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« Je regardais le ciel ». Signes et intersignes dans J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce

« I was watching the sky ». Signs and intersigns in Jean-Luc Lagarce’s J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne
Alicia Devaux-Rodriguez
p. 67-88

Résumés

Résumé : Cet article a pour objectif d’étudier, dans une perspective ethno­critique, les oralités de malheur dans le théâtre de Jean-Luc Lagarce, écrivain consacré par la Comédie française. Nous nous arrêterons en particulier sur son avant-dernière œuvre centrée sur la thématique du retour du fils prodigue : J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Notre article aborde deux axes. Le premier concerne la grande « famille tragique » lagarcienne et montre comment la malédiction paternelle a provoqué le départ du fils et endeuillé la demeure sans que son retour change la situation des femmes de la maison ; le deuxième aborde le malheur et l’impossible bonheur et questionne la liminarité des personnages au parcours initiatique inachevé. Ces personnages de l’entre-deux mondes présentent une pavane rituelle et nous permettent d’explorer les marges du théâtre hétérotopique lagarcien. Ainsi, par cette dramaturgie de l’attente et du malheur, J.-L. Lagarce renoue avec la choralité antique et retrouve les oralités des cultes funéraires.

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Texte intégral

  • 1 Lagarce, Journal I, p. 373-374.

Samedi 23 juillet 1988 Paris. 23 h 35. La nouvelle du jour, de la semaine, du mois, de l’année, etc., comme il était « à craindre et à prévoir » (à craindre, vraiment ?). Je suis séropositif mais il est probable que vous le savez déjà. Regarde (depuis ce matin) les choses autrement. […]. Sourire, faire le bel esprit. Et taire la menace de la mort – parce que tout de même… – comme le dernier sujet d’un dandysme désinvolte1.

  • 2 Lagarce, Journal I, p. 54.
  • 3 Privat, 2017, p. 246.
  • 4 Lagarce, Journal II, p. 393.
  • 5 Verdier, 1979, p. 11.
  • 6 L’ethnocritique travaille à l’articulation d’une poétique du texte et d’une ethnologie du symboliqu (...)
  • 7 Désormais JMM. Les numéros de page seuls renvoient à cette pièce.

1Dès 1981, bien avant d’avoir appris sa séropositivité, Jean-Luc Lagarce a l’intuition du destin tragique qui sera le sien : « Je ne cesse de me complaire depuis une semaine ou deux dans l’idée ô combien satisfaisante que je vais mourir lentement d’une maladie terrible... Cela satisfait mon égocentrisme et ma vanité2. » Comment exprimer la menace de la mort ? Comment taire cette menace ? Lagarce va explorer ses questionnements par l’écriture diaristique et par la création théâtrale. Ainsi, on peut analyser une pensée culturelle du malheur dans les dernières œuvres de Lagarce, œuvres dernières, « si profuse[s] en rites approximatifs et significatifs d’un monde en désordre et malmené3 » par l’apparition d’un fléau, à la fin du xxe siècle. Après l’épidémie du sida, la question de sa représentation se pose pour les artistes. Et avec elle, la question de l’incarnation : comment donner corps à la maladie ? Comment la donner à voir, à percevoir, à ressentir ? Certains auteurs, comme Hervé Guibert, confrontés à leur mort imminente, se lancent dans l’autofiction. D’autres comme Bernard-Marie Koltès ou Jean-Luc Lagarce estiment que le sida n’est pas un thème littéraire4 et excluent la maladie de leur création. Pourtant chez Lagarce, les dernières œuvres accueillent le motif du retour du fils prodigue venu annoncer sa mort prochaine : Juste la fin du monde (1990), J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne (1994), et Le Pays lointain (1995), qui présente un fonds autobiographique important. Dans l’avant-dernière pièce, « il y a une manière de conter […] ou de psalmodier le malheur vécu5 » qui nous permet d’interroger les formes d’oralités et les rituels qui entourent la mort. Comment s’exprime le malheur ? Quelle en est la source ? Quels rites s’instituent à travers l’oralité théâtrale et la représentation ? Telles sont les questions qui guident notre étude ethnocritique6 de J’étais dans ma maison7...

La grande « famille tragique »

  • 8 Lagarce, 1994, synopsis JMM, p. 5.

Il y a de longues plaintes. Des colères. Et de très courtes scènes‚ infimes‚ deux ou trois mots‚ comme à peine‚ un trait à l’encre‚ une ou deux notes8.

  • 9 Nous nous référons pour étudier le chronotope à la division tripartite ébauchée par Fernand Braudel (...)

2Le malheur est au cœur de la maison lagarcienne. La domus9, espace de la reproduction et de la vie, est devenue lieu de mort. Dans JMM, cinq femmes se lamentent en attendant le retour du fils prodigue. Lorsque celui-ci revient enfin, il s’effondre sur le pas de la porte et il est transporté dans sa chambre d’enfant. La vie de ces cinq femmes s’est arrêtée lorsqu’il a été chassé par le père et elles évoquent à tour de rôle l’origine de leur malheur : « On voulait la tragédie‚ la belle famille tragique mais nous n’aurons pas cela‚ juste la mort d’un garçon dans une maison de filles » (p. 260).

« Ce que je raconte » (p. 242)

  • 10 On peut y voir aussi un signe de continuité, de liaison entre différents moments de cette « version (...)
  • 11 Fabre, 2009, p. 36.
  • 12 Au sens bakhtinien, la corrélation essentielle des rapports spatio-temporels (Bakhtine, 1978). La m (...)
  • 13 Ginzburg, 1980, p. 11.

3L’Aînée est la première à prendre la parole, à mettre en place le cadre de l’intrigue : son long monologue, qui constitue la première scène de la pièce délimitée simplement par le pictogramme lagarcien « (…)10 » et le changement de personnages avec le dialogue entre La Mère et La Plus Vieille, reconstituent pour le lecteur-spectateur et pour elles leur situation d’attente et l’événement qui vient interrompre leur « deuil indéfini11 ». Sa parole in/augurale est répétitive et litanique ; elle ne cesse de moduler le chronotope12 de la pièce, un espace domestique où elles vivent confinées dans une durée indéterminée signifiée par les verbes à l’imparfait, opposé à un espace sauvage qui a englouti le jeune homme : la campagne, la route et le ciel où L’Aînée cherche des signes d’apaisement. Ce qui frappe l’œil dès la première page, opposé à la maison où cinq femmes attendent la délivrance apportée par la pluie, c’est l’italique d’un ailleurs ensauvagé, un « là-bas » où convergent toutes leurs pensées et leurs espoirs, qui clôt le premier verset de L’Aînée dans une savante gradation descendante : « J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Je regardais le ciel […] je regardais encore la campagne qui descend doucement et s’éloigne de chez nous‚ la route qui disparaît au détour du bois‚ là-bas » (p. 227). Tel le « chasseur accroupi dans la boue qui scrute les traces d’une proie13 », elle cherche à lire son destin dans les plis et replis du terrain.

4L’Aînée propose à l’imagination un tableau vespéral qui suscite la rêverie et provoque le souvenir de l’événement traumatique, le départ du frère : « Je regardais la route et je songeais aussi‚ […] / toutes ces années que nous avions passées à l’attendre‚ celui-là‚ le jeune frère‚ depuis qu’il était parti‚ s’était enfui‚ nous avait abandonnées‚ / depuis que son père l’avait chassé […] » (p. 227-228). À ces années « vécues à attendre et perdues encore » (p. 228), L’Aînée va opposer le moment présent : « aujourd’hui », « ce jour précis » (trois occurrences, p. 228), formules repérées et soulignées par l’italique. Ce faux monologue est une mélopée, qui combine des répétitions, qu’elles soient de mots ou de sons, des reformulations ou des rectifications :

J’attendais la pluie‚ j’espérais qu’elle tombe‚ […]

et c’est alors que je le vis‚ celui-là‚ le jeune frère‚ prenant la courbe du chemin et montant vers la maison‚ j’attendais sans rien espérer de précis et je le vis revenir‚ j’attendais comme j’attends toujours‚ depuis tant d’années‚ sans espoir de rien‚ et c’est à ce moment exact‚ lorsque vient le soir‚ c’est à ce moment exact qu’il apparut‚ et que je le vis (p. 228-229).

  • 14 Cette pluie, dont L’Aînée « espérai[t] qu’elle tombe », n’est pas sans convoquer l’image du frère q (...)
  • 15 On pense également aux lignes ingoldiennes (Ingold, 2011) qui tissent le paysage de ces femmes qui (...)
  • 16 Dans cette incantation se joue l’inconscient à travers le jeu du signifiant qui permet d’entendre « (...)

5Son récit retarde la révélation avec l’évocation du frère qui figure comme une apparition. Sur le plan phonique, outre le retour des mêmes sons suscités par les répétitions et leur effet litanique, c’est comme si la pluie appelait par assonance et allitération le groupe « le vis » et dans la suite des versets le pronom « lui » : « Je ne bougeais pas mais j’étais certaine que ce serait lui‚ j’étais certaine que c’était lui […] » (p. 229). Dans ces correspondances, le retour du frère est assimilé à la tombée de la pluie14 qui « apaise », à la vie associée à l’apparition, à la ligne « courbe15 » qui conduit au foyer maternel et à la formule incantatoire « je le vis » qui par le jeu du signifiant peut s’entendre comme « vie » et « vit », suggérant l’émergence de l’élément masculin16. Ce qui retarde aussi, ce sont les nombreux commentaires qui interrompent le récit directement ou par des segments entre tirets ou parenthèses. Ainsi, la ponctuation peut-elle être un lieu de fantasmes où les figures de certains signes témoignent des tentatives littéraires de leur re-motivation. Dans JMM, qui joue la partition musicale d’une dramaturgie du confinement dans un univers féminin – celui d’un espace unique mais cloisonné par des seuils invisibles –, ces parenthèses peuvent, par un jeu de miroir entre le typographique et la sémantique, redoubler l’enfermement de ces femmes, un enfermement qu’elles ont choisi. Dans la structure de la pièce, cet enfermement est perceptible également à travers les formes d’expression choisies, faux dialogues et monologues alternés. Gardiennes de la mémoire, les cinq femmes commentent, à la façon du chœur antique, l’événement fondateur de leur tragédie. À chaque fois, on voit comment chacune est enfermée dans sa vision de leur situation.

La remémoration de la « Malédiction »

6L’Aînée évoque dans son monologue inaugural le départ du frère à l’origine de tous leurs malheurs, mais c’est La Plus Jeune qui procède à une reconstitution chorale de la scène de la malédiction paternelle (« scène » 9, p. 256-258). C’est elle, encore « petite, enfant, gamine » (p. 245), qui raconte la scène originelle en la répétant de manière litanique pour creuser le traumatisme causé par ce départ, le souvenir de « la haine, et cette peur du crime qui [lui] reste » (p. 247) :

Lorsque le père le chassa, le mit à la porte […]

Lorsque le père le chassa, dans sa colère, sa violente colère,

une de ces colères terribles à faire trembler les murs, l’expression, je répète ce qu’on me dit,

une de ces colères terribles à faire trembler les murs […]

je n’ai jamais eu pourtant le souvenir qu’il y eût des jours sans cette colère et sans ces cris et sans cette violence […]. (p. 246)

  • 17 Cuisenier, 2006, p. 121.
  • 18 Il s’agit d’étudier l’imaginaire dans la langue, le jeu herméneutique qui permet d’explorer les exp (...)

7Même si la « force des mots l’emporte souvent, quant à l’efficacité, sur la gestuelle et sur les manifestations rituelles17 » dans la reconstitution de la scène par l’hypotypose et l’évocation de la colère paternelle, la modalisation autonymique par l’italique pour resémantiser un cliché (la colère terrible…) permet d’entrer dans l’imaginaire de la langue et de sa mythologie. La Plus Jeune en profite ainsi pour se moquer des expressions empruntées à ses aînées et en même temps développe l’image de cette colère qui gronde, enfle et se déchaîne par vagues, colère terrible qui bouleverse leur vie à jamais et qui impose son tremblement sur les marges blanches de la page. Le texte joue de la référence biblique – la colère paternelle renvoie à la colère divine qui peut châtier les hommes en déclenchant des catastrophes naturelles, déluge ou tremblement de terre et va provoquer l’écroulement de la maison familiale – et de la référence tragique en redonnant un sens étymologique à l’adjectif « terrible » et l’inscrivant dans le furor de la tragédie antique, signe de folie et d’inhumanité. Enfin, le texte joue également sur la locution « faire trembler les murs », ce qui nous semble intéressant du point de vue de l’oralité. Si les murs tremblent, n’est-ce pas précisément parce qu’ils ont des oreilles ? Ainsi, l’italique nous dit quelque chose du sacré qui affleure dans le texte par logogenèse18 en remontant à la source du langage.

  • 19 Bourdieu, 1982, p. 72.
  • 20 Bourdieu, 1982, p. 72.

8La parole du père est sacrée, car « insulte, bénédiction, malédiction, tous ces actes de nomination magique sont à proprement parler des prophéties prétendant à produire leur propre vérification19. » C’est un geste irréversible, qui compromet l’avenir des cinq femmes : « en tant qu’il enferme toujours une prétention plus ou moins fondée socialement à exercer un acte magique d’institution capable de faire advenir une nouvelle réalité, l’énoncé performatif réalise dans le présent des mots un effet futur20. » La Plus Jeune souligne la dimension fatale des phrases prononcées par le père, sans qu’on sache exactement les mots qu’il a utilisés :

Lorsque le père le chassa et ordonna que plus jamais il ne revienne‚ qu’il quitte la maison et ne puisse jamais‚ plus jamais‚ y revenir‚

lorsqu’il le chasse‚ qu’il le maudit‚

ces phrases-là‚ étranges‚

la Malédiction‚ […]

lorsqu’il le maudit et que je le crois‚ on est enfant‚ que je crois cette malédiction […]. (p. 248)

  • 21 Favret-Saada, 1971, p. 876.

9La « Malédiction » paternelle est cette parole « qui noue et dénoue le sort » et dont il faut « se méfier21 ». Rien n’est dit sur les causes du conflit, mais cette scène s’inscrit dans la logique culturelle de la malédiction : la parole paternelle dans le cadre familial figure comme une action faite publiquement, dans le sens d’un anathème. C’est pourquoi le fils, même après la mort du père, ne peut revenir à la maison qui demeure une « maison de filles » (p. 260) bouleversée par « la mort d’un jeune garçon » (p. 260). L’espace domestique s’est rétréci à une pièce unique, « la chambre où [elles vivent] » (p. 259), depuis qu’il est parti : « Comme nous l’avons attendu ici‚ / et plus longtemps peut-être‚ encore‚ après que son père meurt‚ après que son père fut mort et que les raisons de rester‚ les secrètes raisons de rester se furent éteintes […] » (p. 233).

10La Plus Vieille évoque les sempiternelles querelles entre le père, « son père qui criait très fort […] et le maudissait », et le fils, « l’autre, celui-là, le jeune frère » qui revenait toujours et reprenait « sa place sans que rien ne change » (p. 249). Violence verbale d’un combat entre les deux hommes, dans une attitude réciproque : « a insulté son père et son père l’insulta » (p. 253). Paradoxalement, le père, inquiet et soulagé de le voir à chaque fois revenir, paraît souffrir autant que celles-ci de l’abandon du frère (p. 255) : après le départ définitif de son fils, il se laisse « glisser vers la vieillesse » (p. 251), disparaissant de la vie de famille, se réfugiant dans le silence, et meurt sans qu’aucune raison soit donnée, si ce n’est d’avoir été abandonné par le fils, car, comme le dit La Seconde, « c’est une sorte de crime » de la part du frère de partir et de ne plus jamais donner de nouvelles tout en sachant « [leur] grand souci de lui » (p. 255).

  • 22 Jean-Pierre Sarrazac développe ce parallèle avec le diptyque de Greuze dans « De la parabole du fil (...)
  • 23 « Non initiée », « mal initiée » et « sur-initiée », nous empruntons ces trois catégories à Marie S (...)

11La scène traumatique reconstituée par La Plus Jeune, qui s’inscrit dans la tradition du théâtre de Diderot et la peinture de Greuze22, est dramatisée par l’écriture italique : « la Malédiction », parole habitée par la tragédie, sorte de malentendu tragique. Tandis que La Mère émet des doutes sur ce témoignage : « Tu te souviens de ça, toi ? Tu te souviens de tout ça, tu l’as vu, tu n’étais pas endormie, loin de nous, tu l’as vu et tu t’en souviens ? Tu inventes. Où est-ce que tu étais ? » (p. 247), La Plus Jeune se présente comme une sur-initiée23 par sa position stratégique sous l’escalier, dans « ce recoin » (p. 247, 256, 258), et sa compréhension des conséquences des paroles du père : « Et lorsque le père le chasse, ce jour-là, je compris aussi qu’il le chassait pour toujours » (p. 248). Par ricochet, le déictique fait surgir le passé simple dans le discours ; pour mieux souligner la rupture causée par la malédiction paternelle, départ qui avait été précédé par de nombreuses querelles : « lorsqu’il partait, lorsqu’il était plus jeune encore, les autres fois » (p. 254). Ce conflit entre le père et le fils est facteur de désordre et brise le cycle des rites familiaux de la transmission, ce qui n’est pas sans conséquence pour le père dont La Plus Vieille évoque le dépérissement : « c’était son désir, maintenant, il ne voulait rien de plus » (p. 251).

  • 24 « Un étrange projet, moins une pièce que des plages de texte, une sorte de poème. Allez, le mot est (...)
  • 25 Celle de La Pietà dite de Tarascon conservée au Musée de Cluny qui présente cinq femmes portant le (...)

12Enfin, il semble que le dernier court échange entre les deux mères termine la pièce par un coup de théâtre, celui d’un événement qui replacerait cette œuvre poétique24 et épique dans l’ordre de la réalité, celle d’une sensation auditive, somme toute, une illusion, – » La Plus Vieille. – Qu’est-ce que tu as ? / La Mère. – Rien‚ j’avais cru entendre un bruit. » (p. 269) –, qui confirmerait que le retour du frère a bien eu lieu, sans pour autant effacer l’idée que ce retour est une vision fantasmée par les cinq femmes. C’est sur cette poétisation, décalage entre désirs et réalité dont naît la déception et que Lagarce utilise comme moteur dramaturgique, écart entre réel et réalité théâtrale, que repose la représentation. Aucune didascalie ne vient guider le lecteur ou le metteur en scène, tout est dans les paroles des personnages et par là même, dans un appel puissant à l’imagination qui contribue à l’élaboration du chronotope de la pièce. La maison va servir de refuge ou de tombeau au jeune frère. L’évocation du hors-scène invite à imaginer le frère marchant avec son gros sac à dos sur la route qui mène à la maison, qui n’est pas sans rappeler le chemin de croix, le conduisant à la mort tant redoutée ; la montée du corps amaigri du jeune garçon fait surgir des représentations picturales et bibliques25. Après le seuil de la maison, l’escalier, autre lieu de passage, peut suggérer la montée vers le ciel, le « Ciel » de celui qui « repose », « là-haut ». Dans cet imaginaire suscité par la pièce, dans la choralité des voix de ces femmes confinées et leur musicalité, Lagarce nous confirme le métissage de son théâtre qui s’apparente à un long poème qu’il ne cesse d’écrire, d’une œuvre à l’autre.

Le retour du jeune frère et l’impossible bonheur

Les « Belles éplorées » (p. 265)

13L’impossible bonheur est pressenti par L’Aînée dès le moment où elle aperçoit le jeune frère, ce qu’elle annonce à la fin de la première « scène », faisant de cette révélation le véritable événement de cette exposition :

[…] je le vis enfin et rien ne changea en moi‚

j’étais étonnée de mon propre calme‚ aucun cri comme j’avais imaginé encore et comme vous imaginiez toutes‚ toujours‚ que j’en pousserais‚ que vous en pousseriez‚ notre version des choses‚ […]

je le voyais marcher vers moi et je songeais qu’il revenait et que rien ne serait différent‚ que je m’étais trompée.

Aucune solution.

(…) (p. 229).

14Cette parole proférée par L’Aînée annonce la permanence de la situation des cinq femmes et la vanité de leur espérance, alors qu’elles s’étaient imaginé les effusions de joie et le bonheur de leurs retrouvailles. Dans les scènes qui suivent, les plus âgées racontent comment le fils, effondré sur le seuil de la maison, se retrouve dans sa chambre d’enfant. Pour La Mère, cet effondrement est un mauvais signe et provoque une souffrance physique, annonciatrice du malheur : « […] cela me faisait peur et qu’il se couche ensuite sans rien demander‚ qu’il tombe au sol‚ je ne sais pas dire‚ j’avais mal‚ le début de la suffocation » (p. 230). Elle scande son discours et anticipe les répliques des autres femmes qui minimiseraient l’importance de la déchéance du jeune homme : « La Mère. – Il était là devant moi‚ je le regarde‚ […] un fils‚ l’unique fils‚ mon fils qui revient‚ ce n’est pas rien‚ et pour toi non plus ce n’est pas rien‚ et pour les filles‚ celles-là‚ […] ce n’est pas rien » (p. 231). Elle se lamente sur leur sort et sur l’illusion qui a guidé leur vie :

[I]l a changé‚ son visage s’est abîmé‚ il s’est creusé et s’est durci‚ je le regardais‚ c’est comme le visage d’un vieillard‚ une sorte de visage étrange de vieillard ou le corps d’un homme jeune comme devenu vieux trop tôt.

Est-ce que j’ai cru qu’il reviendrait exactement‚ parfaitement comme il était parti ?

Est-ce que j’avais toujours imaginé cela ? (p. 231).

  • 26 Le Braz, 1893, p. 1.
  • 27 Scarpa, 2009b, p. 190.
  • 28 Van Gennep, 1981, p. 34.
  • 29 Scarpa, 2009a, p. 28. Tous les personnages de la pièce peuvent être considérés comme des personnage (...)

15Elle attire l’attention du spectateur sur la liminarité du personnage masculin – car pour le lecteur, celle-ci est d’abord signifiée par l’italique qui renforce l’altérité du personnage sur la page et qui devient un intersigne, « comme l’ombre projetée en avant, de ce qui doit arriver26 ». Le jeune frère est un personnage liminaire, au sens ethnocritique. Selon Marie Scarpa, le rite de passage « articule trajectoire individuelle et vie collective dans une séquence tripartite27 » composée d’une séparation, d’une phase de marge et d’une agrégation. La phase liminaire, qui, selon l’ethnologue Arnold Van Gennep, est « un espace-temps caractérisé essentiellement par l’entre-deux et l’inversion28 » correspond à un temps des épreuves et des transformations dans lesquelles se joue le passage. Lorsque le personnage ne réussit pas à franchir ce stade, il correspond « à ces figures bloquées sur les seuils, figés dans un entre-deux constitutif et définitif, “inachevées” » du point de vue ethnocritique de la socialisation des sexes et des âges29. À ce titre, le jeune frère est celui qui « ne passe pas » et qui reste dans cet état de marge :

  • 30 Scarpa, 2009a, p. 28.

L’individu en position liminale – l’analyse concerne aussi bien les sociétés contemporaines – se trouve dans une situation d’entre-deux et c’est l’ambivalence qui le caractérise d’une certaine manière le mieux : il n’est définissable ni par son statut antérieur ni par le statut qui l’attend tout comme il prend déjà, à la fois, un peu des traits de chacun de ces états30.

  • 31 Scarpa, 2009b, p. 222.
  • 32 On peut se reporter à la Pietà, celle dite de Tarascon, que nous avons déjà évoquée et qui par les (...)

16Ainsi, la caractérisation du fils en puer senex traduit bien cette ambivalence qui est « le trait sémantique le plus notable du personnage liminaire31 ». D’une certaine manière, le puer senex n’a pas d’âge, ou a dépassé tous les âges de la vie. Figure paradoxale qui relie le jeune frère à l’enfant qu’il était, alors qu’il est perçu dans un état proche de la mort : « La Plus Vieille. – Il dort comme il dormait lorsqu’il était enfant. Il était évanoui à mes pieds, j’ai eu peur, aussitôt, qu’il meure. » (p. 231). Il est porté comme un cadavre, avec une référence explicite aux dernières stations du calvaire du Christ, la Déposition et la Mise au tombeau32 :

C’est drôle. Nous l’avons pris, une sous les bras, comme on le voit toujours faire, comme on suppose toujours qu’il faille porter les corps évanouis, je ne sais pas, les gens tombés à terre, les photographies, les tableaux,

nous l’avons pris, l’une sous les bras et l’autre empoigna ses pieds – c’est moi qui empoignai ses pieds – et nous l’avons monté à l’étage. Il est devenu léger, son corps est amaigri mais pour nous, c’était lourd encore (p. 231).

17Le malheur s’est abattu à nouveau sur les cinq femmes qui guettent un signe reliant le jeune frère, qui n’est plus qu’un corps, à la vie. Les plus jeunes finissent par arrêter de « tricher » et admettre que le frère est un être de passage et que le seuil de la maison est bien ce lieu où s’accomplit la crise, la chute au sens propre, le passage entre la vie et la mort, entre l’imaginaire – le « beau guerrier », présenté emphatiquement par La Seconde – et la réalité du corps cadavérique :

Aujourd’hui, le frère est là, il est un beau guerrier – que pourriez-vous comprendre ? – le frère est là et me fait danser, c’est exactement comme dans mon histoire.

Je le regarde, il est tombé au sol, épuisé, abîmé et je songe que je voulais danser avec lui et cracher au visage des imbéciles et que rien ne se passera, il est comme un cadavre sur qui on ne saurait compter (p. 240).

« Des femmes gémissantes33 »

  • 33 Hugot, 2019, p. 1.

18De même, l’image de ces femmes, qui déroulent les litanies d’un chœur de pleureuses, veillant un homme dormant ou agonisant, évoque les rites funèbres et les chants psalmodiés. Dans le synopsis rédigé par l’auteur pour exposer son projet en réponse à la commande du Théâtre Ouvert, Lagarce présente ainsi la dimension chorale de sa pièce :

  • 34 Lagarce, 1994, Synopsis JMM.

C’est une lente pavane des femmes autour du lit d’un jeune homme endormi. Le sourd ballet de filles, les cris et les chuchotements, le règlement des comptes et les derniers déchirements avant l’apaisement définitif, désespéré. On lutte une fois encore‚ la dernière‚ à se partager les dépouilles de l’amour‚ on s’arrache la tendresse exclusive34.

19Lagarce entend ainsi restituer dans son théâtre les oralités des cultes funéraires qui sont dévolus aux femmes dans nos sociétés – alors que d’autres moments du rite sont réservés aux hommes comme la mise en bière qui est assurée par le croque-mort et la cérémonie par le prêtre – et fait entendre cette manifestation nécessaire des sentiments, évoquée par Marcel Mauss, qui souligne l’importance des cris dans les rites mortuaires :

  • 35 Mauss, 1921, p. 4-8. « Les cris, par exemple, ont une signification tout autre que celle d’une pure (...)

Les rites oraux funéraires en Australie se composent de cris et hurlements, souvent mélodiques et rythmés, de voceros souvent chantés […], et de conversations avec le mort […]. Le « cri pour le mort » est un usage très généralisé […]. Il dure aussi longtemps que l’intervalle entre le premier et le deuxième enterrement […]. Au lever et au coucher du soleil, tout camp ayant un mort à pleurer hurlait, pleurait et se lamentait […]. Ils hurlent et ne crient pas seulement pour traduire leur peur ou leur colère, ou leur chagrin, mais parce qu’ils sont chargés, obligés de le faire35[…].

20Il nous semble que la poétisation du texte lagarcien est à corréler avec le rite funèbre et la symbolique des lamentations assurées par les pleureuses :

  • 36 Mauss, 1921, p. 8.

On fait donc plus que de manifester ses sentiments, on les manifeste aux autres, puisqu’il faut les leur manifester. On se les manifeste à soi en les exprimant aux autres et pour le compte des autres. C’est essentiellement une symbolique36.

21De cette symbolique participent aussi toutes leurs perceptions et l’implication de l’œil et de l’oreille :

Il faut l’attendre‚ écouter les bruits‚ tendre l’oreille et chercher à peine‚ ne serait-ce qu’à peine‚ et chercher‚ à peine‚ de son lit‚ à guetter le souffle‚ et voler les indices‚ les indices infimes qui nous le ramèneraient à la vie‚ l’instant précis‚

le même moment exact du temps où il était enfant‚ où il s’éveillait et commençait à diriger aussitôt la maison‚ le jeune fils‚ à la faire tourner autour de lui‚ car toujours elle tourna autour de lui

ou guetter sans fin peu à peu‚ s’il le faut‚ tu dis cela‚ ou guetter sans fin‚ et nous détruire‚ […] (p. 234).

  • 37 On note l’emploi répété dans la pièce du verbe « dormir » : « dort » cinq fois, « dormir » quatre f (...)
  • 38 Vinson, 2019, p. 1.

22Les femmes de la maison ont perdu le sommeil à « guetter », à « écouter » – les verbes sont employés absolument comme pour signifier leur assimilation totale au rôle de veilleuses – et elles chantent pour bercer l’enfant malade en espérant qu’» il bouge‚ se retourne en dormant‚ ou parle dans ses rêves ». Ce retour en enfance signifié par les nombreuses analogies entre le présent et le passé – » La Mère. – J’écoute‚ je m’approche‚ j’écoute‚ comme j’écoutais à la porte lorsqu’il était enfant‚ aujourd’hui la même chose. Je cherche à deviner‚ on ne me donne rien. » (p. 234) – est marqué par leur chant et leurs paroles litaniques37 qui résonnent comme une berceuse, que l’on peut définir ainsi : « Chant de l’attente, elle est en attente d’un sommeil qui tarde à venir parfois et que l’adulte qui chante s’efforce d’apprivoiser38. » Dans cette scène qui se noue autour du jeune frère et dans l’imaginaire du corps agonisant, ce chant se transforme en silence, l’attention étant signifiée par la position du corps des femmes :

Nous serons juste là‚ tendues‚ le corps en avant‚

sans autre attention que de voir passer le moment imperceptible‚ l’heure exacte‚ juste la respiration‚

et nous serons épuisées pourtant de ne rien voir‚ détruites par les infimes détails‚ l’apaisement‚ tout ce silence à guetter le souffle‚

ces journées entières à marcher à pas lents et à s’inquiéter de notre propre violence et abîmées enfin par la lenteur‚ abîmées enfin par l’agonie (p. 264).

  • 39 Pour donner un ordre d’idée, « attendre » est employé trente-six fois, « entendre » dix-huit fois, (...)
  • 40 Une seule occurrence significative dans son association avec le verbe « tomber » employé de manière (...)

23Le chronotope de l’attente puise sa saillance dans la présence du corps des femmes, dans l’imaginaire du corps agonisant, dans la clôture de l’espace domestique qu’elles arpentent lentement et dans la liminarité de « l’instant précis », passage du sommeil au réveil dans l’enfance du héros, « le moment imperceptible », passage de la vie à la mort dans le présent ou dans un avenir indéterminé. Dans la version d’un « beau guerrier » au bois dormant proposée par la pièce, Lagarce déroule les fils de l’attente à travers le lexique39. « Attendre », c’est tendre vers, porter son attention à, c’est l’attendre au tournant, au passage. C’est aussi étendre et s’étendre40, attendre son heure… Pour les femmes, c’est espérer une « détente » apportée par la pluie depuis la phrase-titre jusqu’au final, la perception d’un bruit dans l’imagination des deux plus vieilles venant rompre l’attente et le silence. C’est entendre et écouter. C’est s’inscrire dans la longue lignée des femmes qui attendent le prince charmant, le retour du mari ou du fils ou du frère.

  • 41 Vinson, 2019, p. 6.

24Dès lors, dans cette dramaturgie de l’attente, où le personnage central ne peut être considéré que comme praesentia in absentia, les femmes expriment leur profonde souffrance, à « guetter sans fin » (p. 234). À défaut de prendre le jeune homme dans leurs bras, elles restent, à la porte, frontière entre les vivants et les morts, suspendues à son souffle, tendues de tout leur corps, par tous les sens, au moindre indice, signe de vie, et chantent à l’unisson. Ainsi, « la berceuse qui va du petit sommeil nocturne au grand sommeil fatal, semble apaiser les passeurs et les passants, les morts et les vivants41 ».

Une pavane rituelle

  • 42 Turner, 1990, p.  97.
  • 43 Turner, 1982, p. 13.
  • 44 Ménard, 2021.
  • 45 Lagarce, Journal II, p. 197.

25À mesure que progresse la maladie, dans l’urgence de l’écriture, chaque pièce est vécue comme la dernière par Lagarce qui sait qu’il va mourir jeune. Ainsi, son œuvre dramaturgique nous permet-elle d’envisager la performance théâtrale comme rituel, suivant en cela les propositions de l’anthropologue Victor Turner qui assimile la représentation à une « structure d’expérience » qui permettrait au spectateur d’entrer dans la communitas42 créée par le rite de passage que constitue le spectacle théâtral, conçu comme une « explication et une explicitation de la vie elle-même43 ». Lagarce mourant invite, à travers ses œuvres et représentations, son lecteur-spectateur à l’accompagner dans son passage du monde des vivants au monde des morts. « Le rite s’accomplit de vive-voix44 », la parole est performative, elle fait exister cette troisième catégorie évoquée par l’auteur : « Nous faisons partie du troisième groupe. Il y a les vivants et les morts et nous, là, qui sommes perdus et continuons45. »

  • 46 Cuisenier, 2006, p. 35. Jean Cuisenier compare ce récit à ce qu’on appelle en hagiographie exacteme (...)

26Le spectacle théâtral, comme performance rituelle, permet de partager un moment collectif d’accomplissement du travail du deuil ; ce que nous confirment les deux dernières pièces de Lagarce qui offrent des rites destinés à réinstaurer le contrat qui lie les vivants et les morts. Même si la parole du jeune frère, sa « version des choses » (p. 229), est totalement absente, JMM présente un cérémonial orchestré par les figures féminines qui consiste « à rassembler des souvenirs épars, à relier des épisodes distincts, à ramasser le cours des événements auxquels il a pris part en une unité, bref, à fixer sa mémoire en faisant de sa vie une histoire46 ». Ainsi, elles cherchent à relier le présent et le passé, l’adulte et l’enfant, et rappellent les moments de leur tragédie signifiés par « ce regard étonné » du jeune frère « lorsque son père le chassa » ou lorsqu’il revient et « s’immobilise sur le seuil » (p. 237) de la maison. Lagarce mourant a transformé son théâtre en action rituelle qu’il faut narrativiser selon une nécessité de structure propre à tout récit avec un commencement et une fin mais sans péripéties. Il donne à ces femmes la possibilité d’exprimer leur malheur et le sien. En transformant la vie du jeune frère en histoire, elles imaginent, à partir du « sac de marin », seule trace de son passage, la vie qu’il mena loin d’elles et racontent comment « la découverte de l’injustice » (p. 237), la loi du père et ensuite la maladie, ont détruit l’harmonie familiale.

  • 47 Lévi-Strauss, 1971, p. 600.
  • 48 Foucault, 1984, p. 6.

27La représentation théâtrale reproduit ce moment de récit partagé et devient une cérémonie rituelle où chacun accomplit un rite : « paroles proférées, gestes accomplis, objets manipulés47 ». Dans JMM, chaque « participante » s’interroge sur son accomplissement et sur le rôle qu’elle occupe dans la configuration familiale autour du frère agonisant/mort et parle à son tour. Les rares gestes et objets ont une valeur symbolique : la robe rouge de La Seconde et la danse avec le frère. Chaque étape est marquée par L’Aînée : à l’ouverture où son interrogation directe associe le lecteur-spectateur au rite (« Est-ce que je n’ai pas toujours attendu ? », p. 227) ; après les différentes prises de parole, elle récapitule en évoquant le présent (« Ce que nous faisons », p. 259) et l’avenir (« Ce sera drôle cela », p. 263) ; la fin du récit suggère la permanence des cinq femmes « tenues l’une à l’autre, et racontant [leur] histoire » (p. 269) dans l’espace hétérotopique de la scène théâtrale48.

  • 49 Benjamin, 2000, p. 114‑151.
  • 50 Sarrazac, 2008, p. 271-296.
  • 51 Fabre, 1987, p. 19.
  • 52 Broqua, Loux & Prado, 1998, p. 5-9.

28Il me semble que Lagarce est un conteur, un « homme qui pourrait laisser la mèche de sa vie se consumer entièrement à la douce flamme de ses récits49 ». Dans son théâtre, il raconte des histoires empruntées à la vie comme elle va, à sa vie. À ce titre, le rhapsode50 propose de poursuivre une histoire familiale, sous l’auspice du récit, assurant la continuité de son histoire personnelle en aventure collective, conférant à cette dernière une dimension épique. On peut y lire le destin tragique d’une génération frappée par le sida. Si dans Le Pays lointain, les différents personnages présentent tous les signes de la mauvaise mort51 et sont des revenants, il semble que les rites assumés par les personnages féminins dans JMM permettent d’accomplir le rite et de pallier les défaillances du groupe familial et social. Par son théâtre, Lagarce participe au travail de deuil et de mémoire face au sida, au même titre que celui accompli publiquement et collectivement par les associations à la fin du xxe siècle52.

  • 53 L’Aînée évoque leur joie à chaque fois que le jeune frère fuguait et revenait : « il voyait la fête (...)
  • 54 Le mot « bonheur » n’apparaît qu’une fois dans JMM tout comme dans Juste la fin du monde ou Le Pays (...)
  • 55 Fabre, 2009, p. 36.
  • 56 Mulon, 2007, p. 283. L’auteure cite Bescherelle, Dictionnaire national, 1852 : « Ecoute-s’il-pleut, (...)

29Ainsi, le théâtre lagarcien nous a permis d’explorer les oralités de malheur exprimées par la parole monologuée et chorale de trois générations. La Mère et La Plus vieille expriment leur volonté d’accompagner l’agonie de celui qui revient et qu’elles accueillent avec bonheur comme elles le faisaient par le passé53. Les trois filles de la maison, figées dans l’attente du jeune frère, sont restées bloquées dans leur initiation, incapables de quitter le domicile familial pour accomplir leur destin de femme. L’Aînée fait exception, elle vit à la ville des histoires d’amour avec des hommes mariés de passage, car elle ne peut se soustraire aux règles de la société villageoise, La Seconde, amoureuse de son frère, et La Plus Jeune, restée gamine, sont des éternelles jeunes filles. De la malédiction à la lamentation, le dramaturge met en scène la figure liminaire du jeune frère. Son retour libère la parole des femmes de la maison mais l’apaisement tant attendu est de courte durée et les oralités de bonheur54 sont estompées par son effondrement et sa disparition dans la chambre familiale. Son retour ne leur donne aucune liberté nouvelle, les maintient dans leur deuil et leurs obligations coutumières – car les « femmes en rupture de noir55 » sont charivarisées par le ricanement paysan – et les condamne à un impossible bonheur. À attendre le retour du fils prodigue, à guetter ensuite les signes de son existence, les femmes de JMM sont devenues des « écoute s’il pleut56 », dans l’espérance d’une improbable attention, d’une reconnaissance (p. 232) de la part de celui qui est resté sur le seuil de leur vie.

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Bibliographie

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Notes

1 Lagarce, Journal I, p. 373-374.

2 Lagarce, Journal I, p. 54.

3 Privat, 2017, p. 246.

4 Lagarce, Journal II, p. 393.

5 Verdier, 1979, p. 11.

6 L’ethnocritique travaille à l’articulation d’une poétique du texte et d’une ethnologie du symbolique. Elle s’intéresse à l’hétérogénéité culturelle (cultures populaire, savante, orale, écrite, etc.) dans l’unité formelle de l’œuvre, voir URL : www.ethnocritique.com.

7 Désormais JMM. Les numéros de page seuls renvoient à cette pièce.

8 Lagarce, 1994, synopsis JMM, p. 5.

9 Nous nous référons pour étudier le chronotope à la division tripartite ébauchée par Fernand Braudel (Braudel, 1986) et reprise par les critiques de l’ethnologie du symbolique : campus, saltus, domus. L’ethnocritique reprend cette chronotopie tripartite que les géographes et historiens ont utilisée pour évoquer les paysages de l’antiquité gréco-romaine, puis ceux de la France rurale. La domus est « l’espace familier de la famille au sens large », le lieu de vie et de la reproduction ; le campus est le lieu du travail et de la production ; le saltus, se caractérise comme « l’espace des confins, des marges ensauvagées » (Scarpa, 2009b, p. 208).

10 On peut y voir aussi un signe de continuité, de liaison entre différents moments de cette « version des choses » (p. 229) qu’elles construisent ensemble, plutôt que de la rupture causée par la division classique en scènes et en actes. Ainsi, le pictogramme divise-t-il la pièce en treize « scènes », pour reprendre le terme utilisé par Lagarce dans son synopsis. Il peut également signifier la place du silence comme oralité de malheur.

11 Fabre, 2009, p. 36.

12 Au sens bakhtinien, la corrélation essentielle des rapports spatio-temporels (Bakhtine, 1978). La maison est le chronotope qui relie les différents moments de leur existence et constitue leur identité : le geste sacrificiel des femmes et l’errance du fils prodigue.

13 Ginzburg, 1980, p. 11.

14 Cette pluie, dont L’Aînée « espérai[t] qu’elle tombe », n’est pas sans convoquer l’image du frère qui tombe sur le seuil de la maison, son retour étant supposé mettre fin au calvaire de l’attente. Et n’est-ce pas annoncer la « tombe » future du frère ? Ou encore la maison-tombe des femmes ?

15 On pense également aux lignes ingoldiennes (Ingold, 2011) qui tissent le paysage de ces femmes qui vivent dans le confinement tandis que le fils/frère sillonne le monde. Tim Ingold a proposé une anthropologie de la ligne : pistes chantées des Aborigènes australiens ou routes romaines, calligraphie chinoise ou alphabet imprimé, montrent l’existence de lignes dans toute activité humaine (lignes sinueuses, continues ou fragmentées qu’il classe en deux catégories – les traces et les fils).

16 Dans cette incantation se joue l’inconscient à travers le jeu du signifiant qui permet d’entendre « à part rut » dans « apparut » et d’associer la « pluie » au sperme.

17 Cuisenier, 2006, p. 121.

18 Il s’agit d’étudier l’imaginaire dans la langue, le jeu herméneutique qui permet d’explorer les expressions figées et les idiomatismes, les « ruses idiolectales » : « les locutions idiomatiques d’une langue […] sont considérées comme des topiques discursives communes qui jouent comme référents implicites ou explicites que l’auteur et/ou le lecteur relexicalisent et remotivent. » Privat, 2009, p. 79.

19 Bourdieu, 1982, p. 72.

20 Bourdieu, 1982, p. 72.

21 Favret-Saada, 1971, p. 876.

22 Jean-Pierre Sarrazac développe ce parallèle avec le diptyque de Greuze dans « De la parabole du fils prodigue au drame-de-la-vie », 2008, p. 272-275.

23 « Non initiée », « mal initiée » et « sur-initiée », nous empruntons ces trois catégories à Marie Scarpa dans son analyse du personnage liminaire (Scarpa, 2009a, p. 29 et 34). Claude Lévi-Strauss a utilisé ces catégories pour évoquer les enfants, les femmes, les esclaves dans les rites associés à Noël. Dans son article « Le Père-Noël supplicié », il montre que les enfants sont symboliquement et simultanément des non-initiés, des mal initiés et des sur-initiés et qu’ils personnifient les morts et « participent de cette altérité qui est la marque même du suprême dualisme : celui des morts et des vivants » (Lévi-Strauss, 1952, p. 1588).

24 « Un étrange projet, moins une pièce que des plages de texte, une sorte de poème. Allez, le mot est lancé : une logorrhée… » (Lagarce, Journal II, p. 378).

25 Celle de La Pietà dite de Tarascon conservée au Musée de Cluny qui présente cinq femmes portant le corps du Christ. Ainsi, quand le monde se désacralise, la littérature, et le théâtre contemporain en particulier, endossent de nouvelles formes de sacralité : le théâtre de Lagarce, comme celui de Beckett ou celui de Koltès, permet de poser la question du transfert de sacralité.

26 Le Braz, 1893, p. 1.

27 Scarpa, 2009b, p. 190.

28 Van Gennep, 1981, p. 34.

29 Scarpa, 2009a, p. 28. Tous les personnages de la pièce peuvent être considérés comme des personnages liminaires bloqués sur les marges et les seuils car incapables de passer au stade suivant de leur initiation.

30 Scarpa, 2009a, p. 28.

31 Scarpa, 2009b, p. 222.

32 On peut se reporter à la Pietà, celle dite de Tarascon, que nous avons déjà évoquée et qui par les cinq personnages entourant le Christ peut être rapprochée des cinq femmes qui se lamentent autour du corps du fils/frère, dans la pièce.

33 Hugot, 2019, p. 1.

34 Lagarce, 1994, Synopsis JMM.

35 Mauss, 1921, p. 4-8. « Les cris, par exemple, ont une signification tout autre que celle d’une pure interjection sans portée. Ils ont leur efficacité […], une valeur de conjuration […]. C’est un langage […], une symbolique […]. Il faut dire, mais s’il faut les dire c’est parce que tout le groupe les comprend. » Mauss, 1921, p. 7-8.

36 Mauss, 1921, p. 8.

37 On note l’emploi répété dans la pièce du verbe « dormir » : « dort » cinq fois, « dormir » quatre fois, « (en)dormi » quatre fois.

38 Vinson, 2019, p. 1.

39 Pour donner un ordre d’idée, « attendre » est employé trente-six fois, « entendre » dix-huit fois, « écouter » cinq fois, « tendre » trois fois, « attention » trois fois.

40 Une seule occurrence significative dans son association avec le verbe « tomber » employé de manière absolue : « qu’il parle avant de s’étendre à même le sol‚ avant de tomber » (p. 230).

41 Vinson, 2019, p. 6.

42 Turner, 1990, p.  97.

43 Turner, 1982, p. 13.

44 Ménard, 2021.

45 Lagarce, Journal II, p. 197.

46 Cuisenier, 2006, p. 35. Jean Cuisenier compare ce récit à ce qu’on appelle en hagiographie exactement une « Vita » : » Narrativiser : tel me paraît être le mouvement décisif qu’opère le rite en émergeant de la cérémonie. En transformant sa vie en histoire, ceux qui célèbrent la mort du défunt font mieux que sanctionner un décès. Ils donnent à sa fin du sens. […] Du sens et, par conséquent, un sens .»

47 Lévi-Strauss, 1971, p. 600.

48 Foucault, 1984, p. 6.

49 Benjamin, 2000, p. 114‑151.

50 Sarrazac, 2008, p. 271-296.

51 Fabre, 1987, p. 19.

52 Broqua, Loux & Prado, 1998, p. 5-9.

53 L’Aînée évoque leur joie à chaque fois que le jeune frère fuguait et revenait : « il voyait la fête que nous faisions‚ le bonheur que nous pouvions avoir à son retour‚ il savait cela‚ et il ne pouvait ignorer l’inquiétude où nous étions‚ il ne pouvait ignorer cela‚ il savait cela‚ il sait cela‚ et il l’a toujours su‚ notre grand souci de lui. » (p. 255).

54 Le mot « bonheur » n’apparaît qu’une fois dans JMM tout comme dans Juste la fin du monde ou Le Pays lointain où il est associé au « grand et beau cri‚ un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée » (Lagarce, 2002, p. 419), un bonheur auquel Louis renonce. Car c’est le « malheur » qui est attaché au personnage lagarcien.

55 Fabre, 2009, p. 36.

56 Mulon, 2007, p. 283. L’auteure cite Bescherelle, Dictionnaire national, 1852 : « Ecoute-s’il-pleut, s. m. Moulin qui ne va que par les écluses. Cette expression vient sans doute de ce qu’un pareil moulin manquant d’eau, reste en repos, et ne battant pas, semble écouter s’il tombera de l’eau pour le faire mouvoir. Fig. Promesse illusoire, mauvaise défaite, espérance très incertaine de choses qui n’arriveront peut-être pas. Fig. et fam. C’est un écoute-s’il-pleut, un homme qui se fie à de vaines promesses, à un espoir mal fondé. Plur. des écoute-s’il-pleut ».

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Pour citer cet article

Référence papier

Alicia Devaux-Rodriguez, « « Je regardais le ciel ». Signes et intersignes dans J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce », Cahiers de littérature orale, 93 | 2023, 67-88.

Référence électronique

Alicia Devaux-Rodriguez, « « Je regardais le ciel ». Signes et intersignes dans J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce », Cahiers de littérature orale [En ligne], 93 | 2023, mis en ligne le 19 juillet 2024, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/clo/12155 ; DOI : https://doi.org/10.4000/127uw

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Auteur

Alicia Devaux-Rodriguez

Alicia Devaux-Rodriguez est professeure et membre associé au CREM, après avoir soutenu une thèse en cotutelle avec l’université du Luxembourg (Les Règles du savoir-vivre dans le théâtre de Jean-Luc Lagarce. Une lecture ethnocritique et stylistique des oeuvres dernières, 2021, université de Lorraine, Metz).

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Droits d’auteur

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