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Le sonogramme du (mariage de) malheur. Les Ensevelis de Georges de Peyrebrune

The sonogram of misfortune and the matrimonial rite in Les Ensevelis by Georges de Peyrebrune
Sophie Ménard
p. 135-158

Résumés

Résumé : Cet article propose une lecture ethnocritique des oralités (mal)heureuses du roman naturaliste Les Ensevelis (1887) de l’écrivaine Georges de Peyrebrune à partir d’une scène ethnologique : le rite matrimonial. L’analyse s’intéresse au large spectre des oralités constitutives du rite et du récit en en étudiant les formes qui sémantisent et sonorisent le bonheur et le malheur (individuel, collectif, présent ou à venir). L’étude de la mise en tension et en relation des quatre pôles de l’oralité que forment le silence, le bruit, la musique et la parole permet de cerner les manières dont ce système sonore (ce « sonogramme ») du texte dramatise, dans l’économie de la narration, les désordres social (la mésalliance), cataclysmique (l’effondrement des carrières de Chancelade), historique (la fin des terroirs).

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Texte intégral

  • 1 Le roman a initialement paru dans la Revue politique et littéraire du 6 novembre au 11 décembre 188 (...)
  • 2 Sur le compte rendu de la catastrophe vue depuis le terrain, on pourra lire l’article de Georges de (...)
  • 3 Sur les « femmes en noir », voir Daniel Fabre, 2009, p. 27-36.
  • 4 On apprendra vers la fin du roman que François n’a pas été enseveli dans les décombres, mais plutôt (...)

1Le roman Les Ensevelis (1887) de Georges de Peyrebrune1 raconte l’effondrement des carrières de Chancelade, qui a eu lieu le 25 octobre 1885. L’écrivaine naturaliste a mené une enquête sur le terrain et publié plusieurs chroniques sur la catastrophe qui, outre les nombreux morts et la dévastation qu’elle provoque dans cette petite communauté, ensevelit cinq ouvriers, déclarés morts sans que les autorités soient parvenues, dans les jours suivant l’éboulement, à les retrouver, malgré quelques tentatives infructueuses2. Sur ce fond historique, qui procure aussi une dimension ethnologique au roman, sensible aux imaginaires culturels des rapports complexes entre les vivants et les trépassés, s’élabore surtout un drame matrimonial : la calamité est vécue depuis le veuvage ambivalent de celles qui restent, les « femmes en noir3 » du village, qui attendent de récupérer le cadavre de leur époux. Une se distingue, Marthe, une mal-mariée dont la possible disparition du mari noceur (François Branchet) apporte l’heureuse possibilité d’un remariage avec l’homme qu’elle aime (Jacques Latour)4. Or, avant la catastrophe, le roman narre longuement le rite qui unit, jusqu’à ce que la mort les sépare, Marthe et François.

  • 5 Pour reprendre le syntagme ethnocritique que propose Jean-Marie Privat dans son article « Maupassan (...)
  • 6 Ibid. « [P]our sortir du logocentrisme », Privat « propose de considérer qu’une sémiotique générale (...)
  • 7 Il faudrait entreprendre une étude plus exhaustive du sonogramme du roman (dans le cadre de cet art (...)

2Rite retentissant, le mariage est construit sur un monde riche d’oralités qui, selon notre hypothèse, anticipent, dans le cadre de la diégèse, le bouleversement cataclysmique faisant le malheur de la communauté et, a contrario, le bonheur de la jeune femme. Ce sont donc les effets performatifs des oralités à l’intérieur des rites décrits par la romancière que nous examinerons. Notre lecture voudrait proposer une « écoute ethnocritique5 » qui porte l’oreille à un large spectre des oralités constitutives du roman en étudiant les formes qui sémantisent et sonorisent le bonheur et le malheur (individuel, collectif, présent ou à venir). C’est à partir de la « partition sémiotique » du récit (ou « son sonogramme ») qui met en tension et relation les « quatre pôles » de l’oralité (silence, bruit, musique, parole)6, que nous saisirons les manières dont ce système sonore dramatise, dans l’économie de la narration, des logiques concurrentielles du bonheur et du malheur, et plus globalement du grand désastre des carrières de Chancelade7.

Le sonogramme du mariage (les oralités rituelles)

  • 8 Pour reprendre le syntagme que Jean-Marie Privat utilise à propos du rapport qu’un autre écrivain r (...)
  • 9 Comme le remarque Jean-Paul Socard, « [c]’est encore en historienne des mœurs que Georges de Peyreb (...)

3Trois chapitres (vi-viii) sont consacrés au rite matrimonial : Georges de Peyrebrune ne se prive pas des descriptions ethnographiques qui détaillent – comme pour le cortège de noces (p. 61-62) ou le rituel du « tourin » (p. 78-86) – les façons de faire, de se vêtir, de se maintenir, de fêter, gages des mœurs communautaires. L’écrivaine naturaliste, qui est née dans le département de la Dordogne et possède une maison à Chancelade, entretient une relation vivante et une « familiarité distante8 » au folklore périgourdin, à la culture paysanne et à la vie populaire. Le roman présente une inclination ethnologique pour les altérités et les univers symboliques du proche. Il comporte en effet une part importante des gestes et croyances de la communauté qui regroupe les carriers dordognais, notamment les coutumes qui se rapportent aux conduites conjugales (comment on se marie) et aux usages funèbres (comment on meurt)9. L’intérêt et l’originalité des scènes rituelles qui structurent ce roman de mœurs (depuis les fiançailles jusqu’à la tombe) apparaissent dans les choix opérés par la narration de les configurer à partir d’un riche ensemble d’oralités.

  • 10 Segalen, 1981, p. 117. Les rituels « sont accomplis dans le bruit des coups de pistolets et de fusi (...)
  • 11 Autre exemple : « Marthe ne répondit rien ; mais ses larmes coulaient silencieuses, jaillies tout à (...)
  • 12 À ce titre, nous ne pouvons pas être en accord avec Jean-Paul Socard lorsqu’il affirme que « [t]out (...)

4L’écriture conjugue, dans le rite matrimonial qui nous intéresse ici, les pôles de l’oralité (bruit, musique, parole, silence) qui font entendre les aspects festifs de la pratique rituelle. Comme le rappelle Martine Segalen, dans les rituels traditionnels de mariage, « le bruit a aussi la fonction magique et protectrice d’écarter les influences malfaisantes10 ». Pour chacun des moments du rite, le texte met l’accent sur ses dimensions sonores : les bruits des cloches (p. 61) et les « zon-zons » (p. 63) du « violoneux » (p. 61) accompagnent avec bonheur et joie la procession ; les commérages des parentes de François qui « jacassaient à langue débridée » (p. 63) fusent pendant la préparation du repas ; la musique qui fait danser la jeunesse résonne durant toute la fête et, enfin, la ballade nuptiale du tourin égaye la nuit de noces. Le « charivari » est « joyeux » (p. 78), la coutume du « tourin » vise à prolonger « le plaisir de rire grassement et de dévider le chapelet des plaisanteries salées » (p. 78) tout comme la chanson patoise qui enfièvre les esprits des noceurs. Tout ce fond sonore allègre et presque carnavalesque laisse toutefois poindre des silences inquiétants qui entourent la mariée : « Elle disparut, sans bruit […]. [E]lle s’affala près d’une table, le front dans ses mains, laissant s’écouler sa douleur et comme pour la tarir d’un coup en des pleurs ruisselants, silencieux, ininterrompus » (p. 76-7711). Certains couacs retentissent ici et là : « la musique du cornet à piston qui doublait le crin-crin et accompagnait la petite flûte » est qualifiée par le texte d’« orchestre bruyant et faux » (p. 65) ; le violoneux « râclait » une musique « endiablée » (p. 61); ou encore la voix du marié qui « mâchonnait pâteusement » (p. 69) ses mots est « avinée » (p. 72). Ces dissonances introduisent dans la noce une paramusique charivarique, signalent un désordre symbolique et se conjuguent à une série de signes funestes qui tracent l’à-venir malheureux du ménage : elles font partie d’un système plus général du récit organisé sur les logiques culturelles d’un paradigme prédictif (soit une série de signes annonciateurs du malheur)12. On peut donc distinguer dans la scène du mariage, et plus largement dans le roman, un continuum narratif et une hybridation intraculturelle entre les oralités de malheur et celles de bonheur.

  • 13 « L’église avait sonné comme pour une fête […]. [L]es cloches venaient de reprendre leur envolée et (...)
  • 14 « Elles [les femmes qui cuisinent] jacassaient à langue débridée en regardant venir » (p. 63). Ou e (...)
  • 15 « [E]lle [l’a] régalé d’une criée de mots lestes » (p. 65).
  • 16 Pour une description ethnologique du rituel du mariage au Périgord à la fin du xixe siècle et au dé (...)
  • 17 Voir le travail d’Yvonne Verdier (1995) qui a étudié dans l’œuvre de l’écrivain Thomas Hardy les en (...)
  • 18 En amont de cette scène, le roman présente une série d’oralités solennelles (promesses et serments) (...)

5Un de ces mauvais signes apparait dans l’absence de certains gestes et oralités rituels propres au rite. On s’aperçoit en effet que si le pôle musical et festif des oralités matrimoniales (cloches de l’église, orchestre, violon, chansons) est très actif pour célébrer l’union13, celui des paroles a contrario l’est peu : les jacasseries des commères (dont on connait dans les villages la force performative)14 et les petites chicanes de couple15 sonorisent le repas de noces (non décrit) ; mais le « oui » des époux, les bénédictions nuptiales et les souhaits de fécondité sont tus16. Est simplement indiqué le fait que la mariée, le matin, « avait juré fidélité » (p. 74) à François, son mari. Or, le récit nous la montre « jur[er] devant le ciel qui [la] voit et les étoiles qui le savent » qu’elle n’a « jamais aimé et n’aimer[a] jamais personne d’un amour aussi grand, aussi profond, aussi digne du respect que celui [qu’elle a] pour [Jacques] » (p. 76). Les promesses solennelles lient la jeune femme à deux hommes. Le serment au mari se rattache à une oralité officielle, instituée, publicisée, diurne (l’épouse déclare sa fidélité envers François devant Dieu à l’église), mais n’est pas représenté dans le roman (il est rapporté en discours indirect). Le second prononcé par la nouvelle mariée à Jacques mobilise, sur le mode du face-à-face, un monde de l’oralité première, nocturne, intime qui fait corps avec la nature et qui communique avec l’invisible. L’un relève de l’obligation (se marier), l’autre de l’amour17, et leur combinaison engage le mariage sur une voie difficilement tenable18.

  • 19 « Un des traits qui caractérisent le rituel populaire est la répétition, et notamment celle des cor (...)
  • 20 Ibid., p. 138.
  • 21 Sur ce rite culminant les cérémonies de la noce, voir Privat, 2010, p. 179-189.
  • 22 Van Gennep, 1969 [1909], p. 20.

6D’autres mauvais signes résident dans le cumul des ratés du rite matrimonial. Donnons ici quelques exemples. Tout d’abord, le départ de l’épousée, le soir de ses noces, vers sa maison n’est pas rendu public19, il se fait au contraire discrètement, silencieusement et solitairement : « elle disparut, sans bruit, descendant le chemin qui menait à son toit » (p. 76). Le sentier qu’elle emprunte seule, la nuit, est borné, d’un côté, par le « ruisseau à peine entendu, comme englouti dans les arbres, étouffé par sa bordure d’herbes » (p. 71) et de l’autre par le talus qui « commen[çait] à s’éventrer dans la trouée des carrières exploitées » (p. 71). La série de verbes (engloutir, étouffer, éventrer) programme un horizon d’attente et de sens qui s’écarte du bon chemin matrimonial et qui embraye sur la catastrophe prochaine (les ensevelis des carrières effondrées). Que la mariée rencontre Jacques « droit en travers du chemin » (p. 71), l’homme aimé, mais inépousable, pendant cette traversée initiatique qui la mène de la maison de son père (le moulin) à celle de son mari dévoile bien le désordre généralisé de cette nuit. Deuxième exemple : le « transfert de l’épouse » n’est pas ici entravé ou retardé par « des rites de barrage » réalisés par le groupe des voisins ou par la jeunesse20 ; il l’est plutôt par un jeune homme amoureux, Jacques, qui veut empêcher la nouvelle épousée d’accomplir le coïtus ritualis21 et qui propose de l’enlever. Prise dans les rets du rite, Marthe refuse : « violemment, elle se fit lâcher […] d’un geste de réveil. […] Elle comprit qu’elle avait failli le suivre, lui, ce soir, elle la mariée du matin, qui avait juré fidélité à cet homme tombé là-bas, râlant, blessé peut-être » (p. 74). Dramatisant l’expérience du mariage comme un passage, le récit insiste sur des logiques du liminaire, soit de l’entre-deux, du seuil, de between and betwixt : à la « flambée rose du couchant [qui] montait dans le ciel » (p. 66), Jacques « enjamb[e] d’un saut » le mur du jardin et une « passerelle » (p. 67), « sautant les fossés, enjambant les haies » (p. 68) avant d’intercepter la mariée sur le « sentier couvert qui menait à son toit » (p. 71) et sur « le seuil du foyer conjugal » (p. 88-89), alors que l’époux ivre s’endort « en travers de la porte close de sa maison » (p. 73). Ces espaces-temps surdéterminent les difficiles transits, ou, pour le dire avec l’ethnologue Arnold Van Gennep, les différents « passages matériels22 » qui peinent, dans le roman, à être franchis. Enfin, un autre mauvais signe se trouve dans la confusion des noceurs qui interprètent mal la résistance des époux pendant le rituel du tourin :

[…] les cris repartirent, et les chants, et le charivari, et les coups frappés à la porte ébranlée, les jeunes gens avinés ne voulant pas lâcher leur plaisir. Les mariées mangeraient le « tourin ». […] [S]i elle n’ouvrait pas, ce n’était pas par malice ni par entêtement, mais parce que son mari était malade. Le sabbat devint plus vif […]. D’ailleurs c’était presque toujours ainsi que cela se passait : cette résistance prévue des époux s’obstinant à demeurer enfermés faisait partie du programme. On savait qu’il fallait emporter la place d’assaut […] (p. 80-81).

  • 23 Je me permets de renvoyer à mon article ethnocritique qui fait l’analyse de cette locution matrimon (...)

7Or, François est vraiment « malade », et l’épousée qu’il n’a pas accompagnée à franchir le seuil de sa domus est « forcée » de « dévoiler son malheur » (p. 81) : l’alcoolisme de l’époux. Ni le tourin ni le mariage ne seront consommés lors de la nuit de noces : « elle [la mariée] devait passer seule sa première nuit de mariée » (p. 77), puisque François, « maculé de sa soulerie », « ronfl[e] » (p. 81). Qu’il ait chuté en entrant dans sa maison et qu’il soit ivre mort, au moment de ce passage fondateur, annonce non seulement le mauvais mariage, mais aussi sa propre mort à venir un soir d’ivresse où il tombera dans la grande faille qui scarifie les carrières. Son destin est de s’ébouler. Le roman établit des liens de causalité entre le raté de la nuit de noces et le décès de l’époux, certainement parce que, dans la culture française, l’union conjugale est pensée comme la conjonction d’un homme et d’une femme jusqu’à ce que la mort les sépare23.

  • 24 Bon vivant, il est surtout, après l’éboulement, un mauvais mort, puisqu’il reviendra d’outre-tombe, (...)
  • 25 Marcel-Dubois, 1981, p. 51
  • 26 Ibid., p. 50.

8De façon générale, le désordre du rite matrimonial est le fait d’un excès de « divertissement » (p. 68) et de beuverie de la part du marié qui célèbre trop le bonheur de ses noces : « c’est pas tous les jours qu’on se marie […] Faut fêter le saint quand il passe. Encore un coup » (p. 69). François a donc « trop bu » (p. 68) – à un tel point « qu’il en avait oublié que Marthe [son épouse] n’était pas là » (p. 69) – et il « continue à boire avec les autres qui s’en divertissent » (p. 68). Le mari noceur préfère rester avec « l’enragée jeunesse » (p. 69), soit avec le groupe des jeunes gens faisant partie de la catégorie des épousables. Ce chaos symbolique et alcoolique signe une désynchronisation dans la temporalité des rites. Ne se conduit-il pas comme s’il était encore à enterrer sa vie de garçon ? Au regard du rite admis de la fête, cette carnavalisation du mariage a le potentiel de générer un « scandale dans le pays » (p. 70). Pourtant la communauté demeure coite devant le déshonneur, la mésalliance, et, plus tard, le désordre des conduites matrimoniales qui s’installent dans le nouveau ménage : « Il [François] commença à se lasser de cette existence régulière, monotone, auprès d’une femme éternellement grave. Il trouva que le mariage n’avait rien de plaisant, en somme, et que décidément la vie manquait de gaieté quand on ne la regardait pas à travers la pourpre joyeuse du vin » (p. 87). On peut dire que le récit joue avec les imaginaires littéraires et folkloriques des récits et chansons de mal-mariées, en faisant l’union d’un roi de Carnaval, un trop bon vivant24 qui s’enivre de la pétulance du vin, avec une reine de Carême : menant une existence de « privations et de larmes » (p. 89), Marthe, « pâle, amaigrie », passe son temps à « sermonn[er] » son époux » et à lui « impose[r] le silence » (p. 87). Dans tous les cas, le « charivari joyeux » du tourin (p. 78) aurait eu le pouvoir de devenir violent et terrifiant, afin de souligner l’immense « faille dans l’observance des règles25 » coutumières et d’épouvanter l’époux qui contrevient aux règles nécessaires à la préservation du groupe (notamment la reproduction). Car cette possibilité rituelle existe dans la culture française : « l’indispensable est que le rite soit sonore et que les sons puissent horrifier. La signification commune de ces vacarmes charivariques est, à l’évidence, la publication de faits controversés par la société ainsi que l’expression d’une protestation véhémente26. » Or, la communauté dans la diégèse se prive des outils qui sont à sa portée : elle ne charivarise pas cette soulerie de noces alors que précisément c’est son avenir (heureux ou malheureux) qui est en jeu. Le malheur qui s’abat sur elle est-il dès lors lié à son inertie, à son incapacité à se faire la gardienne des mœurs ?

  • 27 Il y aurait long à dire sur le cumul des ratés rituels entourant ces fiançailles : notons simplemen (...)
  • 28 Scarpa, 2000, p. 143.
  • 29 Comme l’explique Françoise Héritier, « [d]es maladies peuvent être déclenchées par des actes anodin (...)
  • 30 Ainsi le roman inverse les valences habituellement associées à la coutume puisque Marthe, respectan (...)

9Marthe, qui n’a pas choisi la bonne part, aurait dû s’unir avec Jacques si les usages l’avaient permis ; mais ce dernier, propriétaire du moulin où elle travaille et réside, est « obligé de tenir compte des préjugés qui veulent qu’un homme épouse une fille sinon aussi riche que lui, du moins élevée comme lui, pour son monde, pour l’éducation future des enfants » (p. 40). Cette explication met au jour les clivages qui divisent et partitionnent la société. Or curieusement Jacques semble n’appartenir à aucune famille : le texte ne lui donne aucun parent qui aurait pu incarner l’autorité coutumière. C’est seul qu’il autocensure ses sentiments. Épouser Marthe, pour qui il a une inclination sincère, aurait constitué une faute à l’égard de la coutume, cette dernière exigeant qu’un homme de son statut se marie en respectant son rang. Certes la culture incorporée de Jacques le défend de faire le mauvais choix pour le groupe, mais le jeune homme n’est pas le seul à faire ce choix ; la communauté prend, elle aussi, le relais et entrave cette possible alliance singulière en pratiquant la rumeur, la médisance et le commérage. Ces oralités cancanières conduisent la « plus belle et honnête fille du pays » (p. 16) à choisir un carrier du village : « les apparences sont mauvaises et les gens me blâment [dit-elle], me soupçonnent… » (p. 38) d’être la maitresse de Jacques. D’où le mariage précipité avec François. Marthe brûle les étapes. Poussée par les mauvaises langues qui la forcent à se marier, elle ne prend pas le bon parti : « C’était les gens qui causaient : une fille de vingt-trois ans, presque seule, courait des risques, disait-on » (p. 26‑27). En « trois semaines », le mariage, pour son plus grand malheur, est réalisé27. La parole de la communauté relayée par le « on » agit comme une forme de contrôle social qui « ramène toujours l’individu à son groupe et à ses valeurs, parce que ce qui compte avant tout, c’est la survie et la reproduction de ces derniers28 ». Mais ici le ouï-dire communautaire se trompe, et le pressentiment intime de Marthe est le bon : « Il semblait qu’on voulût la mésallier en lui proposant un de ces mariages-là [notamment avec François Branchet] » (p. 30). La voix du groupe se fourvoie, car l’union choisie, qui fait taire « les mauvaises paroles » (p. 34) et qui redonne une honorabilité (précaire) à la jeune fille, est en fait une mésalliance (Carnaval/Carême) qui apporte le malheur non seulement individuel, mais également collectif, dès la nuit de noces. En effet, l’organisation du chapitre qui narre le rituel du tourin et la découverte de la honte de Marthe présente dans un deuxième temps certains invités en train de rentrer chez eux et de traverser la plaine : ils entendent tout à coup le sol déboulé, ce qui est, selon l’un d’eux, un « fichu signe » (p. 83). De façon générale, la structure du roman composée autour de trois grands moments (le mariage, la catastrophe, les enterrements) amorce une causalité entre eux. La pensée sauvage du récit, conformément à des systèmes de créances qui trouvent les origines des maux de la communauté dans les fautes commises par les individus29, affilie la calamité qui menace la survie du groupe à la mauvaise alliance que ce même groupe a encouragée30. Les familles engagées dans cette noce vont d’ailleurs payer le prix fort : immolés sur l’autel d’un mauvais mariage, le frère de François, qui devait épouser Iranette, la sœur de Marthe, meurt dans l’effondrement, et la Périer, qui est la cousine de François, y sacrifie son fils et son mari.

La dimension acousmatique du récit (les intersignes)

  • 31 Sébillot, 1984, p. 100. Par exemple, dans le roman de Peyrebrune : « [l]es bêtes meuglèrent, épouva (...)
  • 32 Ibid.
  • 33 Sur ce sujet, voir Privat, 2019b, p. 139-146.
  • 34 Les oralités animales sont ici des intersignes, soit des signes annonciateurs d’évé­nements malheur (...)
  • 35 Voir Fabre, 1986, p. 7-40.
  • 36 Le roman produit et invente aussi un univers de gestes et d’intersignes à son propre usage qui font (...)

10Ces morts avant l’heure sont annoncées pendant la noce. Le texte utilise comme système d’annonce du malheur une culture en disparition, celle de la terre, des paysans, du folklore, qui reconnait aux animaux une agentivité sensible et connait « le rôle augural des cris des animaux31 » : « Une vache privée de son veau n’avait cessé de gémir, à intervalles, un appel doux, navré. Voilà qu’un chien se prit à hurler “à la mort”. Dans le ciel une bande d’oiseaux invisibles passa laissant tomber une clameur lointaine » (p. 85). Comme l’explique le folkloriste Paul Sébillot, « [l]e hurlement des chiens est pour beaucoup d’habitants des campagnes et même des villes un sujet de terreur […]. Ils pronostiquent surtout le trépas […]. [O]n dit parfois qu’ils aboient [la] mort [à venir]32 ». Aboiements, tapages aviaires, gémissements de la vache, bêlement d’un troupeau, meuglement forment dans le roman un ensemble sonore structuré. Cette « arrière-pensée animale33 » du récit fait résonner aux moments de passage (ici le mariage de Marthe, plus loin les fiançailles de sa sœur ou les enterrements des carriers) des oralités ayant dans le processus de signifiance du texte des connotations funèbres. Cette sémiologie folklorique indigène est narrativisée par le récit qui fait des oralités animales pouvant signifier l’à-venir souvent funeste une mantique inscrite au cœur de sa poétique34. Tout un bestiaire annonciateur du malheur organise donc le système culturel du roman. C’est par exemple « [l]a chouette [qui] hululait, cachée dans ces trous d’ombre », lesquels avaient « un air de tombes blanches » (p. 84). C’est aussi pendant le toast célébrant les fiançailles de Marthe et de François, installés « sous l’auvent du porche » (donc sur le seuil) « où la pigeonnée avait ses nids », le son d’un « roucoulement » qui « sonnait pour eux à l’heure émue des fiançailles » : « [François] prit le verre où Marthe avait posé ses lèvres, le tendit au choc des autres et le vida d’un trait, un peu penché, ayant pris Marthe à la taille, tandis qu’au-dessus d’eux roucoulaient éperdument les pigeonnes effarouchées » (p. 59). On peut interpréter avec le narrateur que le roucoulement, qui est en homologie avec toute une culture de l’oiseau et de la séduction juvénile35 et qui dévoile celui de l’homme murmurant des mots doux à sa promise, est, a priori, un bon signe (quoique le « verre » « vid[é] d’un trait » soit de mauvais augure36). Le texte établit un jeu de correspondance entre l’oralité animale et l’oralité rituelle (le toast, la promesse), entre les pigeonnes effarouchées et la pudeur de la jeune fille vierge, entre le monde de la nature et celui de la culture.

11Les roucoulades font, toutefois, système avec les autres signaux sonores produits par les animaux qui forment une mantique narrativement cohérente et qui se multiplient lors de la nuit de noces :

Dans le silence revenu passaient les souffles frissonnants des feuillées. Parfois au fond des fermes, un meuglement doux gémissait ; ou le bêlement d’un troupeau réveillé par le précédent vacarme [celui du charivari et de la chanson patoise] appelait l’aboiement craintif du chien qui gardait. Un cri d’oiseau de nuit, un pépiement ensommeillé, le frôlement d’une bête surprise à l’orée du bois ; et puis de longs silences. Alors sonnait sur le roc du chemin le pas des gens qui piétinaient lourdement, se dispersant peu à peu. (p. 82-83. Nous italisons.)

  • 37 Le texte conjugue parfois les traits de l’anthropophonie (bruits produits par l’homme), de la bioph (...)
  • 38 Le terme « acousmate » a été inventé en 1730 par Simon Treüillot de Ptoncour, docteur en théologie (...)

12Le paysage sonore est ici très actif : on peut cerner les traits de l’anthropophonie qui combine le vacarme (charivarique), le silence et le bruit (des pas) ; ceux de la géophonie (les souffles des feuilles) et de la biophonie (les cris, le gémissement et les silences des animaux)37, qui dialogisent les pôles sonores, musicaux, vocaux et verbaux du sonogramme de la nuit (de noces). Cet espace-temps de la nuit n’est donc pas naturellement silencieux, on peut le qualifier par son agentivité acoustique, voire acousmatique38, qui active une série d’intersignes troublants. Tout ce bestiaire et ces phénomènes qui sonorisent la nuit de noces sont interprétés par la « vieille Périer », qui est à la veille de perdre fils et époux dans l’effondrement, comme une chasse fantastique et un ensauvagement du ciel : « – La chasse volante ! murmura la vieille Périer. (Et elle se signa.) Rentrez, vous autres : c’est mauvais ce que la nuit porte ! » (p. 85‑86). Rappelons que la chasse aérienne et nocturne (appelée aussi chasse sauvage ou Mesnie Hellequin) est liée, dans le folklore européen, aux châtiments charivariques des âmes en peine, ce que seront, dans le roman, les morts disparus et enterrés sous la montagne de décombres. Dans les systèmes de créances folkloriques, elle signale une catastrophe imminente :

  • 39 Nore Chesnel, 1846, p. 156‑157. Nous italisons.

On croit, dans le Périgord, à une chasse volante, qui se compose de chevaux ailés, montés par des chasseurs et des chiens courants. Les animaux poursuivis sont le cerf, la biche, le lièvre et des oiseaux. Ceux qui prétendent avoir vu cette chasse disent qu’elle est très bruyante et qu’on y distingue parfaitement le hennissement des chevaux, le glapissement des chiens, le claquement des fouets, le son du cor et les cris des chasseurs. C’est une dame blanche qui est à la tête de la chasse : elle donne elle-même de la trompe, commande à tout le monde, et armée d’une pique, elle se fait remarquer par la couleur de son cheval qui est blanc aussi. L’apparition de cette chasse est un signe certain qu’il doit avoir lieu de grands événements, tels qu’une guerre ou une peste. On ne manque pas d’ajouter que cette chasse parut en 1792, avant le régime de la terreur39.

13Le récit prend en charge cette mantique paysanne et populaire puisque le désastre surviendra dans un avenir (textuel) rapproché. Si l’avertissement augural effraie les femmes qui perçoivent correctement les signes du désordre cataclysmique, les ouvriers, eux, n’entendent pas succomber à cette peur :

Les femmes s’engouffrèrent, froides de peur. Mais tout à coup, les hommes s’esclaffèrent. […] Sur l’autre coteau, en face, où l’on se divertissait, venait d’éclater la chanson du « tourin », envoyée à pleine gueulée joyeuse. Et tous les échos la répétaient. Et ceux-là même, si tristes tout à l’heure, secoués, entraînés maintenant, se mirent à brailler le refrain en répons. De sorte que l’on eût dit que le village entier […] s’était soudain réveillé pour reprendre en chœur la ballade nuptiale, dont le refrain roula, remplissant la vallée, éteignant les rumeurs tristes, soufflant sur les visions funestes. La méridionale gaité emportait tout, en chantant dans son rire : Et pim, et paou, / Baro in la claou / Au bouyer dé l’aura-a-do! (p. 86).

14La lutte entre les oralités de malheur (le chien qui hurle à la mort, les bandes d’oiseaux qui « laisse[nt] tomber une clameur lointaine » et invisible [p. 85], les gémissements, la chasse sauvage) et les oralités de bonheur (la chanson, la gaité, le rire de la fête) se double d’un conflit entre la biophonie qui émet des signaux menaçants et l’anthropophonie qui les contrecarre avec la chanson. Se servant de l’écho acoustique pour combattre l’inquiétante étrangeté de la nuit endiablée, les hommes enterrent de leur voix chantante le fond sonore sinistre. Or l’écho de cette chanson ne saurait, dans la logique narrative du récit, contrer la calamité des carrières, puisqu’il est ontologiquement la présence d’une absence. Comme le précise Jean-Marie Privat :

  • 40 Privat, à paraitre.

[L]a dynamique propre de l’écho – son actantialité propre, sa présence audible mais invisible, sa troublante proximité, sa fatale évanescence – le place en situation d’homologie symbolique avec la voix des morts, un maelström de voix sans corps où les signes présents sont comme la mémoire répétée, diffuse et confuse, d’une absence40.

  • 41 Rocal, 1997, p. 184-185. Voir aussi Nore Chesnel, 1846, p. 160.

15L’écho de la voix des hommes annonce leur mort prochaine (Louis et le vieux Périer périront dans les carrières effondrées). En comparant le petit cortège des noceurs à des « follets » (p. 85), qui sont considérés dans les croyances indigènes du Périgord comme « la manifestation d’une âme tourmentée dans l’au-delà41 », le texte multiplie les signes attestant que la mort et les morts rôdent. Ce sont les femmes qui ici ont raison : détentrices d’un savoir de la prescience, elles perçoivent l’écho des morts prochaines qu’appelle à elle la chasse sauvage.

16Tout un système d’échos sémantiques et linguistiques organise le sonogramme funeste du texte, reliant la scène du mariage à l’effondrement du coteau des Graules. Au bruit de la noce qui se propage dans les carrières s’oppose le « silence » sur « les plaines désertes » où se taisent, comme pour mieux entendre le « fracas » tragique à venir, les bruits du monde, ceux-là mêmes qui avaient sonorisé la nuit matrimoniale : « La chanson du bouvier, les “Ah!” du laboureur, les mugissements des bœufs accouplés sous le joug, l’aboiement des chiens qui les gardent et les harcèlent, et la sonnerie du fer sur l’enclume de la gorge, et le martèlement du moulin sous les saules, tout dormait » (p. 103). La « rumeur [festive] [qui] éclat[e] » vers minuit pour annoncer l’arrivée du « tourin » (p. 78) et chahuter les nouveaux mariés est en correspondance, sur un mode inversé, avec les « appels, criés en sanglots » qui « couvrent le coteau d’une rumeur sinistre » (p. 104) après l’éboulement. Elle fait aussi écho au « chœur » qui remplit l’église de sanglots, cris et lamentations (p. 144). De même, l’écho joyeux de la « mélopée traînante [du mariage] faite pour les échos des monts et la sonorité des plaines » (p. 79) contraste avec les cris d’Iranette, la fiancée éplorée, qui « remu[e] lointainement les échos endormis » (p. 110) et qui chante au-dessus de la fosse pour les ensevelis (p. 179 & 218) :

Voici la nuit qui va descendre ;

Les troupeaux couvrent le chemin ;

Les chants du soir se font entendre ;

Je reste seul, pauvre orphelin. […]

Oh ! pâtres…, quittez ces bruyères ;

Ceux que vous aimez sont là-bas !…

On vous attend dans vos chaumières.

  • 42 Il s’agit ici de la chanson d’Émile Souvestre, répertoriée par Dumersan et Ségur sous le titre « Le (...)

Allez !… allez !… Moi, l’on ne m’attend pas !… (p. 17942)

  • 43 L’expression est entre guillemets dans le texte.
  • 44 Claude Lévi-Strauss, 1985, p. 130.
  • 45 Notons aussi qu’autour des décombres, des chiens rôdent, « flairant et grattant le sol en gémissant (...)

17Ce sont déjà les malheurs du couple que laisse ouïr le grain de la ballade nuptiale, qualifiée de « plain-chant tranquille et lent, nasillé comme par des chantres, [qui] allongeait ses interminables versets en litanie au refrain toujours pareil » (p. 79). Tant la ballade que les chants de la fiancée fonctionnent en système acoustique avec « le plain-chant funèbre » (p. 154) et la « psalmodie des adieux » aux morts clamée par les pleureuses « dans leur patois aux voyelles latines » (p. 144) : « Adiou ! Paoubre !… Ah ! lou paoubre piti, lou verrai pu ! Las moun Diou, lou paoubre !… Tu seï mort, moun piti ; moun drôle, te verraï pu !… Adiou, paoubre ! Adiou ! » (p. 144). Les « répons d’un hymne funèbre » (p. 105) sont comme la version malheureuse des « refrain[s] en répons » (p. 86) que se lancent joyeusement les ouvriers pendant la nuit de noces. Aussi, rappelons que, devant le « “novié43” » endormi, les femmes de la noce « ne tarissa[ient] pas de “hélas” sur le malheur de Marthe » (p. 80). Sont-ce les mêmes qui, lors de l’enterrement, se transforment en pleureuses élevant « la note larmoyante de leur “hélas !” graduellement » (p. 143) ? La répétition de l’interjection soulignant l’empathie devant l’infortune crée une oralité de rappel, qui sonorise un lien allant du mariage à l’enterrement. D’autres échos organisent encore le système sonore du récit : c’est le « fracas de la chute » du coteau des Graules (p. 103) qui est l’écho, expansé et terrible, de la « chute » de François soûl au seuil de la maison, tout comme le « cortège aux pas lourds » (p. 111) des trépassés est l’écho de celui dansant de la noce. Mentionnons un dernier écho fatal : présent dans la chanson nuptiale (« bouyer de l’aurado » [p. 79]) et « hurl[ant] à la mort » (p. 85) pendant la nuit de noces, le chien joue le rôle d’un « zoème », que Lévi-Strauss définit comme une « espèce animale nantie d’une fonction sémantique » dans une culture donnée44, qui sert, dans la trame sono-textuelle, de relieur augural. Comme lui, la communauté, lors de l’enterrement des ouvriers carriers, « hurle à la mort » (p. 143). Le « chien qui gardait » (p. 135), soit le bouvier, regarde d’ailleurs tristement son maitre, le vieux Périer, partir à la recherche des survivants et « se pr[end] à hurler » (p. 136), sachant que la mort est proche. La reprise de l’expression initialement associée au cri lugubre du chien montre le passage et la porosité entre les mondes : animal / humain, vivant / mort, mariage / enterrement45.

  • 46 Privat, à paraitre.
  • 47 Nous ne pouvons pas aborder, dans le cadre restreint de cet article consacré en priorité aux oralit (...)

18Un fil sonore, sémantique et idiolectal relie, de façon complexe, les malheurs du récit : la nuit de noces, malgré ses quelques oralités joyeuses, est « mauvaise » (p. 85) tout comme le « début dans le ménage » (p. 87) qui est qualifié de « mauvais » (p. 87), sans compter le sol du coteau qui l’est également. Se tisse entre eux un continuum symbolique des phénomènes acoustiques (entre voix animale, voix végétale, voix humaine, voix des morts) dont la nuit ensauvagée, qui orchestre les vacarmes de la noce et de la chasse volante, offre déjà le prélude en mode mineur : « ça déboule l’argile, le gravat » dans les carrières (p. 83). Un système cohérent de résonnances, qui ne cesse de faire revenir des sons, des chants, des bruits, des paroles, des silences comme le retour d’un refoulé, est le « signe discursif qu’une voix autre cherche à se faire entendre46 ». Et cette voix autre, cette voix de l’autre est bien celle de ces morts avant l’heure, ensevelis en terre non consacrée et sans les rites attendus qui leur permettraient de gagner le repos éternel47.

  • 48 C’est aussi le cas dans la réalité, comme le commente de Peyrebrune : « un vieil ouvrier, qui parco (...)
  • 49 Certains ingénieux techniciens de la ville se prennent au jeu de l’écoute et tentent eux aussi d’en (...)

19Si la dimension acoustique du récit est à ce point structurante, c’est que la catastrophe au cœur des Ensevelis est un drame sonore : l’éboulement est d’abord un « bruit formidable », celui du fracas des carrières s’éboulant, lequel a été « entendu d’un bout à l’autre de la vallée, sur les plateaux, à travers les collines » (p. 103-104), avant de se transformer en « bruit » qui se répand jusqu’à la ville (p. 109). Mais surtout il est un drame acousmatique : en effet, la question que se posent les familles des ouvriers prisonniers de la terre est de déterminer si ces derniers ont pu survivre à l’affaissement du terrain et si on les a entendu crier au secours48. Pour la majeure partie de la communauté, les « ouvriers enterrés sous la montagne » n’ont pas pu réchapper à l’écroulement initial, et « si on les appelle encore, c’est comme pour prolonger l’illusion d’un espoir : on sait bien que les malheureux ne répondront plus » (p. 106). L’appel sans réponse, qui s’oppose aux « refrain[s] en répons » (p. 86) de la noce, signe de vie et de la vitalité du groupe, est pour eux la preuve du trépas. Or certaines familles résistent à cette interprétation, et continuent de percevoir des bruits de vie. C’est d’abord Iranette, dont le fiancé, Louis, fait partie des disparus : ayant « crié » comme « dans une corne d’airain », à un tel point que « l’air vibra et remua lointainement les échos endormis » (p. 110), elle entend « un son voilé, tout de suite évanoui », monté des « entrailles de la montagne », qui est « perçu » comme une réponse (p. 110) et un appel à l’aide. D’autres, comme elle, prêtent l’oreille aux ensevelis : « [on] les a entendus hier soir » (p. 115) ; « on a entendu frapper cette nuit sous la montagne […]. Une façon bien connue des ouvriers carriers : sept coups à intervalles égaux. Ce sont ces jeunes hommes que vous déclarez morts ? Ils vivent, messieurs !… Et ils appellent, ils ont faim !… » (p. 118). Les autorités répondent au vieux Perrier, dont le fils est enseveli : « Vous avez entendu tomber des éclats de pierre à l’intérieur ; ou bien c’est la répercussion des coups de pique de ceux qui travaillent au déblayement de l’entrée » (p. 119). Le processus de neutralisation opéré par les patrons vise à discréditer les croyances auditives de tout un groupe social, qui plus globalement ne parvient pas à se faire écouter : « voyez-vous, nous autres, on ne nous écoute guère, et pourtant m’est d’avis qu’il faudrait faire quelque chose là-bas » (p. 157). Faire quelque chose, c’est s’assurer de respecter la coutume en allant sauver les camarades en train d’agoniser ou récupérer les cadavres pour les inhumer en terre consacrée. Les patrons et le préfet qui prennent les décisions introduisent des conflits d’interprétation et dévoilent la distance d’une culture (scripturale, patronale, capitaliste) pour qui l’ouvrier est remplaçable. Seule compte « l’opinion publique » (p. 160) et parisienne. Cette culture qui ravale au rang de lubies les croyances ouvrières refuse de percevoir les appels d’outre-tombe, rationnalisant les bruits pour enterrer le plus rapidement possible le scandale de la catastrophe qui s’ébruite dans les journaux. Elle n’accorde pas la même valeur aux bruits souterrains et locaux des morts-vivants et à ceux nationaux et tonitruants de la presse. Elle met en sourdine l’auralité des carriers, soit leur compétence à écouter les sons de la terre49 et les signaux de survie, tout en les reléguant au silence. La sourde oreille des puissants est motivée par leur sentiment d’infaillibilité et par leur volonté de masquer leur culpabilité dans l’effondrement (p. 167).

20Notons enfin que cette relégation des croyances ouvrières par les patrons fonctionne sur le même plan que le rejet opéré par les ouvriers à propos de la chasse volante qu’ont perçu les femmes du village lors de la nuit de noces. On a affaire dans les deux cas à ce qu’on peut qualifier de « sonodrame », soit un drame sonore qui présente un heurt entre un système sonore acceptable (les bruits raisonnés) et un autre infra-acoustique, c’est-à-dire un système qui active des phénomènes sonores imperceptibles pour une culture donnée (la culture patronale, la culture virile), mais décelables pour une autre, souvent, subalterne (culture ouvrière, culture féminine). Non seulement le roman dévoile une belligérance dans les manières de penser les perceptions sonores et dans les régimes culturels d’interprétation des événements (ici, en grande partie, sonores), mais ils donnent raison à ceux et celles qui entendent l’infra-acoustique : la nuit mauvaise de la chasse sauvage a bel et bien annoncé la catastrophe tout comme les ensevelis ont survécu à l’éboulement initial et ont lancé des appels à l’aide.

  • 50 Le roman représente une civilisation finissante, celle de la terre et des paysans, remplacée par un (...)

21Le roman explore un ordre du monde qui peine à se faire entendre : les serments sont difficilement tenus ; le charivari n’advient pas ; les hommes ne prêtent pas oreille à la voix des femmes ayant ouï la chasse volante ; les appels au secours ne mènent pas à la délivrance ; les morts ne sont pas entendus ; les ouvriers n’ont personne pour écouter leurs implorations. C’est ce décalage entre les oralités et leurs perceptions qui explique, en partie, les désordres rituel (les ratés matrimoniaux), cataclysmique (l’effondrement des carrières et la destruction du village) et culturel (la fin des terroirs)50. Le sonogramme du roman fait aussi ouïr un indicible social du xixe siècle, à savoir qu’une veuve (Marthe) peut trouver le bonheur dans la mort d’un mauvais époux (François), dont l’enterrement lui ouvre un univers de possibilités et la met sur la voie d’un remariage où l’amour et le choix individuel l’emportent sur la coutume. En orchestrant une complexe partition sonore qui accentue les liens de causalité entre le mauvais mariage et la catastrophe, le roman nous révèle une autre vérité : celle que la mort peut libérer une femme ensevelie dans une mésalliance et prisonnière d’une culture où le devoir conjugal est impératif et où la coutume est impuissante à régler les conduites immorales. Ce sont bien ces « idées bourdonnantes qui chantaient autour d’elle comme les frelons à l’entour des immortelles, bruit joyeux qui semblait éclos dans un rayon de soleil » (p. 154), idées en train d’éclore en Marthe au moment de l’entrée en veuvage, qui est vécu ici comme une liberté recouvrée et même comme une résurrection (p. 154). Ainsi un renversement des symboliques habituellement associées à ces états du destin féminin place l’épouse maltraitée, « maigre et blême » (p. 152) en situation d’homologie avec les morts, et transforme la veuve en une revenante, une ressuscitée, elle dont le corps reçoit un « afflux de santé, un courant de force et de vie », une « poussée de sang vif » (p. 172). Elle s’échappe en pensée de sa condition de veuve éplorée qu’elle performe pourtant en demeurant faussement « courbée sous le poids de son deuil » (p. 172), ce qui du point de vue de la société patriarcale et bourgeoise du xixe siècle est scandaleux. Écoutons les avant-dernières lignes du récit. Elles confirment que le malheur de l’époux fait le bonheur de l’épouse, en orchestrant et entremêlant jusque dans leur grain final les oralités malheureuses et heureuses : « Dans cette musique sourde [pour les funérailles des ensevelis], accompagnée du bourdonnement des cloches, Marthe, délicieusement bercée, s’oublia dans le plus divin des rêves : entre ses mains pressées, nerveuse, elle riait » (p. 265). L’ivrogne bigame est mort et, cette fois-ci, bien enterré. Marthe est enfin libre d’épouser l’homme aimé.

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Notes

1 Le roman a initialement paru dans la Revue politique et littéraire du 6 novembre au 11 décembre 1886 avec le sous-titre « drame rustique ». Il sera ensuite publié au début de l’année 1887 chez l’éditeur Ollendorff. Enfin, il a été réédité en 2017 par Jean-Paul Socard, qui l’accompagne d’un riche péritexte (présentation, reproduction d’archives), aux éditions Par Ailleurs (Thiviers). Toutes nos références à ce roman renvoient à cette édition, les pages seront désormais inscrites directement dans le corps du texte.

2 Sur le compte rendu de la catastrophe vue depuis le terrain, on pourra lire l’article de Georges de Peyrebrune intitulé « La Catastrophe de Chancelade » (1885, p. 564‑565). Voir aussi Peyrebrune, 1886a & 1886b.

3 Sur les « femmes en noir », voir Daniel Fabre, 2009, p. 27-36.

4 On apprendra vers la fin du roman que François n’a pas été enseveli dans les décombres, mais plutôt qu’il s’est sauvé de Chancelade et s’est remarié (il est bigame). Il ressuscitera, symboliquement, faisant retour au village pour entraver le remariage de celle qui est officiellement sa veuve. Le retour de François est une variation interdiscursive sur les imaginaires de la littérature orale du retour du marin ou du soldat qu’on pensait mort. Voir sur ce sujet Privat, 2005, p. 197-227.

5 Pour reprendre le syntagme ethnocritique que propose Jean-Marie Privat dans son article « Maupassant sonographe. Une écoute ethnocritique de La Peur » publié dans ce numéro.

6 Ibid. « [P]our sortir du logocentrisme », Privat « propose de considérer qu’une sémiotique générale de l’oralité consiste à mettre en relation voire en tension quatre pôles constitutifs. Ces pôles se présupposent l’un l’autre et n’ont de valeur(s) que différentielle(s), comme dans tout système sémiotique structural. Ces polarités constitutives de tout système sémiotique de l’oralité sont : le silence – le bruit – la musique – la parole. » (Privat, 2024). Dans cet article, il avance la nouvelle notion ethnocritique du « sonogramme » qui sert à désigner le système culturel et sémiotique des oralités du récit, voire des « auralités ». Il précise dans sa notice « Oralité/Auralité » qu’un des enjeux mis de l’avant par le mot « auralité », qui renvoie à la matérialité de l’oreille et de l’écoute, est « de ne pas réduire a priori la sémio/sphère à la logosphère. L’oreille humaine (pas plus que la bouche) ne se résume à ses usages langagiers. Les sons et le silence, les bruits et la musique participent avec ou sans le langage de l’univers multi-sémiotique et pluri-sensoriel commun » (Privat, 2019a).

7 Il faudrait entreprendre une étude plus exhaustive du sonogramme du roman (dans le cadre de cet article, nous ne pouvons traiter que d’une seule scène) car, si la critique a souligné la dimension picturale de l’écriture de Peyrebrune, elle s’est jusqu’ici moins intéressée à la dimension ethnographique des sons et des oralités du roman (Socard, 2017, p. 293 ; Haro Hernández, 2015, p. 233-248).

8 Pour reprendre le syntagme que Jean-Marie Privat utilise à propos du rapport qu’un autre écrivain réaliste (Flaubert) entretient au folklore local (Privat, 2014).

9 Comme le remarque Jean-Paul Socard, « [c]’est encore en historienne des mœurs que Georges de Peyrebrune dépeint les occupations et les comportements des femmes de carriers. […] Le lecteur trouve alors dans le roman des pages d’histoire anthropologique qui prolonge et dépasse l’histoire factuelle. Il est le témoin non seulement d’un moment du temps, mais aussi de toute une époque et des relations entre les individus et leur milieu » (Socard, 2017, p. 335). Toutefois, mentionnons que le récit ne décrit pas, de manière exhaustive, le rite en ethnologue. Comme l’explique Privat à propos de Zola et de l’écriture réaliste, « la dynamique narrative et la production de l’intérêt romanesque s’accommodent mal de la description d’un rite qui serait strictement conforme aux règles coutumières dans son déroulement ou dans ses effets attendus. C’est à l’ethnologue de décrire la norme rituelle ou de comprendre la pratique ordinaire des rites. Les rites sans histoire n’entrent donc point dans les vraies histoires » (Privat, 2017, p. 225).

10 Segalen, 1981, p. 117. Les rituels « sont accomplis dans le bruit des coups de pistolets et de fusil, dans le vacarme des cris, des discours et des chants codifiés » (Ibid., p. 133).

11 Autre exemple : « Marthe ne répondit rien ; mais ses larmes coulaient silencieuses, jaillies tout à coup de son cœur cruellement blessé » (p. 75).

12 À ce titre, nous ne pouvons pas être en accord avec Jean-Paul Socard lorsqu’il affirme que « [t]oute la trame narrative du roman est délibérément ponctuée par du fortuit, de l’inattendu, de l’imprévu […] [et des] hasards malheureux » (Socard, 2017, p. 288). Le roman est plutôt structuré, de notre point de vue ethnocritique, par des logiques anthropologiques qui comprennent et annoncent le malheur de façon plurielle et concurrentielle : fatalité, mauvais sort et série d’écarts coutumiers font partie du fécond système narratif et culturel du récit.

13 « L’église avait sonné comme pour une fête […]. [L]es cloches venaient de reprendre leur envolée et annonçaient la sortie » (p. 61). Ou encore : « Le violon marchait devant, aigre et vif, jouant des airs de danse, dont la cadence, frappée du pied par tout le troupeau échelonné, faisait lever, au long du chemin, une blanche nuée qui semblait fumante » (p. 61).

14 « Elles [les femmes qui cuisinent] jacassaient à langue débridée en regardant venir » (p. 63). Ou encore : « le dire des commères qui toujours jacassaient, plus alertes encore de la langue que des jambes » (p. 67).

15 « [E]lle [l’a] régalé d’une criée de mots lestes » (p. 65).

16 Pour une description ethnologique du rituel du mariage au Périgord à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, on consultera Rocal, 1997, p. 17-31.

17 Voir le travail d’Yvonne Verdier (1995) qui a étudié dans l’œuvre de l’écrivain Thomas Hardy les enjeux du mariage liés à la coutume (faire un mariage que le groupe prescrit) et le destin (faire un choix individuel, qui est souvent le choix de l’amour).

18 En amont de cette scène, le roman présente une série d’oralités solennelles (promesses et serments) qui apparaissent difficilement tenables, que ce soit la promesse prononcée par François de ne plus boire sans l’accord de sa future épouse ou encore le serment que Marthe a fait à sa mère. Pour protéger l’honneur et la virginité de sa fille, celle-ci lui « demanda avant de mourir » de ne jamais embrasser un homme qui ne soit pas son mari (p. 39) : or, Jacques en la saisissant « à pleins bras » et en l’embrassant « follement sur ses cheveux » (p. 39), sans le consentement de la jeune fille, lui fait manquer ce serment. Toutes ces oralités de jurement ont à voir avec la question du devoir et de l’honneur, centrale dans le roman.

19 « Un des traits qui caractérisent le rituel populaire est la répétition, et notamment celle des cortèges bruyants, qui visent à rendre public le départ de la jeune fille vers sa nouvelle demeure ; le bruit a aussi la fonction magique et protectrice d’écarter les influences malfaisantes. Ces cortèges se répéteront à plusieurs moments du scénario nuptial. » (Segalen, 1981, p. 117).

20 Ibid., p. 138.

21 Sur ce rite culminant les cérémonies de la noce, voir Privat, 2010, p. 179-189.

22 Van Gennep, 1969 [1909], p. 20.

23 Je me permets de renvoyer à mon article ethnocritique qui fait l’analyse de cette locution matrimoniale : Ménard, 2012.

24 Bon vivant, il est surtout, après l’éboulement, un mauvais mort, puisqu’il reviendra d’outre-tombe, comme un revenant, pour réclamer ses papiers à sa femme et entraver de ce fait le remariage de sa veuve.

25 Marcel-Dubois, 1981, p. 51

26 Ibid., p. 50.

27 Il y aurait long à dire sur le cumul des ratés rituels entourant ces fiançailles : notons simplement qu’elles sont sans demande en mariage, sans célébration familiale (elles sont célébrées avec les valets du moulin), sans publication des bans.

28 Scarpa, 2000, p. 143.

29 Comme l’explique Françoise Héritier, « [d]es maladies peuvent être déclenchées par des actes anodins, commis sans s’en apercevoir, mais que la divination après coup détectera comme étant à la source du mal. Des sécheresses prolongées ou l’absence de pluies à l’époque normale sont imputées à des incestes inconnus par les auteurs et l’on recherchera avec ardeur, face à la constance du mal, tous les auteurs potentiels de tels délits ou d’autres offenses sexuelles […] » (Héritier, 1994, p. 242).

30 Ainsi le roman inverse les valences habituellement associées à la coutume puisque Marthe, respectant les usages, n’a pas succombé à son « impulsion personnelle » qui, du point de vue de la tradition, a le pouvoir de faire le malheur du groupe, comme l’explique Yvonne Verdier : « Le léger écart dû à l’impulsion personnelle sert à montrer que, à se déprendre de la coutume, à suivre son penchant, on va vers la catastrophe et on expose les autres au danger » (Verdier, 1995, p. 155).

31 Sébillot, 1984, p. 100. Par exemple, dans le roman de Peyrebrune : « [l]es bêtes meuglèrent, épouvantés par la foule [du cortège funéraire] ; et cela fit un saisissement comme si elles avaient pleuré » (p. 141).

32 Ibid.

33 Sur ce sujet, voir Privat, 2019b, p. 139-146.

34 Les oralités animales sont ici des intersignes, soit des signes annonciateurs d’évé­nements malheureux : « La lecture ethnocritique envisage [les] réseau[x] d’intersignes comme des présages sémantiques narrativement cohérents et pertinents dans les catégories cognitives des mondes culturels représentés » (Privat, 2005 p. 221-222).

35 Voir Fabre, 1986, p. 7-40.

36 Le roman produit et invente aussi un univers de gestes et d’intersignes à son propre usage qui font sens et signe dans le cadre de la fiction (l’ethnocritique les appelle des « intrasignes ») et qui contredisent l’augure aviaire : ici, le verre vidé « d’un trait » par François, qui est un noceur s’étant « rangé » (p. 15) pour séduire « la plus belle et la plus honnête fille du pays » (p. 16), annonce le désordre matrimonial à venir et fonctionne en relation avec la « voix avinée » (p. 72) et la « saoulerie » (p. 81) du jeune homme le jour de son mariage. Notons de surcroit que le geste de prendre le verre (« Il prit le verre où Marthe avait posé ses lèvres ») sans son consentement tout comme l’excès de boisson lors de la noce trahissent le serment que le jeune homme avait fait devant Dieu à Marthe, pour la courtiser : « Tenez, j’en prends Dieu à témoin, que si vous le voulez, je ne boirai plus jamais que ce que vous verserez vous-même dans mon verre. » (p. 54. Nous italisons.) Enfin, avançons une dernière observation : tout suite après cette promesse, François utilise une métaphore liée à l’univers de la boisson pour faire sa cour, car c’est le seul langage qu’il connaisse : « il ne faudrait pas me le dire deux fois pour me faire aller boire un coup sous ces roues » (p. 54). Et le récit quelques lignes plus loin en indiquant que le jeune homme « tourna sur lui en buttant, comme s’il était ivre » certes mobilise une métaphore connue (être ivre d’amour), mais surtout il signifie la « chute » à venir du mari soûl au seuil de la maison lors de sa nuit de noces tout autant que celle dans la grande faille qui causera sa mort.

37 Le texte conjugue parfois les traits de l’anthropophonie (bruits produits par l’homme), de la biophonie (bruits produits par les organismes vivants) et la géophonie (bruits produits par les écosystèmes tels que le vent, l’eau, la pluie, le sol). Sur ces catégories, voir l’ethnographe du son Krause, 2012, cité par Privat, 2024.

38 Le terme « acousmate » a été inventé en 1730 par Simon Treüillot de Ptoncour, docteur en théologie et curé d’Ansacq et signifie « une chose qui se fait entendre extraordinairement » (Mercure de France, décembre 1730, p. 2825), et dont on ne peut « ni percevoir les causes réelles ni entendre les origines probables » (Privat, 2020).

39 Nore Chesnel, 1846, p. 156‑157. Nous italisons.

40 Privat, à paraitre.

41 Rocal, 1997, p. 184-185. Voir aussi Nore Chesnel, 1846, p. 160.

42 Il s’agit ici de la chanson d’Émile Souvestre, répertoriée par Dumersan et Ségur sous le titre « Le jeune pâtre » (Souvestre, 1851, p. 190).

43 L’expression est entre guillemets dans le texte.

44 Claude Lévi-Strauss, 1985, p. 130.

45 Notons aussi qu’autour des décombres, des chiens rôdent, « flairant et grattant le sol en gémissant » (p. 117).

46 Privat, à paraitre.

47 Nous ne pouvons pas aborder, dans le cadre restreint de cet article consacré en priorité aux oralités de malheur et de bonheur, la question fondamentale des mauvais morts que sont les ensevelis du point de vue anthropologique. Nous nous proposons de le faire dans un prochain article.

48 C’est aussi le cas dans la réalité, comme le commente de Peyrebrune : « un vieil ouvrier, qui parcourt incessamment la montagne, assure les avoir entendus frapper [les ouvriers ensevelis] ! C’est terrible. » (Peyrebrune, 1885, p. 565). Et dans un autre compte-rendu, l’écrivaine explique qu’après « bien des jours déjà, des semaines même, on entendait des bruits dans la montagne, des coups régulièrement frappés. M. Anché, à l’aide d’un micro-téléphone, perçut distinctement, et d’autres avec lui, des plaintes, des gémissements. On voyait des filets de fumée monter à travers la terre fendillée ; on sentait des odeurs de cuir brûlé… » (Peyrebrune, 1886a).

49 Certains ingénieux techniciens de la ville se prennent au jeu de l’écoute et tentent eux aussi d’entendre les possibles survivants. Ainsi, un « habile praticien de la ville agença une façon de micro-téléphone à l’aide duquel il perçut des bruits intérieurs. Cela ressemblait à des plaintes » (p. 164).

50 Le roman représente une civilisation finissante, celle de la terre et des paysans, remplacée par une société ouvrière : « Le village avait perdu de sa rusticité depuis l’ouverture des carrières » (p. 51).

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Pour citer cet article

Référence papier

Sophie Ménard, « Le sonogramme du (mariage de) malheur. Les Ensevelis de Georges de Peyrebrune », Cahiers de littérature orale, 93 | 2023, 135-158.

Référence électronique

Sophie Ménard, « Le sonogramme du (mariage de) malheur. Les Ensevelis de Georges de Peyrebrune », Cahiers de littérature orale [En ligne], 93 | 2023, mis en ligne le 19 juillet 2024, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/clo/12348 ; DOI : https://doi.org/10.4000/127uz

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Auteur

Sophie Ménard

Université de Montréal

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