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AccueilNuméros99In memoriamRoberte Hamayon (1939‑2025)

In memoriam

Roberte Hamayon (1939‑2025)

Laurent Legrain

Texte intégral

1La vie de Roberte Hamayon est arrivée à son terme le 18 mars 2025. Nasan barax, littéralement achever son âge, est une manière courante d’annoncer un décès en Mongolie. Nasan barax et non nasan barakh comme l’aurait voulu le système international de translittération pour le cyrillique. Mais Roberte tenait à ce qu’un phonème soit rendu par une seule lettre. L’expression est familière en Mongolie et partout où l’on parle mongol. L’aire est vaste et inclut la Bouriatie où Roberte a également fait ses terrains d’anthropologue dès le mois de novembre 1968 alors que l’URSS et la Mongolie, sa voisine, n’étaient pas des pays ouverts aux curieux.

2Roberte Hamayon « n’est plus » (ügüi bolson). Voilà une autre manière mongole de dire qu’une personne est morte. Pourtant, même depuis ce triste mardi 18 mars 2025, 19e jour de la première lune de printemps, la lune du tigre blanc si l’on suit le calendrier lunaire mongol, ce constat est difficile à admettre. Car une carrière scientifique comme la sienne laisse une empreinte indélébile dont témoignent les hommages qui se sont multipliés, et ce, bien au-delà de la communauté scientifique d’ailleurs. Ce petit texte a vocation à se joindre à ces témoignages de respect en soulignant l’immense intérêt de Roberte pour le mongol, tant la langue telle qu’elle se parle au quotidien que toutes les formes des arts du verbe (chants, hymnes, éloges, épopées, poésies, contes, proverbes, devinettes, formules « pour dresser la langue », etc.) et leurs entrecroisements incessants avec la tradition écrite. Car contrairement à ce que l’on peut croire, les sources écrites sur la langue et sur les traditions orales sont pléthores en Mongolie. Comme Roberte le soulignait, avec sa verve habituelle et à toutes fins utiles, il s’agit de ne pas les ignorer.

3C’est ce qu’elle a fait. Linguiste et anthropologue de formation, elle revient de ses premiers terrains, de longs séjours en 1967 et 1968, chargée de livres rédigés par des académiciens mongols entichés des trésors de leur littérature orale. Elle fait de cette bibliothèque en voie de constitution le terreau fertile des enseignements de la langue mongole dont elle prend la charge à l’Inalco en 1967 dans une section nouvellement ouverte. C’est alors toute la classe qui se met au travail sur la langue, guidée et épaulée par cette jeune enseignante dynamique. Elle n’a guère que sept mois de terrain à son actif et elle se présente volontiers comme le « maître ignorant » portraituré par Jacques Rancière. En collaboration avec Marie-Lise Beffa, linguiste et mathématicienne, enseignante à Paris-VIII et membre de ces premières promotions d’étudiants, Roberte établit les matériaux pédagogiques nécessaires à l’apprentissage de la langue. Systématisées et mises en forme, ces réflexions sur la phonétique, les rouages grammaticaux et les usages courants sont éditées plus tard sous les titres Manuel de langue mongole (1975). Au duo d’autrices se joint pour l’occasion Tsegmid Sühbaatar, lecteur-enseignant à l’Inalco de 1970 à 1973. Éléments de grammaire mongole sort en 1976 chez Dunod. Dans le même mouvement, Roberte édite également un premier dictionnaire français‑mongol.

  • 1 Hamayon, 1969, p. 96.

4Mais dès ses premières années d’enseignement, Roberte a en tête un projet plus vaste, un projet qui lui donne une énergie débordante et qu’elle poursuit presque jusqu’à l’instant où elle « dépose son souffle » (am’ tavix – une autre manière de dire, encore une fois, que Roberte Hamayon n’est plus). Son premier article pour une revue à comité de lecture paraît en 1969 dans L’Homme. Il s’intitule « Ethnologie mongole. Établissement d’un fichier systématique lexico-ethnographique ». Elle entend participer à une mise en fiche de cette langue fascinante (il s’agit de fiches 21 × 27 cm avec perforation sur les quatre côtés, précise-t-elle dès l’abord). Le projet se développe et, au fil des décennies qui suivent, prend une ampleur colossale tant par les données qu’il compile et met en forme que par le nombre de personnes entraînées dans son sillage. Roberte part d’un constat : les matériaux linguistiques et ethnographiques sont très souvent utilisés conjointement dans la recherche, les uns servant de compléments et d’explications aux autres. Elle veut « systématiser cette confrontation1 » et pourvoir les chercheurs d’un outil d’une grande précision pour l’analyse culturelle et linguistique tant synchronique que diachronique. Ce projet l’a animée toute sa vie de chercheuse. En novembre 2014, les 30 000 fiches qui le constituent partent vers la capitale mongole pour que le travail continue sous l’égide du prêtre missionnaire Pierre Palussière de la mission apostolique d’Ulaanbaatar – sans doute l’un des plus grands connaisseurs de la Mongolie et de la langue mongole. Un accord de partenariat est signé avec le Centre d’études mongoles et sibériennes pour encadrer cette collaboration. Un dictionnaire d’une ampleur sans précédent, un outil d’une richesse inouïe, pourrait voir le jour dans un futur proche.

5Les Mongols accueilleraient certainement cette perspective par un « Tiim boltugai » (Qu’il en soit ainsi !) sonore, enthousiaste et accompagné d’un mouvement rotatif des avant-bras, paume des mains vers le ciel, en un geste d’appel du bonheur. Le suffixe verbal optatif « tugai » que l’on voit apparaître ici en fin de vœu est d’un usage courant en Mongolie et inscrit l’optimisme et le volontarisme dans la morphologie de la langue. Roberte souligne cette originalité du mongol dans un chapitre de son livre sur le jeu. Le cadre ludique partage en effet avec la langue cette faculté à générer un optimisme volontaire. Publié en 2012, Jouer. Une étude anthropologique ancre son argumentation dans des exemples de jeux sibériens, mais les réflexions que l’anthropologue y développe font leur chemin chez les ethnologues du monde entier, dans les sciences de l’éducation, chez les psychologues et les psychiatres influencés par les approches fameuses de Donald W. Winnicott. En cela, le travail de Roberte est un exemple de construction de passerelles solides et de dialogues argumentés entre disciplines scientifiques. Chaque invitation à une conférence pour parler du jouer la mettait en joie ; peu importait le cénacle ou l’auditoire auquel elle s’adressait.

6À l’époque, la reconnaissance internationale lui est acquise depuis 20 ans. Elle l’a gagnée en écrivant La Chasse à l’âme. Esquisse d’une théorie du chamanisme sibérien (1990). La publication de cette somme de plus de 800 pages est tirée de sa thèse d’État soutenue à Nanterre sous la direction d’Éric de Dampierre en 1988. Elle y étaye ses hypothèses sur base d’un foisonnement de données ethnographiques d’une grande diversité. Le livre est chatoyant et l’interprétation du chamanisme en termes de système symbolique de relations avec ce qu’elle appelle la « surnature » est décisive. Elle fait date et oriente la production scientifique de Roberte dans les années 1990 et la première décennie du nouveau millénaire. Son intérêt pour la langue et la littérature orale y est partout présent. Il participe à aiguiller une hypothèse centrale structurant l’argument autour de la différence entre chamanisme des sociétés de chasse et chamanisme des sociétés dont le mode de production est centré sur l’élevage (la chasse n’y est plus que périphérique). L’action rituelle du chamane, qui vise à préparer sa communauté à la chasse et à entériner la promesse d’une traque réussie dans les petites sociétés de chasseurs, contraste avec les performances réitérées de l’épopée en automne et en hiver dans les sociétés d’élevage. Il y a pourtant « équivalence de fonction » dans les deux contextes. On passe du geste au son mais l’objectif est toujours de forcer la chance et de ramener du gibier. Dans les sociétés de chasse, le chamane s’animalise. Son public le voit dans ses gestes et ses cris animaux. Il épouse, dans la surnature, la fille du maître du gibier. Le barde, lui, raconte la quête épique d’une épouse. Il ne bouge pas. Seule la scansion des vers de l’épopée donne vie aux actions de son héros et de ses auxiliaires. L’épouse que ce dernier cherche est humaine et non plus animale. Et Roberte s’attarde avec délectation sur la richesse du vocabulaire descriptif du mouvement dans la langue mongole, sur les racines onomatopéiques de ces descripteurs, sur la qualité de timbre des imitations des cris des grands mammifères et des chants des oiseaux, sur l’ancrage dans les basses fréquences de la voix du barde, sur les procédés de versification de l’épopée, sur son script ou sur le contenu des histoires salaces que l’on raconte avec une morgue consommée lors du bivouac de chasse, dans l’espoir de plaire aux filles des esprits-maîtres du gibier. Dans les deux cas, le rituel du chamane et l’épopée, l’alliance est au centre du dispositif de mise en contact et de dialogue avec la surnature. C’est bien l’analyse des épopées qui lance Roberte sur la piste d’une interprétation devenue classique.

7Bien avant cela, dans des articles des années 1970, c’était déjà de l’alliance dont il était question. Roberte avait analysé finement les présupposés pragmatiques qui régissent la prise de parole, et elle avait décrit par le menu le contenu des échanges entre belle-fille ou gendre et beaux-parents. Sur base d’histoires et de contes issus des investigations intenses des folkloristes dans la littérature orale de leur pays, elle avait fait de la métonymie et de la métaphore les procédés fondamentaux de la communication dans les unités que façonnent les alliances matrimoniales. L’ensauvagement des mouvements et de la voix du chamane en plein rituel contrastait singulièrement avec le raffinement des protocoles gestuels et du langage articulé si méticuleusement décrits dans les articles de jeunesse de Roberte. Elle y montre avec brio que la parole travaillée, dite comme il convient de la dire, à qui peut l’entendre et à bon escient, participe à l’institutionnalisation d’une culture propre à l’humanité et à laquelle les esprits n’entendent rien, eux qui ne sont capables de saisir que le sens le plus littéral des mots. Toutes ces lignes d’analyse au long cours viennent nourrir les hypothèses de La Chasse à l’âme, monument dont les matériaux sont irrigués de cet engouement pour les productions vocales, la langue et les manières de bien la parler.

8La carrière de Roberte Hamayon fut exemplaire. En 1973, elle transmit à Jacques Legrand sa responsabilité d’enseignante de langue mongole à l’Inalco. Devenue chercheuse au CNRS en 1968, elle travailla à la création d’un Centre d’études mongoles (1969), d’abord rattaché au laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative (LESC) de l’université de Nanterre, et d’une revue nommée Études mongoles dans les premiers temps de sa publication et renommée aujourd’hui Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines (EMSCAT). En 1974, elle succéda à Évelyne Lot-Falck à la chaire de religions de l’Asie septentrionale. Cette position éminente de directrice d’études de l’École pratique des hautes études (EPHE), elle l’occupa jusqu’à sa retraite en 2007.

9Au fil de cette trajectoire intellectuelle, l’intérêt pour les langues mongoles (mais aussi turques et toungouses) ne s’est jamais démenti. La langue est restée une voie d’entrée royale dans les univers culturels des populations mongolophones avec lesquelles elle travaillait même si ses terrains furent courts et sporadiques, une fois passée la décennie 1970. Quand on connaît l’amour des Mongols pour leur langue et leur sensibilité aux arts du verbe, on peut s’imaginer que belles furent les rencontres des débuts entre une jeune anthropologue-linguiste portée par le désir de connaître et de transmettre et des intellectuels mongols collaborant pour la première fois avec une chercheuse d’un pays capitaliste. Contrôlés par le gouvernement socialiste, ces chercheurs et chercheuses n’en étaient pas moins des amoureux des pratiques langagières et des trésors de la littérature orale de leur pays, répertoire d’une richesse inépuisable ancré dans l’histoire et la vie sociale contemporaine. Handiin Nyambuu fut le premier avec lequel Roberte collabora. Jeune ethnologue de l’Académie des sciences mongoles, il fut désigné pour guider, voire même baliser les recherches de l’anthropologue française lors de ses incursions dans les districts ruraux à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Roberte gardait un souvenir émerveillé de leurs terrains de recherche communs, de la vivacité d’esprit et de l’intelligence des situations de ce premier collaborateur qui lui ouvrit toutes les portes de la vie sociale mongole, dont celles du chamanisme, constellation de pratiques pourtant durement réprimées par le régime alors encore fermement en place.

10Ce sourire de Roberte à l’évocation de la connivence qui lui permettait de travailler avec Nyambuu et d’autres malgré les entraves politiques et leur différence culturelle, nous pouvons encore en prolonger le rayonnement.

 

11La bibliographie succincte qui suit vise à attirer l’attention du lecteur sur l’intérêt de Roberte Hamayon pour la langue mongole tout au long de sa carrière même si le chamanisme et le jouer restent l’apogée de sa reconnaissance internationale. Cette bibliographie ne comprend qu’une sélection des articles dans les revues à comité de lecture. Elle est subjective et sélective et, en ce sens, n’engage que son auteur.

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Bibliographie

Badamhatan Sandagsüren 1987, « Le mode de vie des Caatan, éleveurs de rennes du Xövsgöl », trad. Hamayon Roberte et Beffa Marie-Lise, Études mongoles et sibériennes, no 18, p. 99‑127.

Baldaev Sergej Petrovič, 1975a, « La zemehen, fête prénuptiale chez les Bouriates d’Irkutsk », trad. Hamayon Roberte, Études mongoles, no 6, p. 147‑159.

Baldaev Sergej Petrovič, 1975b, « “Objets descendus” et “pierres écrites” dans le culte populaire bouriate », trad. Hamayon Roberte, Études mongoles, no 6, p. 161‑181.

Beffa Marie-Lise & Hamayon Roberte, 1971, « Suffixes de modalité verbale », Études mongoles, no 2, p. 32‑108.

Beffa Marie-Lise & Hamayon Roberte, 1983a, « Les catégories mongoles de l’espace », Études mongoles et sibériennes, no 14, p. 81‑119.

Beffa Marie-Lise & Hamayon Roberte, 1983b, « Les langues mongoles », Études mongoles et sibériennes, no 14, p. 121‑169.

Beffa Marie-Lise & Hamayon Roberte, 1984, « Qui confond pur et impur purifie par le renard », Études mongoles et sibériennes, no 15, p. 141‑151.

Hamayon Roberte, 1969, « Ethnologie mongole. Établissement d’un fichier systématique lexico-ethnographique », L’Homme, vol. 9, no 1, p. 96‑102.

Hamayon Roberte, 1970a, « Mongols : hommes et langues », Études mongoles, no 1, p. 9‑51.

Hamayon Roberte, 1970b, « Berceuses mongoles », Études mongoles, no 1, p. 91‑127.

Hamayon Roberte, 1970c, « Façons de s’asseoir », Études mongoles, no 1, p. 135‑140.

Hamayon Roberte, 1971a, « Protocole manuel », Études mongoles, no 2, p. 145‑207.

Hamayon Roberte, 1971b, « Pourquoi un Mongol doit-il être nommé ? », Turcica, vol. 3, p. 143‑152.

Hamayon Roberte, 1972, « Les triades de l’Univers », in Études mongoles, no 3, p. 225‑238.

Hamayon Roberte, 1975a, « L’os distinctif et la chair indifférente », Études mongoles, no 6, p. 99‑122.

Hamayon Roberte, 1975b, « Quelques chants bouriates (présentation de matériaux) », Études mongoles, no 6, p. 191-213.

Hamayon Roberte, 1979, « Le pouvoir des hommes passe par la langue des femmes », L’Homme, vol. 19, no 3‑4, p. 109‑139.

Hamayon Roberte, 2000, « Des usages de “jeu” dans le vocabulaire rituel du monde altaïque », Études mongoles et sibériennes, no 30‑31, p. 11‑45.

Hamayon Roberte, 2014, « La “tradition épique” bouriate change tout en étant facteur de changement », Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, no 45.
DOI : 10.4000/emscat.2277

Hamayon Roberte, 2017, “‘I Told You a Fairy Tale, And You Call it Falsehood?’ Some Concluding Remarks”, Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, no 48.
DOI : 10.4000/emscat.2922

Hamayon Roberte & Bassanoff Namtcha, 1971, « Bibliographie des publications mongoles récentes (1969‑1971) », Études mongoles, no 2, p. 214‑232.

Hamayon Roberte & Bassanoff Namtcha, 1973, « De la difficulté d’être une belle-fille », Études mongoles, no°4, p. 7‑74.

Hamayon Roberte & Helffer Mireille, 1973, « À propos de “musique populaire mongol”, enregistrements de Lajos Vargyas (coffret de deux disques Hungaroton Unesco coopération, LPX 18013‑14) », Études mongoles, no 4, p. 145‑180.

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Notes

1 Hamayon, 1969, p. 96.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laurent Legrain, « Roberte Hamayon (1939‑2025) »Cahiers de littérature orale [En ligne], 99 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/clo/15363 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hkv

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