1En Haïti, le puissant tremblement de terre, qui dévasta la ville de Léogâne et l’agglomération de la capitale Port-au-Prince le 12 janvier 2010, entraîna le déplacement de plus de 1,5 million d’habitants. Ce cataclysme a laissé des séquelles profondes et eu des répercussions sur la santé mentale des survivants, provoquant un état de choc, de peur intense, de deuil et de désespoir.
2Haïti se retrouve alors dans une situation économique et humanitaire effroyable. Face à cette catastrophe, de nombreuses personnes ont ressenti le besoin urgent d’exprimer leur douleur et leur expérience, car le silence pouvait renforcer leur sentiment d’impuissance et d’isolement. L’art de la parole, en l’occurrence le slam, a alors offert, à certains, un espace puissant d’expression orale pour libérer ces émotions enfouies.
- 1 École pour les filles.
- 2 École pour les garçons.
- 3 Martin, 7 juin 2019.
- 4 Ibid.
3De même, lors de la pénurie de carburant en 2018, plusieurs scènes d’émeutes, de pillage et de vandalisme ont eu lieu. Durant cette même période, des ateliers d’écriture créative, développés avec la fondation haïtienne Digicel et financés par le ministère des Relations internationales et de la Francophonie dans le cadre de la coopération Québec-Haïti 2017‑2018, ont permis à des écoliers de l’institution du Sacré-Cœur1 et de l’école nationale Jean-Marie-Guilloux2 d’« exprimer leur trop-plein d’émotions face à la situation3 » et de « dénoncer la situation sans perdre espoir4 ».
- 5 Reeval & SLamarre, 28 mars 2025.
- 6 Belizaire, 9 mars 2020.
- 7 Vens Le Penseur, 22 avril 2019.
4En racontant leur vécu, en partageant leurs souffrances et leurs espoirs, les artistes de slam, SLamarre5, ou encore Darby Syntya, Eutaly Belizaire6 et Vens Le Penseur7, aident à extérioriser leur douleur, favorisant ainsi une dénonciation de faits délictueux. La souffrance des survivants se métamorphose en un cri collectif, porté par des poètes-slameurs qui, dans l’immédiateté de l’instant, réussissent à convertir leur désespoir en performances poétiques slamées. Ces œuvres, nées des décombres, ont franchi les frontières pour ramener à la conscience du monde une tragédie qui, avec le temps, semble s’être effacée dans le tumulte des années écoulées.
5Dans ces contextes posttraumatiques, dans quelle mesure le slam permet-il aux jeunes Haïtiens de s’exprimer, de revendiquer leur identité et de faire face aux fractures liées à leur contexte sociopolitique ? En quoi le slam contribue-t-il à préserver la mémoire des événements marquants, comme le tremblement de terre de 2010, et à résister à l’oubli collectif ?
6Ces problématiques permettent d’explorer l’évolution du slam en Haïti, ses caractéristiques distinctives ainsi que son rôle dans la société haïtienne des xxe et xxie siècles. Étudier le slam haïtien permet d’illustrer comment, à travers les générations, il a conservé son rôle de miroir critique de la société, tout en renforçant la conscience collective. Les slameurs contemporains, à l’instar de figures telles que Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent dit Frankétienne, NLM (Nick le Martyr, de son vrai nom Ricot Marc Nicolson) ou encore Kech (de son vrai nom Kechna Septama, ou Kech Mandragora) cherchent à capturer la complexité de l’identité haïtienne à travers des performances percutantes.
7Cet article vise, dans un premier temps, à analyser l’émergence du slam en Haïti malgré un contexte sociopolitique difficile. Ensuite, il se propose d’identifier les éléments distinctifs qui caractérisent cet art oratoire dans le contexte haïtien. Enfin, il souligne l’importance du rôle mémoriel du slam et la volonté de ses pratiquantes et pratiquants de dire les maux actuels que connaît la société haïtienne, pour esquisser des perspectives de renouveau.
8La démarche ethnographique adoptée soulève plusieurs enjeux méthodologiques et éthiques notamment pour le chercheur qui ne s’est jamais rendu en Haïti et n’a pas eu le privilège de côtoyer en présentiel les slameurs. La distance par rapport au terrain limite la possibilité d’observer directement les pratiques, les contextes et les acteurs, ce qui peut compromettre la profondeur et la contextualisation du travail. Ce rapport à distance pose également la question de la représentativité et de la fiabilité des données recueillies, étant donné que l’interprétation repose principalement sur des sources secondaires, telles que des enregistrements, des articles, des réseaux sociaux ou des entretiens recueillis dans des journaux nationaux. Pour pallier ces obstacles, il a été nécessaire de mobiliser des stratégies de recoupement et de triangulation des sources, en collectant des informations sur les acteurs locaux, les artistes, ou les experts du milieu via les ressources documentaires en ligne. Il a fallu également recourir à des données recueillies sur les sites internet de fondations ou de fédérations culturelles en Haïti, afin d’accéder à des ressources numériques trop peu nombreuses ou difficilement accessibles. De même, la collecte des performances s’est faite par écoute d’audios ou visionnage de clips vidéo récoltés sur des plates-formes en ligne. Bien souvent, les textes en créole haïtien ont dû faire l’objet de plusieurs écoutes avant de parvenir à une transcription la plus juste possible en raison des différences de phonétiques, d’intonation ou d’interprétation de la langue. Pour certains termes spécifiques à la culture, la contribution de traducteurs, d’auteurs ou de connaissances professionnelles haïtiennes expatriés a permis d’éclaircir le contexte d’énonciation du texte slamé.
- 8 Paré, 2015, p. 89‑103.
- 9 Mirville, 11‑12 mai 1974.
- 10 Dumas, 1984, p. 159‑164.
- 11 Selon le sociologue et anthropologue Joseph Ronald Dautruche, « le terme “rara” désigne plusieurs é (...)
- 12 Dumas, 1984, p. 162.
- 13 Les « chan pwente » ou « chante pwen » sont des chansons ironiques ou moqueuses utilisées par les g (...)
- 14 Performance dans laquelle des enfants, disposés en cercle, chantent, dansent et se lancent des jout (...)
- 15 Les chante lwa sont des chants et musiques rituels du vaudou qui ont pour but d’invoquer et de comm (...)
9Né aux États-Unis dans les années 19708, le slam s’est rapidement diffusé à travers le monde, trouvant un écho particulier dans le contexte haïtien. Prenant la forme de récit performé, ancrée dans la tradition orale, qui utilise la parole comme moyen d’expression collective, de critique sociale et de résistance, cette pratique s’inscrit dans ce qu’a théorisé Ernst Mirville9 avec le concept d’« oraliture ». Dans une interview réalisée avec Pierre-Raymond Dumas pour la revue Conjonction, Mirville explique que « l’oraliture est l’ensemble des créations non écrites et orales d’une époque ou d’une communauté, dans le domaine de la philosophie, de l’imagination, de la technique, accusant une certaine valeur quant à la forme ou au fond10 ». Concernant les différentes formes que peut prendre l’oraliture, Mirville précise qu’elles peuvent comprendre « les contes chantés, les contes devinettes, les prières, les chansons sacrées, les chants de travail, les chants de carnaval ou de rara11, les chansons politiques, les audiences12 ». De plus, dans un article publié dans ce même numéro de Conjonction, l’auteur étend la notion d’oraliture aux oraisons funèbres, aux « chante-pwent » ou « pwen13 », aux chansons de ronde pour enfants14, aux « chante-lwa15 ». L’oraliture désigne donc une pratique où la parole, la musique, la narration et la performance orale se mêlent pour transmettre des messages, des valeurs ou des revendications. C’est fort de toutes ces influences qu’apparaît le slam haïtien.
10Nourri de la crise sociopolitique, la pauvreté, ainsi que la quête d’identité nationale, ce nouveau genre d’expression artistique finit par occuper une scène dynamique à Port-au-Prince et dans d’autres régions d’Haïti. Le slam, qui y a émergé dans les années 1990 s’est rapidement affirmé comme un puissant moyen d’expression pour les jeunes générations. Dès les années 2000, les jeunes poètes et artistes utilisent le slam pour dénoncer l’injustice, exprimer leur vécu et revendiquer leurs droits. En 2006, l’animateur Marc Sinfestin dit Mister M 1er, jeune slameur membre de la Fédération haïtienne de slam poésie (FEHASP), champion national de la troisième édition du concours de slam organisé par cette fédération, lance la première émission radiophonique intitulée Slam50916. Il s’agit d’un podcast documentaire qui relate l’histoire du slam en Haïti de 2006 à nos jours.
11Bien que l’origine exacte du slam en Haïti ne soit pas entièrement documentée, il semble s’être développé à partir des années 2000, avec l’émergence d’une génération pionnière comme le collectif Hors-jeu17, fondé en 2008. Le mouvement slam s’est ensuite structuré autour de soirées de poésie, de compétitions et d’ateliers participatifs, favorisant l’apparition de talents locaux tels que Ren-art (de son vrai nom Yves Fredly Merizier) ou encore Négresse Colas (de son vrai nom Manicheca Colas). En 2012, une autre scène slam apparaît avec la création du groupe Z’eau collectif. Elle fait suite aux initiatives lancées par la Fédération haïtienne de slam poésie18 antérieurement. Parmi les figures marquantes de cette scène émergente, Nervno Fils de Plume s’est distingué en devenant une référence du slam haïtien durant la dernière décennie. La scène locale s’est consolidée à travers l’organisation de compétitions nationales et la participation à des événements internationaux, contribuant ainsi à la reconnaissance et au rayonnement du mouvement en Haïti.
- 19 Voir Bibliothèques sans frontières, URL : https://www.bibliosansfrontieres.org/nous-decouvrir/ (con (...)
- 20 Notons que cette ONG est soutenue par de nombreuses institutions publiques et privées international (...)
- 21 Fondation Connaissance et liberté/Fondasyon Konesans Ak Libète, créée en 1995, et reconnue d’utilit (...)
- 22 Rouda anime des ateliers d’écriture et d’oralité depuis 2002. Avec le collectif 129H, il propose ch (...)
12En février 2012, Haïti rejoint la France et le Mali dans le projet « Un livre pour 2 mains » organisé par Bibliothèques sans frontières (BSF)19, une ONG qui, à travers des actions solidaires, fait de la culture, de l’éducation et de l’information des vecteurs de résistance et d’émancipation20. Le séisme de 2010 amène les équipes de BSF à réorienter leur action vers la reconstruction et le renforcement des bibliothèques. BSF collabore alors avec des partenaires haïtiens comme la Fokal21 et une équipe de slameurs haïtiens ayant pour mentor Rouda du collectif 129H22. Ensemble, ils organisent des sessions de formation de formateurs via, notamment, des ateliers et des espaces culturels. Ils soutiennent ainsi la création des jeunes dans un contexte de postséisme. Après la session de formation, ces nouveaux formateurs commencent à animer des ateliers de slam dans des lycées des provinces et de la capitale d’Haïti, ce qui contribue à dynamiser le mouvement slam sur le territoire. Rapidement, un engouement pour le slam se développe à Port-au-Prince, avec la création de collectifs, d’événements, de conférences, de journées portes ouvertes et de débats autour du slam.
13Le collectif Hors-jeu lance, quant à lui, ses premières scènes en mars 2012, visant à promouvoir gratuitement le slam dans tout le pays, avec le soutien d’institutions culturelles bailleuses comme l’Institut français. Le 17 mai 2012, l’équipe présente un spectacle intitulé 21 Avenue Slam sur la scène de la Fokal. Le concept consiste, en réalité, à interpréter 21 textes sous un aspect théâtral tout en s’appuyant sur une ambiance sonore acoustique. Ils réalisent également des résidences de création à l’intérieur du pays et renouvellent l’expérience à la Cité internationale des arts à Paris, en mars 2013, dans le cadre du programme « Visas pour la création » de l’Institut français.
- 23 Soirée culturelle ou événementielle, souvent liée au slam et à la poésie, qui permet aux jeunes de (...)
- 24 Mars, 12 août 2013.
- 25 Ibid.
- 26 Ibid.
14Pour autant, en 2013, le slam en Haïti en est encore à ses balbutiements, avec une scène naissante et peu organisée. Au mois d’août, lors d’une soirée « Splash & Soleil23 », le groupe de musique Toxic invite le collectif Hors-jeu, au Backyard de Port-au-Prince, à partager la scène pour présenter le slam. Le collectif Hors-jeu est alors composé de trois slameurs : Rome et Jasmuel, tous deux membres fondateurs du collectif, et Alcera Pinas dit P‑Nash. À cette période, selon l’artiste Tessa Mars24, le slam est une forme d’expression poétique encore peu répandue dans le pays. Celle-ci décrit le déroulement de cette première soirée slam en Haïti en mettant l’accent sur les moments forts artistiques. Elle précise que « les textes sont des réflexions sociales et politiques, autour de phénomène culturel marquant, d’amour et de conte25 ». Elle poursuit en saluant « cette initiative du collectif Hors-jeu ; le potentiel du slam dans un pays comme Haïti où les jeunes ont soif de s’exprimer est énorme26 ».
15Le 6 février 2020 se tient, à l’institution Saint-Louis-de-Gonzague à Delmas, une vente-signature du roman scolaire Stress du bulletin et du recueil de slam Des cris en slam. Ces deux ouvrages découlent d’un projet d’ateliers d’écriture organisés à l’institution du Sacré-Cœur et à l’école congréganiste Jean-Marie-Guilloux à Port-au-Prince, sous la direction de Pierre Jonas Romain, enseignant, poète et formateur, en collaboration avec Amal Boultif et Chantal Ouellet, professeures à l’université du Québec. Ces ateliers de slam visaient à améliorer les compétences en écriture et la motivation des élèves. Ils ont ainsi permis de renforcer la créativité et l’engagement des élèves en fin de primaire, malgré le contexte de crise à Port-au-Prince27.
- 28 Moulite, 12 mars 2024.
16C’est ainsi que le slam a révélé une forme d’expression artistique puissante et engagée en Haïti. Né de la nécessité de donner une voix aux opprimés, cet art oratoire et poétique s’inscrit dans une tradition de résistance, tout en étant un vecteur de renaissance culturelle. L’écrivain et journaliste haïtien Godson Moulite28 met en lumière le rôle crucial de la poésie dans la société haïtienne, surtout en période de guerre et de chaos.
En temps de guerre, ces voix deviennent encore plus vitales, car elles offrent un refuge spirituel et un moyen de soutenir le moral des communautés déchirées par les conflits. La poésie devient un outil de résistance et de dénonciation des injustices en temps de guerre. Les poètes haïtiens utilisent leur art pour exprimer la souffrance du peuple, dénoncer les abus de pouvoir et appeler à la justice et à la paix. Leurs mots sont des armes pacifiques, mais puissantes, qui défient l’oppression et insufflent de l’espoir dans des circonstances désespérées29.
- 30 Del Rossi, 2021.
- 31 L’Helgoualch, 2024.
- 32 Théodat, 2025.
17La tradition orale, incluant contes, proverbes, chants et rituels du vodou, qui transmettent savoirs, morale et histoire30, profondément ancrée dans la société haïtienne, considère ses voix comme des gardiennes de la mémoire collective, utilisant la poésie pour résister et pour dénoncer les injustices. Moulite explique combien les poètes haïtiens s’engagent aussi dans la lutte contre la corruption et l’instabilité politique marquée par « l’assassinat du controversé président Jovenel Moïse (toujours non résolu puisque les autorités ne cessent d’entraver l’enquête)31 », des élections politiques contestées, la pression des gangs qui ont pris une grande partie du territoire et terrorisent la population. En effet, Haïti fait face à une crise multidimensionnelle aggravée depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet 2021, et la démission du Premier ministre, Ariel Henry, sous la pression des gangs et de la communauté internationale, en mars 2024. Aujourd’hui, la majeure partie de Port-au-Prince est contrôlée par des gangs, avec une forte violence ayant causé des milliers de morts et de déplacements. La ville est isolée depuis les attaques sur des avions, entraînant la fermeture de l’aéroport. La situation politique et économique dégradée engendre une grave crise humanitaire, avec plus de la moitié de la population confrontée à la faim, Haïti demeurant l’un des pays de l’arc antillais où les conditions de vie sont les plus difficiles32.
- 33 Keita & Ruiz, 2002.
- 34 Moulite, 12 mars 2024.
18Les poètes slameurs dénoncent également les défaillances de l’appareil judiciaire ainsi que les crises humanitaires, économiques et sociales majeures qui traversent le pays depuis 1986, l’insécurité, les enlèvements et exécutions de civils, utilisant leurs vers pour défier l’oppression et mobiliser pour la liberté et la justice33. Moulite évoque également le concept d’« amnistie dans la beauté de rien34 » comme une invitation à vivre pleinement le présent, à valoriser la simplicité, la gratitude et la joie dans l’instant, comme un acte révolutionnaire face à l’incertitude. Selon lui, la poésie en Haïti devient un acte de résistance fondamentale, nourrissant l’âme du pays dans les moments difficiles.
- 35 Jeanty, 2020.
- 36 Bobillot & Vorger, 2015, p. 119‑143.
19Le slam en Haïti se caractérise par une forte charge émotionnelle et une intégration profonde des réalités locales. La langue utilisée oscille entre créole et français, reflétant la diversité linguistique du pays et renforçant le lien avec le public. SLamarre35, initiateur du festival de slam en Haïti, explique que chaque mot, chaque vers, chaque rime d’un slam n’existe qu’à travers sa musicalité interne. Les jeux de mots, les figures de style comme les assonances et les allitérations contribuent à créer des sons et des rythmes qui sont totalement liés au texte slamé. Jean-Pierre Bobillot et Camille Vorger le résument très bien par cette formule : « Le slam en tant que dispositif est un format et un art de la formule – du formulisme, dirait Zumthor – plus qu’une forme esthétiquement définie36. » Un slameur peut donc se dessaisir d’un accompagnement musical. L’artiste multidisciplinaire Frankétienne, en particulier, initiateur du mouvement spiraliste, va dans le même sens lorsqu’il définit sa démarche artistique en ces termes :
- 37 Propos de Frankétienne recueillis par Jean Jonassaint (Jonassaint, 1987, p. 5‑12).
Au fond, l’écrivain est un chasseur à l’affût d’une proie. Mais, il faut saisir cette proie sans la tuer. À ce niveau, le spiralisme est appelé à rendre certains services. Essayer d’être en mouvement en même temps que le réel, s’embarquer dans le réel, ne pas rester au-dehors du réel, mais s’embarquer dans le même train. Et, cela, à la longue, reproduit le mouvement de la spirale. La spirale est comme une respiration. Spirale signifie : vie par opposition au cercle qui, selon moi, traduit la mort37.
20En 2012, en Guadeloupe, Frankétienne performait son recueil Bel-Air Babel Rapjazz Créole38. Ce texte témoigne de la capacité de la parole vivante à mêler poésie, rythme, souffle et musicalité pour exprimer une conscience collective et une identité urbaine, notamment celle de Bel-Air, son quartier, à Port-au-Prince :
Texte 1. Bel-Air Babel Rapjazz Créole de Frankétienne
- 39 Saisie.
- 40 Désorientée.
- 41 Onomatopée ou clochard.
Bel-Air grand-goût Bel-Air famine Bel-Air la faim Bel-Air poubelle Bel-Air rebelle des ruelles embrasées de couleurs orageuses entre l’os et la chair entre la moelle et le sang en saison kidnapping Opération Bagdad tête chargée tête gridape39 tête blackout40 bounda41 rasoir bounda poignard bounda cartouche bounda malice
- 42 Onomatopée ou ennuyé.
- 43 Gosier
- 44 Eau de javel.
- 45 Gros rats
- 46 Chercheurs de rats.
- 47 Des rats barjots.
- 48 Expression inconnue.
- 49 Idem.
- 50 Idem.
- 51 Frankétienne, 2011.
bounda bouqui42 bounda meurtri bounda la croix bounda pourquoi gargane43 chlorox44 gargane acide gargane batterie gargane cyclone où s’entrecroisent des rats en rage des cocorats45 des fouillarats46 des mazorats47 des zagribâilles48 des zoclimeaux49 et des gueules de chalumeaux incandescents crachant des mots infiltrés de tchampan50 aux crues des eaux létales dévergondées51
- 52 Goulet, 2004, p. 12‑13.
21Bel-Air Babel Rapjazz Créole est marqué par un rythme fluide et cadencé, où la ponctuation joue un rôle essentiel dans la création de pauses, de respirations et de ruptures qui évoquent la respiration profonde de l’orateur. Les phrases longues, souvent sans ponctuation stricte, donnent l’impression d’un souffle continuel, comme une improvisation orale ou un chant intérieur qui pulse au rythme de la vie urbaine. En effet, la situation des bidonvilles à Port-au-Prince démontre le bouillonnement qui traverse ces espaces où s’exprime une vie collective intense. On y célèbre la fête des Mères, les fêtes de quartier, les événements culturels, les matchs de football, sans oublier les fêtes religieuses (Ascension, Noël, baptêmes, communions) et les cérémonies régulières52. Ces rassemblements, ainsi que les gestes politiques revendicatifs et les activités communautaires, témoignent de l’existence d’un espace social dynamique, malgré la pauvreté, la densité et l’étroitesse des lieux. Ces réalités montrent que, même dans des conditions difficiles, ces quartiers demeurent des lieux de vie où se construit du collectif. C’est cette vie intense et tumultueuse qui se transcrit à travers la musicalité de Bel-Air Babel Rapjazz Créole. Cette musicalité a un effet hypnotique sur l’auditeur où la voix, le rythme et le souffle deviennent des outils pour transmettre une émotion, une critique ou rendre hommage à un lieu, à des victimes massacrées lors des guerres de gangs ou des catastrophes naturelles.
22Le texte se caractérise par une accumulation de figures d’énumération, de mots empruntés à un langage cru, organique et par une syntaxe souvent fragmentée, évoquant la spontanéité et l’énergie de l’expression orale. La répétition de certains mots comme « quartier » et l’utilisation d’images violentes ou symboliques (« quartier sanglant », « quartier cinglant », « quartier brûlant ») créent une gradation corrosive et une cadence effervescente, semblable à un flux de conscience53 attendu lors d’une performance poétique orale. La juxtaposition de termes comme « massacre », « victime », « morts » avec des images plus symboliques ou mythologiques (« rose qui saigne », « soleil d’Ogoun Ferraillè ») témoigne d’une volonté d’invoquer la mémoire collective où violence urbaine et rites vodou se mêlent. En effet, Ogun Ferraillè est une figure importante de la mythologie vodou qui représente le Lao, l’esprit du fer, de la guerre, des batailles. Il est vénéré et considéré comme le protecteur des guerriers, des forgerons et de tous ceux qui font usage du métal. Il est également invoqué pour apporter protection, courage et succès dans les batailles physiques et spirituelles, ainsi que pour favoriser la justice et la loyauté.
- 54 Vorger, 2021, § 27.
- 55 Kouamé, 2022.
- 56 Gratier, 2009, p. 35‑46.
23Cette écriture fragmentée et évocatrice utilisée dans Bel-Air Babel Rapjazz Créole suggère la nature performative du slam. Lors de la performance, « à l’occasion d’une scène slam, le texte est porté, animé par la vive voix54 » en ce sens que la voix peut parfois avoir un impact supérieur à celui du discours lui-même, car elle transmet des émotions à travers l’intonation, l’intensité et le timbre, qui reflètent souvent des états émotionnels ou l’émotion que les slameurs cherchent à éveiller, comme le souligne Atchêlô Christelle Kouamé55. Le slameur, dans son interprétation, combine la poésie, la récitation, le chant, la gestuelle et l’expression vocale pour créer une expérience immersive et dynamique. Lorsqu’il performe, il utilise sa voix, son corps et son attitude pour transmettre ses émotions, accentuer ses messages et captiver l’auditoire. Cette dimension performative permet au slam d’interagir directement avec le public, de susciter des réactions immédiates et d’établir une connexion émotionnelle forte. La juxtaposition des mots et des images ainsi que l’usage d’assonances et d’allitérations favorisent une musicalité orale, presque incantatoire. Ce processus d’écriture induit une diction dynamique et expressive, utilisant souffle et rythme pour accentuer l’impact des images qui exploitent la voix comme un instrument de rythmique expressive56 et de critique sociale.
- 57 Vorger, 2021.
- 58 Zumthor, 1987.
24Camille Vorger57 explore la spécificité de la poésie slam en mettant en lumière l’importance centrale de la voix, du rythme et de la performance. Elle insiste sur le fait que le slam, surtout dans sa forme scénique, constitue une véritable « poétique de la voix et du rythme », où le corps du performeur, sa présence et son énergie jouent un rôle essentiel dans la transmission du message poétique. Dans Bel-Air Babel Rapjazz Créole, la performance de Frankétienne n’est pas simplement une lecture, mais une action orale-aurale58 complexe, vivante, mouvante, qui engage tous les sens et qui donne lieu à une expérience physique et émotionnelle intense.
- 59 Vorger & Abry, 2011.
- 60 Termes créoles haïtiens dont « tchampan » est une onomatopée.
25Le néologisme59, que l’on retrouve également dans Bel-Air Babel Rapjazz Créole de Frankétienne (« tête gridape tête blackout bounda rasoir bounda poignard bounda cartouche bounda malice bounda bouqui bounda meurtri bounda la croix bounda »), joue un rôle essentiel dans le slam haïtien en lui permettant d’enrichir le langage et d’affirmer une identité culturelle propre, tout en reflétant la créativité et la capacité d’innovation des artistes. En inventant de nouveaux mots ou en utilisant des expressions issues du créole ou de l’argot (« des cocorats […] des mazorats des zagribâilles des zoclimeaux et […] tchampan60 »), les slameurs donnent à leur poésie une dimension authentique et vivante, qui résonne avec leur vécu quotidien.
- 61 Angelle L’authentique, 2021.
- 62 Angelle L’authentique, 2024.
- 63 La Coopérative de mai, 2024.
26Le slam haïtien participe ainsi à une renaissance culturelle, en valorisant la poésie, la langue créole et les traditions orales. Il contribue à reconstruire un sentiment d’appartenance et à renforcer le tissu social fragilisé par les crises successives61. Par ailleurs, la dimension narrative du slam haïtien est fondamentale : elle offre un espace d’expression où chaque performer raconte une histoire, évoque des réalités sociales62, politiques ou personnelles et transmet des expériences souvent douloureuses mais aussi porteuses d’espoir. Ce récit oral, rythmé par la musicalité du slam, permet de créer un lien fort avec le public, comme le fait Nervno Fils de Plume63, renforçant ainsi la dimension communautaire et la force du message.
27Ensemble, néologismes et narration participent à faire du slam haïtien une pratique artistique à la fois innovante et profondément enracinée dans la réalité de ses acteurs. Nervno Fils de Plume se définit comme le défenseur des opprimés et la voix des sans-voix. Sa rencontre avec le slam se produit en 2013. Lauréat du concours de talents de l’Institut français en 2015, il devient, avec la sortie de Slam Vers Balles en juin 2016, l’auteur du premier album de slam en Haïti. Cet album marque le début de la carrière professionnelle de l’artiste, ce qui lui vaut des tournées sur le territoire haïtien et en Europe.
28Le parcours artistique de cet artiste caribéen aux multiples talents est marqué par de nombreux trophées et quelques récompenses prestigieuses tels les prix de meilleur slameur haïtien de la décennie en 2020, décerné par la Fédération haïtienne de slam poésie, et de meilleur slameur international en 2023, attribué lors de la cérémonie du Slam Awards International à Bamako, au Mali. Nervno Fils de Plume est également le premier slameur haïtien à avoir représenté son pays lors de la XVIIe édition de la Coupe du monde de slam en 2021 en Côte d’Ivoire. Sous son verbe, le slam apparaît, ainsi que le formalisent Dominique Abry et Camille Vorger64, comme une forme hybride, à la croisée du rap, de la chanson et de la poésie orale.
29L’histoire longue d’Haïti, marquée par la colonisation, l’esclavage, les luttes pour l’indépendance, les dettes colossales qui en ont suivi jusque dans les années 1950 et les traumatismes collectifs qui en découlent, constitue un contexte profondément ancré dans l’identité nationale. Le slam en Haïti, en tant que forme d’expression orale et poétique, s’inscrit dans cette mémoire collective en dénonçant ces traumatismes historiques. À travers leurs textes, les artistes engagés articulent une parole de résistance, de mémoire et de revendication, témoignant ainsi que l’histoire longue du pays continue à façonner les voix et les revendications du présent.
- 65 Collectif Hors-jeu, 2014.
- 66 Haïti Inter, 5 octobre 2024.
30Le spectacle de slam intitulé Trous d’histoire65, créé par le collectif Hors-jeu, écrit et mis en scène par Jean-Samuel André, Alcera Pinas et Rolaphton Mercure, en 2014, après de longues recherches historiques, vise à rappeler et à transmettre aux jeunes le passé sombre de la dictature duvaliériste en Haïti, notamment le massacre de Jérémie, ville d’Haïti, en 1964, longtemps ignoré. Ce spectacle a été présenté à plusieurs occasions, notamment lors de commémorations historiques. Il utilise la poésie orale du slam, mêlant textes écrits, pour évoquer cette période de répression, de résistance et de violence. Il met en lumière le combat du groupe Jeune Haïti66, dont certains membres ont été tués ou torturés lors des répressions, et la brutalité du régime.
Parle-moi de mer, je te parlerai de pluie
Parle-moi de terre, je te parlerai de pierre tombale
Parle-moi de femme, je te parlerai de veuves semblables
Parle-moi d’une ville et je citerai Jérémie…67
31À travers des textes puissants, souvent en criant la vérité et la douleur, Trous d’Histoire a valeur d’acte de mémoire collective, permettant aux jeunes de prendre conscience de leur passé tout en utilisant l’art comme outil de résistance et d’éducation. Le spectacle souligne aussi l’importance de la liberté d’expression, de la mémoire historique, et de l’engagement pour la justice en Haïti. Les comédiens slameurs font entendre « des revendications poétiques pour les droits humains68 ».
32En mobilisant la parole dans un contexte public, le slam participe à la transmission et à la conservation collective de ces récits, contribuant ainsi à éviter leur disparition ou leur oubli avec le temps. De plus, cette pratique artistique devient un vecteur de résistance, en permettant à ceux qui ont été marginalisés, opprimés ou victimes de traumatismes de faire entendre leur voix, de dénoncer l’injustice et de revendiquer leurs droits, comme le fait entendre cet extrait de performance de Robot‑Poétique :
- 69 Institut français en Haïti, 11 mars 2022.
Texte 2 : Robot-Poétique en concert à l’Institut français de Port-au-Prince69
- 70 La retranscription est faite par l’autrice.
Ils nous disaient : « Foutez-nous la paix bande de macaques ! »
Et de là, la rivière recommençait à couler sur les deux joues de maman
De jour en jour c’était la littérature de notre vie
C’était la saveur de notre vie
[…] Quand maman trouva un morceau de pain,
Elle le cassa en deux : un morceau pour moi, un morceau pour Mika.
Dors, dors Titi. Dors, dors Titi.
Ce n’était pas sur le lit.
C’était sur le sol qui dégageait une chaleur qui brûlait ma peau.
Pendant que la pluie nous crachait dessus,
Les odeurs des ordures, des matières fécales nous empêchaient de respirer70
- 71 Le Lay, 2022, p. 113.
- 72 Ibid.
33Par cette démarche, le slam haïtien favorise la conscientisation collective, renforce le sentiment d’appartenance, et stimule la reconstruction identitaire face aux blessures du passé. Il devient un processus de mémoire active, un acte de résistance sociale et politique qui contribue à « faire vivre un renouveau sociétal […] pour faire advenir la justice71 ». Ce processus participe également à la reconstruction d’un récit partagé, permettant à la société de faire face à ses traumatismes tout en affirmant sa capacité à se relever. Leur performance poétique devient ainsi un acte de résistance, de reconnaissance et d’affirmation identitaire, permettant de rappeler l’importance de leur voix dans la construction collective d’une mémoire vivante. Tels des « militants slameurs, [ils sont] à l’aise dans ce combat sacrificiel72 » tout en restant attachés à leur principe de non‑violence.
34Le slameur et romancier Beven, natif de la commune de Delmas en Haïti, a développé un répertoire riche avec des œuvres telles que Négritude, Un monde immonde ou Flamme des femmes, abordant des thématiques comme la colonisation, les droits des femmes, l’éducation ou la lutte contre l’oppression. Ces œuvres illustrent la capacité du slam haïtien à être un art de résistance, de dénonciation, mais aussi d’espoir. Il déclare lui-même à propos de ces textes :
- 73 Beven, cité par Djouly Mombrun dans Célébrité magazine (Mombrun, 22 avril 2024).
Quand j’écris, je me sens comme emporté vers un autre monde. Lequel je ne saurais décrire avec des mots. Mais j’ai comme l’impression d’avoir le pouvoir de réinventer le monde et mon existence. C’est comme atteindre le paroxysme d’un bonheur à chaque fois inouï73.
35Issu d’une famille protestante, Beven est le benjamin d’une fratrie de dix enfants. Il écrit son premier texte à six ans et c’est en 2014 qu’il découvre le slam. Son goût prononcé pour le cinéma lui permet de nourrir son imaginaire et son univers scénique. Il est particulièrement porté sur les performances réalisées par des comédiens en stand-up lors des festivals de Montreux ou encore du Marrakech du rire. Pareillement, les œuvres d’Albert Camus, de l’auteur haïtien Gary Victor ou encore de l’Américain John Calvin l’inspirent et influencent son écriture. Le slam pour lui devient « une façon d’exister, d’exprimer ses sentiments militants […]. Il est avant tout un pinceau qui [lui] permet de peindre la vie d’ici [Haïti]74 ». En septembre 2022, il accède à la demi-finale du World Poetry Slam Championship à Bruxelles.
36L’histoire d’Haïti, marquée par la lutte pour l’indépendance, la colonisation, et les crises politiques, influence encore aujourd’hui la manière dont la société haïtienne se perçoit. La mémoire des luttes antérieures reste centrée sur des valeurs de résistance et d’autonomie. Cependant, le discours contemporain porté par la jeunesse met davantage l’accent sur la modernité, la recherche de nouveaux modèles d’autonomisation, d’éducation et de participation citoyenne face à la crise économique et à l’instabilité. Ainsi, tout en se référant à un passé chargé de symboles, de liberté et de lutte, la société haïtienne contemporaine, notamment sa jeunesse, cherche à s’inscrire dans un mouvement de renouveau et d’adaptation aux enjeux mondiaux, questionnant la place du passé dans la construction du futur.
37Un monde immonde de Beven s’inscrit dans une dénonciation poignante des dérives de la société contemporaine haïtienne :
- 75 Fédération haïtienne de slam poésie, 11 décembre 2022.
Texte 3 : Un monde immonde de Beven, champion du concours de slam d’Haïti de 202175
- 76 La retranscription est faite par l’autrice.
Aujourd’hui, je parle un langage muet
Qui fait résonance
En résumé,
Je produis un discours philosophique fou
Je suis donc un foulosophe
Qui fait raisonnement
Dans un réseau de nuance.
Je vais tout dire à haute voix
Avant qu’on ne supprime notre liberté d’expression.
Parler est devenu un art luxueux,
Les gens se taisent même si on les fait subir
Toutes sortes de pression
Question de conformisme
Question de cons
Question de clanformisme
De quand ?
Hier,
Les gens pouvaient être assis
À côté de l’autre sans se parler
Question d’écrans.
Aujourd’hui,
Ils le veulent bien
C’est le pouvoir
Question d’écarts
Car
Quel monde à l’envers
Allant vers
Une destruction imminente
Pendant que la vie meurt en nous
La mort vit.
Quelle description humiliante.
On n’a pas peur de cesser d’être
Juste pour avoir76
38Dans ce texte, Beven commence par évoquer une « langue muette » qui trouve sa résonance dans un discours philosophique mais reste souvent inaudible. La crainte de voir la liberté d’expression supprimée est centrale en raison de l’omerta qui règne dans la population, conséquence de la terreur semée par les gangs. Elle souligne la fragilité de cette liberté face à des pressions sociales ou politiques. En effet, Haïti fait face aujourd’hui à une instabilité politique chronique et une crise économique profonde. Les catastrophes naturelles aggravent la situation humanitaire, tandis que les inégalités sociales et le manque d’accès aux services essentiels alimentent le mécontentement. Ces pressions combinées entravent la stabilité, le développement et la reconstruction du pays.
- 77 Fédération haïtienne de slam poésie, 11 décembre 2022.
- 78 Ibid.
- 79 Ibid.
39C’est ce qu’exprime le slameur quand il oppose le passé au présent. Celui-ci est marqué par l’évocation d’une époque où « les gens pouvaient être assis à côté de l’autre sans se parler77 ». C’est également une référence à l’isolement social actuel accentué par la présence envahissante des écrans. Ce contraste met en lumière la déshumanisation et la déconnexion croissante des relations humaines dans la société moderne. Le slameur porte une vision apocalyptique et critique du monde qu’il décrit comme « à l’envers78 » et annonciateur d’une « destruction imminente79 ». La vie et la mort s’entrelacent dans une image d’un monde où le chaos et la décadence prennent le dessus soulignant la gravité de la situation. En effet, Haïti est actuellement marquée par une forte crise sociale, politique et économique qui favorise l’uniformisation culturelle et la perte de valeurs traditionnelles. L’instabilité permanente, la violence et l’insécurité ont fragilisé les institutions et les repères identitaires, entraînant une atténuation des pratiques culturelles locales et une influence accrue des tendances mondiales, notamment via les médias et les réseaux sociaux. Par conséquent, certains aspects de la culture « traditionnelle », comme le respect des aînés, la solidarité communautaire ou les valeurs religieuses, peuvent être impactés avec une forte tendance à suivre des modèles importés.
40Cette dynamique contribue à une crise de l’identité collective, où la perte de valeurs autrefois centrales s’accompagne d’une difficulté à construire un avenir cohérent face aux défis multiples du pays. Le slameur, en fin observateur de la société dans laquelle il évolue, invite son auditoire à prendre conscience de la situation, à ne pas rester passif, avec la volonté de « tout dire à haute voix80 » et de résister contre l’uniformisation, le conformisme et la perte de valeurs. La tonalité de son discours, passionné et engagé, s’inscrit dans un message moral urgent et prophétique. Elle cherche à éveiller les consciences et à mobiliser pour le changement. La critique des institutions détenant le pouvoir et de la société est omniprésente dans ce slam.
- 81 NLM, 2024, propos recueillis par Blaise Juhakenson (Juhakenson, 26 décembre 2024).
- 82 L’Helgoualch, 2024.
- 83 CECREJ, URL : https://cecrej.org/propos.php (consulté le 3 déc. 2025)
- 84 NLM, 2024, propos recueillis par Blaise Juhakenson (Juhakenson, 26 décembre 2024).
41Selon Nick le Martyr (NLM), figure majeure du slam haïtien, l’objectif principal de cette pratique dépasse la simple expression artistique : « Dans le slam, je me vois davantage comme un combattant, quelqu’un avec une mission, plutôt que comme un simple artiste81. » Né à Port-au-Prince en 1994, NLM a découvert le slam dans des centres culturels tels que la bibliothèque Araka, créée en 1988, deux ans après la chute de Duvalier fils. Centre culturel et bibliothèque, ce lieu est devenu un acteur clé de la scène intellectuelle port-au-princienne. Il organise des ateliers d’écriture, des conférences, des expositions, ainsi que des concours de connaissance pour les lycéennes et lycéens, offrant une plateforme d’expression accessible à tous. Pour une jeunesse confrontée au chaos et au pessimisme d’une « guerre civile de basse intensité82 » de plus en plus violente, Araka représentait un symbole d’espoir, de partage du savoir et d’optimisme au cœur d’un environnement constamment fragilisé au sein duquel NLM a saisi l’opportunité qui lui était donnée de s’exprimer. Le Centre culturel et de recherche pour l’épanouissement de la jeunesse (CECREJ) d’Haïti est aussi un lieu où il découvre et s’approprie le slam. Créée en 2001 par Nikerson Frédérique, un jeune travailleur social à Carrefour en Haïti qui désirait contribuer au bien-être de sa communauté, la structure vise à favoriser le développement intellectuel, social et culturel des jeunes de la région83. Grâce à ces deux institutions, NLM parvient à développer son goût pour le slam. Son engagement dans cette forme d’art lui permet d’exprimer ses luttes personnelles tout en dénonçant les injustices sociales, notamment les inégalités de classe, en prônant un changement social. Il explique : « Le slam est plus qu’une tendance, c’est un refuge pour moi, où je ressens la liberté et où je donne forme à mes émotions84. »
42À l’heure où plus de 80 % de la capitale est contrôlée par des gangs qui s’affrontent dans des guerres territoriales sanglantes, où les civils ne sont que des pions, déplacés de force ou tués, NLM livre un slam qui dénonce l’insécurité généralisée créée par l’État haïtien. Ces violences quotidiennes incluent également des viols, des actes de torture et d’autres atrocités. Le leader du G9, une alliance de plusieurs clans, surnommé sinistrement Barbecue85, a même contraint le Premier ministre Ariel Henry à démissionner au début de l’année 2024, par le biais de massacres ciblés, de la libération de prisonniers dangereux, et de kidnappings massifs, visant à obtenir ce qu’il souhaite. C’est cette insécurité qu’évoque NLM dans Lavi pran vol pou ensékirité léta fè atérisaj’ li :
- 86 MP Le Révolutionnaire, 2024.
Texte 4 : Lavi pran vol pou ensékirité léta fè atérisaj’ li de NLM, 202486
Finalité Bri Bal’ Bri, kouri Bri gayé Mové van souflé É lavi pran vol Ensékirité léta fè Atérisaj’ li É sé chak jou nwèr’ É sé chak jou nou tandé palé dé wou Mè kòman ta vlé A kon moun pa a fin’ abityé ? Mwen ! Fin’ abityé ? Ak kidnaping ? Bandi ak col’ ? Ti moun’dé zan Malfétè Isi ta fè sibi viol É sa dròl Isi malfétè gen pouvwa Pou bloké at lékòl […]
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Au final Bruits Balles Bruits, courir Bruits épars Un mauvais vent souffle Et la vie prend son envol Pour que l’insécurité de l’État atterrisse Et c’est tous les jours noirs Et c’est tous les jours qu’on entend parler de toi Mais comment ne voudrais-tu pas Que les gens s’y habituent ? Moi ! M’y habituer ? Avec les enlèvements ? Les bandits et les gangs ? Des enfants de deux ans Qui sont pris par des criminels Ici, ils sont violés Et c’est drôle Ici, les criminels ont le pouvoir De bloquer les écoles […]a
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| a. La transcription et la traduction sont faites par l’autrice. |
43Ce slam, d’une brièveté percutante et déconcertante (moins d’une minute), se caractérise par sa simplicité formelle, utilisant un style minimaliste qui renforce son impact émotionnel. La répétition de mots tels que « bruits », « balles », et « noirs » crée un rythme abrupt, presque marqué par une cadence de respiration ou de battements de cœur. Cette rythmique interne à ce slam évoque l’horreur et l’urgence du contexte sociopolitique en Haïti. La structure brève, sans métaphores complexes, met en lumière la réalité brute de la terreur quotidienne de la population haïtienne, où chaque bruit devient une menace tangible, chaque phrase une capsule de souffrance.
44Cette forme minimaliste, accompagnée d’un rythme lent, répétitif, confère à l’atmosphère oppressante comme un grondement sourd. La répétition et la brièveté donnent une force hypnotique, immergeant l’auditeur dans cette réalité de chaos, tout en soulignant l’urgence de la situation. En ce sens, le slam agit comme une déclaration de résistance, une voix qui refuse l’indifférence face à la violence systémique. Comme le dit lui-même NLM, slamer est une forme d’expression de son engagement envers son peuple :
J’ai choisi le slam pour plusieurs raisons, mais la plus grande est celle de partager mon idéologie et de projeter ma position à travers mes vers. Slamer pour me faire connaître, slamer pour revendiquer mes droits et celui de mes compatriotes, slamer pour continuer à demander un encadrement pour les enfants et les jeunes qui sont livrés à eux-mêmes, slamer pour éradiquer cette injustice qui nous fait pleurer tous les jours87.
45Le contexte de terreur en Haïti, marqué par la présence constante des gangs, des enlèvements et une insécurité chronique, trouve ici une expression artistique qui, par sa forme minimaliste, transcende la simple narration pour devenir un cri de vérité. La brièveté est une stratégie pour faire résonner l’indicible, pour que chaque mot, chaque son, reste gravé dans l’esprit, témoignant de la brutalité d’un quotidien oppressant mais aussi de la résilience silencieuse de ceux qui vivent cette réalité.
46Que ce soit à travers la tradition orale ou oraliture incarnée par Frankétienne ou la jeune génération de slameurs, c’est la puissance de la parole qui se révèle comme un outil de renaissance et de lutte, témoignant de la vitalité inextinguible de la culture haïtienne qui se retrouve également dans le processus de création du slam haïtien. Ce dernier, apparu dans le contexte postséisme, détient une fonction sociale essentielle : celle de célébrer la capacité de survie du peuple haïtien. Le slam haïtien continue de survivre et de s’adapter, malgré les défis posés par la violence des gangs depuis plusieurs années et l’instabilité du pays, en maintenant vivante une tradition de résistance orale. La poésie slam, souvent moins médiatisée dans la culture populaire, joue néanmoins un rôle crucial dans la dénonciation des inégalités sociales et des violations des droits humains. Aujourd’hui encore, le slam en Haïti demeure un vecteur essentiel de revendication et de résistance. Il sert à exprimer la souffrance collective et à fédérer une jeunesse engagée dans la lutte pour un changement. De nombreux slameurs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur d’Haïti, poursuivent cette mission de protestation et de conscientisation à travers leurs œuvres.
47Malgré les tensions et la violence qui secouent le pays, cette forme d’art continue de produire des voix qui, à travers la poésie et la performance orale, témoignent d’une continuité artistique et sociale inscrite dans l’histoire, la culture et la tradition orale haïtienne. Véritable voix insurgée, le slam haïtien redonne vie à une tradition orale riche et engagée. Dans cette société en constante mutation, cet art de la parole demeure un puissant levier de transformation et d’espoir pour le peuple haïtien. L’étude approfondie du slam en Haïti révèle une pratique artistique profondément enracinée dans la tradition orale haïtienne, qui conjugue performance musicale, narration, critique sociale et engagement politique. Cette forme d’expression devient un vecteur puissant du dire collectif.
48Le slam haïtien utilise la puissance de la voix et de la parole pour créer un espace de dialogue collectif. Les règles de la performance, la maîtrise du rythme, du ton et de la voix sont essentielles pour capter l’attention et faire passer un message fort. Par ailleurs, cette forme du dire en Haïti peut aussi être écrite, enregistrée, publiée et diffusée sur divers médias, mais sa force réside essentiellement dans sa dimension orale et performative.