- 1 Les écrits du colloque ont donné lieu à une publication en français et en allemand. Pour la contrib (...)
- 2 Ibid., 107.
1J’ai rencontré Margaret Maruani dans un colloque organisé par l’Union nationale des étudiantes de Suisse au bord du lac Léman en novembre 1997. Françoise Thébaud avait soufflé mon nom aux organisatrices, n’étant elle-même pas disponible pour communiquer sur l’état des savoirs dans les études de genre. Margaret a pris la parole après ma présentation. Sa communication, « La variable sexe fait-elle mauvais genre ? La place des femmes dans la sociologie du travail en France », a agi sur moi comme un électrochoc : tant de clarté, de précision et de passion pour évoquer « la perplexité des sciences de l’homme face à l’explosion de l’emploi féminin »1. Le dernier temps de son exposé, « la sociologie de l’activité féminine, du travail à l’emploi », sonnait comme un agenda pluridisciplinaire : mieux connaître l’évolution du rapport à l’emploi des femmes, pour apporter un autre regard sur le travail, l’emploi et le chômage. Elle plaidait alors pour l’approfondissement de l’analyse des différences de sexe sur le marché de travail, susceptible de « contribuer à l’accumulation des savoirs sur l’activité féminine, mais aussi à la progression générale des connaissances du monde du travail »2. Installée en France depuis seulement trois ans, je ne connaissais pas l’existence des Cahiers du Mage, créés en 1995, ni le dynamisme de cette jeune femme à la silhouette menue et aux propos ciselés.
- 3 Pour entendre sa voix, visionner la vidéo réalisée pour la soirée en son hommage le 20 octobre 2022 (...)
2En 1997, Margaret Maruani avait pourtant déjà une œuvre importante à son actif. Après une thèse sur Les syndicats à l’épreuve du féminisme (publié chez Syros en 1979), elle s’était attelée à une série de recherches, seule et avec d’autres, sur les femmes grévistes, sur la comparaison France-Allemagne en matière d’emploi, sur la flexibilité des emplois à temps partiel dans le commerce et j’en passe. Plusieurs ouvrages plus courts et plus synthétiques donnaient le ton de ses engagements : Mais qui a peur du travail des femmes ? (publié chez Syros en 1985) et Sociologie de l’emploi avec Emmanuèle Reynaud (collection « Repères », 1993 avec une 5e édition en 2009). Dans le paysage de la sociologie sur les rapports sociaux de sexe, je venais de faire la rencontre d’une grande figure. Sa disparition en août 2022 laisse un grand vide pour la sociologie, bien sûr, mais aussi pour les études de genre dont elle a accompagné le développement avec une énergie inlassable et un sens de la collaboration interdisciplinaire et internationale jamais démentis. Sa voix s’est éteinte mais elle a laissé derrière elle des écrits qui restent3.
- 4 Voir le parcours de Margaret Maruani réalisé par Laufer & Ravet 2021.
3Rappelons quelques traits d’une carrière menée aux côtés d’autres pionnières des études de genre4. En 1995, l’année du premier numéro de Clio. Histoire, Femmes et Sociétés, Margaret Maruani accepte sous la pression amicale de Chantal Rogerat et d’Helena Hirata de prendre la responsabilité d’un groupement de recherche (GDR) du CNRS centré sur la question du genre, première étape d’une institutionnalisation du champ à laquelle elle a constamment œuvré. Rassemblant sociologues, historiennes et économistes, ce premier réseau interdisciplinaire « Marché du travail et genre (Mage) » n’a jamais cessé d’exister, évoluant au cours des années dans sa forme institutionnelle mais restant fidèle à sa volonté de fédérer les disciplines et les chercheur·es à l’international, par des collaborations particulièrement fécondes, notamment avec les universités du Japon, de la Chine, du Brésil et des États-Unis. Le souci de laisser des traces écrites des débats n’a jamais quitté Margaret – « Les colloques passent, l’écrit reste », disait-elle. Ainsi sont nés Les Cahiers du Mage en 1995, remplacés en 1999 par une revue en bonne et due forme, Travail, Genre et Sociétés, et quantité d’ouvrages collectifs, qui sont des références indispensables pour qui s’intéresse au genre dans les sciences sociales. Dès 1998, elle dirige l’ouvrage Les nouvelles frontières de l’inégalité. Hommes et femmes sur le marché du travail, sa thématique de recherche de prédilection. Cet ouvrage, comme ceux qui suivent, sont marqués par le croisement des perspectives disciplinaires, mais aussi par un souci de présenter une diversité théorique et des approches comparatives. Cinq ans plus tard, Femmes, genre et sociétés. L’état des savoirs mobilise cinquante-huit auteur·es qui présentent en quelques pages des concepts et problématiques autour du genre. Michelle Perrot, Françoise Thébaud et Florence Rochefort croisent dans ces pages Michel Bozon, Christine Delphy ou Françoise Héritier.
4Si ce dernier ouvrage, comme celui qui fait suite en 2013 – Travail et genre dans le monde. L’état des savoirs – privilégie la synthèse, la revue Travail, Genre et Sociétés s’affirme rapidement comme une revue de recherche engagée. Le premier numéro sur « Travail et pauvreté : la part des femmes » est organisé autour de ce dossier, avec une rubrique « parcours » (entretien avec la sociologue du travail des femmes Madeleine Guibert) et une rubrique « controverses » centré sur l’ouvrage de Bourdieu, La Domination masculine. Le ton est donné pour les années à venir. En 2018, lorsque Margaret transmet la direction de TGS à Hyacinthe Ravet (musicologue) et Clotilde Lemarchant (sociologue), le résultat de vingt ans de recherches et de débats est publié dans une table des contributions de la revue5.
5En 2010, je retrouve Margaret comme collègue de laboratoire lorsqu’elle intègre, avec l’équipe du Mage, l’UMR Cerlis (université Paris Descartes). Dans ce contexte, je découvre de l’intérieur la force de travail et l’inventivité d’une chercheuse pour qui la recherche collective est une raison d’être, sans oublier cependant que le travail doit s’entrecouper de moments conviviaux, de déjeuners et de rires partagés. Avec elle, je participe à la préparation du colloque des vingt ans de la revue : « Je travaille, donc je suis. Le Mage a 20 ans », tenu en Sorbonne en 2015. Avec Angela Davis qui fait la conférence inaugurale et Michelle Perrot celle de clôture, le colloque fait salle comble dans l’amphithéâtre Louis Liard, témoignage du développement des études de genre, de sa pluridisciplinarité croissante et de la rencontre des thématiques de la revue avec un public de féministes engagé·es dans et hors de l’enseignement supérieur. Comme toujours lorsque Margaret est à la manœuvre, le colloque est aussi l’occasion d’un concert musical et d’une publication collective : Je travaille donc je suis. Perspectives féministes (La Découverte, 2018).
6Musique et écrit, genre et travail, la contribution de Margaret Maruani aux études de genre est incommensurable. Elle nous a quitté·es, bien trop jeune, mais elle laisse une œuvre et une relève auxquelles la revue Clio. FGH souhaite rendre « femmage », mot qu’il n’est pas certain qu’elle aurait apprécié, mais les études de genre, avec Margaret, sont passées par là.