Mélodit
Résumés
Cet entretien vise à expliciter la mue, voire la métamorphose, de Luciole tout au long de sa trajectoire, en dialoguant avec celle qui fut l’une des premières artistes de la scène slam en France. En effet, nous nous sommes entretenues avec elle à de multiples reprises, depuis notre thèse jusqu’à l’inviter à participer à une formation continue pour les enseignants à l’Université de Lausanne. L’entretien qui suit a été enregistré en septembre 2023, et s’articule avec le slam « Mélodit », annexé à l’article.
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« Ce soir, c’est le silence et la nuit sans écho
La caisse de résonance a lentement pris l’eau
Les poumons pleins de larmes, la poitrine submergée
Je n’ai plus mon remède, je reste là figée
Je guette, je tends l’oreille et j’attends la musique
Prisonnière enfermée dans ma cage thoracique »
Luciole, 2020, « Je ne chante pas », Un cri, s. l. : Attends-moi, URL : https://www.youtube.com/watch?v=LYeSHEPsU5M (consulté le 15 déc. 2025).
Préambule
1Au sein de la « grande famille » des scènes slam envisagée comme un espace de reconfiguration identitaire, le personnage de Luciole, artiste dont le champ se situe à la confluence du théâtre, de la chanson et de la parole, se distingue à plusieurs égards. Son parcours, notamment via le conservatoire, ainsi que le contexte de la naissance de son premier album Ombres , à une époque où le slam francophone n’en était qu’à ses balbutiements (2007), éclairent le passage de textes conçus pour l’a cappella vers la chanson, tout en explicitant les effets ambivalents de la catégorisation « slam » : reconnaissance de légitimité dans un premier temps (notamment pour l’animation d’ateliers), puis étiquette contraignante qui conduit l’artiste à revendiquer aujourd’hui des identités professionnelles plus englobantes (autrice-compositrice-interprète), resituant le slam comme expérience fondatrice.
2En outre, l’entretien articule de manière étroite les dimensions politiques, genrées et médiatiques du slam, en les inscrivant dans une véritable « politique de la voix ». Les choix de mises en images, dont l’entretien qui suit offre un aperçu – le clip de La Conquête étant centré sur une athlète de parkour, avec un effacement volontaire du visage de la chanteuse, procédé fréquent dans le slam en tant que tribune, porteuse d’une voix collective –, les projets collaboratifs marqués par la sororité (Neuf), la réflexion sur les contraintes spécifiques pesant sur les carrières féminines (âge, maternité, exposition de soi) et les assignations esthétiques liées au terme « slam », construisent un discours critique sur les normes de genre et de visibilité dans le champ musical. La revendication d’une parole « sincère », intimiste mais ouverte à l’identification, conjuguée à la pratique des ateliers, peut ainsi se lire comme une forme d’engagement : il s’agit de faire exister des expériences situées dans l’espace public, en maintenant le slam comme lieu de transformation et de tension entre poésie, chant et arts de la scène.
3Telles sont les raisons pour lesquelles nous avons décidé de donner la parole à Luciole. Cette dernière, en retour, a créé pour ce numéro un slam qui peut se lire et s’entendre comme une petite poétique en acte de la pratique que l’entretien développe en prose : écrire avec les oreilles, pour être entendue, dans un continuum qui va du dire au chanter, de sorte que le travail artisanal, sonore, des mots devient à la fois outil esthétique, ressource pédagogique, levier de créativité et de subjectivation.
Entretien
4Rencontrée dès les débuts de notre recherche, Luciole (Lucile Gérard) fait partie des slameurs de la première heure. Notre entretien avec cette artiste de la parole vise à rendre compte de sa mutation voire de sa mue au fil de son parcours. Nous l’avons rencontrée à plusieurs reprises depuis nos recherches en thèse, jusqu’à l’inviter dans le cadre d’une formation continue intitulée « Connaît-on la chanson ? » à l’université de Lausanne. L’entretien qui suit, mené en septembre 2023, est illustré par le texte inédit « Mélodit », annexé à l’article dans une version écrite et une version audio, enregistrée par l’autrice.
- 1 Voir le site de l’artiste : https://linktr.ee/luciolemusic (consulté le 24 mars 2026). Voir aussi c (...)
Camille V. :
Pour commencer, j’aimerais revenir sur ton parcours, ton évolution depuis ta formation théâtrale vers la chanson en passant par les scènes slam1. Est-ce qu’on trouve vraiment sa voix un jour ou bien est-ce que celle-ci mue et évolue au fil de notre vie ? N’a-t-on pas plusieurs voix ?
- 2 Dans ce contexte, par activiste, il faut entendre « participant activement à », assidue.
Lucile G. :
Aussi longtemps que je me souvienne, dès l’enfance, j’ai toujours été attirée par le spectacle, par la scène. J’ai commencé la musique à quatre ou cinq ans puis, très rapidement, il y a eu une notion de se produire sur scène via l’école de musique dans laquelle j’étais et via le théâtre. De là, je me suis rendu compte que c’était une place dans laquelle je me sentais bien. Donc, dès l’enfance et l’adolescence, j’ai recherché cet espace au travers des cours de chant, de la participation à des spectacles aussi. Puis au lycée, j’ai fait le choix de passer un bac littéraire option théâtre/art dramatique parce que j’étais plutôt bonne élève au demeurant dans toutes les matières, mais je ne me voyais pas étudier des choses qui ne m’intéressaient pas vraiment. Mes parents m’ont soutenue dans cette voie. À l’issue de mon bac, le jury devant lequel je suis passée m’a vivement encouragée à continuer, ce que je n’avais pas envisagé à ce moment-là. Je m’étais inscrite en fac d’histoire à Rennes dans l’optique de devenir professeure des écoles. J’aimais l’idée de transmission et je m’imaginais pouvoir mener des projets artistiques en tant qu’enseignante, dans le cadre scolaire, tout en ayant du temps pour pouvoir continuer à pratiquer. Les membres de mon jury sont venus bousculer un peu ces représentations en me disant que c’était possible de l’envisager comme un métier. Pour moi qui viens de Bretagne, même s’il y a Rennes à côté, j’avais l’impression que ce type de carrière était inaccessible. Donc le fait d’être encouragée par des gens de la profession m’a amenée à tenter le conservatoire de Rennes, où j’ai été prise, si bien que j’ai fait les deux premières années du conservatoire en même temps que la fac d’histoire, en présence puis par correspondance pour pouvoir concilier les deux.J’avais découvert le slam en terminale, alors que j’avais moins de 18 ans, parce qu’un ancien élève de mon lycée vient animer des ateliers d’écriture et qu’il essaie de recruter des gens pour participer aux scènes slam. À l’époque, on est en 2003‑2004, le slam n’est pas encore connu du grand public, se développe doucement à Paris, et commence à faire des petits en région. Grand Corps Malade est un slameur actif de la scène parisienne, mais il n’a pas encore sorti de disque. On est sur quelque chose de très confidentiel, mais cela fait sens pour moi qui ai déjà très envie de monter sur scène et qui écris des chansons pour le groupe dont je fais partie. À partir du moment où je mets les pieds sur une scène ouverte, je me sens à ma place, je me sens adoptée. Je suis l’une des plus jeunes, voire la plus jeune, et je me retrouve avec tout un tas de grands frères et grandes sœurs. Je m’y sens bien, j’ai l’impression que je peux m’y construire une identité différente de celle que je peux avoir par ailleurs, celle de la lycéenne qui est bonne élève. Là, j’ai l’impression de pouvoir m’exprimer vraiment. Donc je suis devenue activiste des scènes slam2 à Rennes tout en étudiant au conservatoire de théâtre à Rennes, et puis tout se mélange parce que la musique est dans ma vie depuis toujours, que je prends des cours de chant depuis que j’ai treize ou quatorze ans, donc ma façon de m’exprimer sur scène est assez proche de ce que je peux faire aujourd’hui : du mot parlé qui se mêle au mot chanté, dans une écriture poétique et une volonté de performer. On n’est pas dans la lecture, mais dans la performance, dans un engagement total de la voix, de tout le corps, et j’ai l’impression de pouvoir commencer à être seule sur scène. C’est à ce moment-là que le personnage de Luciole voit le jour. C’est en allant sur les scènes slam que j’ai choisi ce pseudonyme et que j’ai commencé à construire une parole. Celle que je continue à construire aujourd’hui. Au moment où Grand Corps Malade sort son disque, le slam explose et toutes les maisons de disque veulent leur slameur ou leur slameuse. Pour ma part, je suis contactée à la dernière minute pour figurer sur une compilation avec des amis slameurs parisiens, et j’enregistre du jour au lendemain.Cette maison de disque me propose un contrat et je m’emballe évidemment, car j’en rêvais depuis que j’étais toute petite. J’ai 20 ans, j’en parle à mes parents qui m’encouragent à prendre une année sabbatique pour mon projet artistique. J’arrive à Paris avec cette graine-là qui est plantée, mais le contrat s’avère véreux, donc je ne signe pas. Je rencontre une éditrice qui va devenir ma manageuse et qui propose de m’accompagner dans ce projet de disque. Je commence alors à travailler sur mon premier projet d’album, on est à l’automne 2006 et ça va assez vite ; un an après je signe mon contrat chez Universal. On est en studio en 2008 et le disque sort en 2009. Les choses se passent étonnamment facilement, ce qui est assez rare. À partir de là, les choses sont lancées et cela devient officiellement mon métier.
Camille V. :
C’était l’album Ombres, n’est-ce pas ?
Lucile G. :
Oui, c’est ça. S’ensuivront toute une série d’aventures qui sont propres au monde de la musique […].
Camille V. :
Le slam consiste aussi dans la création d’un espace propre, de liberté.
Lucile G. : Oui, aujourd’hui j’ai mon propre rythme, mon emploi du temps. Ce n’est pas toujours évident au quotidien parce qu’on cumule plusieurs casquettes, mais depuis un moment j’ai accepté l’idée que je ne vais pas sortir de disque tous les deux ans. Il y a une période nécessaire de maturation, qui me stressait au début. J’arrive à trois albums maintenant… Je ne chôme pas, et je fais beaucoup d’action culturelle, j’anime beaucoup d’ateliers parce que j’aime transmettre et aussi parce que ça me permet de vivre quand je ne tourne pas beaucoup. C’est un vrai luxe qui me permet une grande liberté dans mon projet artistique, sans pression. C’est un choix qui me convient.
Camille V. :
C’est tout à fait dans la philosophie, dans l’esprit slam aussi, d’animer des ateliers.
Lucile G. :
En effet, je ne connais pas beaucoup de slameurs qui n’animent pas d’ateliers. En ce qui me concerne, la part des ateliers est assez variable selon les années. Si je suis en tournée, ce sont les concerts qui me font vivre, mais les années où je suis en écriture, j’ai moins de concerts, alors les ateliers prennent le relais. J’accepte plein de projets, avec des cahiers des charges différents, pour me réinventer.
Camille V. :
J’aimerais bien rebondir sur cette image, quand tu dis que tu as été adoptée dans la grande famille du slam qui à l’époque n’était pas si grande, tu as été adoubée en quelque sorte. Tu y as trouvé ta voix, les racines de ton projet artistique, mais cette voix a beaucoup mué, je trouve depuis tes débuts… D’autant que tu joues sur différentes modalités vocales comme en témoigne la chanson Je ne chante pas qui peut être entendue de diverses façons…
Figure 1. Pochette de l’album Un Cri (2022)
L’album Un cri illustre la façon dont Luciole s’est réinventée artistiquement, « rattrapée » par le chant. La main, mise en valeur sur cette photo, alors que le visage est en retrait, figure le (ici et) « main‑tenant » propre à la performance, et apparaît emblématique de la parole incarnée, le corps (la voix) représentant l’instrument (voir la citation en exergue).
© L’Hermitage : Association Attends-moi. Photographie : Alice Lemarin. Tous droits réservés (avec l’aimable autorisation de Lucile Gérard).
- 3 Ce texte, inédit, a été créé par Luciole à partir de ce mot, proposé en titre d’une conférence donn (...)
- 4 Le slam francophone prend le plus souvent la forme de scènes ouvertes, à l’opposé des concours de s (...)
Lucile G. :
Quand je suis ado et que j’écris mes chansons pour mon groupe tout en me formant au théâtre à côté, je ne m’imagine pas être seule sur scène, que tout puisse reposer sur moi… Je m’imagine plutôt comédienne que chanteuse, épousant des personnages et des paroles qui ne sont pas les miennes. En même temps, le soir en parallèle, je vais sur des scènes slam où je suis en train, sans m’en rendre compte, de façonner les prémices de ce qui va être ma parole et ma propre voix. Après je n’ai eu de cesse que de la préciser, et de vouloir la garder singulière. Le premier album est composé de textes écrits pour la scène slam, pour être dits a capella, qui étaient parlés au départ et qui se sont retrouvés mis en musique. Mais le chant m’a rattrapé et je me suis dit qu’après tout personne n’avait dit qu’on n’avait pas le droit de chanter sur une scène slam même si ce sont majoritairement des textes slamés, scandés. Donc j’ai mélangé les deux et j’avais envie de pouvoir décliner un texte à travers différentes variations, de volume par exemple, du chuchoté au crié, du lent au rapide et du parlé au chanté.Et puis, comme je suis musicienne, il y a toujours eu une notion de rythme qui était importante pour moi, qu’une mélodie émane des mots eux-mêmes (voir le texte annexé Mélodit3). J’écris beaucoup avec les oreilles, avec le son des mots, plus qu’avec le sens. Pour moi, c’est quelque chose qui découle aussi de ma formation musicale. Quand sort ce premier album, étiqueté « slam », j’en souffre un peu parce que les gens qui n’aiment pas Grand Corps Malade – il y a eu cet amalgame au départ, pour le grand public, même si pour moi, le slam c’est juste une scène ouverte4 –, pouvaient avoir un a priori défavorable. J’étais un peu en colère, même si j’en ai profité. Puis l’effet de mode est un peu passé, mais cette étiquette-là m’a pesé. On pensait que je n’étais pas capable d’écrire des chansons parce que beaucoup de mes textes n’avaient pas de refrain. C’était ma façon d’écrire et j’aimais cette liberté-là. Mais encore aujourd’hui, si on me demande ce que je fais dans la vie, je ne dis pas que je suis slameuse, pour moi ce n’est pas un métier en fait. C’est une pratique. Je me dis autrice-compositrice‑interprète, et chanteuse pour faire plus simple. Donc l’EP [album digital] qui a suivi était entièrement chanté, j’avais quelque chose à prouver même sur scène, il y a toujours eu un moment a capella, sans musique, et des moments parlés – non chantés. Là, dans le dernier album, c’est un peu une réconciliation, je ne me suis pas trop posé de questions. Je me suis dit que je devais cultiver ma singularité plutôt que la gommer. Encore aujourd’hui, je me confronte aux représentations qui circulent autour du slam ; il y a des gens qui ne vont pas aller écouter parce qu’ils ont décidé qu’ils n’aiment pas Grand Corps Malade – même si on ne fait pas vraiment la même chose. Aujourd’hui, dans la chanson, il y a beaucoup d’artistes qui sont dans le parlé : pourquoi certains sont-ils étiquetés « slameurs » et d’autres non ? Pourquoi on ne parle pas de slam dans le cas de Gaël Faye qui est un slameur ? Alors, c’est aussi un rappeur, lorsque je l’ai rencontré en 2006, on fréquentait les mêmes scènes slam. C’est valable aussi pour Hippocampe fou, pour plein de gens qui n’ont pas communiqué sur le fait qu’ils avaient le slam dans leurs bagages, et je comprends pourquoi : c’est comme si ça leur enlevait de la crédibilité aux yeux de plein de gens.
Camille V. :
Il me semble que Gaël Faye a parlé du slam, il ne renie pas cette période…
Lucile G. :
Il ne le renie pas mais il ne l’a pas mis en avant dans sa bio. Récemment, j’ai été en coplateau avec George K qui se revendique slameuse. En vérité, aujourd’hui, je ne vais plus sur les scènes slam parce que je n’ai pas forcément envie de dévoiler ce que j’écris en scène ouverte ou d’être attendue au tournant. Cela dit, je reste très liée au slam, de par les ateliers que j’anime – qui parfois ont le mot « slam » parfois ont le mot « chanson », même si c’est un peu tout le temps la même chose…
Camille V. :
Je pense que le slam a aussi l’intérêt d’ouvrir un espace entre la mélodie et ce que j’appelle le « mélodit » – qui serait la mélodie du dire. Tu as créé un joli texte sur ce mot, annexé au présent entretien : « J’écris avec les oreilles », slames-tu.
Lucile G. :
Oui, un mot en appelle un autre, même si mes chansons ne sont pas vides de sens. Je me laisse surprendre, j’écris à voix haute. Un mot peut m’emmener dans une direction inattendue. Je n’écris pas d’un point A à un point B, je suis plus instinctive… Je me retrouve avec un vocabulaire dans mes chansons qui n’est pas mon vocabulaire de tous les jours. À la relecture, je me demande parfois d’où m’est venue l’idée de tel mot et je retrace le chemin. Les mots s’enchaînent : cratère, artère, etc. Ça me permet d’avoir une certaine distance avec mes textes, ce n’est pas tout à fait moi qui écris, c’est Luciole.
- 5 Luciole, 2022, « Deux cœurs » in Un cri, L’Hermitage : Association Attends-moi, URL : https://www.y (...)
Camille V. :
Est-ce que ça t’est arrivé d’écrire à partir d’un enregistrement sonore ? Je pense notamment à Deux cœurs5.
- 6 Boltanski Christian, 2008, Les Archives du cœur. Voir : Billa David, 2012, « Les Archives du cœur » (...)
- 7 Il s’agit d’un mini concert promotionnel où un chanteur ou une chanteuse se produit devant des prof (...)
- 8 Luciole, Dix, podcast, URL : https://www.youtube.com/watch?v=ELIBJ5GuIgg (consulté le 25 mars 2026)
Lucile G. :
Oui, à la base pour Deux cœurs, j’avais enregistré dans une œuvre de Christian Boltanski les battements de mon cœur6. Je voulais écrire dessus mais c’était un peu compliqué. Je l’avais loopé, c’est à dire que j’avais fait une boucle, mais je ne l’ai pas repris. On a recréé des battements de cœur avec des instruments que je reprends pour un autre texte qui est Danger de mort. Mais récemment, à l’occasion d’un showcase en solo7, je me suis amusée à chanter Deux cœurs sur ces battements de cœur, et ça a emmené le texte ailleurs, avec un tempo plus lent que l’original. C’est très rare que j’écrive sur un son, le texte est toujours premier pour moi. Ces temps-ci, j’ai une nouvelle casquette de podcasteuse : j’ai un podcast sur le processus créatif qui s’appelle Dix (fig. 2)8.
Figure 2. Visuel du podcast Dix (2024)
Sur cette image, la main et la bouche sont toujours présentes ; il s’agit là, symboliquement, de la main tendue aux autres artistes invités à cocréer dans le podcast, en un rapport horizontal emblématique de la communauté de slameurs et de slameuses.
© Photographie : Alice Lemarin. Tous droits réservés (avec l’aimable autorisation de Lucile Gérard).
Camille V. :
Oui, j’allais t’en parler…
Lucile G. :
Dans ce podcast, je reçois un ou une artiste pendant dix heures dans un studio. Passé la première heure de discussion, avec des discussions sur le processus créatif, les sources d’inspiration, etc., on écrit et compose ensemble et dans ce cadre-là, il faut se rencontrer à mi-chemin, je me retrouve parfois à écrire sur une instru. Je pense à ma rencontre avec Hippocampe fou notamment. J’écris pendant qu’il cherche au piano, donc c’est son piano qui va me raconter quelque chose. Donc je suis capable de le faire dans le cas d’une collaboration, mais je ne me mets pas dans cette configuration quand j’écris seule, à la maison. Comme je ne suis compositrice qu’à la voix, la musique n’arrive jamais avant le texte.
- 9 Luciole, 2018-2020, Neuf, URL : https://www.youtube.com/playlist?list=PLT5uD16XSqTO17uQnk_0EASOFQU (...)
Camille V. :
Oui je comprends. As-tu l’impression, justement, que les formats numériques influent sur tes modes de création ? Je pense notamment au podcast que tu viens d’évoquer qui se présente comme une création dialoguée et t’amène à expérimenter d’autres façons de créer. Je pense aussi au projet Neuf9, que tu as créé avec d’autres voix féminines ? Est-ce que le numérique te conduit à conjuguer tes voix à d’autres plus facilement ?
Lucile G. :
Oui effectivement. D’abord parce que j’adore collaborer. Je ne le fais pas sur mes albums bizarrement, ou pas tellement. C’est parfois difficile d’intégrer quelqu’un dans une œuvre qu’on a conçue comme un tout…
- 10 Voir à ce sujet notre article : Vorger Camille, 2025, « L’atelier slam comme cocon pour coconstruir (...)
Camille V. :
Comme un cocon10…
Lucile G. :
Oui voilà, c’est ça. Mais c’est un métier très solitaire, surtout dans les périodes de création. Même dans les périodes de tournée, on rencontre des techniciens/techniciennes mais c’est très furtif. Donc pour ma part, j’ai besoin de rencontrer mes pairs, de sentir que je ne suis pas seule, que ma réalité est la même que celle de la majorité des artistes – et pas celle qu’on voit sur les réseaux sociaux ou celle qu’on imagine pour les gens très connus. Cela me rassure de m’entourer de gens comme moi, et si on peut se rencontrer en créant, c’est encore mieux. C’est pour ça que souvent, entre mes projets de disque, je fais des projets collaboratifs. Comme je n’ai pas beaucoup de sous, c’est forcément grâce aux technologies et aux réseaux sociaux qui permettent de réaliser facilement de tels projets. La technologie rebat les cartes et nous permet de faire les choses par nous-mêmes plus facilement, avec un téléphone, même si la qualité me tient toujours à cœur. Donc il y a eu Neuf, et avant ça, Attends-moi avec des artistes invités, puis Dix.
Camille V. :
C’est aussi dans une démarche de sororité, il me semble…
- 11 Les voix féminines sont très puissantes dans le slam : voir par exemple le collectif Slam ô féminin (...)
- 12 Voir les actes de la IIIe Biennale d’études sur la chanson (2021) sur cette question de l’engagemen (...)
Lucile G. :
Oui, même si Dix est mixte. La parité n’est pas parfaite, mais on a un équilibre. Si je devais refaire un nouveau projet collaboratif, ce serait avec des femmes parce que c’est ma façon de m’engager11. Je ne suis pas très forte pour communiquer sur les réseaux mais je ressens le besoin de m’engager sur cette voie. Je me rends compte que c’est plus difficile quand on est une fille, qu’on a plus de 30 ans et qu’on a le malheur d’avoir un enfant ! Étant en plus mère d’une fille, le sujet prendra de plus en plus de place… Mes chansons sont très intimes, très autobiographiques, mais aussi très floues : elles ne se veulent pas narratives, avec des dates, des prénoms et des situations précises. Moi, je sais de quoi elles parlent mais les gens peuvent s’imaginer ce qu’ils veulent… Ma parole est sincère, si bien que personne ne peut la remettre en cause. C’est le choix que j’ai fait depuis le début et je m’y tiens : celui d’une parole sincère et alignée avec ce que je suis, ce que j’ai envie de partager. Je me dis que les gens s’y reconnaîtront davantage aussi. Est-ce que ce n’est pas déjà une forme d’engagement que cette sincérité12 ? C’est moins frontal et moins explicitement engagé mais quelqu’un qui prend le temps d’écouter entend ma parole.
- 13 Luciole, 12 janvier 2022, YouTube, « La conquête (clip officiel) », URL : https://www.youtube.com/w (...)
Camille V. :
Il me semble aussi que cette parole peut être portée, incarnée à l’écran par les images des clips qui sont une forme particulièrement adéquate à la diffusion sur les réseaux sociaux. Alors j’avais envie de te parler de La Conquête13 (fig. 3), parce que je le trouve magnifique et révélateur de l’importance que tu donnes au corps. Est-ce que tu l’as coréalisé ou conçu ?
Figure 3. Extrait du clip de La Conquête (2022)
Dans ce clip, le corps de l’athlète est mis en valeur, le parkour donnant lieu à une forme de chorégraphie. L’artiste s’efface derrière cette danse à travers l’espace urbain, tout en affirmant sa voix féminine dans le flow des mots : « Je parcours Je cours pas / je danse… Je m’élance ».
© Jim Rosemberg (réal.). Tous droits réservés (avec l’aimable autorisation de Lucile Gérard).
- 14 Il s’agit d’un sport qui consiste à se déplacer en franchissant des obstacles (naturels ou artifici (...)
Lucile G. :
Je ne l’ai pas réalisé, mais j’ai la chance de travailler main dans la main avec ma manageuse. On s’est dit, pour cette chanson, que c’était intéressant pour une fois de décider de ne pas apparaître dans le clip. C’est comme d’oser ne pas mettre sa tête sur une pochette aujourd’hui, ce n’est pas évident parce qu’on est dans une culture de l’image. La chanson parle de résilience et d’obstacle, et cette conquête prend la forme d’une danse. Comme on a un champ lexical très urbain, on s’est dit qu’on pouvait mettre une fille qui ferait du parkour14. Au départ c’était une blague, mais au final c’est ce qu’on a fait, en faisant appel à un réalisateur que ma manageuse connaissait. C’est lui qui connaissait la championne du monde de parkour, Lilou Ruel. On l’a contactée sur Instagram et elle a accepté, on est allé à Toulouse la filmer parce que je tenais à la rencontrer. C’est effectivement l’un des clips sur lequel on a le plus travaillé et on est fiers du résultat ! Il y a cette notion de corps parce qu’avancer c’est être en mouvement, se mouvoir, c’est un engagement du corps.
Camille V. :
Et de se mouvoir à s’émouvoir, il n’y a qu’un pas…
- 15 Voir aussi Laugier Catherine, 24 octobre 2022, « Barjac 2022, Le Petit Duc. Luciole, en corps et en (...)
Lucile G. :
Oui, et mon rapport au corps sur scène a évolué. Sur les dernières tournées, j’ai essayé d’engager davantage mon corps en bougeant, en me détachant du piano15. Dans le dernier spectacle, il y a beaucoup d’espace entre les instruments, ce qui me permet d’accompagner la musique avec mon corps (fig. 4).
Figure 4. Extrait d’un live au Café de la danse à Paris, 31 mars 2022
Ici c’est le corps de l’autrice-compositrice-interprète qui est montré en mouvement, le lieu se prêtant à merveille à cette « danse avec les mots ».
© Luciole, 19 mai 2022, YouTube, « La Conquête – live au Café de la danse », URL : https://www.youtube.com/watch?v=lk9_lI5Q0lk (consulté le 25 mars 2026). Captation : Camille de Saint-Jean. Tous droits réservés (avec l’aimable autorisation de Lucile Gérard).
Camille V. :
Oui, j’ai eu la chance de te voir au conservatoire d’Annecy en 2022. Au conservatoire, on est au carrefour des arts de la scène – théâtre, danse, musique – et ton concert concrétisait à merveille cette synergie. Alors j’aimerais savoir comment tu travailles avec tes musiciens, puisque tu disais que pour toi le texte est toujours premier…
Lucile G. :
Quand il s’agit d’un disque, il y a le texte avec une rythmique : j’enregistre ce qu’on appelle une voix témoin avec un métronome et j’envoie… Soit j’ai des idées derrière la tête – par exemple, des morceaux de références ou des envies d’instruments – soit je laisse carte blanche. Les personnes avec qui j’ai travaillé pour le dernier album étaient mes musiciens de scène, donc ils me connaissent bien… Mon ancien batteur et mon guitariste qui ont cocomposé avec moi cet album. S’ensuivent des allers-retours, du ping-pong entre nous, et des sessions de travail où on cherche ensemble jusqu’à trouver une direction. Après on travaille les arrangements, les différentes strates qui vont composer le morceau final. Le travail est un peu différent pour adapter ce disque à la scène : on doit tenir compte du cahier des charges, des coûts, etc. Ce n’est pas toujours évident de respecter l’univers musical de l’album sur scène. Je pense à Ben Mazué qui avait un album qu’il a beaucoup épuré sur scène – en tout cas à un moment donné. Certains artistes font aussi le choix d’envoyer sur scène les pistes de l’album mais ça ne plaît pas toujours au public de réentendre les versions instrumentales de l’album. De mon côté, je fais des disques pour faire de la scène, donc je passe beaucoup de temps à façonner un univers musical et je m’imagine que ce sera cette musique sur la scène. L’un des compositeurs nous a suivis sur la tournée donc il a pu adapter, on a mis des séquences puis on en a retiré petit à petit. Le live est en constante évolution. On le retravaille au fur et à mesure. On a fait le choix aussi de ne pas intégrer d’instrument qu’on ne puisse pas voir sur scène. Par exemple, il y a moins de cuivres sur scène alors qu’il y en a sur l’album. On a commencé à répéter fin 2019, et avec la crise sanitaire tout a été décalé, donc je pense que je n’avais jamais autant répété et anticipé que pour cette tournée !
Camille V. :
En même temps, c’est un choix pédagogiquement intéressant.
- 16 L’artiste évoque ici ce que, à la suite de Jean-Pierre Bobillot, nous avons nommé « techno-medium » (...)
Lucile G. :
Oui ce sont des choix. Pour la suite, je réfléchis à être seule sur scène et même de ne pas faire de disque. J’aimerais avoir moins de technique sur scène16. C’est du spectacle vivant et c’est ce qui m’intéresse. On n’a pas forcément envie de fixer les choses sur un album : le disque est une photographie d’un instant T.
Camille V. :
Oui et c’est un retour aux sources pour toi. À une parole nue, déshabillée de la musique.
Lucile G. :
C’est ça. Parce qu’au fond, je n’ai jamais été seule sur scène à part sur les scènes slam, et c’est mon envie, mon idée actuellement. Même si j’ai parfois un peu trop d’idées, mais c’est ce qui fait qu’on s’amuse, que c’est palpitant, et que je ne deviens pas une artiste aigrie ! J’ai besoin de m’épanouir dans mes chansons. Il n’y a pas beaucoup de métiers où on peut dire qu’on joue quand on va au travail ! Certes c’est mon travail mais ce ne sont que des chansons et il va y en avoir d’autres !
Camille V. :
En effet… On espère bien !
Lucile G. :
C’est l’avantage d’avoir plus de quinze ans d’expérience aussi, ça permet de prendre du recul.
Camille V. :
Comme tu es aussi engagée dans l’animation d’ateliers, je me demandais si cela te permet parfois de retrouver de l’énergie, voire de puiser une inspiration dans ce contexte ? Comment procèdes-tu en général ? Est-ce que cela t’arrive d’intégrer des sons, des musiques, voire des langues comme déclencheurs de l’écriture ?
Lucile G. :
J’ai principalement affaire à des publics francophones. Ça m’est arrivé d’animer des ateliers à l’étranger – en Allemagne, en Espagne – mais toujours avec un public francophone. Cela dit, c’est amusant parce que l’accent va provoquer des rimes inédites. Comme j’encourage les gens à écrire avec leurs oreilles, j’accepte des rimes qui n’en sont pas : que « allemande » et « monde » riment par exemple…
Camille V. :
Je vois – enfin j’entends !
Lucile G. :
Quand je suis dans la transmission, c’est vrai que j’écris beaucoup en atelier d’écriture, même si cela dépend aussi du public que j’ai en face de moi : plus le public est jeune ou en situation de difficulté, plus il va nécessiter un accompagnement, donc ma présence. Quand je donne une consigne, je me l’applique à moi-même parce que je trouve que c’est important de se mettre tous au même niveau plutôt que de faire de la démonstration. C’est assez rare que je fasse une démo en arrivant parce qu’il y en a qui peuvent être effrayés… J’essaie plutôt de me mettre en situation de montrer ce que je suis capable de sortir de moi dans le temps imparti, avec la même consigne. C’est plus encourageant pour les élèves. Il y a toujours cette notion d’écrire pour être entendu, avec une boîte à outils qu’on va présenter. Ce n’est pas de l’écriture pour soi ni pour être lu, c’est une écriture dont le but ultime est l’interprétation voire la performance, en fonction du projet. Donc on va parler de répétitions, de rimes, d’assonances et allitérations, de figures de style comme l’anaphore. Le but, c’est de s’amuser avec ces outils pour que chacun puisse trouver sa parole, à son échelle. Il s’agit de déscolariser, dédramatiser l’écriture et d’être content de ce qu’on a produit à la fin. Avec les scolaires, il y a aussi l’écriture de textes collectifs. On va débattre, apprendre à se mettre d’accord sur un thème, faire des compromis, articuler les idées entre elles, travailler en petits groupes et puis une partie interprétation, voire improvisation, toujours très ludique. Cela permet de rester connecté au monde et aux gens. Pour moi, c’est une richesse, j’ai toujours animé des ateliers depuis 2006… Mais peut-être que si je n’avais pas de projet artistique à côté, je n’aurais pas envie de continuer. Je ne suis pas animatrice ni formatrice mais artiste, c’est la casquette avec laquelle j’arrive. Il m’arrive aussi d’aller suivre des ateliers pour faire cette expérience moi aussi, de l’autre côté…
- 17 Vorger Camille, 2019, « Quand le slam se décline au féminin. Portraits et postures de slameuse », f (...)
Camille V. :
Et on peut aussi animer des ateliers sans casquette ! Je me souviens que Lauréline Kuntz, avec laquelle je m’étais entretenue, m’avait rapporté la surprise des élèves de la voir arriver avec rouge à lèvres et escarpins, alors qu’ils associaient le slam au rap17.
Lucile G. :
Oui, d’ailleurs on associe plus le slam à des hommes qu’à des femmes et comme, en plus, je suis chanteuse, on m’a déjà dit que ce que je faisais n’était pas du slam. J’avoue que mes ateliers sont très axés chanson en tant qu’artiste associée avec les « Franco » de La Rochelle – ou des actions culturelles que je mène dans le cadre de ma tournée. Mais s’il y a le mot « slam », je n’ai pas vraiment l’impression de faire autre chose. Je suis une artiste qui a à cœur de transmettre, c’est comme ça que je me présente : mon métier, c’est d’écrire des chansons, de les composer, de les enregistrer et de les jouer sur scène.
Camille V. :
Ça t’est déjà arrivé de faire écrire sur une musique ?
Lucile G. :
Une fois, le projet était de les faire réécrire une de mes chansons : ils réécrivaient tout le texte en comptant sur leurs doigts pour équilibrer les vers, reprendre le schéma de rimes, etc. Avec les « Franco » de La Rochelle, on a parfois travaillé en binôme avec un compositeur, je chapeautais le texte et lui la musique. Certains groupes commençaient par le texte, d’autres par la musique et on tournait. Mais comme je ne suis compositrice qu’à la voix, je commence par le texte en général mais je peux les accompagner après pour la recherche d’une mélodie…
- 18 Chancel Jacques (journ.), 1997, « J. M. G Le Clézio : “Écrire ou faire de la musique, c’est la même (...)
- 19 Mallarmé Stéphane, 1897, « Observation relative au poème. Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (...)
Camille V. : Ou d’un Mélodit ! Ce sera le mot de la fin pour condenser cette idée de « faire de la musique avec les mots » qui résume l’enjeu de l’écriture selon Jean-Marie Gustave Le Clézio18, reprenant une expression de Mallarmé : « Dans cette œuvre d’un caractère entièrement nouveau, le poète s’est efforcé de faire de la musique avec des mots19. »
Annexe
Une écoute attentive entendra le sourire dans la voix de Luciole, ainsi que l’impression d’une confidence mise en valeur par l’allitération en [s] : l’artiste nous susurre, pour ainsi dire, son texte à l’oreille. Avec les parenthèses à l’écrit (qui s’ouvrent dans la quatrième strophe et se traduisent par une baisse d’intensité de la voix), le slam se fait murmure, espace de confiance ; les mots dansent au rythme d’un stylo métronome. La sensorialité émane de la genèse du slam – l’artiste décrivant la mise en bouche qui est une étape incontournable pour les slameuses et les slameurs, à l’instar du gueuloir d’un Flaubert. On entend aussi, en palimpseste, les mots d’un Prévert : « Quand la vie est un collier / chaque jour est une perle1 » – le collier matérialisant ici le slam lui-même qui se compose pas à pas, perle à perle. C’est bien le signifiant, la forme sonore, qui guide la composition : les mots sont agencés comme autant de perles sur un collier. Un mot en appelle un autre. Pour paraphraser Mallarmé, on pourrait dire que les mots « résonnent d’échos réciproques » ou encore que l’artiste leur « cède l’initiative2 ». En réception, la sensorialité résulte du tissage sonore d’un slam qui émane du corps (la langue, le cou, les oreilles), de la voix incarnée. Les images sont très concrètes et rendent bien compte d’un rapport aux mots comme faisant chair, constituant une matière-émotion3. Le slam, ainsi livré dans sa forme originale, a capella, donne le ton de l’émotion brute et originale qui définit cette parole littéralement dé‑livrée.
Mélodit
J’écris avec mes oreilles
J’écoute les sons
La mélodie des mots
Je les fais rouler sous ma langue
Je les goûte, je les savoure,
Je les choisis
J’écris à voix haute
À voix parlée, chantée, scandée
J’écoute les sons
La mélodie des mots
Je les laisse me guider
Et si je tends l’oreille
Si je ferme les yeux
Alors, un mot en appelle un autre
Ils me choisissent
J’écris pour être entendue
Et je crois que ce n’est pas du tout pareil
Lorsqu’on écrit pour soi ou bien pour être lu
Moi, j’écoute les sons
La mélodie des mots
Ils m’emmènent à préférer
L’un plutôt que l’autre
À choisir
J’écris avec un stylo
Il me sert à marquer le rythme
Je m’en sers de baguette
(Parfois j’aimerais être une fée)
Je tapote sur le bord de la table
Je reprends du début
Je tends l’oreille
Je vérifie si ce que j’entends me plaît
Si les mots sont les bons
J’écoute les sons
La mélodie
J’écris pour dire, pour parler, pour chanter, pour scander
J’enfile les mots comme des perles sur un collier
Je le pends à mon cou
Et je reprends confiance
Je reprends du début
Et les mots dansent
Les mots-son
L’émotion
J’écoute leur mélodit4
Notes
1 Voir le site de l’artiste : https://linktr.ee/luciolemusic (consulté le 24 mars 2026). Voir aussi cet article sur l’évolution de Luciole : Lehoux Valéry, 18 décembre 2014, « Luciole : nouvelle lumière de la chanson ? », Télérama, URL : https://www.telerama.fr/sortir/luciole-nouvelle-lumiere-de-la-chanson,120689.php (consulté le 24 oct. 2023).
2 Dans ce contexte, par activiste, il faut entendre « participant activement à », assidue.
3 Ce texte, inédit, a été créé par Luciole à partir de ce mot, proposé en titre d’une conférence donnée à l’École normale supérieure de Lyon. Voir Vorger Camille, 24 octobre 2016, « Slam et jeux de mots. Du méli-mélo à la mélodie », La Clé des langues, Lyon : ENS Lyon/DGESCO, URL : https://cle.ens-lyon.fr/langues-et-langage/des-langues-tres-vivantes/langues-et-interculturalite/slam-et-jeux-de-mots-du-meli-melo-a-la-melodie (consulté le 25 mars 2026).
4 Le slam francophone prend le plus souvent la forme de scènes ouvertes, à l’opposé des concours de slam. Voir Vorger Camille, 2018, « Le slam entre jeu et joute. Naissance d’une scénopoétique » in Penot-Lacassagne Olivier & Théval Gaëlle (dir.), Poésie & Performance, Paris : Éditions nouvelles Cécile Defaut, p. 273-290
5 Luciole, 2022, « Deux cœurs » in Un cri, L’Hermitage : Association Attends-moi, URL : https://www.youtube.com/watch?v=wBmzD3LtReg (consulté le 25 mars 2026).
6 Boltanski Christian, 2008, Les Archives du cœur. Voir : Billa David, 2012, « Les Archives du cœur », Ogijima, URL : https://www.ogijima.fr/archives-coeur-boltanski/ (consulté le 25 mars 2026).
7 Il s’agit d’un mini concert promotionnel où un chanteur ou une chanteuse se produit devant des professionnels, journalistes ou invités, dans un lieu ouvert au public ou lors d’une séance de dédicaces.
8 Luciole, Dix, podcast, URL : https://www.youtube.com/watch?v=ELIBJ5GuIgg (consulté le 25 mars 2026).
9 Luciole, 2018-2020, Neuf, URL : https://www.youtube.com/playlist?list=PLT5uD16XSqTO17uQnk_0EASOFQUO5dj0F
10 Voir à ce sujet notre article : Vorger Camille, 2025, « L’atelier slam comme cocon pour coconstruire un écridire », Partages, no 2, https://publications-prairial.fr/partages/index.php?id=420 (consulté le 25 mars 2026).
11 Les voix féminines sont très puissantes dans le slam : voir par exemple le collectif Slam ô féminin en France (Slam ô féminin, URL : http://slamofeminin.free.fr/ [consulté le 25 mars 2026]), au Québec (Mercier Hélène, 1er mai 2010, « Les dames du slam », Gazette des femmes, URL : https://gazettedesfemmes.ca/982/les-dames-du-slam/ [consulté le 25 mars 2026]) et en Belgique avec des artistes comme Joy slam et Lisette Lombé (Lombé Lisette, URL : https://www.lisettelombe.com/performances-slam [consulté le 25 mars 2026]).
12 Voir les actes de la IIIe Biennale d’études sur la chanson (2021) sur cette question de l’engagement : Chanson pour… Chanson contre, 2024, Actes de la IIIe Biennale internationale d’étude sur la chanson à Paris et Aix, septembre 2021, textes réunis par Jacono Jean-Marie, Prevost-Thomas Cécile & Hirschi Stéphane, Aix : Presses universitaires de Provence (coll. Chants Sons), 526 p.
13 Luciole, 12 janvier 2022, YouTube, « La conquête (clip officiel) », URL : https://www.youtube.com/watch?v=fvLZrvuVtf4 (consulté le 25 oct. 2023).
14 Il s’agit d’un sport qui consiste à se déplacer en franchissant des obstacles (naturels ou artificiels) avec adresse, rapidité et fluidité, sans équipement.
15 Voir aussi Laugier Catherine, 24 octobre 2022, « Barjac 2022, Le Petit Duc. Luciole, en corps et en cœurs », Nos enchanteurs, URL : http://www.nosenchanteurs.eu/index.php/2022/10/24/barjac-2022-le-petit-duc-luciole-en-corps-et-en-coeurs/ (consulté le 25 oct. 2023).
16 L’artiste évoque ici ce que, à la suite de Jean-Pierre Bobillot, nous avons nommé « techno-medium », à savoir l’appareillage technologique nécessaire à la performance et qui, dans le cas du slam, se limite le plus souvent au micro.
17 Vorger Camille, 2019, « Quand le slam se décline au féminin. Portraits et postures de slameuse », forumlecture.ch, no 1, URL : https://www.forumlettura.ch/sysModules/obxLeseforum/Artikel/657/2019_1_fr_vorger.pdf (consulté le 25 oct. 2023).
18 Chancel Jacques (journ.), 1997, « J. M. G Le Clézio : “Écrire ou faire de la musique, c’est la même activité” », Les Trésors de France Musique, France Musique, URL : https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/les-tresors-de-france-musique/j-m-g-le-clezio-ecrire-ou-faire-de-la-musique-c-est-la-meme-activite-5906019 (consulté le 25 oct. 2023).
19 Mallarmé Stéphane, 1897, « Observation relative au poème. Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », Cosmopolis, t. VI, no 17, p. 417, note, URL : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k309916/f119.item (consulté le 25 mars 2026).
1 Prévert Jacques, 1966, Fatras, Paris : Gallimard, p. 107, URL : https://archive.org/details/fatras0000prev/page/n291/mode/2up (consulté le 23 avril 2026).
2 « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés ; ils s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries » (Mallarmé Stéphane, 1897, « Crise de vers » in Divagations, Paris : Fasquelle, p. 246, URL : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626855p/f260.item [consulté le 23 avril 2026])
3 Collot Michel, 1997, La Matière-émotion, Paris : Presses universitaires de France, 334 p.
4 Texte inédit, offert par l’artiste, qu’elle en soit ici remerciée !
Haut de pageTable des illustrations
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|---|---|
| Titre | Figure 1. Pochette de l’album Un Cri (2022) |
| Légende | L’album Un cri illustre la façon dont Luciole s’est réinventée artistiquement, « rattrapée » par le chant. La main, mise en valeur sur cette photo, alors que le visage est en retrait, figure le (ici et) « main‑tenant » propre à la performance, et apparaît emblématique de la parole incarnée, le corps (la voix) représentant l’instrument (voir la citation en exergue). |
| Crédits | © L’Hermitage : Association Attends-moi. Photographie : Alice Lemarin. Tous droits réservés (avec l’aimable autorisation de Lucile Gérard). |
| URL | http://journals.openedition.org/clo/docannexe/image/15764/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,3M |
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| Titre | Figure 2. Visuel du podcast Dix (2024) |
| Légende | Sur cette image, la main et la bouche sont toujours présentes ; il s’agit là, symboliquement, de la main tendue aux autres artistes invités à cocréer dans le podcast, en un rapport horizontal emblématique de la communauté de slameurs et de slameuses. |
| Crédits | © Photographie : Alice Lemarin. Tous droits réservés (avec l’aimable autorisation de Lucile Gérard). |
| URL | http://journals.openedition.org/clo/docannexe/image/15764/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 764k |
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| Titre | Figure 3. Extrait du clip de La Conquête (2022) |
| Légende | Dans ce clip, le corps de l’athlète est mis en valeur, le parkour donnant lieu à une forme de chorégraphie. L’artiste s’efface derrière cette danse à travers l’espace urbain, tout en affirmant sa voix féminine dans le flow des mots : « Je parcours Je cours pas / je danse… Je m’élance ». |
| Crédits | © Jim Rosemberg (réal.). Tous droits réservés (avec l’aimable autorisation de Lucile Gérard). |
| URL | http://journals.openedition.org/clo/docannexe/image/15764/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,7M |
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| Titre | Figure 4. Extrait d’un live au Café de la danse à Paris, 31 mars 2022 |
| Légende | Ici c’est le corps de l’autrice-compositrice-interprète qui est montré en mouvement, le lieu se prêtant à merveille à cette « danse avec les mots ». |
| Crédits | © Luciole, 19 mai 2022, YouTube, « La Conquête – live au Café de la danse », URL : https://www.youtube.com/watch?v=lk9_lI5Q0lk (consulté le 25 mars 2026). Captation : Camille de Saint-Jean. Tous droits réservés (avec l’aimable autorisation de Lucile Gérard). |
| URL | http://journals.openedition.org/clo/docannexe/image/15764/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,4M |
Pour citer cet article
Référence électronique
Camille Vorger, « Mélodit », Cahiers de littérature orale [En ligne], 99 | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/clo/15764 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hl0
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