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Notes
Le roman a initialement paru dans la Revue politique et littéraire du 6 novembre au 11 décembre 1886 avec le sous-titre « drame rustique ». Il sera ensuite publié au début de l’année 1887 chez l’éditeur Ollendorff. Enfin, il a été réédité en 2017 par Jean-Paul Socard, qui l’accompagne d’un riche péritexte (présentation, reproduction d’archives), aux éditions Par Ailleurs (Thiviers). Toutes nos références à ce roman renvoient à cette édition, les pages seront désormais inscrites directement dans le corps du texte.
Sur le compte rendu de la catastrophe vue depuis le terrain, on pourra lire l’article de Georges de Peyrebrune intitulé « La Catastrophe de Chancelade » (1885, p. 564‑565). Voir aussi Peyrebrune, 1886a & 1886b.
Sur les « femmes en noir », voir Daniel Fabre, 2009, p. 27-36.
On apprendra vers la fin du roman que François n’a pas été enseveli dans les décombres, mais plutôt qu’il s’est sauvé de Chancelade et s’est remarié (il est bigame). Il ressuscitera, symboliquement, faisant retour au village pour entraver le remariage de celle qui est officiellement sa veuve. Le retour de François est une variation interdiscursive sur les imaginaires de la littérature orale du retour du marin ou du soldat qu’on pensait mort. Voir sur ce sujet Privat, 2005, p. 197-227.
Pour reprendre le syntagme ethnocritique que propose Jean-Marie Privat dans son article « Maupassant sonographe. Une écoute ethnocritique de La Peur » publié dans ce numéro.
Ibid. « [P]our sortir du logocentrisme », Privat « propose de considérer qu’une sémiotique générale de l’oralité consiste à mettre en relation voire en tension quatre pôles constitutifs. Ces pôles se présupposent l’un l’autre et n’ont de valeur(s) que différentielle(s), comme dans tout système sémiotique structural. Ces polarités constitutives de tout système sémiotique de l’oralité sont : le silence – le bruit – la musique – la parole. » (Privat, 2024). Dans cet article, il avance la nouvelle notion ethnocritique du « sonogramme » qui sert à désigner le système culturel et sémiotique des oralités du récit, voire des « auralités ». Il précise dans sa notice « Oralité/Auralité » qu’un des enjeux mis de l’avant par le mot « auralité », qui renvoie à la matérialité de l’oreille et de l’écoute, est « de ne pas réduire a priori la sémio/sphère à la logosphère. L’oreille humaine (pas plus que la bouche) ne se résume à ses usages langagiers. Les sons et le silence, les bruits et la musique participent avec ou sans le langage de l’univers multi-sémiotique et pluri-sensoriel commun » (Privat, 2019a).
Il faudrait entreprendre une étude plus exhaustive du sonogramme du roman (dans le cadre de cet article, nous ne pouvons traiter que d’une seule scène) car, si la critique a souligné la dimension picturale de l’écriture de Peyrebrune, elle s’est jusqu’ici moins intéressée à la dimension ethnographique des sons et des oralités du roman (Socard, 2017, p. 293 ; Haro Hernández, 2015, p. 233-248).
Pour reprendre le syntagme que Jean-Marie Privat utilise à propos du rapport qu’un autre écrivain réaliste (Flaubert) entretient au folklore local (Privat, 2014).
Comme le remarque Jean-Paul Socard, « [c]’est encore en historienne des mœurs que Georges de Peyrebrune dépeint les occupations et les comportements des femmes de carriers. […] Le lecteur trouve alors dans le roman des pages d’histoire anthropologique qui prolonge et dépasse l’histoire factuelle. Il est le témoin non seulement d’un moment du temps, mais aussi de toute une époque et des relations entre les individus et leur milieu » (Socard, 2017, p. 335). Toutefois, mentionnons que le récit ne décrit pas, de manière exhaustive, le rite en ethnologue. Comme l’explique Privat à propos de Zola et de l’écriture réaliste, « la dynamique narrative et la production de l’intérêt romanesque s’accommodent mal de la description d’un rite qui serait strictement conforme aux règles coutumières dans son déroulement ou dans ses effets attendus. C’est à l’ethnologue de décrire la norme rituelle ou de comprendre la pratique ordinaire des rites. Les rites sans histoire n’entrent donc point dans les vraies histoires » (Privat, 2017, p. 225).
Segalen, 1981, p. 117. Les rituels « sont accomplis dans le bruit des coups de pistolets et de fusil, dans le vacarme des cris, des discours et des chants codifiés » (Ibid., p. 133).
Autre exemple : « Marthe ne répondit rien ; mais ses larmes coulaient silencieuses, jaillies tout à coup de son cœur cruellement blessé » (p. 75).
À ce titre, nous ne pouvons pas être en accord avec Jean-Paul Socard lorsqu’il affirme que « [t]oute la trame narrative du roman est délibérément ponctuée par du fortuit, de l’inattendu, de l’imprévu […] [et des] hasards malheureux » (Socard, 2017, p. 288). Le roman est plutôt structuré, de notre point de vue ethnocritique, par des logiques anthropologiques qui comprennent et annoncent le malheur de façon plurielle et concurrentielle : fatalité, mauvais sort et série d’écarts coutumiers font partie du fécond système narratif et culturel du récit.
« L’église avait sonné comme pour une fête […]. [L]es cloches venaient de reprendre leur envolée et annonçaient la sortie » (p. 61). Ou encore : « Le violon marchait devant, aigre et vif, jouant des airs de danse, dont la cadence, frappée du pied par tout le troupeau échelonné, faisait lever, au long du chemin, une blanche nuée qui semblait fumante » (p. 61).
« Elles [les femmes qui cuisinent] jacassaient à langue débridée en regardant venir » (p. 63). Ou encore : « le dire des commères qui toujours jacassaient, plus alertes encore de la langue que des jambes » (p. 67).
« [E]lle [l’a] régalé d’une criée de mots lestes » (p. 65).
Pour une description ethnologique du rituel du mariage au Périgord à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, on consultera Rocal, 1997, p. 17-31.
Voir le travail d’Yvonne Verdier (1995) qui a étudié dans l’œuvre de l’écrivain Thomas Hardy les enjeux du mariage liés à la coutume (faire un mariage que le groupe prescrit) et le destin (faire un choix individuel, qui est souvent le choix de l’amour).
En amont de cette scène, le roman présente une série d’oralités solennelles (promesses et serments) qui apparaissent difficilement tenables, que ce soit la promesse prononcée par François de ne plus boire sans l’accord de sa future épouse ou encore le serment que Marthe a fait à sa mère. Pour protéger l’honneur et la virginité de sa fille, celle-ci lui « demanda avant de mourir » de ne jamais embrasser un homme qui ne soit pas son mari (p. 39) : or, Jacques en la saisissant « à pleins bras » et en l’embrassant « follement sur ses cheveux » (p. 39), sans le consentement de la jeune fille, lui fait manquer ce serment. Toutes ces oralités de jurement ont à voir avec la question du devoir et de l’honneur, centrale dans le roman.
« Un des traits qui caractérisent le rituel populaire est la répétition, et notamment celle des cortèges bruyants, qui visent à rendre public le départ de la jeune fille vers sa nouvelle demeure ; le bruit a aussi la fonction magique et protectrice d’écarter les influences malfaisantes. Ces cortèges se répéteront à plusieurs moments du scénario nuptial. » (Segalen, 1981, p. 117).
Ibid., p. 138.
Sur ce rite culminant les cérémonies de la noce, voir Privat, 2010, p. 179-189.
Van Gennep, 1969 [1909], p. 20.
Je me permets de renvoyer à mon article ethnocritique qui fait l’analyse de cette locution matrimoniale : Ménard, 2012.
Bon vivant, il est surtout, après l’éboulement, un mauvais mort, puisqu’il reviendra d’outre-tombe, comme un revenant, pour réclamer ses papiers à sa femme et entraver de ce fait le remariage de sa veuve.
Marcel-Dubois, 1981, p. 51
Ibid., p. 50.
Il y aurait long à dire sur le cumul des ratés rituels entourant ces fiançailles : notons simplement qu’elles sont sans demande en mariage, sans célébration familiale (elles sont célébrées avec les valets du moulin), sans publication des bans.
Scarpa, 2000, p. 143.
Comme l’explique Françoise Héritier, « [d]es maladies peuvent être déclenchées par des actes anodins, commis sans s’en apercevoir, mais que la divination après coup détectera comme étant à la source du mal. Des sécheresses prolongées ou l’absence de pluies à l’époque normale sont imputées à des incestes inconnus par les auteurs et l’on recherchera avec ardeur, face à la constance du mal, tous les auteurs potentiels de tels délits ou d’autres offenses sexuelles […] » (Héritier, 1994, p. 242).
Ainsi le roman inverse les valences habituellement associées à la coutume puisque Marthe, respectant les usages, n’a pas succombé à son « impulsion personnelle » qui, du point de vue de la tradition, a le pouvoir de faire le malheur du groupe, comme l’explique Yvonne Verdier : « Le léger écart dû à l’impulsion personnelle sert à montrer que, à se déprendre de la coutume, à suivre son penchant, on va vers la catastrophe et on expose les autres au danger » (Verdier, 1995, p. 155).
Sébillot, 1984, p. 100. Par exemple, dans le roman de Peyrebrune : « [l]es bêtes meuglèrent, épouvantés par la foule [du cortège funéraire] ; et cela fit un saisissement comme si elles avaient pleuré » (p. 141).
Ibid.
Sur ce sujet, voir Privat, 2019b, p. 139-146.
Les oralités animales sont ici des intersignes, soit des signes annonciateurs d’événements malheureux : « La lecture ethnocritique envisage [les] réseau[x] d’intersignes comme des présages sémantiques narrativement cohérents et pertinents dans les catégories cognitives des mondes culturels représentés » (Privat, 2005 p. 221-222).
Voir Fabre, 1986, p. 7-40.
Le roman produit et invente aussi un univers de gestes et d’intersignes à son propre usage qui font sens et signe dans le cadre de la fiction (l’ethnocritique les appelle des « intrasignes ») et qui contredisent l’augure aviaire : ici, le verre vidé « d’un trait » par François, qui est un noceur s’étant « rangé » (p. 15) pour séduire « la plus belle et la plus honnête fille du pays » (p. 16), annonce le désordre matrimonial à venir et fonctionne en relation avec la « voix avinée » (p. 72) et la « saoulerie » (p. 81) du jeune homme le jour de son mariage. Notons de surcroit que le geste de prendre le verre (« Il prit le verre où Marthe avait posé ses lèvres ») sans son consentement tout comme l’excès de boisson lors de la noce trahissent le serment que le jeune homme avait fait devant Dieu à Marthe, pour la courtiser : « Tenez, j’en prends Dieu à témoin, que si vous le voulez, je ne boirai plus jamais que ce que vous verserez vous-même dans mon verre. » (p. 54. Nous italisons.) Enfin, avançons une dernière observation : tout suite après cette promesse, François utilise une métaphore liée à l’univers de la boisson pour faire sa cour, car c’est le seul langage qu’il connaisse : « il ne faudrait pas me le dire deux fois pour me faire aller boire un coup sous ces roues » (p. 54). Et le récit quelques lignes plus loin en indiquant que le jeune homme « tourna sur lui en buttant, comme s’il était ivre » certes mobilise une métaphore connue (être ivre d’amour), mais surtout il signifie la « chute » à venir du mari soûl au seuil de la maison lors de sa nuit de noces tout autant que celle dans la grande faille qui causera sa mort.
Le texte conjugue parfois les traits de l’anthropophonie (bruits produits par l’homme), de la biophonie (bruits produits par les organismes vivants) et la géophonie (bruits produits par les écosystèmes tels que le vent, l’eau, la pluie, le sol). Sur ces catégories, voir l’ethnographe du son Krause, 2012, cité par Privat, 2024.
Le terme « acousmate » a été inventé en 1730 par Simon Treüillot de Ptoncour, docteur en théologie et curé d’Ansacq et signifie « une chose qui se fait entendre extraordinairement » (Mercure de France, décembre 1730, p. 2825), et dont on ne peut « ni percevoir les causes réelles ni entendre les origines probables » (Privat, 2020).
Nore Chesnel, 1846, p. 156‑157. Nous italisons.
Privat, à paraitre.
Rocal, 1997, p. 184-185. Voir aussi Nore Chesnel, 1846, p. 160.
Il s’agit ici de la chanson d’Émile Souvestre, répertoriée par Dumersan et Ségur sous le titre « Le jeune pâtre » (Souvestre, 1851, p. 190).
L’expression est entre guillemets dans le texte.
Claude Lévi-Strauss, 1985, p. 130.
Notons aussi qu’autour des décombres, des chiens rôdent, « flairant et grattant le sol en gémissant » (p. 117).
Privat, à paraitre.
Nous ne pouvons pas aborder, dans le cadre restreint de cet article consacré en priorité aux oralités de malheur et de bonheur, la question fondamentale des mauvais morts que sont les ensevelis du point de vue anthropologique. Nous nous proposons de le faire dans un prochain article.
C’est aussi le cas dans la réalité, comme le commente de Peyrebrune : « un vieil ouvrier, qui parcourt incessamment la montagne, assure les avoir entendus frapper [les ouvriers ensevelis] ! C’est terrible. » (Peyrebrune, 1885, p. 565). Et dans un autre compte-rendu, l’écrivaine explique qu’après « bien des jours déjà, des semaines même, on entendait des bruits dans la montagne, des coups régulièrement frappés. M. Anché, à l’aide d’un micro-téléphone, perçut distinctement, et d’autres avec lui, des plaintes, des gémissements. On voyait des filets de fumée monter à travers la terre fendillée ; on sentait des odeurs de cuir brûlé… » (Peyrebrune, 1886a).
Certains ingénieux techniciens de la ville se prennent au jeu de l’écoute et tentent eux aussi d’entendre les possibles survivants. Ainsi, un « habile praticien de la ville agença une façon de micro-téléphone à l’aide duquel il perçut des bruits intérieurs. Cela ressemblait à des plaintes » (p. 164).
Le roman représente une civilisation finissante, celle de la terre et des paysans, remplacée par une société ouvrière : « Le village avait perdu de sa rusticité depuis l’ouverture des carrières » (p. 51).
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