- 1 Au 1er janvier 2017, les sages-femmes françaises étaient au nombre de 28 932, parmi lesquelles (...)
- 2 L’accès des hommes à la formation a été autorisé en 1982 suite à l’application de la directive (...)
- 3 Knibiehler 1997. On peut noter d’ailleurs que le récent procédé PRADO mis en place par l’Assur (...)
1En dépit de ses mutations récentes, le métier de sage-femme semble être l’archétype d’un « métier de femme » : exercé en grande majorité par des femmes (à 97,4 %)1 – l’histoire de sa mixité étant d’ailleurs très récente2 – il répond aux rôles et aux attentes de cette catégorisation professionnelle : prendre soin des femmes et des nouveau-nés en œuvrant au cœur de l’intimité des corps, de la vie reproductive, du maternage, ceci jusqu’au sein même des foyers3.
- 4 Tronto 2009.
- 5 Molinier, Laugier & Paperman 2009.
- 6 Je m’appuie ici sur les interventions des sages-femmes dans les rencontres professionnelles et (...)
2Archétype d’un métier de femme, il est aussi celui d’un « travail de care », dans le sens que lui donne Joan Tronto4 et de Pascale Molinier5. Ainsi les expressions « caring about », « taking care », « care giving » et « care receiving », associées aux qualités morales de l’attention, de la responsabilité, de la compétence et de la capacité à répondre par une dynamique relationnelle sont-elles constitutives de l’identité professionnelle revendiquée par la plupart des sages-femmes6 et affichée par les instances officielles comme nous allons le voir.
Manifestement, donc, les sages-femmes sont des femmes, exerçant un « métier de femme », de plain-pied dans le care.
- 7 Entendu ici comme « le fait de guérir et pas seulement soigner, quitte à faire utilisation de (...)
3Cependant, cette assignation genrée n’est pas absolue. Si « la » sage-femme est historiquement de sexe féminin, si son action relève bel et bien du care, pour autant elle ne s’y limite pas. Il existe en effet une seconde réalité, complémentaire, concernant les compétences professionnelles ainsi que les qualités et dispositions a priori requises pour embrasser cette profession. Par-delà le stéréotype initialement décrit et encore vivace dans les imaginaires, une deuxième lecture s’impose : la réalité de son exercice, du fait des compétences qu’elle requiert et de son appartenance au statut de profession médicale indépendante, l’inscrit autant dans le cure7 que dans le care, brouillant ostensiblement les pistes des stéréotypes de genre.
- 8 Expression empruntée à Catherine Achin (2005 : 477-499).
- 9 Achin 2005 ; Pruvost 2007 ; Zolesio 2009.
- 10 Charrier 2007 et 2011 ; Jacques & Purgues 2012.
4C’est de cette ambivalence de genre qu’il sera question ici. Car si de nombreuses recherches sur le « sexe des métiers »8 ont choisi comme entrée l’exception de genre (femmes dans des « métiers d’hommes »9, ou hommes dans des « métiers de femmes »10), plus rares sont les travaux explorant l’ambivalence de genre au sein de métiers très catégorisés.
5Je rappellerai dans un premier temps le poids des stéréotypes qui assignent la profession de sage-femme au care et aux « métiers de femmes » ; j’explorerai ensuite l’autre face de la figure de la sage-femme : celle qui ne répond pas aux stéréotypes du « métier de femme » du fait de son histoire, de ses pratiques, de son autonomie et de son statut ; je terminerai enfin en soulignant les enjeux contemporains de l’ambivalence de la profession en m’appuyant sur ma propre expérience professionnelle de sage-femme, exerçant depuis la fin des années 1980 alternativement en centre hospitalier, en exercice libéral et en tant qu’enseignante en école de sages-femmes.
- 11 Gélis 1988.
- 12 Sage-Pranchère 2017.
6La profession de sage-femme telle que nous la connaissons aujourd’hui s’est bâtie dès le xviie siècle sur une rivalité de genre. Alors qu’accouchement et naissance étaient jusque-là exclusivement gérés par la communauté féminine – gestion consistant généralement en un accompagnement empirique, souvent fondé sur l’expérience de la maternité –, le xviie siècle est le théâtre de l’intrusion masculine dans le décor obstétrical. C’est en effet à cette époque qu’une « nouvelle conception de la vie »11 institue le processus de l’accouchement comme objet scientifique et médical. Les hommes, par la main des chirurgiens alors en recherche de reconnaissance sociale et de légitimité scientifique12, entrent dans la pratique obstétricale en dénonçant et dénigrant ces matrones ignorantes accusées de cruauté et de barbarie. Ces chirurgiens ne peuvent et ne souhaitent cependant pas remplacer les femmes dans l’accompagnement de tout le processus de l’accouchement, fonction chronophage et peu rémunératrice, incompatible avec le statut social qu’ils entendent conserver. Il s’agit donc pour eux d’établir une nette hiérarchie dans les fonctions et les tâches.
- 13 Sage-Pranchère 2017.
- 14 Charrier 2011.
- 15 Cette interprétation historique, consensuelle, a ponctuellement été controversée. Olivier Faur (...)
7À cette domination de genre s’ajoute une domination de classe. En effet, les sages-femmes du xixe siècle sont exclusivement des femmes, majoritairement issues des classes populaires13 et le resteront jusqu’à la fin du xxe siècle14. Cette double catégorisation offrait un terrain favorable à un contrôle par les classes dominantes, représentées par le corps des médecins15.
8L’actualité récente est encore marquée par ce fond de rivalité, à en croire la réaction unanime des instances professionnelles de gynécologie et d’obstétrique, suite à la campagne d’information initiée par le ministère de la Santé en 2017, qui visait à informer le public de l’élargissement des compétences des sages-femmes au suivi de prévention en gynécologie. Les gynécologues et obstétricien.nes français.es se sont en effet élevé.es contre cette campagne, en rappelant vertement leur supériorité :
- 16 Communiqué de presse du 18 juin 2017, consultable sur : http://syngof.fr/communiques-presse/co (...)
[…] ce gouvernement suggère que de consulter une sage-femme est identique en termes d’accès aux soins à consulter un médecin, alors que le niveau de formation et de compétence sont loin d’être les mêmes, [allant jusqu’à déclarer qu’] il en résultera une perte de chances pour les femmes16.
9On peut signaler d’autre part que la présidence du Conseil national de l’ordre des sages-femmes était statutairement occupée par un médecin jusqu’en 1995, témoignant symboliquement de la mise sous tutelle de la profession.
- 17 Knibiehler 1997.
- 18 Décret n° 2014-1585 du 23 décembre 2014 portant statut particulier des sages-femmes des hôpita (...)
- 19 http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/03/04/les-sages-femmes-obtiennent-un-statut-medical (...)
10Au cours de la seconde moitié du xxe siècle, suite au « grand déménagement » de l’accouchement du domicile vers les institutions de soins17, les sages-femmes, contraintes de suivre leurs patientes afin de pouvoir poursuivre leur activité, embrassent majoritairement le salariat. Alors que leur statut de profession médicale avait été reconnu depuis le xixe siècle, elles n’intègrent la Fonction publique hospitalière qu’en qualité de personnel paramédical. Ce statut marque sans ambiguïté leur entrée dans un système qui les place de fait sous l’autorité hiérarchique des médecins, les amenant à ne pratiquer une grande partie de leurs actes que sur prescription de ces derniers. Ce n’est qu’en 201418, après une houleuse période de manifestations, qu’un décret crée un nouveau statut, médical cette fois, pour les sages-femmes hospitalières19. Au sein des hôpitaux, ce nouveau statut n’a cependant pas significativement modifié l’ordre hiérarchique effectif entre médecins et sages-femmes, asymétrie souvent vécue comme frustrante par ces dernières.
- 20 La proportion de sages-femmes exerçant en libéral augmente en moyenne de 11 % par an depuis 20 (...)
- 21 Entendus ici comme corps professionnel, comprenant des hommes et des femmes.
11Aussi assistons-nous depuis à une nouvelle migration des sages-femmes, inverse de celle effectuée il y a plus de 50 ans, cette fois du salariat vers le libéral20. Cette réorientation de la profession peut être lue comme s’inscrivant dans une longue tradition de la profession, soucieuse de son autonomie d’exercice. Les sages-femmes peuvent ainsi se libérer de la tutelle des médecins hospitaliers21 tout en se réappropriant leur domaine d’expertise, la santé génésique. Notons cependant que l’un des arguments qu’elles avancent fréquemment pour justifier leur installation en libéral fait état d’une volonté de réinvestir le care par un accompagnement humain, personnalisé. Ce dernier nécessite en effet une temporalité différente de celle imposée par l’institution, dont les contraintes invisibilisent et amputent cette part de leur mission qu’elles considèrent comme une plus-value par rapport à celle des médecins. De plus, nombre d’entre elles choisissent ce mode d’exercice indépendant dans l’espoir, argumentent-elles, de se rendre disponibles pour leur famille : disposition certes souvent illusoire au regard des contraintes économiques liées aux honoraires professionnels, mais qui s’inscrit clairement dans la classique définition d’un « métier de femme », bien intériorisée par ces sages-femmes.
- 22 Colloque de l’Association nationale des sages-femmes libérales, 19 mars 2016, Grenoble.
- 23 Le Dû & Puill 2016.
- 24 Les femmes enceintes étant prises en charge à 100 % à compter de leur entrée dans le sixième m (...)
12La relation à l’argent est un autre symptôme de cette difficulté des sages-femmes à déjouer cette catégorisation en « travail de femme », « naturel » et dû à la communauté. Cette épineuse préoccupation de la rémunération des actes professionnels semble à ce point aiguë qu’elle a fait l’objet d’un colloque professionnel en 201622. À cette occasion, nous avions réalisé avec Céline Puill une courte enquête préalable à notre intervention auprès de sages-femmes adhérentes de l’Association nationale des sages-femmes libérales (ANSFL) en sollicitant leur témoignage par courrier électronique. Nous avons obtenu douze témoignages qui nous ont permis d’objectiver cette autre ambivalence, qui se situe d’ailleurs autant du côté des sages-femmes elles-mêmes que de leurs patientes23. Les sages-femmes interrogées avouent volontiers leur propre difficulté à légitimer la rémunération de leurs actes : dix d’entre-elles expriment une hésitation permanente à considérer leur travail comme « digne » de rémunération lorsqu’elles n’ont pas exécuté d’acte technique. Comme si une demi-heure passée à écouter, observer, expliquer et finalement conseiller n’était pas un travail mais un service naturellement rendu. Les actes des sages-femmes étant pour la plupart pris en charge dans leur totalité par l’assurance maladie24, on peut voir dans cette réaction une forme de dévalorisation de leur propre travail et non la crainte de mettre leurs patientes en difficulté financière. Tout aussi révélateur, le comportement de nombreuses patientes qui viennent en consultation sans moyen de paiement ni carte vitale ou qui demandent à l’issue de la consultation si elles « doivent quelque chose » – question qui semblerait sans doute incongrue dans le cabinet d’un médecin ou d’un dentiste.
13La profession de sage-femme est généralement associée aux caractéristiques des « métiers de femmes », tant chez les adolescentes rencontrées dans les collèges et les lycées rêvant de « s’occuper des bébés », que récemment au cinéma dans le film Sage femme25 – sans tiret entre les deux mots pour insister sur la personnalité de l’héroïne – dont la présentation débute ainsi : « Claire est la droiture même. Sage-femme, elle a voué sa vie aux autres. » Mais cette représentation est également dominante au sein des instances officielles : le texte du site internet du ministère de la Santé définissant les compétences et qualités nécessaires pour embrasser la profession de sage-femme est en ce sens édifiant. Les compétences scientifiques et médicales, tout juste mentionnées, laissent une large place à la valorisation des capacités définies par le care :
- 26 http://solidarites-sante.gouv.fr/metiers-et-concours/les-metiers-de-la-sante/les-fiches-metier (...)
Dotée de compétences scientifiques et médicales, la sage-femme possède aussi un excellent sens relationnel. Sa capacité à établir une relation de confiance avec la femme et le couple est primordiale. C’est un métier d’aide et de soutien, où pédagogie et mise en confiance sont indispensables. Son travail contribue à la qualité des relations qui se nouent entre une femme, un homme, un couple et leur bébé. La sage-femme est confrontée à des émotions très fortes tout au long de la journée et de la nuit. Certaines grossesses, certains accouchements peuvent être difficiles, la sage-femme est une personne clé qui doit toujours savoir réagir, faire preuve de tact et de beaucoup de tolérance26.
Souligner ainsi les compétences relationnelles des sages-femmes aux dépens des compétences médicales et techniques est bien un choix, révélateur de la catégorisation de la profession du côté du care par les instances ministérielles.
14La figure de la sage-femme est pourtant plus ambivalente que ne le laisse croire ce texte, comme l’affirme l’historien Olivier Faure, qui va jusqu’à la situer, pour le xixe siècle français, « à la frontière […] du féminin et du masculin »27.
- 28 Sage-Pranchère 2017.
- 29 Testart 2014.
15La professionnalisation des sages-femmes, initiée en France au début du xixe siècle, s’est élaborée sur la base d’un cumul des attributions socialement construites comme féminines (patience, intimité des corps, service à l’autre, dévouement) et des connaissances et pratiques scientifiques et médicales réputées masculines, nécessitant de l’instruction, associées à des capacités physiques et morales comme la force et le courage28. Leurs pratiques professionnelles elles-mêmes transgressent couramment la structure classique de la division sexuée du travail29 puisqu’elles pratiquent la saignée et utilisent des instruments. S’il est d’ailleurs un point emblématique qui trouble la construction sociale de la profession de sage-femme comme profession « féminine », c’est bien ce recours à la technique.
- 30 Zolesio 2009.
- 31 Tabet 1998.
16L’utilisation du forceps en particulier fut un enjeu symbolique majeur entre les médecins et les sages-femmes, du xviiie siècle au début du xxe siècle. En effet, si son maniement, corrélé à une pratique technique, est pensé et revendiqué comme « naturellement » rattaché au masculin30, les sages-femmes en ont fait largement usage pendant plus de deux siècles. Certes, une loi leur en interdit théoriquement l’utilisation dès 1803, introduisant officiellement la nécessité d’avoir recours à un médecin en cas d’accouchement « contre nature ». Cette disposition répondait clairement à la volonté des médecins de s’assurer une place dans le domaine désormais convoité de l’obstétrique, la loi servant à affirmer un ordre « naturel » en interdisant aux sages-femmes l’usage de l’instrument pour le réserver aux hommes31. Mais cette tentative demeura longtemps sans effet car la technique resta enseignée dans les écoles tout au long du xixe siècle. Au point qu’un forceps faisait encore partie des prix récompensant les nouvelles diplômées à la fin du xixe siècle, participant de ce « trouble dans le genre » provoqué par la pratique des sages-femmes.
- 32 Perrot 1987.
- 33 Témoignage présenté en 1962 par Madame Hervé, sage-femme en Bretagne à la fin du xixe siècle, (...)
- 34 Entretien privé, réalisé en 2009, avec ma grand-mère Marie Maguet, née en 1910 : « Petite fill (...)
- 35 Il n’en a cependant pas toujours été ainsi : aux xixe et xxe siècles a contrario, les sages-fe (...)
- 36 Gélis 1988.
17Si les « métiers de femmes » sont réputés nécessiter une disponibilité compatible avec l’exercice des tâches domestiques32, les contraintes imposées par la pratique professionnelle des sages-femmes vont à l’encontre de cette représentation. L’exercice professionnel à domicile entraînait autrefois une myriade de conduites d’ordinaire interdites aux femmes : sortir la nuit seule et par tous les temps33 ou encore porter des tenues vestimentaires transgressives34. Par ailleurs, les sages-femmes ont souvent été, au cours de l’histoire, des femmes libérées de leur principal rôle social de femme, à savoir de l’assignation reproductive35 : nombre d’entre elles étaient d’ailleurs des veuves, des femmes âgées ou des religieuses36, entretenant une image de la sage-femme dénuée des attraits de la féminité. Ainsi, lorsqu’au début des années 1990 deux de mes collègues se sont rendues au ministère de la Santé pour une réunion professionnelle, elles ont été « oubliées » un long moment dans le couloir d’attente. Lorsqu’elles osèrent enfin manifester leur impatience auprès d’un employé, celui-ci avoua ne pas s’être douté que ces deux femmes puissent être des sages-femmes, qu’il se représentait comme des femmes forcément âgées, imposantes et revêches…
- 37 Elsa Dorlin, s’appuyant sur les recherches de Gail Pheterson, qualifie le stigmate de « putain (...)
18Dans le même ordre d’idées, durant mes années d’élève sage-femme, entre 1987 et 1991 à l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris, l’un des chefs de service de la maternité ne nommait les sages-femmes que par le terme de « sages-putes »… Une insulte quotidienne, contre laquelle personne, à ma connaissance, ne s’est jamais insurgé, tant le rapport de domination était en sa faveur. Le terme « pute » n’est sans doute pas anodin – bien que ne résultant d’aucune réflexion ni analyse consciente chez ce médecin – et corrobore cette idée de la figure de la sage-femme comme transgressive des caractères de la féminité37.
19Quant au caractère indépendant et frondeur des sages-femmes, il s’agit d’un cliché souvent véhiculé par les médecins hospitaliers. En témoigne cet échange verbal auquel j’ai assisté il y a quelques années, alors qu’un chirurgien sommait son collègue obstétricien d’exiger d’une des sages-femmes du service des excuses suite à une altercation : « N’espère même pas obtenir des excuses : les sages-femmes, c’est des mecs, en pire ! ».
- 38 Le PACES, créé en 2010, avait été précédé par le PCEM (Premier cycle d’études médicales).
20Au xxie siècle, la profession aspire visiblement à une reconnaissance dans l’univers du cure. La formation des sages-femmes est ainsi depuis 2002 officiellement affiliée à l’univers médical : les futur.es professionnel.les sont recruté.es par la Première année commune aux études de santé (PACES)38 et durant les trois premières années de formation, leur cursus inclut de nombreux enseignements communs avec les futur.es médecins. L’ancienne « école de sages-femmes » s’est ainsi muée en « filière maïeutique » au sein de l’université, cette évolution terminologique ayant été revendiquée par les instances professionnelles et étudiantes à l’époque de l’universitarisation. Rappelons par ailleurs que l’introduction du terme « maïeutique » pour qualifier ce corps professionnel date de l’entrée des hommes dans la profession, le mot « sage-femme » étant jugé par certain.es comme trop féminin pour convenir à des professionnels de sexe masculin.
- 39 En 2014, 70,5 % d’entre elles étaient salariées en établissement de santé. Source : ONDPS.
21Les sages-femmes exercent aujourd’hui majoritairement en établissements de santé39 dans un contexte dominant de prise en charge médico-technique de la grossesse et de l’accouchement. Nous assistons ainsi à l’élargissement des territoires d’exercice des sages-femmes au sein des établissements : elles investissent désormais les secteurs spécialisés de l’échographie, de l’assistance médicale à la procréation (AMP), de la médecine fœtale et plus récemment la recherche fondamentale, grâce à la possibilité offerte aux étudiant.es d’accéder à un « parcours recherche » au même titre que leurs homologues de la filière « médecine ».
- 40 Charrier 2007 et 2011 ; Jacques & Purgues 2012.
22La mixité est désormais banalisée au sein de la profession, tout en restant numériquement très modeste. Plusieurs études sociologiques40 ont néanmoins montré que l’arrivée des professionnels masculins n’avait pas modifié significativement l’exercice des sages-femmes. On peut donc vraisemblablement attribuer la tendance actuelle d’inscription dominante dans une pratique médico-technique à l’évolution sociétale de l’organisation des soins périnataux et à la médicalisation de la vie reproductive.
23Ces tendances ne rompent cependant pas fondamentalement les liens qui associent la profession au care : les jeunes professionnel.les renouvellent spontanément les formes de l’ambiguïté qui caractérise leurs manières d’être et de faire. C’est en effet au cœur même de cet exercice institutionnel très technicisé que les sages-femmes revendiquent et valorisent leurs compétences dans le care comme valeur ajoutée auprès des patientes : reprendre posément des explications négligées par le médecin, assurer l’accueil des couples, les soins du corps, ou simplement prendre le temps d’un échange sur l’intimité de la famille malgré une charge de travail qui leur laisse pourtant peu de liberté.
- 41 Propos recueilli à l’occasion de l’écriture de cet article en juin 2018 au CHRU de Tours (37).
On récupère plein de maladresses des médecins. Souvent ils passent vite fait, annoncent comme ça un diagnostic ou un examen à faire et après, nous, on rame derrière pour désamorcer le stress41
explique par exemple Anne, sage-femme rencontrée en Unité de grossesses pathologiques dans un CHU. Les patientes elles aussi créditent souvent les sages-femmes de qualités « humaines » supplémentaires, à l’instar de Marion qui déclare :
- 42 Propos recueilli le 20 avril 2018 dans un cabinet de sage-femme à Paris.
[…] pour mes échographies, je demande toujours une sage-femme. C’est un autre contact quand même, et puis elle prend plus de temps et fait plus attention à moi. J’ai moins l’impression de n’être qu’un ventre42.
Professionnel.les et patientes s’accordent donc pour reconnaître une « touche de care » à l’exercice des sages-femmes au cœur de la technique.
24Si la mixité n’a pas influencé la pratique globale des sages-femmes, il n’est cependant pas question de nier toute différenciation liée au sexe au sein de la profession. Dans les écoles d’abord : ces lieux de formation n’échappent pas à la classique surreprésentation des individus de sexe masculin au sein des instances associatives. Ainsi, entre 2013 et 2016, les postes de président et de vice-président d’une association estudiantine du centre de la France étaient occupés par des hommes, alors que l’effectif total était de six garçons sur 126 étudiant.es. Dans l’institution de soin ensuite : un homme sage-femme me confiait que le médecin du service hospitalier où il exerce lui demandait habituellement de « voir avec la secrétaire pour donner un rendez-vous à la patiente quittant le service », alors qu’il demandait à la sage-femme de sexe féminin de « donner un rendez-vous à la patiente quittant le service »… La mixité de la profession met en lumière la puissance des stéréotypes liés au sexe au sein de l’univers professionnel médical, auxquels les sages-femmes se conforment absolument.
*
- 43 Évolution remarquable dans les références utilisées depuis quelques années par les membres du (...)
25Le statut des sages-femmes reste donc solidement et durablement inscrit dans une ambivalence qui, dans la longue durée mais selon des modalités variables, fonde leur identité, entre cure et care, masculin et féminin. Ma position d’observatrice immergée dans différents modes d’exercice de la profession depuis près de trente ans me conduit à plusieurs constatations. Ainsi, il me semble que plus le contexte dominant d’exercice s’inscrit dans la technicité et la réalisation d’actes médicaux, plus les sages-femmes revendiquent leur compétence dans le care, vantée comme valeur ajoutée par rapport aux médecins. Même si le rythme de travail imposé par l’institution ne leur permet pas de l’exercer comme elles/ils disent le souhaiter, une part de leur identité professionnelle est fondée sur ce « supplément d’âme ». C’est bien cette double compétence care/cure qui permet cette valorisation atypique du care, d’ordinaire discrédité. Parallèlement, les jeunes sages-femmes installé.e.s en exercice libéral, inscrit.e.s de facto au plus près de la fonction d’accompagnement au long terme et dans l’intimité des couples revendiquent haut et fort leur expertise dans le domaine médical et plus largement scientifique, maniant désormais constamment le langage de l’Evidence-Based Medicine43, au même titre que les médecins. Outre la nécessité du langage commun pour établir le dialogue, cette évolution reflète surtout, selon moi, la volonté de se conformer à une doxa médicale à laquelle la jeune génération de sages-femmes souhaite appartenir. Enfin, les trente années écoulées depuis l’entrée des hommes dans la profession, et la position spécifique qu’ils y occupent, démontrent que la profession n’échappe pas à la hiérarchie des sexes, loin s’en faut. La présence masculine, pourtant très marginale, apparaît même comme un catalyseur de la puissance des représentations sexuées, au demeurant toujours fortement intériorisées par les femmes sages-femmes d’aujourd’hui.
26En dépit des transformations de leur profession qui les situent désormais dans l’univers médico-technique, les sages-femmes continuent d’incarner une subtile synthèse du cure et du care, entretenant cette ambiguïté qui fonde finalement une partie de leur identité professionnelle. En fonction du contexte social et politique qui conditionne leur mode d’exercice, ces professionnel.le.s développent spontanément des stratégies pour équilibrer les tensions qui existent entre ces deux pôles et promouvoir un care qui relève de compétences plus que d’évidences.