Navigation – Plan du site

AccueilNuméros99ArticlesLa cheville ouvrière du dispositi...

Articles

La cheville ouvrière du dispositif slam

Fonctions de l’animateur de scène ouverte
The Kingpin of the Slam Apparatus. Functions of the Emcee on Slam Open Stages
Jérôme Cabot

Résumés

Dans cet article, je mets en exergue le fonctionnement de l’animation et les fonctions de l’animateur de scènes ouvertes de slam. Il s’agit à la fois d’un retour d’expérience réflexif sur 23 ans de pratique personnelle, dans une démarche de recherche-création et de participation observante, et d’un vade-mecum à destination des futurs slammestres, animatrices et animateurs. Il est inspiré par l’analyse de discours et enrichi d’un entretien avec le slameur Jérôme Pinel. On peut identifier neuf fonctions. La fonction sociale consiste à installer le cadre. La fonction médiatrice en découle : l’invitation adressée à chacun prépare une écoute respectueuse, bienveillante et empathique. La fonction technique consiste à s’assurer de l’accessibilité de la scène et du bon usage du micro. La fonction rituelle est nécessaire pour instaurer l’écoute, et s’exprime par des formules consacrées, spécifiquement en ouverture et en clôture. La fonction scénographique consiste à créer, par des métaphores filées, par un registre oratoire, une scène d’énonciation imaginaire qui donne un cadre propice à l’expression des imaginaires singuliers. La fonction dramaturgique consiste à en rythmer la coénonciation, à en faire une parole polyphonique et dynamique. La fonction poétique consiste à concevoir une anthologie orale. La fonction éthique se manifeste après les performances ratées, scabreuses ou clivantes, par l’humour, l’improvisation, la connivence2. Enfin, la fonction politique réside dans le fait de rompre l’ordre naturel séparant scène et salle, assignant les uns au rôle d’artistes, les autres à celui de spectateurs, et de mettre au jour l’invisible, faire entendre l’inaudible.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Parfois explicitement limitée à trois minutes maximum.

1J’envisage le slam comme une pratique sociale de la littérature orale caractérisée par quelques critères minimaux, mais déterminants. Dans sa version la plus simple et la plus répandue en France, la scène est ouverte, l’accès est gratuit et le micro accessible à toutes et tous, chacun pouvant venir dire un texte. Les textes de slam relèvent d’une oralité seconde, généralement médiée par un support écrit. Ils s’inscrivent dans la néo-oralité, l’oralité y est un marqueur identitaire et politique. Sur les scènes ouvertes, l’expression est libre, sans contrainte quant au contenu, au style d’écriture ou au mode d’oralisation ; mais il est souhaitable que la performance ne dure pas trop longtemps1, afin de faciliter le partage de la parole et de ne pas lasser l’auditoire. Les accessoires ou costumes sont prohibés, la scène ouverte de slam concentre l’intérêt sur le texte et son interprétation. L’écriture personnelle est encouragée de préférence aux grands noms de la littérature publiée, à la fois pour favoriser l’expression des anonymes singuliers et ne pas inhiber les participantes et participants qui pourraient avoir des complexes à interpréter leur texte après un poème de Rimbaud.

  • 2 Par exemple, Vorger, 2011 ; ou Belin, 2022, p. 206‑207 et p. 247‑248.
  • 3 Bourdieu, 2003, p. 23.

2Dans les études qui lui sont consacrées, le slam est à juste titre caractérisé comme un dispositif et un genre situationnel2. Toutefois, les analyses, dès lors qu’elles s’attachent aux textes slamés, à leur performance, leur style, leur rythme, leurs thématiques, ont tôt fait de négliger les spécificités des scènes ouvertes, et spécialement les fonctions de l’animateur, reléguées hors champ, largement invisibilisées dans des corpus qui peuvent mettre sur le même plan l’amateur occasionnel anonyme et Grand Corps Malade ou Souleymane Diamanka, avec une surreprésentation de ces derniers dont les traces sont plus faciles à obtenir. De ce point de vue, ces approches sous-estiment la réalité vécue du slam comme art moyen3 et art modeste, hors des espaces médiatisés, hors des coupes de slam, hors des scènes les plus prestigieuses (souvent dans les métropoles), hors des captations audio ou vidéo.

  • 4 Coste, 2024, p. 99.
  • 5 Cabot, 2017 ; 2019.

3Il s’agit donc, dans le présent article, de contrebalancer « une tendance à cacher derrière la création d’un seul la division du travail artistique accompli et la foule d’acteurs pris dans des chaînes de sous-traitance et de basses tâches d’exécution, sans lesquelles l’œuvre ne verrait pas le jour4 », en mettant en exergue le rôle de l’animateur ou animatrice de scènes ouvertes de slam, et en analysant attentivement ses différentes fonctions. Cette recherche prolongera l’approche que j’ai déjà développée dans deux articles5, en approfondissant le fonctionnement de l’animation de scènes slam et les fonctions de l’animateur.

Recherche-création et participation observante

4La méthode que j’adopte ici consistera à opérer un retour réflexif sur mes 23 ans de pratique personnelle. J’ai animé des scènes slam dans des contextes divers : cafés culturels, festivals, médiathèques, Scène nationale d’Albi. Deux lieux ont plus particulièrement accueilli ma pratique : entre 2002 et 2006, le squat Le Clandé où j’ai cofondé les premières scènes ouvertes toulousaines ; puis l’Institut national universitaire Champollion à Albi, dont je dirige le service culturel depuis que je l’ai créé en 2005, et où certains « Retours du jeudi » (programmation hebdomadaire de concerts et spectacles) donnent lieu à une scène ouverte en première partie.

  • 6 Cabot, 2024 ; aussi Cabot, 2021.
  • 7 Viguier & Virion, 2024, p. 35.
  • 8 Nicolas-Le Strat, 2018, p. 23‑24.

5La posture scientifique adoptée ici relève donc de la recherche-création, telle que je l’ai exposée notamment dans le chapitre « La position du slamo-gauchiste6 ». L’articulation et la consubstantialité de l’analyse scientifique d’un art et du geste artistique ont pour ambition de « défaire le paradigme dualiste qui fonde l’épistémé académique – penser et faire, théorie et pratique, intelligible et sensible, raison et imagination, objectif et subjectif, esprit et corps, etc. – de remettre en question les rapports de force et de hiérarchies7 ». Il s’agit de mobiliser conjointement des savoirs chauds, situés et expérientiels, et des savoirs froids, nourris de la littérature académique, empruntant à l’esthétique et aux sciences sociales, dans « des formes d’interpellation réciproque entre savoirs : entre savoirs spécialisés et savoirs du quotidien, entre savoirs formalisés et savoirs d’expérience, entre savoirs de recherche et savoirs d’action8 », comme le résume Pascal Nicolas-Le Strat dans son ouvrage sous-titré La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique.

  • 9 Lapassade, 2002, p. 396.
  • 10 Soulé, 2007, p. 5.

6La démarche que je revendique, encore émergente dans les études littéraires, est nonobstant pratiquée de longue date en sciences sociales. Elle peut s’apparenter à l’« observation participante complète […] par opportunité, où le chercheur met à profit l’occasion d’enquêter du dedans – une opportunité qui lui est donnée par son statut déjà acquis dans la situation9 » ; mais, afin d’affirmer plus nettement encore « la primauté de l’implication interactionnelle et subjective sur la prétention à l’analyse objective10 », je lui préfèrerai la notion voisine de « participation observante », telle que la définit le sociologue Bastien Soulé. Assurément, souligne ce dernier,

  • 11 Ibid., p. 8‑10.

le quotidien de participant prend parfois le dessus, empêchant alors de se comporter comme un « vrai chercheur », disposant de temps pour noter des informations, discuter, et prendre du recul vis-à‑vis de son objet. […] L’observateur ne saurait dans de pareilles circonstances être cet analyste froid, uniquement centré sur sa fonction de chercheur, qui n’est du reste, a priori, pas principale : il est avant tout acteur d’un événement et/ou partie prenante d’un processus en cours11.

  • 12 Ibid., p. 12, n. 3.
  • 13 Nicolas-Le Strat, 2018, p. 98.

7L’importance de mon « immersion » dans les scènes ouvertes de slam, entendue comme « expérience forte, absorbante, monopolisant toute l’attention de l’observateur12 », a en effet pour conséquence que je ne suis pas en mesure de produire ici des données de recherche compilées, archivées, étiquetées : quand j’anime une scène ouverte, j’ai autre chose à faire, et dans l’approche phénoménologique qui suit, il va donc falloir me croire sur parole. Il n’y a là aucun biais, au sens épistémologique du terme, mais un point de vue en biais, à l’opposé de la frontalité de l’observateur clinique et distancié : précisément, « le chercheur apprend à connaître une réalité parce qu’il contribue à la faire exister (à l’activer/actualiser) en étroite coopération avec les personnes concernées, en fonction d’une ambition sociale et politique commune13 ».

  • 14 Ibid., p. 13‑14.
  • 15 Entretien de deux heures, réalisé le 10 juillet 2024 à Albi.

8C’est pourquoi, nécessairement, cet article, résultat d’une recherche « de plain-pied […] de plein vent14 », s’écrira à la première personne du singulier, loin du « nous » de majesté académique marqué par sa neutralité axiologique, comme du « il » impersonnel et désincarné référant à un animateur prototypique. Ce « je » sera consubstantiellement celui de Jérôme Cabot, chercheur en littérature, et de Jikabo, blaze sous lequel je slame et anime des scènes : je veux mettre dans cette pseudonymie transparente l’articulation problématique et réciproquement enrichissante de deux ethos et deux postures, entre d’une part l’écrit, l’état civil, la profession scientifique, le statut d’autorité, et d’autre part, à travers son avatar phonétique, l’oral, la pratique du slam, le geste social et artistique. C’est pourquoi, dans ce qui suit, la prétention à la généralisation vaudra pour les fonctions que j’observe dans l’animation de scènes slam, et non pas pour la manière de les mettre en œuvre, que j’exemplifierai avec ma propre pratique. Cette participation observante pourra être confortée, nuancée voire contredite grâce à un riche entretien avec Jérôme Pinel15, vainqueur de la coupe du monde de Slam Poésie à Paris en 2019 et animateur de longue date de scènes slam, notamment dans la ville de Castres.

  • 16 Cabot, 2017.
  • 17 Roussel, 2018, p. 141.

9Plutôt que le terme d’animateur ou animatrice, j’opterai dorénavant pour son synonyme « slammestre », qui a l’avantage d’être épicène. Toutefois, je l’emploierai au masculin, pour la simple raison que mon propos se fondera donc sur l’expérience d’animation de deux hommes ; il se trouve, de surcroît, que nous avons tous deux majoritairement rencontré des hommes dans l’animation de scènes ouvertes (alors que la performance de textes elle-même à l’occasion de ces scènes est en revanche très mixte en termes de genres, tout comme d’âges, de conditions sociales, d’appartenances culturelles ou de niveau d’études). Ainsi, si l’on considère le panel constitué par la dizaine de scènes ouvertes animées en mars 2025 dans le cadre des « Nuits du slam d’Occitanie » coordonnées par l’association Contre-courant, neuf l’ont été par un homme et deux par une femme. Certes, on ne peut pas prendre cet échantillon, même s’il est significatif, pour une donnée universellement généralisable ; dans le mémoire qu’elle consacre aux scènes ouvertes québécoises, Expériences poétiques des micros libres, Stéphanie Roussel apporte par exemple cet intéressant correctif à mon chapitre de Performances poétiques16 : « Jérôme Cabot note que peu de femmes animent des scènes ouvertes françaises, alors qu’elles en sont les principales initiatrices au Québec17. »

  • 18 Maingueneau, 2004, p. 49.
  • 19 Nicolas-Le Strat, 2018, p. 154, n. 128.
  • 20 Ibid., p. 155, n. 128.

10Mon propos inscrit ce retour d’expérience réflexif dans la démarche pragmatique de l’analyse de discours, c’est-à-dire une approche selon laquelle « l’activité énonciative noue une manière de dire, un mode de circulation des énoncés et un certain type de mise en relation des hommes18 ». Outre mon intention scientifique, je veux également faire de cet article un manifeste pour rendre visible cette pièce maîtresse et modeste du dispositif qu’est son animateur, et tout autant un vade-mecum à destination des personnes, qu’elles soient slameuses ou actrices de la vie sociale et culturelle, désireuses de s’en saisir, tentées d’être à leur tour animateurs et, espérons-le, animatrices de scènes ouvertes. Mon intention est ainsi de satisfaire la double exigence que Nicolas-Le Strat donne à la recherche en situation d’expérimentation, à la fois la pertinence, « qualité épistémique associée à l’usage ou à l’engagement qui peut être fait d’un savoir, […] pour être utile à l’agir, […] pour l’instrumenter sur le plan réflexif19 », et la fiabilité : « Un savoir gagne en fiabilité lorsqu’il maintient ses qualités à l’épreuve de plusieurs situations, contextes ou logiques d’action20. »

Faire fonctionner le dispositif

  • 21 À la suite de Michel Foucault, définition tirée de l’ouvrage d’Agamben Qu’est-ce qu’un dispositif ?(...)
  • 22 Bourriaud, 1998, p. 5‑6.
  • 23 Roussel, 2018, p. 105‑115.

11Giorgio Agamben nomme « dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants21 ». Le dispositif spécifique de la scène ouverte de slam l’inscrit plus globalement dans ce que Nicolas Bourriaud a qualifié d’esthétique relationnelle, s’agissant de « productions […] processuelles et comportementales […] interactives, conviviales et relationnelles22 ». Les fonctions du slammestre consistent à faire exister, à garantir ce dispositif, à en être la cheville ouvrière : « On est responsable de ce qui va se passer, gardien du temps, de l’équilibre », déclare Jérôme Pinel ; et d’insister sur l’étymologie du terme d’animateur qui prévaut en France, là où Stéphanie Roussel parle plutôt d’« hôte des micros-libres23 » : « Animer, dit-il, c’est mettre un esprit à quelque chose. » Ces fonctions s’exercent sur l’intégralité de l’espace-temps du dispositif, avant, pendant et même après la scène ouverte ; elles portent aussi bien sur la salle que sur la scène.

  • 24 Ortel, 2008.
  • 25 Bobillot, 2016, p. 103.

12Philippe Ortel explique que tout dispositif se déploie en trois composantes, technique, pragmatique et symbolique, articulées autour de césures24. Dans le cas du slam, la césure technique sépare, poreuse et réversible, la scène ouverte et le public, et est concrétisée par l’amplification de la voix par un micro, ici le seul élément du « techno-medium », comme le dit Jean-Pierre Bobillot25. La césure pragmatique consiste dans l’interpellation à sens unique du public par le slameur, son temps minuté, et la possibilité offerte à chacun d’une réponse différée par un slam ultérieur. Ces deux césures s’associent à une césure symbolique : elle est manifeste dans le choix fréquent du pseudonyme, dans la saisie du bâton de parole qu’est le micro, et elle a pour enjeu l’émergence d’une parole partagée, démarquée du discours ordinaire.

  • 26 Bauman, 1975, p. 295.
  • 27 Paré, 2015, p. 91.

13Richard Bauman énumère les procédés qui, dans toute culture, signalent une performance en tant que telle et, dans le cas d’une scène ouverte, distinguent un slam de la parole ordinaire : langage figuré, motifs formels comme la rime ou les harmonies vocaliques, prosodie spécifique, motifs paralinguistiques propres26. Comme l’écrit François Paré, « le slam […] ne peut être une simple transcription du français parlé. Il se présente plutôt comme une “écriture du parlé”, une parole, répondant à des exigences esthétiques et institutionnelles précises. La poésie slam est donc une construction culturelle de l’oralité (elle n’est pas un “parlé”)27. »

  • 28 Belin, 2022, p. 196.
  • 29 Ibid.
  • 30 Ibid., p. 197 ; Hanna, 2009, p. 15.

14Par conséquent, comme le résume Olivier Belin dans La Poésie faite par tous, « le dispositif agit sur trois plans : celui de la technique (il convoque des objets, des instruments et des usages), celui de la pragmatique (il se fonde “sur un échange entre actants”) et celui de la symbolique (il met en branle “des valeurs sémantiques ou axiologiques”)28. » Son organisation « relie des discours et des signes – une semiosis –, des objets et des techniques – une teknè –, des situations et des modes de vie – une praxis29. » La vocation de l’animation est de ménager un espace-temps propice à cette construction culturelle, pour que ça fonctionne : Olivier Belin, à la suite de Christophe Hanna, insiste sur la primauté de la notion de fonctionnement et sur l’opérativité de l’ensemble, qui excède les simples expressions individuelles30. Jérôme Pinel en synthétise ainsi l’enjeu : « Faire de la parole un moment intelligent, intéressant, accessible à tous. » Il convient ici de rappeler que les animateurs sont presque toujours eux-mêmes des slameurs : Jérôme Pinel dit avoir occupé cette fonction, au départ, par défaut, juste « pour que les choses se fassent », même s’il s’avère, à l’usage, que cette activité revêt des enjeux et des gratifications multiples. Le slammestre est donc la clé de voûte de ce système, la charnière de ce dispositif, dont il gère les césures. Il en est la cheville ouvrière, humble et nécessaire.

Fonction sociale : offrir un écrin

15Les scènes ouvertes de slam se déroulent toujours dans des lieux qui ne leur sont pas spécifiquement réservés, dont l’usage est autre le reste du temps, où le public peut n’être que potentiel et putatif, n’est pas toujours acquis a priori à l’écoute. En tout premier lieu, la fonction sociale du slammestre consiste à être facilitateur de parole. Je fais au préalable le tour de l’assistance pour prendre les inscriptions, dont je définirai l’ordre de passage ultérieurement (c’est là, on le verra, la fonction poétique) ; j’adresse donc individuellement à chaque auditeur une invitation à slamer, en étant engageant sans être pressant, en accueillant avec bienveillance les refus momentanés, qui sont largement majoritaires, et en faisant mine d’y voir des promesses de slamer lors de la prochaine scène ouverte. Je n’insiste que quand je pressens qu’il ne manque que cette insistance amicale pour décider une personne hésitante.

16Ce faisant, je prédispose le « socio-medium », tel que le définit Jean-Pierre Bobillot :

  • 31 Bobillot, 2016, p. 109.

Les caractéristiques sociales, idéologiques, culturelles, de l’auditoire, le nombre d’individus qui le composent, sa plus ou moins grande assiduité, et donc le mode d’organisation des lectures dans ledit lieu, leur régularité ou non, leur statut plus ou moins institutionnel (avec ou sans droit d’entrée), les habitudes qui s’y établissent, les autres activités qui s’y déroulent en même temps (consommations, etc.), ou en alternance (concerts, débats publics…)31.

  • 32 Bobillot & Vorger, 2015, p. 132.
  • 33 « Après l’heure », en annexe.

17Cela suppose en outre de veiller à l’optimisation du « chronomedium32 », dès avant le début de la scène, comme l’illustre le slam circonstanciel33 que j’ai pu performer pour inviter l’auditoire mensuel du Clandé à davantage de ponctualité pour une meilleure qualité d’écoute.

  • 34 Bey, 2010 ; 2011.
  • 35 Vorger, 2011, p. 158.

18Il s’agit alors d’installer un dispositif léger, ténu, fragile, une zone autonome temporaire telle que l’a théorisée Hakim Bey34. N’étant quasiment pas matérialisé par un décorum ni par les costumes des participants, le dispositif tient avant tout par l’adhésion à son principe et à ses règles de la part de toutes les parties prenantes. La mise en place, les accessoires en sont très économiques, se réduisant souvent à un espace scénique symbolique, de préférence de plain-pied – « plus la scène est basse, mieux c’est », dit Jérôme Pinel – avec un micro, une enceinte, et en face une assistance dessinant le cercle de l’écoute, les deux n’étant pas séparés par un quatrième mur ni aucune frontière étanche, mais au contraire ouverts à une porosité permettant le passage de l’une à l’autre. Il est dès lors essentiel d’expliquer à toutes et tous comment cela va se passer, pour que les personnes qui restent soient informées, consentantes et coopérantes – en bref, de susciter un « horizon d’écoute35 ».

19« On est censé mettre les gens dans un écrin », résume Jérôme Pinel. Cela ne va pas de soi : pourquoi se tairait-on quand quelqu’un prend le micro, rappelle-t-il. Il ajoute : « Je ne suis ni élu, ni curé, ni directeur, ni président. » Dans la perspective radicalement horizontale, égalitaire et antiautoritaire du dispositif slam, nul n’a de légitimité à être écouté a priori ; alors que le micro sera techniquement plus fort que les voix non amplifiées, pour autant ce ne doit pas être « un hold-up d’attention », à l’inverse de ce que peuvent réaliser, d’une autre manière, les happenings ou les « attentats poétiques ».

20Il faut donc créer et protéger un cadre. Jérôme Pinel prend l’exemple des scènes ouvertes dont le déroulé offre la possibilité d’un slam supplémentaire, mais pas pour tout le monde faute de temps. Afin d’arbitrer la gestion du chronomedium sans créer de frustration ou d’envie, il dit casser le cadre d’une égalité d’accès à la scène pour recadrer aussitôt en instaurant une règle ad hoc : si plusieurs se portent volontaires pour ce passage en rabiot, il invitera la personne qui a parcouru la plus grande distance pour venir, ou bien la plus jeune.

Fonction médiatrice : favoriser l’« immédiatisme »

  • 36 Bobillot, 2016, p. 19.
  • 37 Bey, 2010, p. 35.

21La fonction médiatrice découle de cette dimension sociale, dans la mesure où, si le public ne se saisit pas de l’invitation à slamer individuellement adressée, autant que faire se peut, à toutes et tous, celle-ci prépare du moins son écoute respectueuse, bienveillante et empathique, chacun s’étant trouvé en position de slameur potentiel, légitime pour l’être, interpellé comme tel. Cet « agencement collectif de profération », selon les termes de Jean-Pierre Bobillot36, par la réversibilité entre scène et auditoire, est déterminant dans l’impact esthétique, émotionnel, social et politique, dans l’empathie et l’implication générés par le dispositif. La scène slam est caractérisée par l’immédiatisme, terme forgé par Hakim Bey pour désigner, selon sa traductrice Sandra Guigonis, « tout ce qui pourrait favoriser, non seulement notre capacité à créer des situations, mais surtout à nous y rendre présents, à les vivre, sans médiation, c’est-à-dire à être présents37 ».

22Le slam est une forme d’expression culturelle qui se passe des services de médiatrices ou médiateurs culturels, contrairement à des formes artistiques relevant de la culture savante et des institutions culturelles – des beaux-arts à la danse contemporaine – pour lesquelles ce métier s’avère utile. Mais cet immédiatisme a pour corollaire et préalable cette opération de médiation, dans une acception plus sociale que culturelle, opérée par le slammestre. Celui-ci convie sur scène, à tour de rôle, les personnes qui se sont déclarées désireuses de dire leur texte. Ainsi invitées, elles n’ont pas à se justifier de leur prise de parole, de leur statut ; il n’y a nulle prétention manifeste, nulle vanité à se vouloir poète, puisque leur venue sur scène se fait à l’invitation d’un tiers autorisé. Il les présente et leur confie le micro, impliquant le droit de s’exprimer pour elles, le devoir de les écouter et de les respecter pour l’auditoire.

23Cet écrin suppose de maintenir l’exigence d’attention instaurée au début. Le slammestre est, par son rôle, mais aussi physiquement, situé à l’interface entre scène et salle. Ainsi, pendant qu’un slam est performé, je me tiens souvent latéralement de manière à voir les deux, à ne tourner le dos à personne, je prends constamment des informations des deux côtés ; ce positionnement, cet investissement peuvent émousser ma réception de certains textes, ou au contraire la décupler.

24La fonction médiatrice peut impliquer d’interpeller les bavards qui parasitent et interfèrent. La polymorphie de ce qui peut être slamé permet, par exemple, cette invitation qu’a pu leur adresser Jérôme Pinel : « Viens dire une blague sur scène plutôt que d’en dire 14 au bar ! » Il y a une vraie profondeur dans cette provocation goguenarde : le slam ne préjuge pas de ce qu’il est loisible de dire sur scène, mais impose que tout ce qui sera dit, du moins à la cantonade, dans cet espace-temps, le soit sur ladite scène, précisément.

Fonction technique : rendre audible

  • 38 Bobillot & Vorger, 2015, p. 129.

25La fonction technique est le volet modeste de la fabrication de cet écrin. En amont, le slammestre aménage le « topo-medium38 », c’est-à-dire qu’il veille à ce que la configuration des lieux soit propice : pas en plein passage, mais dans un périmètre facile à investir, avec des sièges pour l’auditoire, assez de lumière pour les slameurs et slameuses qui liront leur texte. Dans la mesure où les lieux accueillant des scènes slam n’y sont pas exclusivement réservés mais répondent à d’autres usages sociaux, parfois simultanément au temps du slam, le slammestre doit veiller à ce que la scène ouverte y trouve sa place. Concrètement, on évitera de la placer non loin des balances d’un concert de musique amplifiée ou dans un restaurant au moment du service – questions de bon sens que peuvent négliger des hôtes bien intentionnés : c’est au slammestre qu’il échoit d’y veiller, de façon pédagogique et intransigeante. La fonction technique peut se décliner avec des innovations dans l’aménagement de l’espace : ainsi, Jérôme Pinel a-t-il pu s’essayer à une disposition en cercle pour expérimenter un dispositif différent de la frontalité.

26La fonction technique consiste surtout à s’assurer en direct de l’accessibilité et du bon usage du micro, seul accessoire du techno-medium, et de dédramatiser le fait de s’en saisir, « geste hypersacralisé à tort » comme le dit Jérôme Pinel. Chaque slameur ou slameuse en a une maîtrise différente, le tient près (fig. 1a) ou loin (fig. 1b) de sa bouche, a une voix plus ou moins forte, plus ou moins bien placée. Le slammestre est le garant technique de la bonne intelligibilité, égale et constante, des slams, quels qu’ils soient. Jérôme Pinel insiste sur le fait qu’il tient à « avoir la main sur le gain », c’est-à-dire ne pas s’en remettre à un réglage fixe ni aux services d’un technicien du son pour gérer quelque chose qui relève de la responsabilité propre et du doigté du slammestre.

Figure 1. Des usages du micro

Figure 1. Des usages du micro

© Photos Ariane Ruebrecht, Albi, mars 2015, tous droits réservés.

27En outre, le pied de micro est un accessoire souvent utile aux personnes qui ne connaissent pas leur texte par cœur, ce qui est souvent le cas des moins rompues à l’exercice. Il permet une gestuelle affranchie malgré la tenue d’une feuille, d’un cahier, d’un smartphone ou autre support, même si, tout en libérant la gestualité (fig. 1c), il limite les déplacements autour de son point fixe. Là encore, les individus, les corps qui s’exposent au regard de tous, ne font pas tous la même taille. Cela implique de régler, régulièrement, le pied de micro pour l’adapter à la physionomie et aux souhaits du slameur ou de la slameuse. Il n’est pas exceptionnel que des enfants, parfois de moins de dix ans, viennent slamer avec les adultes. Du reste, cet instant d’ajustement du pied de micro, techniquement indispensable, donne matière à un jeu scénique. À l’inverse du théâtre, ici les coulisses se montrent. De la sorte, chaque slameur ou slameuse se sent bien accueillie, et dans ces apparents temps morts, il ne peut pas échapper aux membres du public que tout est fait pour qu’ils entendent bien, pour que le slam soit audible, pour que, le cas échéant, à l’avenir leur propre slam le soit également.

28Le micro n’a pas seulement une fonction technique. C’est le bâton de parole symbolique. Il occupe une « fonction sacrée », selon les termes de Jérôme Pinel, qui le définit comme le point qu’on prend, qu’on offre, sur lequel on appelle l’attention de l’auditoire. Et il avance l’hypothèse que, plus que l’effectif de l’auditoire, c’est cette symbolique d’une parole amplifiée qui motive les slameuses et slameurs à se déplacer, à venir parfois de loin. Le micro matérialise et emblématise ce geste assumé d’une prise de parole en public.

Fonction rituelle : officier pour instaurer le cadre

  • 39 Charaudeau & Maingueneau, 2002, p. 508‑509.
  • 40 Voir Beaulieu-April, 2017.
  • 41 Somers-Willett, 2009, p. 28.

29Le micro est ainsi le seul et unique accessoire du rituel, qui va surtout se déployer dans le registre verbal. La scène ouverte de slam est en elle-même, par essence, ce que Dominique Maingueneau nomme un « rite génétique39 » permettant l’élaboration d’une énonciation poétique collective. La fonction rituelle est nécessaire pour instaurer l’écoute, abattre le quatrième mur, éventuellement ancrer la scène ouverte dans une périodicité, ou au contraire créer un espace-temps exceptionnel40. Jérôme Pinel débute généralement par une introduction circonstanciée, expliquant publiquement ce que ses invitations adressées individuellement ont pu déjà faire savoir au préalable. Outre cette fonction de rappel informatif, sa parole liminaire, la première à sortir du micro, a pour objectif d’installer progressivement l’écoute, de commencer à accaparer l’attention pour ménager l’accueil de la performance du premier slam. Elle remplit le rôle de celui qu’on nomme, dans le cas de tournois le plus souvent, le « poète sacrifié41 » : elle essuie les plâtres.

  • 42 Bauman, 1975, p. 295.

30Richard Bauman souligne que toute performance, quel que soit l’environnement culturel considéré, se signale comme telle par des formules spéciales, qui s’énoncent tout particulièrement en ouverture et en clôture42. Ainsi, le slammestre instaure le cadre rituel par des leitmotive, comme on en trouve à la messe ou dans l’allocution d’un élu, chaque animateur ayant les siens. Jérôme Pinel proclame ainsi : « Y en a pour qui c’est la première fois, y en a pour qui c’est la millième fois, on va tous les applaudir ! » Quant à Félix Jousserand, précurseur du slam français et coordinateur de Blah. Une anthologie du slam parue en 2007, il aime à ouvrir ses scènes par cette déclaration programmatique : « Il est temps d’être responsables de vos propos ! » En ce qui me concerne, je rappelle systématiquement que la scène est ouverte, qu’on peut y dire un poème, une fable, un coup de gueule, une anecdote, une blague, qu’on peut slamer en français, en alexandrins, en occitan, en verlan, en berbère, en argot, en langue des signes, et qu’on peut même dire des gros mots.

31Quand la scène bat son plein, le rituel assure la maintenance collective du cadre. Il veut qu’entre deux slams il n’y ait pas le moindre blanc, qui pourrait intimider la personne suivante ou ouvrir la brèche à un brouhaha peu propice. À mon invitation, les slameuses et slameurs sont applaudis continûment entre le moment où iels sont conviés à l’appel de leur nom et celui où iels arrivent sur scène, et à la fin de leur texte avant que je ne revienne sur scène et n’appelle la personne suivante. Si le public est plus tiède, je rappelle ce principe et fais ainsi office de chauffeur de salle.

32J’illustrerai l’impératif de cette préservation du cadre instauré par le rituel, avec l’exemple d’une scène slam que, dans le cadre du festival Littérature au Centre, j’ai animée le 31 mars 2016 au lycée hôtelier de Chamalières, dans la banlieue chic de Clermont-Ferrand. Je fus prié par les organisatrices de ménager une parenthèse impromptue dans la scène ouverte pour permettre à monsieur le maire et conseiller régional, Louis Giscard d’Estaing, qui faisait un passage éclair sur le festival, de prononcer – autre rituel – l’allocution de rigueur. Rite contre rite, on me demandait de briser le cadre, de suspendre le dispositif. Garant de l’écrin, j’ai alors choisi de présenter l’édile, sans solution de continuité, comme le slameur suivant. De fait, son discours très convenu s’est inscrit dans une série, aux côtés de lycéennes et lycéens dont certains n’avaient, en tant qu’orateurs, rien à envier à l’ancien parlementaire – tout particulièrement celui que j’ai délibérément fait succéder au premier magistrat, pour qu’il interprète sa brillante réécriture de la Genèse en commentaire sportif d’un match de foot, interrompu par l’expulsion d’Adam et Ève.

33Symétriquement, ce sont encore des formules récurrentes qui opèrent la clôture du rite. Pilote Le Hot, figure historique des scènes parisiennes, invite l’auditoire à « rester vivant ». Je remercie, quant à moi, systématiquement, « les slameurs et slameuses pour leurs textes et leur audace, et le public pour la qualité de son écoute, qui compte pour moitié dans la qualité d’une scène ouverte ». Jérôme Pinel termine par un rituel intéressant en ce qu’il a pour vertu de ne pas mettre le slammestre dans une position haute par le brio de sa propre conclusion, en faisant applaudir en continu la liste des noms des slameurs et slameuses qu’il déroule tel un générique de fin, gommant de la sorte la place particulière qui fut la sienne dans ce moment.

Fonction scénographique : camper une scène d’énonciation publique

34La fonction scénographique est le corollaire de la maintenance du rite. Elle consiste à créer, par ces formules rituelles, par des métaphores filées, par un certain registre oratoire, une scène d’énonciation imaginaire qui donne un cadre propice à l’expression des imaginaires singuliers. La scénographie varie selon le lieu, le moment de la journée, le moment historique également. L’animation y opère la création d’une scène d’énonciation fictive dont l’auditoire réel est forcément partie prenante, interpellé à travers le rôle imaginaire que le slammestre lui attribue, et qui est susceptible de varier selon l’espace accueillant la scène, du silence feutré d’une bibliothèque à la cantonade d’une place de village.

  • 43 Charaudeau & Maingueneau, 2002, p. 516‑517.

35C’est cela que Dominique Maingueneau nomme la scénographie43. Faute d’un décor concret, l’animation de scène slam installe souvent un décorum imaginaire, tissé d’une rhétorique et d’une forme d’adresse particulières, ancrées dans un fonds social et culturel communément partagé. La parole du slammestre thématise une scène d’énonciation. Elle peut emprunter une structure textuelle, un lexique, des figures codées ; elle campe un orateur au service de la parole des autres, figure séculaire de la parole publique – prédicateur, tribun, avocat, M. Loyal, bonimenteur, prophète, crieur public. Ce faisant, elle construit un certain type d’auditeur – témoin, accusé, client, passant, fidèle, spectateur, juge – et donc un certain type d’écoute, une implication spécifique.

Fonction dramaturgique : imprimer un rythme

36Entre l’incipit et la clausule (autrement dit, l’ouverture et la clôture), moments stratégiques de la scénographie, la fonction dramaturgique consiste à y déployer et rythmer la scène ouverte, à faire de cette polyphonie une prise de parole dynamique, au sens musicologique du terme, désignant les écarts et le relief au sein d’un morceau. La fonction dramaturgique peut conduire le slammestre à performer le slam d’ouverture et/ou de clôture. Même dans le cas d’une scène à passage unique, c’est le double choix que je fais. Mon préambule étant très bref, c’est par un slam de mon cru que j’installe l’écoute, en poète sacrifié de bon gré, privilégiant le cas échéant un texte en résonance avec le cadre, la situation ou l’actualité du moment. Symétriquement, je clos la scène ouverte par un second texte, en général plus humoristique, plus énergique que l’ouverture. En cela, ma gestion de la dramaturgie est plus immodeste que celle de Jérôme Pinel en ce sens que, comme lui, consubstantiellement slameur et animateur, j’occupe ces deux lieux stratégiques de la parole collective que sont son début et sa fin.

  • 44 Bergson, 2007.

37Pendant qu’elle bat son plein, la fonction dramaturgique impose d’être le garant du temps, de gérer le chronomédium. Dans le cadre d’une scène ouverte, à l’inverse des tournois, la durée indicative de trois minutes est rarement un impératif catégorique : si l’on reprend la différence théorisée par Bergson dans le chapitre ii de son Essai sur les données immédiates de la conscience44, plus que le temps (objectif et minuté), c’est la durée (subjective et ressentie) qui importe. Il faut, parfois, savoir couper avant que le texte proféré ne soit trop long, et rappeler le principe qui veut qu’un slam consiste en un texte, et un seul, par personne, fût-il très court. Quand, lors des inscriptions, une personne s’excuse par avance d’avoir à dire un texte trop bref, j’insiste sur le fait qu’un slam ne l’est jamais trop, qu’on peut énoncer un haïku ou un aphorisme, et qu’en ce cas, c’est le silence ménagé avant et après l’émergence de la voix qui suscitera sa réception attentive, puis sa résonance.

38Quand un slam est perçu comme trop long, quand un slameur monopolise le micro, c’est au slammestre qu’il incombe d’être le maître des horloges et le garant du cadre. La façon tacite et efficace pour laquelle j’opte consiste à pénétrer, spatialement, dans ce cadre d’ordinaire infranchissable tant qu’un slam y est dit, c’est-à-dire d’entrer dans le champ visuel du slameur trop bavard, d’un pas, puis un autre, d’opérer par effraction, d’empiéter sur l’espace scénique invisible mais sacré réservé au slam, pour en précipiter la chute, au sens littéraire du terme. En bref, l’animation requiert de savoir faire preuve d’autorité, côté salle, mais aussi côté scène.

Fonction poétique : animer le cadavre exquis

  • 45 Hanna, 2009, p. 172.
  • 46 Ibid., p. 173‑174.

39L’autorité recouvre d’ailleurs une part importante de l’animation d’une scène ouverte. Bien que certaines se déroulent sur la base d’un tirage au sort déterminant au fur et à mesure, démocratiquement et aléatoirement, l’ordre des personnes qui montent sur scène, a contrario, bien souvent le slammestre remplit l’office de l’auteur d’une anthologie bricolée et périssable, et c’est là sa fonction poétique. Elle consiste à concevoir un florilège oral, par la gestion de la diversité et de l’alternance des thématiques, des styles, des personnalités, des phrasés, des accents des uns et des autres, pour tendre vers un contraste qui mette au mieux en valeur la singularité des paroles qui se succèdent. En cela, la scène slam illustre la double acception du dispositif telle que la distingue Christophe Hanna : celle, on l’a vu, qui est empruntée à Foucault, comme « complexe de schémas techniques et de discours destinés à la subjectivation des individus, qui peut aller de la définition de leur statut dans une communauté à l’orientation momentanée de leurs comportements45 », mais aussi celle qui, à la suite de Lévi-Strauss, renvoie au bricolage comme technique de la pensée sauvage46. La poétique collective de la scène ouverte se rapproche de l’esthétique du collage, du cabaret de music-hall ou du cirque traditionnel. « À nous, dit Jérôme Pinel, d’organiser ce cadavre exquis. »

40Personnellement, je compose l’ordre de passage en affectant un rang à tous les noms recueillis au préalable lors de mon tour de l’assistance. Cela se fait de façon très intuitive et imparfaite, en tenant compte du genre et de l’âge des personnes qui se sont déclarées désireuses de slamer, de ce que je sais d’elles ou de ce que j’en déduis quant à la nature du slam qu’elles vont proférer. Tel un physionomiste de boîte de nuit, j’interprète aussi la sémiotique de l’habillement des volontaires, j’écoute les avertissements ou confidences dont ils ou elles ont accompagné leur inscription. Dans la mesure où l’outil expressif est identique, et éminemment simple et universel, puisque « ce ne sont jamais que des gens qui parlent » comme le dit sobrement Jérôme Pinel, il faut, au sein de cette simplicité, cultiver les contrastes et les décalages : par exemple, éviter que ne se succèdent quatre rappeurs a cappella, ou plusieurs textes intimistes, alterner jeunes et vieux, hommes et femmes.

  • 47 Vorger, 2024, p. 50‑51.

41L’enjeu est en outre d’obtenir une « dynamique montante », selon l’expression de Jérôme Pinel, et de faire en sorte que les plus expérimentés soient positionnés en début et en fin de scène, pour conquérir une écoute toujours fragile et pour terminer sur une note maîtrisée. Mais il est aussi de bonne tactique de placer les enfants dans une position stratégique, tant leur passage sur scène conquiert systématiquement le public. Quoi qu’il en soit, cet ordre n’est jamais, pour moi, définitivement figé. Il y a toujours une part d’improvisation, d’ajustements, de « mouvance » dirait Paul Zumthor, d’« affordance47 », requise par la façon dont se déroule la scène, dont écoute le public, et par la teneur des slams qui se succèdent.

42Jérôme Pinel, quant à lui, procède avec davantage d’improvisation encore : il détermine l’ordre de passage au fil de l’eau. Dans la mesure où il n’a pas pour méthode de déclamer le premier texte ni le dernier, il choisit son moment et son texte dans l’instant. Enfin, il se saisit pleinement de la dimension poétique de l’animation en ayant à cœur de casser les routines : il suscite des textes collectifs, distribue en amont des mots destinés à alimenter une improvisation. Chacune des scènes ouvertes que j’ai coanimées au Clandé s’achevait, semblablement, par la proposition d’une piste d’écriture à saisir pour le rendez-vous du mois suivant, qui a grandement contribué au renouvellement des textes performés : « supermarcher dans la combine », « des boyaux dans la tête », « ni ici ni ailleurs », « l’envers du décor », etc.

Fonction éthique : ménager les singularités

43Revers de cette mise en valeur des singularités poétiques, la fonction éthique est inhérente à la vocation de la scène slam : « C’est bien que ce soit un moment qui amène de l’estime de soi », dit Jérôme Pinel, qui ajoute qu’il aurait du mal à ne rien faire si quelqu’un quitte la scène mécontent ou déçu. Il a ainsi à cœur de remercier la personne qui aura osé proposer un slam très intime, sentant la nécessité qu’il y ait un commentaire : « Je me fais le porte-parole des émotions du public, il faut porter une réaction. »

44Cette fonction éthique se manifeste particulièrement après les performances ratées, même si la notion, s’agissant du slam, est à prendre avec précaution, en délaissant les standards du spectacle professionnel. Comme le dit Éric Cartier, autre figure du slam tarnais, parlant des supposés ratages du fait de trop d’émotion, qu’on serait en droit de reprocher à un comédien : « Si une main qui tremble ce n’est pas spectaculaire, qu’est-ce qui est spectaculaire ? »

45Plus donc encore que les ratages, qui n’en sont pas toujours, la fonction éthique mobilise le slammestre après les textes scabreux, les sujets clivants, par l’humour, l’improvisation, la connivence. Ainsi, j’ai pu compenser le malaise suscité par un texte dans lequel un slameur développait, à la première personne, une évocation violente et transgressive de sa mère, entre inceste et dégoût, par un « merci pour elle ! » qui s’est avéré libérateur, par le rire, pour l’auditoire. Les rares fois où Jérôme Pinel a eu à entendre un texte réellement déplaisant sur le plan des valeurs, lequel à chaque fois exprimait un sexisme ordinaire ou un humour graveleux potentiellement perçu comme « lourdingue », il rappelle que les propos n’engagent que les slameurs et slameuses qui les tiennent, manière subtile d’inviter à une écoute distancée et critique, quoique tolérante et non hostile.

  • 48 Roussel, 2018, p. 105.

46Les modalités de cette fonction éthique se définissent aussi en creux par les procédés que, de mon point de vue, elle ne saurait endosser, particulièrement en amont de la scène ouverte. Ainsi quand, lors des inscriptions, une personne propose que je lise son slam avant pour en valider la performance publique, je réponds que, si je suis, comme le dirait Stéphanie Roussel, « vecteur de publication48 », je ne suis pas censeur.

47Il convient de mentionner, sur cette question éthique, des façons de procéder qui ont pour conséquence de rompre le cadre que j’ai décrit ici. À Toulouse par exemple, l’animation de certaines scènes ouvertes permet l’expression d’un droit de réponse immédiat, quand le propos d’un slam en inspire la nécessité, voire l’urgence, à telle personne dans le public. Cela pose à mon sens un problème majeur, et peut contribuer à mettre en péril un dispositif subtil et ténu, en oblitérant la césure pragmatique autour de laquelle il s’articule. En effet, cette parole en réaction n’est pas du même registre qu’un slam, quand bien même ce dernier serait d’une élaboration très simple ou pourrait être improvisé. Venant rompre la succession ritualisée des paroles à l’invitation du slammestre, pareille interruption intempestive fracture le dispositif, ouvre la brèche à un débat à chaud, voire à des interpellations ad hominem. Le différend ordinaire introduit une dissonance dans l’harmonie difficile des subjectivités, la polyphonie prend le risque de la cacophonie. Non pas qu’il s’agisse ici de dénier l’importance, la nécessité, ni la valeur du dissensus. Tout simplement, il me semble, ainsi qu’à Jérôme Pinel, que la réponse différée est préférable, sous la forme d’un slam proféré ultérieurement lors de cette même scène ouverte. Il faut protéger le cadre, et il convient d’inviter à ce que la réaction, toujours permise et bienvenue, se dise au sein de ce cadre qui est alors le bien commun, ce qu’il y a de plus fragile et de plus sacré pour la communauté hétérogène et temporaire constituant la scène ouverte.

48Dans le même ordre d’idées, l’animation de scènes slam, dans la mesure où elle consiste à ouvrir un espace de parole publique, parfois sur des sujets douloureux, se voit exposée au débat très actuel autour du trigger warning : cet anglicisme, traduit par « traumavertissement », désigne la pratique, de plus en plus répandue sur certains blogs communautaires, dans des médias et jusque dans des universités, consistant à prévenir de l’apparition d’un contenu susceptible de réveiller un traumatisme psychologique. Les thèmes concernés touchent aux violences physiques ou psychologiques, au viol, à l’homophobie, au racisme, à la guerre, à la mort, etc. ; bref, tout ce terreau de violences diverses dont la scène slam peut être la caisse de résonance et l’exutoire.

49Cette emprise d’une forme de politiquement correct excessivement précautionneux, très critiquée comme infantilisante, contre-productive ou antipolitique, va à rebours de la vocation du dispositif slam, et met le slammestre au défi de préserver une parole libre, empathique et respectueuse de tous les vécus, celui qui veut s’énoncer dans le slam comme celui de son auditoire, mais aussi authentique et socialement agissante. Il faut considérer, utopiquement et a priori, qu’un slam, quel que soit son propos, se défend tout seul : c’est une affaire de principe, c’est le fondement du cadre. En effet, il est indéniable que « des gens règlent des choses phénoménales, comme le dit Jérôme Pinel, et ça fait du bien à tout le monde ». C’est la fonction cathartique, non du slammestre cette fois, mais de la scène ouverte, et l’élaboration poétique permet l’accession à l’universel et le partage sensible de ces problèmes, voire de ces souffrances, singulières.

Fonction politique : rompre l’ordre de la police

  • 49 Je résume ici des conclusions déjà exposées : Cabot, 2017 ; 2019.
  • 50 Bourriaud, 1998, p. 14.
  • 51 Rancière, 2011, p. 66.
  • 52 Ibid., p. 67.

50C’est précisément par là que l’animation de scènes slam remplit la dernière fonction que je vois en elle : une fonction politique49, en préservant un cadre pour l’accession à l’espace public de paroles subalternes, jusque et y compris ces violences que le traumavertissement aurait pour vocation de brider. La scène ouverte constitue « un interstice social », notion que Nicolas Bourriaud emprunte à Karl Marx, qui qualifie ainsi « des communautés d’échange échappant au cadre de l’économie capitaliste, car soustraites à la loi du profit : troc, ventes à perte, productions autarciques, etc.50 ». La fonction politique de la scène ouverte réside dans le fait de rompre, en le fissurant par de tels interstices, l’ordre naturel que Jacques Rancière appelle « la police51 », séparant la scène et la salle, assignant les uns au rôle d’artistes, les autres à celui de spectateurs et spectatrices, et de mettre ainsi au jour l’invisible, de faire entendre l’inaudible, « par l’invention d’une instance d’énonciation collective52 ».

51Les fonctions du slammestre tentent modestement de reconfigurer le partage du sensible :

  • 53 Rancière, 2000, p. 12‑14.

J’appelle partage du sensible ce système d’évidences sensibles qui donne à voir en même temps l’existence d’un commun et les découpages qui y définissent les places et les parts respectives. […] Cette répartition des parts et des places se fonde sur un partage des espaces, des temps et des formes d’activité qui détermine la manière même dont un commun se prête à participation et dont les uns et les autres ont part à ce partage. […] C’est un découpage des temps et des espaces, du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui définit à la fois le lieu et l’enjeu de la politique comme forme d’expérience. La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les possibles du temps53.

52Le slam crée une situation qui induit un spectateur ou une spectatrice active dans sa réception, et potentiellement actrice dans une énonciation future. L’animation a pour enjeu de susciter un « spectateur émancipé », ou une spectatrice émancipée.

  • 54 Coste, 2024, p. 157.
  • 55 Ibid., p. 97‑98.

53Ainsi, l’animateur de la scène ouverte de slam s’efforce d’offrir une forme très particulière de ce que Christophe Hanna nomme « dispositif », ainsi résumé par Florent Coste dans sa réflexion pragmatiste sur les usages de la littérature : « Une manière interventionniste d’écrire, de faire écrire, de provoquer collectivement l’écriture hors des voies toutes tracées par la vie sociale instituée, et sans certitude des résultats produits54. » Dès lors, l’œuvre, si tant est que le terme convienne aux slams, importe « non comme aboutissement, mais dans son caractère processuel […], dans sa dimension relationnelle et participative […] comme l’écologie des effets produits en chaîne par l’artefact55 ».

  • 56 Ibid., p. 158.

54L’enjeu, poursuit Coste, en est de « lutter pour une redistribution des moyens de communication, une meilleure répartition du profit linguistique, une contestation des chasses gardées discursives et disciplinaires56 ». Jérôme Pinel, à ce sujet, exprime une « jubilation d’artiste citoyen : tu sais pourquoi tu es là ». On ne saurait mieux dire.

Haut de page

Bibliographie

Bauman Richard, 1975, “Verbal Art as Performance”, American Anthropologist, vol. 77, no 2, p. 290‑311.

Beaulieu-April Joséane, 2017, « Gestes et voix : le rituel de l’événement de poésie » in Cabot Jérôme (dir.), Performances poétiques, Lormont : Éditions nouvelles Cécile Defaut, p. 69‑76.

Belin Olivier, 2022, La Poésie faite par tous. Une utopie en questions, Bruxelles : Les Impressions nouvelles, 440 p.

Bergson Henri, 2007 [1889], Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris : Presses universitaires de France, 340 p.

Bey Hakim, 2010 [1991], Zone interdite, trad. Guigonis Sandra, Paris : L’Herne (coll. Carnets), 78 p.

Bey Hakim, 2011 [1991/1997], TAZ. Zone autonome temporaire, trad. Tréguier Christine, Paris : Éditions de l’éclat, 90 p.

Bobillot Jean-Pierre, 2016, Quand écrire, c’est crier. De la poésie sonore à la médiopoétique & autres nouvelles du front (5 petits essais + 1), Saint-Quentin-de-Caplong : L’Atelier de l’agneau (coll. Que faisons-nous ?), 130 p.

Bobillot Jean-Pierre & Vorger Camille, 2015, « Hydroslam : pour une approche médiopoétique des poésies scéniques et sonores contemporaines » in Vorger Camille (dir.), Slam. Des origines aux horizons, Vénissieux : Éditions d’en bas, Lausanne : La Passe du vent, p. 119‑143.

Bourdieu Pierre (dir.), 2003 [1965], Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris : Minuit, 361 p.

Bourriaud Nicolas, 1998, Esthétique relationnelle, Dijon : Les Presses du réel, 122 p.

Cabot Jérôme, 2017, « La scène ouverte de slam : dispositif, situation, politique » in Cabot Jérôme (dir.), Performances poétiques, Lormont, Éditions nouvelles Cécile Defaut, p. 79‑101.
HAL ID : hal-02053669

Cabot Jérôme, 2019, « La scène ouverte de slam : utopie culturelle ou paratopie politique ? » in Fournier Laurent Sébastien, Chastagner Claude, Bernié-Boissard Catherine et al. (dir.), Utopies culturelles contemporaines, Aix-en-Provence : Presses universitaires d’Aix-Marseille (coll. Aménagements & Territoires), p. 115‑127.
HAL ID : hal-02063490

Cabot Jérôme, 2021, « Méta-méta-slam. Défense et illustration de l’intervention oratoire en congrès » in Martinez Thomas Monique & Jambrina Nina (dir.), Quel congrès voulons-nous ?, Paris : L’Harmattan (coll. Arts & médias), p. 285‑314.
HAL ID : hal-03401160v1

Cabot Jérôme, 2024, « La position du slamo-gauchiste » in Plana Muriel, Garde Julien & Pandelakis Saul (dir.), Pour des recherches diaboliques. Théorie et création interartistiques en laboratoire, Paris : Hermann (coll. Recherche et création), p. 87‑107.
HAL ID : hal-04786023v1

Charaudeau Patrick & Maingueneau Dominique, 2002, Dictionnaire d’analyse du discours, Paris : Seuil, 666 p.

Coste Florent, 2024, L’Ordinaire de la littérature. Que peut (encore) la théorie littéraire ?, Paris : La Fabrique, 184 p.

Hanna Christophe, 2009, Nos dispositifs poétiques, Paris : Questions théoriques (coll. Forbidden beach), 273 p.

Lapassade Georges, 2002, « Observation participante » in Barus-Michel Jacqueline, Enriquez Eugène & Lévy André (dir.), Vocabulaire de psychosociologie, Toulouse : Érès, p. 375‑390.

Maingueneau Dominique, 2004, Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris : Armand Colin (coll. U série Lettres), 262 p.

Nicolas-Le Strat Pascal, 2018, Quand la sociologie entre dans l’action. La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique, Rennes : Éditions du Commun (coll. Essais et sciences sociales), 232 p.

Ortel Philippe, 2008, « Vers une poétique des dispositifs » in Ortel Philippe (dir.), Discours, image, dispositif, Paris : L’Harmattan (coll. Champs visuels), p. 33‑58.

Paré François, 2015, « Esthétique du Slam et de la poésie orale dans la région frontalière de Gatineau-Ottawa », Voix et Images, vol. 40, no 2, p. 89‑103.

Rancière Jacques, 2000, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris : La Fabrique, 75 p.

Rancière Jacques, 2011 [2008], Le Spectateur émancipé, Paris : La Fabrique, 145 p.

Roussel Stéphanie, 2018, Expériences poétiques des micros libres. Enjeux de lecture, enjeux de sociabilité, Mémoire de maîtrise non publié, Montréal : université du Québec à Montréal, 174 p., URL : https://archipel.uqam.ca/12092 (consulté le 5 juin 2025).

Somers-Willett Susan B. A., 2009, The Cultural Politics of Slam Poetry. Race, Identity, and the Performance of Popular Verse in America, Ann Arbor : The University of Michigan Press, 191 p.

Soulé Bastien, 2007, « Observation participante ou participation observante ? Usages et justifications de la notion de participation observante en sciences sociales », Recherches qualitatives, vol. 27, p. 127‑140.
HAL ID : hal-02345795v1

Viguier Emma & Virion Hélène, 2024, « Pour en finir avec l’écartèlement. De la recherche-création à la recherchecréation » in Plana Muriel, Garde Julien & Pandelakis Saul (dir.), Pour des recherches diaboliques. Théorie et création interartistiques en laboratoire, Paris : Hermann (coll. Recherche et création), p. 35-45.

Vorger Camille, 2018, « Le slam entre jeu et joute. Naissance d’une scénopoétique » in Penot-Lacassagne Olivier & Théval Gaëlle (dir.), Poésie & performance, Lormont : Éditions nouvelles Cécile Defaut, p. 273‑288.

Vorger Camille, 2024, Quand les ateliers s’animent. Du slam à l’écridire, Grenoble : UGA éditions, 320 p.

Vorger Camille, 2011, Poétique du slam : de la scène à l’école. Néologie, néostyles et créativité lexicale, Thèse de doctorat, université de Grenoble, 659 p.
HAL ID : tel-00746972

Haut de page

Annexe

L’heure c’est l’heure
Ben oui, un sou c’est un sou
Alors logiquement l’heure c’est l’heure
D’où l’on peut déduire que Paris sera toujours Paris
Ou alors y a plus de valeurs
Donc l’heure c’est l’heure
Pas d’objections ? Adopté, jusqu’ici tout va bien
L’heure c’est donc l’heure
En ces temps où tout vacille
Où la jeunesse n’a plus de repères
C’est toujours ça
L’heure c’est l’heure
Bien

Alors logiquement après l’heure c’est plus l’heure
Ben oui
Avant l’heure on sait pas trop ce que c’est
Mais après l’heure c’est plus l’heure
Après demain c’est plus demain
Après midi c’est plus midi
Après-ski c’est plus ski
Alors après l’heure c’est plus l’heure
Après tout, c’est pas tout :
Le quart d’heure toulousain, me direz-vous

Oui oui oui
Le quart d’heure toulousain
Particularisme régional et cassoulet horaire
Le quart d’heure toulousain
J’appris assez vite à le connaître lorsque par une fin d’été torride
Je débarquai à Toulouse juvénile et candide il y a neuf ans de cela
Et bien avant de découvrir que le TFC n’était pas une télé locale
Et TLT pas un club de foot
Bien avant d’apprendre que la place principale s’écrivait place du Capitole
Mais se disait place du Capital
Bien avant d’entendre mon premier Zebda
Je connaissais le quart d’heure toulousain
Alors on me la fait pas, bouducon
N’empêche, après le quart d’heure c’est plus le quart d’heure, fût-il toulousain
Et après l’heure c’est plus l’heure

Après 21 heures,
Pour prendre un exemple au hasard, pour chiffrer, de nos jours tout se chiffre
Après 21 heures c’est quoi ?
Après 21 heures c’est plus 21 heures, ça c’est sûr, j’en démords pas
Bon et c’est quoi alors ?
Ben c’est l’ivresse
Vos slameurs mensuels, désœuvrés et neurasthéniques
Dans un Clandé à l’assemblée clairsemée et compatissante
Vos slameurs mensuels, dis-je
Boivent, picolent, se murgent, se torchent, se pochtronnent, s’imbibent, s’enivrent, se grisent
Pas tous, c’est vrai
Mais y en a qui se grisent
Si bien que pour vous donner un témoignage
De nos jours ça compte les témoignages
Si bien qu’une fois sur deux, dis-je
Vous y coupez pas, je finis par ânonner mon Alcootexte positif

Bon entre slameurs mensuels on se console
On se dit : ils sont tous, le front moite, fébrilement penchés sur leurs manuscrits
Ou le doigt tremblant, rivés à leur clavier
On se dit : ça va slamer sévère
Ben pas forcément
J’en connais qui arrivent tard sans l’alibi d’un texte
Sans le moindre petit slam justificateur
On s’est saoulés pour rien, va falloir qu’on s’y colle

Alors désormais on s’y collera plus tôt
Plutôt que de se la coller
À l’heure H du jour J
Le 15 du mois à 21 heures
Pour un premier set à jeun
Tant pis pour les retardataires, ils auront le set saoul
Et un saoul c’est un saoul, comme je l’ai démontré

Alors en ces temps de retour à l’ordre oral
Chères amies et chers amis, chères électrices et chers électeurs
Chères clientes et chers clients
Slamophiles adorés et estimées slamomanes
Sachez, entendez et oyez mon message
Après l’heure c’est plus l’heure
Qu’on se le dise !

Jikabo

Haut de page

Notes

1 Parfois explicitement limitée à trois minutes maximum.

2 Par exemple, Vorger, 2011 ; ou Belin, 2022, p. 206‑207 et p. 247‑248.

3 Bourdieu, 2003, p. 23.

4 Coste, 2024, p. 99.

5 Cabot, 2017 ; 2019.

6 Cabot, 2024 ; aussi Cabot, 2021.

7 Viguier & Virion, 2024, p. 35.

8 Nicolas-Le Strat, 2018, p. 23‑24.

9 Lapassade, 2002, p. 396.

10 Soulé, 2007, p. 5.

11 Ibid., p. 8‑10.

12 Ibid., p. 12, n. 3.

13 Nicolas-Le Strat, 2018, p. 98.

14 Ibid., p. 13‑14.

15 Entretien de deux heures, réalisé le 10 juillet 2024 à Albi.

16 Cabot, 2017.

17 Roussel, 2018, p. 141.

18 Maingueneau, 2004, p. 49.

19 Nicolas-Le Strat, 2018, p. 154, n. 128.

20 Ibid., p. 155, n. 128.

21 À la suite de Michel Foucault, définition tirée de l’ouvrage d’Agamben Qu’est-ce qu’un dispositif ? (2007), cité par Philippe Ortel dans « Vers une poétique des dispositifs » (Ortel, 2008, p. 40).

22 Bourriaud, 1998, p. 5‑6.

23 Roussel, 2018, p. 105‑115.

24 Ortel, 2008.

25 Bobillot, 2016, p. 103.

26 Bauman, 1975, p. 295.

27 Paré, 2015, p. 91.

28 Belin, 2022, p. 196.

29 Ibid.

30 Ibid., p. 197 ; Hanna, 2009, p. 15.

31 Bobillot, 2016, p. 109.

32 Bobillot & Vorger, 2015, p. 132.

33 « Après l’heure », en annexe.

34 Bey, 2010 ; 2011.

35 Vorger, 2011, p. 158.

36 Bobillot, 2016, p. 19.

37 Bey, 2010, p. 35.

38 Bobillot & Vorger, 2015, p. 129.

39 Charaudeau & Maingueneau, 2002, p. 508‑509.

40 Voir Beaulieu-April, 2017.

41 Somers-Willett, 2009, p. 28.

42 Bauman, 1975, p. 295.

43 Charaudeau & Maingueneau, 2002, p. 516‑517.

44 Bergson, 2007.

45 Hanna, 2009, p. 172.

46 Ibid., p. 173‑174.

47 Vorger, 2024, p. 50‑51.

48 Roussel, 2018, p. 105.

49 Je résume ici des conclusions déjà exposées : Cabot, 2017 ; 2019.

50 Bourriaud, 1998, p. 14.

51 Rancière, 2011, p. 66.

52 Ibid., p. 67.

53 Rancière, 2000, p. 12‑14.

54 Coste, 2024, p. 157.

55 Ibid., p. 97‑98.

56 Ibid., p. 158.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Figure 1. Des usages du micro
URL http://journals.openedition.org/clo/docannexe/image/15379/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 3,0M
URL http://journals.openedition.org/clo/docannexe/image/15379/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 4,2M
Crédits © Photos Ariane Ruebrecht, Albi, mars 2015, tous droits réservés.
URL http://journals.openedition.org/clo/docannexe/image/15379/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 2,1M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Jérôme Cabot, « La cheville ouvrière du dispositif slam »Cahiers de littérature orale [En ligne], 99 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/clo/15379 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hkw

Haut de page

Auteur

Jérôme Cabot

Jérôme Cabot est maître de conférences en littérature française et responsable du service culture à l’INUC d’Albi, membre du laboratoire LLA-Créatis, poète et performeur en solo ou au sein du duo Double Hapax. Il a organisé le colloque « Performances poétiques » qui a donné lieu à une publication aux Éditions nouvelles Cécile Defaut (2017).

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search