Navigation – Plan du site

AccueilNuméros99Compte-renduRiverti Camille, 2022, Humour et ...

Compte-rendu

Riverti Camille, 2022, Humour et érotisme dans les Andes. Une ethnographe à marier, Paris : Les Indes savantes, 262 p.

Laurent Legrain

Texte intégral

  • 1 Winkin, 2001, p. 13

1La pratique de l’ethnographie peut être avantageusement regardée comme une plongée dans un flot communicationnel1. L’ouvrage de Camille Riverti, Humour et érotisme dans les Andes. Une ethnographe à marier, montre avec beaucoup d’acuité ce qu’une telle conception de l’ethnographie est en mesure de produire en termes de données, d’analyses et de voies de compréhension de configurations interactionnelles et culturelles complexes.

2Soit une ethnographe ayant étudié le quechua et férue d’anthropologie linguistique. La voilà arrivée en 2015 au Pérou dans la province d’Angaraes loin de Lima et de Cuzco, quelque part sur les hauteurs de la communauté de San Juan de Dios dans le secteur de Pitinpata. Comme beaucoup d’autres ethnographes avant elle, au Pérou et ailleurs, la voici maintenant faisant l’expérience du délitement quasi instantané de son projet de recherche initial. Conséquemment, elle a du temps. Elle le met à profit en parlant aux gens et en s’impliquant dans la vie de la communauté. Elle s’aperçoit alors que les gens farcent beaucoup, toujours en quechua et qu’elle est, plus souvent qu’à son tour, la cible privilégiée de ces blagues, rôle qu’elle partage – heureusement pour elle – avec les veufs, les célibataires, les migrants et les enfants. Mais plus que des mots d’esprit qui s’échangeraient entre deux plaisantins, les situations dans lesquelles elle est prise ressemblent, la scène et l’expression corporelle en moins, à des actes théâtraux à la durée variable. Ces représentations sont toujours savamment orchestrées par des personnes – des « métapersonnages » comme disait Goffman, une des sources d’inspiration de Camille Riverti – qui ouvrent et ferment les saynètes burlesques et qui s’ingénient à ce qu’elles ne débordent pas au-delà de ce qui est jugé convenable (encore que, sur ce point, il y ait débat notamment entre catholiques et protestants des églises évangéliques locales). Au sein de ces séquences burlesques, des rôles sont joués grâce et à travers des prises de paroles. Des répliques sont soufflées à l’ethnographe par des femmes qui l’aident à tenir tête aux provocations des hommes, à tirer son épingle du jeu dans les parodies de demande en mariage et à opposer une fin de non-recevoir à leurs avances factices. Car les plaisanteries à connotations sexuelles sont nombreuses. Le plus drôle étant, localement mais sans doute le fait est-il attesté dans bien des endroits du monde, de faire dire aux cibles « des énoncés sexuellement connotés » (p. 42). Lorsqu’il n’est pas question de sexe, l’objet de la farce gravite autour du mariage et de la vie conjugale et donc s’élabore à partir d’une parodie de parole d’alliance.

3Camille Riverti prend au sérieux l’« invitation à farcer » qui lui est faite avec insistance. Elle enregistre ces jeux de rôle, les traduit avec l’aide d’interlocutrices et interlocuteurs locaux qui ne manquent pas de les commenter et d’en faire comprendre à l’ethnographe les passages cryptiques. Elle leur donne à chacun un titre, elle les met en forme (en citant les tirades originales, leur traduction, en mettant en évidence les tours de parole qui façonnent la rythmicité de la farce, en indiquant par de courtes didascalies les éclats de rires et les éventuels code-switching). En bref elle fait de ces séquences un matériau lui permettant de se forger une solide compréhension du jeu auquel on se livre autour d’une déclinaison locale d’un ordre social. On en touche même les fondements : l’alliance et la conjugalité, le rapport à une altérité plus ou moins proche, la puissance et la vacuité de la parole ainsi que les rapports que celle-ci entretient à la vérité, à la mort, à la mise en place de la relation sociale, à la fête et à la joie, au refus de la solitude. La liste pourrait s’allonger encore tant sont nombreuses les lucarnes ouvertes sur la sociabilité par les analyses proposées au long des seize courts chapitres du livre. « Dis-lui », c’est ainsi que Riverti nomme le dossier où elle verse les enregistrements du corpus de saynètes burlesques compilées au gré de sa carrière d’« actrice » andine durant les mois d’un terrain qui s’échelonne entre 2015 et 2017. « Dis-lui » : le titre du répertoire est bien choisi puisque les souffleuses jouent, pour l’ethnographe, le rôle de boussole en pays burlesque. Leur simple présence et leurs indications soufflées posent un cadre manifeste au sein duquel tout ce qui est énoncé n’est pas une vraie parole. Voilà de quoi rassurer l’ethnographe dans des échanges qui ne sont pas toujours caractérisés par leur légèreté, et, à les parcourir, la pensée vient au lecteur que, décidément, un voyage en pays burlesque n’est pas de tout repos pour celle ou celui (mais plus sûrement celle) qui se retrouve sous les feux de la rampe.

  • 2 Austin, 1970.
  • 3 Spedding, 2014.

4Dans la troisième partie de son ouvrage « Polémiques. De la parole à la sexualité », Camille Riverti, dialoguant avec la théorie classique d’Austin2, propose le concept d’« aperformativité » (p. 140) pour mettre en lumière des énoncés que l’on veut sans effet à part celui de s’amuser et de rire. La parole est donc « vaine » (yanga – l’analyse du champ sémantique du terme est riche de plusieurs strates que l’autrice dévoile habilement l’une après l’autre). Si la parole est vaine, l’invite sexuelle ne mène pas à la relation sexuelle et l’insulte ne produit aucune offense (p. 169). Mais l’aperformativité ne vient pas seule au langage. Il faut la construire en situation et pour l’ethnographe de retour de terrain, il faut la déconstruire pour révéler les engrenages d’une subtile mécanique communicationnelle. Outre la présence des souffleuses et l’accord tacite de la cible sur le fait qu’elle répètera ce qu’on lui dit de dire (si elle se trompe en répétant, ça n’en est que plus drôle), il faut que la saynète se passe dans un temps limité et devant public. On évite ainsi la discussion en tête à tête entre une femme et un homme qui susciterait le « parler jaloux », motif de séparation dans laquelle l’alliance se rompt (p. 212). Il n’est donc pas convenable non plus que les femmes autochtones prennent part à ces saynètes sur un mode majeur, car derrière la farce se cache la menace de l’adultère et, à nouveau, la rupture de la conjugalité qui est l’un des piliers porteurs de l’ordre social. Hommes et femmes ne sont pas égaux devant le burlesque. Camille Riverti parle d’« agencement genré de la farce verbale quechua » (p. 175). Pourtant, les femmes s’en donnent à cœur joie avec force éclats de rire lorsqu’il s’agit de souffler des réponses en rafale sur un mode rhétorique que l’autrice, empruntant le concept à Alison Spedding3, appelle l’« oratoire mitraillette » (p. 194), lorsqu’elles font tomber les masques ou prennent les farceurs dans la toile du sens littéral des termes qu’ils emploient. Le but ultime de cet attirail de stratégies rhétoriques étant de maintenir la saynète burlesque dans son cadre et de ne pas la laisser basculer du côté du geste (le baiser demandé par l’homme, la fuite coupable vers un endroit isolé, etc.). Car, lorsque le système de représentation est fermé comme dans nos théâtres par exemple, le geste est permis sans qu’il ne soit engageant. Mais dans un système ouvert sur la vie sociale et perméable à la participation sans distinction claire entre comédiens et spectateurs, le geste se doit d’être suspendu pour que la mise en scène (dépourvue de scène) reste sans effet si ce n’est celui d’être ensemble, de rire et de s’amuser en jouant, pour du semblant, avec les principes de l’organisation sociale et de la solidarité.

5Campé sur un solide corpus empirique, le livre de Camille Riverti porte ce type de propositions générales sur, par exemple, la présentation de soi, sur la mise en place collectivement coordonnée de situations d’interlocution, sur le caractère polyphonique de l’humour, sur ses personnages principaux et ses métapersonnages fondamentaux. Toutes les pistes suivies dans l’ouvrage conduisent le lecteur à donner à l’humour des formes plus complexes que celles que les perspectives fondées sur la parenté à plaisanterie n’avaient permis de circonscrire jusqu’ici. C’est donc sans à-coup qu’on est mené à la postface de l’ouvrage et à cette dernière proposition : et si nous faisions de l’humour un objet légitime de l’anthropologie…

Haut de page

Notes

1 Winkin, 2001, p. 13

2 Austin, 1970.

3 Spedding, 2014.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Laurent Legrain, « Riverti Camille, 2022, Humour et érotisme dans les Andes. Une ethnographe à marier, Paris : Les Indes savantes, 262 p. »Cahiers de littérature orale [En ligne], 99 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/clo/15590 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hl2

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search