.

26La deuxième variable de l’identité professionnelle tient au genre. Les sœurs sont en situation de dépendance étroite vis-à-vis des administrateurs des bureaux de bienfaisance ou des hôpitaux qui sont tous des hommes, au demeurant notables locaux. Les comptes qu’elles doivent leur rendre sont précisément définis par les contrats. Mais les sœurs eurent aussi à se défendre contre les empiètements masculins dans leur travail de care. C’est moins le cas dans leurs fonctions enseignantes où la séparation de sexe des élèves fait d’elles les seules maîtresses légitimes des petites filles. En revanche, la médicalisation des soins les voit lutter pied à pied avec les chirurgiens, les pharmaciens, les médecins et les administrateurs, en particulier les économes. L’hôpital Saint-André à Bordeaux compte ainsi cinquante sœurs en 186131. Il accueille les indigents, les militaires, marins et prisonniers, mais aussi des malades payants, bref c’est un grand hôpital généraliste. Les sœurs, femmes expérimentées, ont autorité sur les infirmiers mais le service proprement médical leur échappe. Saint-André compte quatre médecins ordinaires, un médecin militaire, un chirurgien-major et son adjoint, un chirurgien en chef interne, quatre internes et autant d’externes que nécessaire. Les frictions du quotidien forment une toile de fond, peu bruyante mais constante, qui oppose sœurs, malades, personnel soignant et administratif. Parmi les motifs, on trouve, pêle-mêle, la vente des effets usagés, le renvoi du petit personnel, l’accès aux corps des décédés par les médecins, la liberté de conscience des malades, confirmant un difficile partage du pouvoir entre médecine et religion. Les sœurs ne veulent pas être exclues du premier pôle tandis que les hommes se mêlent, au nom du pluralisme religieux de la ville, des derniers moments des malades que les sœurs se réservent. Dans les petites structures – petits hôpitaux, hospices, maisons de charité –, les sœurs résistent mieux32. Installées à demeure, il n’est pas aisé de les déloger. En 1831, les administrateurs de l’hospice d’Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or) tentent avec peine de reprendre la main face à huit sœurs qui y règnent en maître, et pour cause : le médecin ne vient que deux fois par semaine et le chirurgien est un pauvre bougre. Absentéisme et incompétence du corps médical masculin autant que confiance populaire sont favorables aux sœurs. L’absence d’officine locale pousse aussi les cornettes à sortir des remèdes simples pour embrasser des préparations plus complexes et à fournir la ville sans ordonnances33.

  • 34 Archives historiques de l’archevêché de Paris, 4 R 17/1-13 : Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, a (...)
  • 35 Curtis 2002.
  • 36 A contrario, voir la thèse récente de Suenens (2018).

27Le statut enfin crée une frontière. Une distinction fondamentale oppose religieux et laïcs mais les rapports de forces entre ces deux groupes fonctionnent dans les deux sens. Les Filles de la Charité exercent une autorité sur les personnels laïcs qu’elles emploient : infirmiers dans les hôpitaux, bonnes pour les gros travaux dans les maisons de charité, sous-maîtresses dans leurs classes quand elles sont en nombre insuffisant. En sens inverse, les Filles de la Charité sont en situation de dépendance par rapport à leurs riches bienfaitrices issues de la bonne bourgeoisie ou de la noblesse. Leurs dons sont indispensables en complément des subsides publics. Sur vingt-neuf dons et legs aux Filles de la Charité dans le diocèse de Paris en 1869, dix-sept sont le fait de femmes (six veuves, cinq demoiselles, quatre dames, deux sœurs) pour dix d’hommes (sept hommes seuls, trois prêtres) et deux d’un couple34. Les sœurs vont ainsi quêter par deux chez les dames de charité. Celles-ci néanmoins ont besoin des sœurs qui, vivant dans les quartiers pauvres, introduisent les riches visiteuses auprès des familles indigentes comme elles les accueillent dans leurs écoles pour patronner les enfants35. Il conviendrait toutefois de discuter cette distinction entre dames d’œuvres et sœurs de charité trop souvent étudiées séparément36. Lorsqu’elles sont issues de la bonne bourgeoisie, les sœurs relèvent pourtant du même monde social que les dames. Elles ont pu tenir successivement les deux rôles. Entrées en religion, elles apportent une « dot » confortable et continuent de mobiliser leurs relations laïques. Le facteur social vient ici relativiser les frontières canoniques. Quoi qu’il en soit, en cette période libérale de l’assistance fondée sur la collaboration public/privé, les sœurs dépendent principalement de l’administration qui les reconnaît en tant que congrégation. Cette tutelle est moins pesante que celle des notables et des curés qui devait s’imposer à l’heure des remises en cause des financements publics par les républicains des années 1880.

Un surinvestissement du travail émotionnel ?

  • 37 Hughes 1996.
  • 38 Taieb, Raveneau & Memmi 2016.

28L’hypothèse que je voudrais formuler ici – déjà observée par les sociologues du travail – est que la pénibilité du travail de care est rendue supportable par un surinvestissement du travail émotionnel. Créer du lien affectif, voire aimer la personne vulnérable peut aider à accomplir le « sale boulot »37, à surmonter par exemple le dégoût d’une toilette intime38.

29Les sources décrivent fréquemment le travail des sœurs de charité comme pénible. Tout d’abord, elles ne l’ont pas toujours choisi. Anne Renou souhaitait être « infirmière », on lui confia les enfants d’un asile ; elle mourut, encore jeune, sans avoir pu partir en Chine comme elle le souhaitait (janvier 1846). À l’inverse, Marie Michaux, décédée à 80 ans dont 55 de vocation, n’avait plus la force de visiter les pauvres à la fin de sa vie ; elle se contente alors du catéchisme aux petites écolières (janvier 1866). On observe ici la hiérarchie des fonctions soins/enseignement au sein de la congrégation. Ces exempla reposent sur la distinction entre deux modèles, l’un déprécié – celui de la profession (choisie) – et l’autre valorisé – celui de la vocation (acceptée). La volonté propre n’a pas sa place dans la vie religieuse. Dès le séminaire, les jeunes filles apprennent à ne rien faire sans autorisation. Au nom de l’obéissance, les supérieures mettent également en place une gestion efficace du personnel indispensable dans une congrégation au fonctionnement proche d’une administration publique : on est affecté loin de son « pays », telle cette sœur normande envoyée dans le toulousain. « Elle accepta volontiers cet emploi, quoique très pénible à cause du grand nombre d’enfants et de l’accent du pays » (janvier 1845).

30La deuxième source de pénibilité tient au travail lui-même. Le contact avec la pauvreté, et les moyens limités pour la soulager, étreignent le cœur de Marie Tichit qui pleure au retour de ses visites dans les montages savoyardes, saisie par « l’état de misère dans lequel étaient réduits ces malheureux qu’elle avait tâché de soulager » (janvier 1840). La sévérité judiciaire de la contrainte par corps conduit Jeanne-Marie Montagnier à bien des « quêtes pénibles » pour arracher à la prison pour dettes « des hommes intéressants dont le seul crime étoit d’être pauvre » (Rennes, janvier 1807). Les pauvres eux-mêmes sont ingrats voire violents avec leurs bienfaitrices. Sœur Jacques, à Limoges, demeurait douce et patiente « quand ces mêmes pauvres, qu’elle ne pouvait satisfaire, lui disaient des injures et lui faisaient des reproches » (janvier 1845).

  • 39 Molinier 2010 : 164.

31Pour surmonter cette pénibilité, les notices nécrologiques valorisent la fonction maternelle des sœurs, contribuant à façonner une éthique de care. On ne compte pas les sœurs qualifiées de « mère des pauvres ». Cette maternité/paternité de substitution est typique du vocabulaire philanthropique qui en use aussi bien vis-à-vis des enfants abandonnés ou mal éduqués par leurs parents biologiques, que des pauvres incapables de se soutenir eux-mêmes et renvoyés à une forme d’enfance/dépendance par rapport à leurs « patrons » charitables. Pendant la guerre de 1870, Louise Durand de Fontmagne joignait des distractions aux soins pour égayer les soldats de son ambulance. « Elle avait pour eux des attentions maternelles qui les pénétraient de reconnaissance », allant jusqu’à bourrer et allumer elle-même la pipe d’un amputé des deux bras (janvier 1905). Cet acte, parce qu’ajusté à une situation particulière, relève de ce que Pascale Molinier appelle la « gentleness »39.

  • 40 © DePaul University (Chicago), John T. Richardson Library, Vincentian Studies Collection, séri (...)
  • 41 Brejon de Lavergnée 2017b.

32Mais c’est évidemment auprès des enfants que la figure maternelle prime. On dispose d’importantes séries d’images pieuses distribuées à l’intérieur de la Compagnie40. Elles circulaient aussi largement dans le monde féminin des bienfaitrices, des enfants des écoles et des patronages, des anciennes Enfants de Marie. Elles répondent au large investissement des congrégations féminines dans l’enseignement. En 1861, les Filles de la Charité dirigeaient 510 écoles, tant publiques que privées, où elles scolarisent 162 000 enfants. Il faut y ajouter 23 000 enfants dans leurs ouvroirs professionnels, essentiellement des orphelines41.

33Ces images mettent en scène le travail de care auprès des enfants : récupérer les bébés abandonnés, les langer, les nourrir, les bercer puis leur apprendre à lire, à coudre, à réciter leurs prières. Les sentiments sont perceptibles à travers le regard affectueux que pose la sœur sur l’enfant, un bras protecteur qui entoure l’épaule, des mains enlacées. Le contact, dans cette imagerie sentimentale du premier xixe siècle, est privilégié comme en cette légende au verso d’une carte qui circule en 1859 

Heureux qui vous chérit, qui s’abrite à vos pieds
Qui se plaît sous vos ailes !
Vous soutenez ses pas ;
ses pleurs sont essuyées par vos mains maternelles.

34C’est évidemment surtout envers les orphelin(e)s que la maternité est exercée. Les sœurs répondent à l’injonction de Jésus : « Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jean 14,18), formule qui figure sur plusieurs cartes, parfois complétée par « J’ai placé à côté de vous une autre mère ». On voit ici un groupe de sœurs ramasser un enfant trouvé devant le porche d’un l’hôpital où se trouve un tour, la mère biologique disparaissant au loin dans la neige. Un autre ensemble d’images pieuses associe les sœurs à leur fondateur, saint Vincent de Paul. Ici, une sœur lui présente un orphelin qu’il bénit, avec pour légende : « La miséricorde semblait être née avec lui/Il a donné des mères à ceux qui étaient orphelins. » Les sœurs tiennent leur fonction maternelle de leur nature féminine malgré un paradoxe : c’est bien parce qu’elles ne sont pas mères au sens biologique que leur est reconnue une capacité à être mères par profession. C’est d’ailleurs un débat qui agite le monde philanthropique. Dans les années 1820, alors qu’apparaissent à Paris les premières salles d’asile pour enfants, Jean-Denis Cochin, maire du 12e arrondissement (ancien), écrivait :

  • 42 Cité par Luc 1997 : 311.

Je préfèrerais des mères pour l’enfance et non des sœurs. Je ne crois pas que la virginité soit une bonne condition pour exercer les devoirs de la maternité42.

35Influencé par le modèle protestant et britannique des Infant schools, Cochin écrit aussi avant la grande poussée congréganiste du milieu du siècle qui devait voir les catholiques et les religieuses investir ce champ.

36Cette fonction maternelle dévolue aux Filles de la Charité s’inscrit aussi dans une répartition des rôles sexués au sein de l’Église catholique. La sœur soigne les corps, elle prépare surtout les âmes au salut que confère le baptême donné par les clercs. Leur travail n’est néanmoins pas dénué de toute valeur spirituelle comme en cette image où elles donnent le biberon dans une pouponnière. La légende indique : « Mon père et ma mère m’ont abandonné/mais Dieu a pris soin de moi » comme en une identification de Dieu et des sœurs, ce qui est pour le moins osé. La charité permet aussi aux sœurs de gagner le ciel, ce qui n’est pas rien pour une chrétienne du xixe siècle. Au recto de l’une de ces images : une sœur, assise et livre ouvert, enseigne à lire à une petite fille tandis que sa camarade coud à ses pieds. Au verso :

C’est en prenant soin des orphelins, c’est en leur enseignant à pratiquer la vertu, c’est en leur enseignant à prier et glorifier le saint nom de Jésus, que nous mériterons la miséricorde du Tout-Puissant.

37Au demeurant, cette finalité n’est pas propre aux religieuses. Une carte de l’« asile des petits orphelins », chaussée Ménilmontant, à Belleville (Seine), en appelle à « ces pieuses largesses qui, plus utiles aux bienfaiteurs mêmes qu’aux malheureux qui les reçoivent, effacent autant de péchés qu’elles essuient de larmes ».

38Pour comprendre cette économie divine, il faut revenir à l’identification du Christ au pauvre. En soignant et aimant les enfants, c’est le « divin Jésus Enfant dans la personne de ses membres souffrants » qui est secouru. À l’hôpital plus encore qu’à l’orphelinat, ce thème est omniprésent dans les notices des sœurs. Ce travail des émotions semble seul à même de conjurer le dégoût qu’inspirent les plaies les plus répugnantes.

Figurez-vous que vous pansez les plaies de Notre-Seigneur, et que ce linge qui vous fait tant horreur a servi pour ces mêmes divines plaies ; vous verrez disparaître toutes vos répugnances ; bien mieux, cet acte vous causera la plus grande joie

avait coutume de dire Joséphine Belleville, vieille hospitalière, aux jeunes sœurs (janvier 1885). Au-delà du bénéfice concret (faire son pansement) et spirituel (soigner Dieu lui-même) qu’en retire la sœur, le malade lui-même jouit d’un double avantage. À l’hôpital général de Narbonne, une vieille femme, « dévorée par la malpropreté la plus repoussante », fut convertie « par la seule vue de l’attention, du zèle et de la charité » avec lesquels elle fut nettoyée et choyée par Geneviève Lameille (janvier 1848). C’est bien tout le système assistantiel et ses acteurs qui est traversé par le travail émotionnel.

*

  • 43 Brodiez-Dolino 2013.

39Pour conclure, le care m’apparaît efficace pour penser le travail des religieuses catholiques en milieu urbain au xixe siècle. Recouvrant à la fois le soin (tâches effectives) et la sollicitude (disposition morale), il déplace l’attention vers la relation entre celui/celle qui travaille et celui/celle qui est l’objet de ce travail. Il constitue la vulnérabilité en objet d’étude alors que les historiens et les historiennes de la protection sociale se sont plutôt intéressés à l’un ou l’autre terme de l’échange43.

40Il en ressort par ailleurs un surinvestissement du langage de l’amour qui vise à saturer de sens des activités pénibles et pour partie dévalorisées que des femmes doivent endurer pendant une vie de « vocation ». La professionnalisation induit cependant d’autres logiques qui fracturent les représentations internes du travail comme elles définissent les contours du groupe religieux selon les critères de classe, de genre et de statut.

41Le care tel qu’il est appréhendé par les sciences sociales n’épuise cependant pas l’ensemble des significations, en particulier l’univers des représentations religieuses. Sans doute conviendrait-il d’y réintroduire la notion plus classique de charité afin d’offrir une meilleure description des relations entre amour et travail, typiques des métiers du care en général, qui plus est en régime chrétien. D’où ma proposition de parler de « care charitable » que je définirais ici comme une relation de sollicitude et de soin entre une sœur, les pauvres et Dieu.

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Notes

1 Paperman 2013 : 49.

2 Entre autres Garrau & Le Goff 2010 ; Brugère 2011.

3 Parmi d’autres Marec 2002.

4 Lalouette 2002.

5 Van Heijst 2008 : 3.

6 O’Brien 2017 : 13.

7 Je renvoie en particulier aux travaux de M.-E. Chessel (2013, 2018).

8 Curtis 2017 ; Brejon de Lavergnée 2011 : 19-22.

9 Langlois 1984.

10 Molinier 2004.

11 Hochschild 2003.

12 Molinier 2016 : 137.

13 Brejon de Lavergnée 2018.

14 Toutes formules de Langlois 1984.

15 Brejon de Lavergnée 2017c.

16 Archives de la maison mère des Filles de la Charité, Paris (140 rue du Bac, 7e arrondissement) [désormais AFCP], cotes 132, 1912-1922 : 498 contrats signés entre 1803 et 1880.

17 Instruction pour les Filles de la Charité qui sont employées aux écoles, aux ouvroirs, etc., Paris, A. Le Clere, 1844, p. 220.

18 Nouveau manuel des salles d’asile, à l’usage des Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, par une sœur directrice de salle d’asile, Paris, Dezobry et E. Magdeleine, 1855.

19 Luc 1997 : 312.

20 Firmin Marbeau, Manuel de la crèche, Paris, À la crèche de l’Exposition et dans les autres crèches, 1867, p. 4.

21 Duprat 1996 : 80.

22 488 visites d’établissement sont réalisées entre 1855 et 1862 offrant une large plongée dans le travail des sœurs.

23 Tronto 2009 [1993].

24 Conférence du 9 février 1653. Saint Vincent de Paul. Correspondance, entretiens, documents, éd. Pierre Coste, Paris, J. Gabalda, 1923, t. 9, p. 593.

25 AFCP, 187/6, 4063-4075, registres des circulaires du premier janvier, 1802-1905.

26 Manuel à l’usage des Filles de la Charité employées aux écoles, ouvroirs, etc., Paris, A. Le Clere, 1866.

27 Jusseaume 2016b.

28 AFCP, 4382, registre ms, n°4, s.d. [mi-xixe s.].

29 AFCP, 701, registre des postulantes, 1801-1808.

30 Jusseaume 2014.

31 AFCP, 2013, Commission administrative des hôpitaux de Bordeaux, Règlement pour l’hôpital Saint-André, 1822, 14 p. impr. ; 95, registre des visites, folios 260-265, visite du 19 octobre 1861.

32 Faure 2006.

33 AFCP, 2013, Règlement de l’hospice d’Alize-Sainte-Reine, 1832, 49 p. impr.

34 Archives historiques de l’archevêché de Paris, 4 R 17/1-13 : Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, affaires légales, 1828-1906.

35 Curtis 2002.

36 A contrario, voir la thèse récente de Suenens (2018).

37 Hughes 1996.

38 Taieb, Raveneau & Memmi 2016.

39 Molinier 2010 : 164.

40 © DePaul University (Chicago), John T. Richardson Library, Vincentian Studies Collection, série “Vincentian Holy Cards”, xixe siècle.

41 Brejon de Lavergnée 2017b.

42 Cité par Luc 1997 : 311.

43 Brodiez-Dolino 2013.

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Table des illustrations

Titre Fig. 2. Recrutement social (profession du père) des Filles de la Charité en 1855 (en %)
Crédits Source : Langlois 1984 : 614
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Pour citer cet article

Référence papier

Matthieu Brejon de Lavergnée, « Un care charitable ? Enquête sur le travail des religieuses en milieu urbain au xixe siècle », Clio, 49 | 2019, 69-92.

Référence électronique

Matthieu Brejon de Lavergnée, « Un care charitable ? Enquête sur le travail des religieuses en milieu urbain au xixe siècle », Clio [En ligne], 49 | 2019, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 03 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/clio/16196 ; DOI : https://doi.org/10.4000/clio.16196

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Auteur

Matthieu Brejon de Lavergnée

Brejon de Lavergnée Matthieu est maître de conférences HDR en histoire contemporaine à Sorbonne Université et membre du Centre d’histoire du xixe siècle. Spécialiste d’histoire sociale et religieuse, il s’intéresse particulièrement à l’histoire de la charité et de la philanthropie, croisée avec une histoire du genre. Il a récemment publié Le Temps des cornettes. Histoire des Filles de la Charité, xixe-xxe siècle (Fayard, 2018). matthieu.brejon@gmail.com

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