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Les solidarités afro-asiatiques des écrivains communistes turcs

Une histoire multiscalaire des réseaux littéraires d’Aziz Nesin et Ataol Behramoğlu à l’époque de la guerre froide
Noémie Cadeau

Résumés

Si le parcours internationaliste du poète Nâzım Hikmet est bien connu, sa figure a éclipsé ses successeurs de l’historiographie des lettres turques. Or, depuis la fondation de l’Association des écrivains afro-asiatiques en 1958 à Tachkent, les écrivains communistes turcs ont pris part à ces réseaux tiers-mondistes placés sous l’égide soviétique. Les écrivains turcs avaient un statut ambivalent dans les associations afro-asiatiques, la Turquie n’étant ni un ancien pays colonisé, ni un État socialiste. Les communistes turcs étaient donc marginaux au sein de ces réseaux de solidarité anticolonialistes : à la fois orientaux et occidentaux, à la fois temporairement colonisés et tributaires d’un passé impérial, c’est davantage leur statut de communistes exilés et opprimés qui leur a permis de s’intégrer dans les organisations afro-asiatiques. Les correspondances, témoignages et archives du satiriste Aziz Nesin et du poète Ataol Behramoğlu sont mis en regard afin d’explorer cette hypothèse.

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Texte intégral

  • 1 À ce sujet, voir les chapitres consacrés aux réceptions internationales de Nâzım Hikmet : Timour Mu (...)
  • 2 Gül Bilge Han (2018).
  • 3 L’expression de « guerre froide culturelle » est forgée par l’historienne américaine Frances Stonor (...)

1Si l’internationalisme du poète moderniste turc Nâzım Hikmet est constitutif de l’imaginaire qui l’auréole et a été particulièrement bien documenté1, son imposante stature de militant communiste a eu tendance à éclipser ses héritiers de l’historiographie des lettres turques. En effet, depuis son passage par l’Université communiste des travailleurs d’Orient à Moscou au début des années 1920, Nâzım Hikmet n’a eu de cesse d’affirmer sa vocation internationaliste à travers des poèmes comme La Joconde et Si-Ya-Ou (1929 [2004]), Pourquoi Benerdji s’est-il suicidé ? (1932 [2005]) ou les Lettres à Taranta-Babu (1935 [2019]). Ces œuvres ont pour point commun de s’emparer du thème de l’anti-impérialisme, que ce soit pour dénoncer les concessions françaises à Shangaï, l’Inde colonisée par l’empire britannique ou l’invasion mussolinienne de l’Abyssinie. Lorsque, suite à la Conférence de Bandung de 1955, naît un front de solidarité littéraire des peuples afro-asiatiques, Nâzım Hikmet s’implique donc d’entrée de jeu dans ce mouvement politico-littéraire2. La première Conférence des écrivains afro-asiatiques, qui se tient à Tachkent (capitale de la République socialiste soviétique d’Ouzbékistan) en 1958, lui permet de croiser la route d’écrivains comme Ousmane Sembène, Mario Pinto de Andrade et Mulk Raj Anand, dont les œuvres constitueront bientôt le canon des littératures postcoloniales. Cependant, si la première réunion des écrivains afro-asiatiques se voulait un équivalent littéraire de Bandung, qui fonda le tiers-mondisme et revendiqua le non-alignement, ce mouvement littéraire passa promptement sous contrôle soviétique, à une époque où la guerre froide était aussi une « guerre froide culturelle3 » qui avait pour champ de bataille le monde des lettres et des réseaux d’écrivains.

2Néanmoins, les intellectuels turcs avaient un statut ambivalent au sein de l’Association des écrivains afro-asiatiques, car la Turquie n’était ni un pays socialiste, ni un ancien pays colonisé, ce qui lui conférait un rôle à la marge du mouvement afro-asiatique. Les communistes turcs étaient donc le cas limite au sein des réseaux de solidarité anticolonialistes : à la fois orientaux et occidentaux, à la fois tributaires du passé impérial ottoman et temporairement colonisés entre la défaite de 1918 et la guerre d’indépendance, qui conduisit à la fondation de la République de Turquie en 1923, c’est davantage leur statut de communistes exilés et opprimés qui permis leur intégration dans ces solidarités afro-asiatiques.

3Afin d’explorer cette hypothèse, les correspondances, témoignages et archives du satiriste Aziz Nesin et du poète Ataol Behramoğlu seront étudiés. Respectivement décorés par le Prix Lotus – de la revue littéraire d’œuvres afro-asiatiques éponyme – en 1974 et en 1981, la trajectoire de ces deux écrivains turcs reflète la place grandissante de la Turquie dans les mouvements afro-asiatiques. À titre symbolique, la toute dernière conférence des écrivains afro-asiatiques se tint à Istanbul en 1990, comme si l’affirmation turque dans les réseaux littéraires afro-asiatiques ne pouvait se faire qu’au prix du délitement du bloc socialiste, coïncidant avec le moment où les mouvements communistes ont finalement été tolérés par l’État turc. Il s’agira de problématiser à travers ce cas d’étude la notion de « réseau », dans sa dimension politique et littéraire, ainsi que la question de l’internationalisme, à la fois dans ses centres et ses marginalités, par-delà l’image d’Épinal de réseaux de solidarité homogènes et sans rivalité. Ce sujet invite aussi à étudier comment la topologie nationale des identités politiques turques rejaillit sur l’engagement de ces écrivains dans des réseaux transcontinentaux, afin d’éclairer les dynamiques de reconnaissance – ou de rejet – induites par ce rayonnement international dans le champ littéraire d’origine.

1. Aziz Nesin et Ataol Behramoğlu, portraits croisés des héritiers internationalistes de Nâzım Hikmet

4Aziz Nesin est un écrivain particulièrement populaire en Turquie, où son œuvre prolifique de journaliste satiriste, de nouvelliste, de romancier pour la jeunesse, de dramaturge et de scénariste est bien connue. Néanmoins, il demeure pour le lecteur français un illustre inconnu, dont la seule œuvre accessible en traduction est le recueil de nouvelles Un fou sur le toit, publié en 1969 par les Éditeurs français réunis (maison d’édition proche du parti communiste français), et qui n’a jamais été réédité depuis. Ce recueil, traduit et préfacé par Georges Daniel, s’ouvre sur une nouvelle autobiographique intitulée « Ma propre histoire », dans laquelle Aziz Nesin relate sa venue à l’écriture avec la verve satirique qui caractérise sa plume :

  • 4 Aziz Nesin, « Ma propre histoire », dans Un fou sur le toit (1969), p. 26.

Dans les pays capitalistes, la situation des commerçants est toujours enviable, dans les pays socialistes ce sont plutôt les écrivains qui mènent la belle vie. Donc un homme qui sait se débrouiller doit devenir écrivain dans un pays socialiste, commerçant dans un pays capitaliste. Quant à moi, dès mon enfance, j’ai prouvé à quel point j’étais capable d’agir à contre-sens : à peine âgé de 10 ans, dans un pays aux prétentions capitalistes comme la Turquie, j’ai décidé de devenir écrivain. Pourtant dans ma famille non seulement personne ne s’occupait d’écrire mais la plupart de mes parents ne savaient même pas lire4.

5La trajectoire littéraire d’Aziz Nesin, né à Istanbul en 1915 dans une famille pauvre de paysans originaires d’Anatolie, n’avait en effet rien d’évident : après une formation à l’école militaire, il devient officier, avant d’être renvoyé de l’armée en 1944. Devenu journaliste pour le quotidien de gauche Tan (Aube), dirigé par le couple de communistes proches de Nâzım Hikmet, Zekeriya et Sabiha Sertel, il croise la route du romancier Sabahattin Ali, avec qui il fonde le célèbre journal satirique Marko Paşa (Le Pacha Marko). Le style corrosif et l’engagement communiste d’Aziz Nesin lui font multiplier les noms de plume et les rédactions, avant de lui valoir un séjour en prison en 1946 – le premier d’une longue série – révélateur du climat « maccarthyste » de la Turquie d’après-guerre5.

6En effet, l’anticommunisme fait rage en ce début de guerre froide : le gouvernement d’İsmet İnönü, aligné avec le camp libéral, bénéficie du plan Marshall, et obtient un siège à l’OTAN. Les hommes de lettres aux sympathies socialistes sont les premières victimes de cette psychose nationale à l’égard du « péril rouge » : Nâzım Hikmet est alors emprisonné depuis 1938, tandis le romancier Sabahattin Ali est assassiné à la frontière bulgare, alors qu’il tente de fuir en exil en 1948. Néanmoins, ce contexte de répression et de violence ne détourne pas Aziz Nesin de l’écriture, puisqu’il publie en 1946 une première nouvelle, Parti Vurmak Parti Kurmak (Abattre le parti, fonder le parti). Ses nouvelles humoristiques – pour lesquelles il obtient plusieurs prix en Italie, en Bulgarie et en Union soviétique – ainsi que ses chroniques dans de grands quotidiens turcs comme Akşam (Le soir), Tanin (Résonnance) et plus tard Yeni Sabah (Nouveau matin) lui valent une renommée à la fois nationale et internationale. Longtemps privé de passeport par le gouvernement turc, qui surveillait de près ce libre-penseur communiste et athée, ce n’est qu’en 1965 qu’il est autorisé à sortir du pays. On peut lire dans cette décision le symptôme de l’infléchissement des politiques anticommunistes depuis le coup d’État militaire de mai 1960, qui destitua le Parti démocrate pro-libéral d’Adnan Menderes, et qui permit à plusieurs partis de gauche, dont le Parti des travailleurs de Turquie (Türkiye İşçi Partisi), et à de puissants syndicats de voir le jour légalement.

7C’est durant cette époque de liberté, qui voit l’essor des cultures socialistes et des mouvements révolutionnaires en Turquie, que le poète engagé Ataol Behramoğlu, né en 1942, fait ses débuts en littérature. Après des études de langue et de littérature russes à Ankara, il publie en 1969 le recueil Bir gün mutlaka (Sûrement un jour), dont le poème éponyme chante une révolution à venir, placée sous le signe de solidarités internationalistes :

Dünyanın öbür ucundaki dostları düşünüyorum, öbür ucundaki ırmakları 
Bir kız sessizce ölüyor, sessizce Vietnam’da 
Ağlayarak bir yürek resmi çiziyorum havaya 
Uyanıyorum ağlayarak, bir gün mutlaka yeneceğiz! 

  • 6 Ataol Behramoğlu, « Sûrement un jour », dans Un printemps assiégé (2021), p. 26-27.

Je pense aux amis de l’autre bout du monde, aux rivières là-bas
Une fille meurt silencieusement, silencieusement elle meurt au Vietnam
Je dessine dans l’air un cœur en pleurant
Je me réveille en larmes, un jour, sûrement, nous vaincrons6 !

8Cette anthologie de poèmes aux accents réalistes-socialistes marque, selon Laurent Mignon, « un tournant dans la poésie socialiste turque7 ». Néanmoins, suite au coup d’État de 1971, Ataol Behramoğlu se voit forcé de partir pour Paris, où il apprend le français et participe à l’activisme culturel d’opposition du « Théâtre de la Liberté » avec le metteur en scène Mehmet Ulusoy8. Ses pérégrinations le conduisent ensuite en Angleterre, puis en URSS, où il demeure pour étudier à l’université d’État de Moscou jusqu’en 1974, tout en traduisant en turc à tour de bras les classiques de la littérature russe, de Pouchkine à Lermontov. Sa poésie, grandement influencée par Vladimir Maïakovski et Nâzım Hikmet, conjugue épopée moderniste et lyrisme engagé, comme dans les recueils Mustafa Suphi Destanı (L’épopée de Mustafa Suphi, 1979) ou Ne yağmur… ne şiirler… (Ni la pluie… ni la poésie…) qu’il publie en 1976, avant que ce livre ne soit interdit et condamné à la destruction après le coup d’État des généraux du 12 septembre 1980, durant lequel le poète est inquiété par le tribunal militaire, et forcé de reprendre le chemin de l’exil vers la France à partir de 1984.

  • 9 « En çok sevdiğim ve en çok çatıştığım yazar », Ataol Behramoğlu (2016), p. 11. Sauf mention contra (...)

9Néanmoins, avant cette période de violente répression politique et d’exil, Aziz Nesin et Ataol Behramoğlu partagent un important compagnonnage politico-littéraire, qui ne va pas sans une certaine conflictualité. Behramoğlu déclare ainsi sans ambage, dans la préface à ses souvenirs avec Aziz Nesin, qu’il s’agit de « l’écrivain que j’ai le plus aimé et que j’ai le plus contredit9 ». Les deux écrivains sont notamment les figures tutélaires du syndicat des écrivains turcs (Türk Yazarlar Sendikasi), fondé en 1974. En cette période d’amnistie générale et d’accalmie, au cours de laquelle le gouvernement social-démocrate de Bülent Ecevit arrive au pouvoir, cet organisme est une première dans le champ littéraire turc. Tout d’abord placé sous la présidence de Yaşar Kemal, puis sous celle d’Aziz Nesin, le syndicat fait aussi éditer son bulletin officiel, intitulé Yazarlar Dünyasi (Le monde des écrivains). Ce syndicat compte parmi ses membres bon nombre des écrivains de gauche de cette génération, comme Vedat Türkali, Demirtaş Ceyhun, Kemal Şülker, et bien entendu Ataol Behramoğlu, qui occupe le poste de secrétaire général.

Image 1.

Image 1.

Couverture du bulletin d’information du syndicat des écrivains turcs, Yazarlar Dünyasi (Le monde des écrivains), nᵒ 4, août-septembre 1979, revue papier, 16×23 cm.

Fondation Aziz Nesin, Çatalca. Nesin Vakfı

10Ainsi, les parcours d’Aziz Nesin et d’Ataol Behramoğlu s’entremêlent dans le monde des lettres turques des années 1970, à la fois au sein de « réseaux institutionalisés » comme le syndicat des écrivains turcs (TYS), de « réseaux semi-institutionalisés » comme les journaux, revues littéraires et maisons d’édition, et enfin de « réseaux informels », dont attestent leurs cercles amicaux communs et leur correspondance (qui date essentiellement de la période d’exil de Behramoğlu en France, soit entre 1984 et 1990). Nous reprenons ici la typologie proposée par Gisèle Sapiro pour faire de l’analyse des réseaux une « méthode d’exploration du champ littéraire10 ». Ainsi, le « paradigme des réseaux11 » peut s’avérer compatible avec la théorie du « champ » littéraire, que Pierre Bourdieu définit comme un espace de lutte entre les acteurs d’un champ donné pour acquérir un capital symbolique à travers des relations d’oppositions et d’antinomie. Dans le cadre de l’étude des liens entre Aziz Nesin et Ataol Behramoğlu, la théorie des champs et la théorie des réseaux s’avèrent nécessaires, voire complémentaires, pour comprendre le fonctionnement de ces réseaux de solidarité qui se déployaient à la fois à une échelle nationale et internationale, et qui se trouvaient placés sous le signe de l’entraide, mais aussi de la concurrence. Afin d’évoquer concrètement le fonctionnement multiscalaire de ces réseaux de solidarités littéraires, les parcours comparés d’Aziz Nesin et d’Ataol Behramoğlu au sein de l’Association des écrivains afro-asiatiques doivent être évoqués plus en détail.

2. Aux marges des réseaux afro-asiatiques : les voix turques opprimées et exilées, entre anticommunisme et coups d’États successifs

11Depuis la participation de Nâzım Hikmet à la conférence inaugurale qui vit la formation de l’Association des écrivains afro-asiatiques à Tachkent en 1958, l’investissement des écrivains turcs au sein de cette organisation a été sporadique et limité à des invitations individuelles. En effet, comme il n’existait pas d’organisation fédérant les écrivains turcs – à l’inverse de l’Union des écrivains bulgares, pour prendre un exemple géographique proche – la Turquie ne pouvait pas devenir membre permanent de l’Association des écrivains afro-asiatiques. Ces difficultés pour entrer dans ce réseau de solidarité sont moins liées à un manque d’alignement idéologique qu’aux troubles historiques traversés par la Turquie : la répression et l’anticommunisme virulent des années 1950 provoque une importante vague d’exil des intellectuels turcs de gauche vers l’Union soviétique (Moscou et Bakou), l’Allemagne de l’Est (Leipzig), ainsi que vers la France (Paris). C’est donc comme électron libre, et depuis son exil moscovite, que Nâzım Hikmet se rend à la deuxième Conférence des écrivains afro-asiatiques qui se déroule au Caire en 196212. Néanmoins, dès cette époque, le conflit sino-soviétique sape le fonctionnement de l’association littéraire : la proposition d’une résolution sur le désarmement, avancée par le poète turc, s’attire les foudres de la délégation chinoise, qui s’oppose au projet13. La réponse soviétique à l’insubordination chinoise ne se fait pas attendre, et les tensions entre les régimes communistes concurrents manquent de peu de faire péricliter l’Association des écrivains afro-asiatiques14. Finalement, l’alliance entre Égyptiens et Soviétiques triomphe à la direction du Bureau permanent des écrivains afro-asiatiques, établi au Caire à partir de 1965, et dirigé par l’écrivain égyptien Youssef El-Sébaï. Il s’agit donc d’un réseau de solidarité littéraire directement soumis aux remous géopolitiques de la guerre froide.

  • 15 Melih Cevdet Anday relate dans son unique récit de voyage le périple en terre soviétique (Russie, A (...)

12À la même période, l’intégration progressive des écrivains turcs dans l’Association des écrivains afro-asiatiques se fait à la faveur du vent de liberté qui souffle sur la vie littéraire et politique turque après l’instauration de la nouvelle constitution de 1960. À cette époque, les maisons d’édition communistes et revues de gauche prolifèrent, et ce climat de démocratisation est corrélé à une plus grande ouverture internationale, notamment vers l’Union soviétique. En 1965, Aziz Nesin quitte ainsi pour la première fois la Turquie et s’embarque pour Moscou, la terre promise pour tout écrivain communiste turc. Il effectue ce voyage officiel en compagnie du romancier Yaşar Kemal, surnommé le « barde d’Anatolie », et du poète Melih Cevdet Anday15, fondateur du premier renouveau poétique porté par le mouvement Garip (L’étrange) aux côtés d’Orhan Veli et d’Oktay Rıfat.

Image 2.

Image 2.

De gauche à droite : Melih Cevdet Anday, Ekber Babayev, Aziz Nesin, Berdy Kerbabayev, Yaşar Kemal au Congrès des écrivains afro-asiatiques, Moscou, 1965, photographie en noir et blanc, 10×15cm.

Archives Yaşar Kemal, Istanbul, Yaşar Kemal arşivi

  • 16 Ekber Babayev (1989).
  • 17 Nevzat Üstün (1966).

13Il est intéressant de noter que les écrivains turcs nouèrent alors des relations électives avec les écrivains turcophones soviétiques, comme l’écrivain national de la RSS du Turkménistan Berdy Kerbabayev, ou le turcologue azéri Ekber Babayev, qui fut aussi le biographe soviétique de Nâzım Hikmet16. Les réseaux de solidarité afro-asiatiques étaient donc subdivisés de façon sous-jacente par des affinités linguistiques et culturelles spécifiques, comme en attestent les solidarités turcophones au sein d’un réseau transcontinental plus vaste. Quelques semaines plus tard, en juillet 1965, c’est au tour du poète Nevzat Üstün d’être invité à voyager à travers l’Union soviétique, et de participer à un symposium afro-asiatique à Moscou, comme il le relate dans son récit de voyage publié l’année suivante en Turquie17.

  • 18 Aziz Nesin (30 septembre 1966), p. 7.
  • 19 Aziz Nesin (7 octobre 1966), p. 6.

14Après ces premiers contacts prometteurs, l’investissement turc dans les réseaux afro-asiatiques devient essentiellement le cheval de bataille d’Aziz Nesin, qui se rend en 1966 à Bakou pour participer au Comité soviétique pour les contacts avec les écrivains d’Afrique et d’Asie contre la guerre du Vietnam, dont il livre le récit dans l’hebdomadaire de gauche Yön18 (Direction). Aziz Nesin se fait ainsi le principal introducteur du mouvement afro-asiatique en Turquie, dont il se plaît à raconter l’histoire19, tout en intégrant progressivement les instances décisionnaires du Bureau permanent des écrivains afro-asiatiques. Il apparait d’autant plus comme la figure de proue turque dans les réseaux afro-asiatiques que ses concitoyens, les romanciers Orhan Kemal et Mahmut Makal, respectivement chefs de file du réalisme socialiste et de la littérature villageoise, ne peuvent répondre à l’invitation soviétique à Bakou, car le gouvernement turc refuse de leur fournir un passeport.

15Les participations aux conférences afro-asiatiques sont donc aussi conditionnées par des déterminismes politiques qui se jouent à l’échelle infranationale, et non uniquement par un alignement politique ou littéraire pro-soviétique. Preuve en est la participation du dramaturge turc Haldun Taner à la Quatrième conférence des écrivains afro-asiatiques, qui se déroula en novembre 1970 à Delhi. En effet, si Haldun Taner fut l’introducteur du théâtre épique sur les scènes turques, il ne s’agit cependant pas d’un auteur identifié comme communiste, au contraire d’Aziz Nesin, d’Orhan Kemal ou de Mahmut Makal. Dès lors, Aziz Nesin demeure le principal – voire même l’unique – instigateur des liens entre la Turquie et l’Association des écrivains afro-asiatiques, surtout à partir de 1974. En effet, cette année-là, Aziz Nesin est le premier écrivain turc à qui est décerné le Prix Lotus, aux côtés de Youssef El-Sébaï, le rédacteur en chef égyptien de Lotus, d’Anatoly Sofronov, écrivain russe membre du comité éditorial de la revue d’œuvres afro-asiatiques, ainsi que deux poètes palestiniens, Kemal Nasser et Ghassan Kanafani. Sans préjuger de la qualité littéraire de leurs œuvres, il apparaît à travers cette liste de lauréats que le Prix Lotus suivait un programme avant tout politique. Entre consécration littéraire et allégeance politique, ce prix avait aussi des conditions d’attributions relativement opaques, dont se plain t Aziz Nesin dans son discours de mars 1976, prononcé lors de la réunion du comité exécutif de l’Union des écrivains afro-asiatiques qui se déroule à Bagdad :

  • 20 « Asya-Afrika Yazarlar Birliği Toplantısı », dans Aziz Nesin (2019), p. 58.

Ben Lotus ödülünü kazanmış bir yazar olarak bu ödülün yönetmeliğini, tüzüğünü bilmiyorum. Böyle bir yönetmelik var mıdır? Lotus ödülünü veren seçiciler kurulunda kimler vardır? Bunu da bilmiyorum. Herşeyden önce Lotus ödülünün jüri üyelerini saptayan ve nasıl ve kimlere verileceğini bildiren, ölçütlerini saptayan bir ödül yönetmeliği varsa ilan edilmesi gerekir, yoksa bir yönetmelik yapılmalıdır20.

En tant qu’écrivain ayant remporté le Prix Lotus, je ne connais pas les règlements et les statuts de ce prix. Existe-t-il une telle réglementation ? Qui fait partie du comité de sélection qui décerne le Prix Lotus ? Cela non plus, je ne le sais pas. Tout d’abord, s’il existe un règlement d’attribution qui détermine les membres du jury du Prix Lotus, qui indique comment et à qui le Prix sera attribué et qui détermine les critères de sélection, il doit être publié ; sinon, un règlement doit être édicté.

  • 21 Lettre d’Aziz à Ali Nesin du 17 février 1975, envoyée d’Istanbul. Reproduit dans Aziz Nesin et Ali (...)
  • 22 Lettre de Talât Halman à Aziz Nesin, 5 février 1975, archives de la fondation Aziz Nesin, document (...)

16Malgré ces critiques, Aziz Nesin se déplaça tout de même à Manille, aux Philippines, du 3 au 10 février 1975, pour recevoir le Prix Lotus à l’occasion du Symposium sur les littératures afro-asiatiques des nouvelles générations. Il est intéressant de noter que, dans sa correspondance avec son fils Ali Nesin, le nouvelliste émet quelques réserves quant à ce déplacement qui va le retarder dans ses travaux, et se réjouit davantage du bénéfice financier du prix que de son bénéfice symbolique21. Néanmoins, cette consécration internationale se convertit aussi en capital symbolique à l’échelle nationale pour Aziz Nesin, qui reçoit le 5 février 1975 une lettre de félicitation de Talât Halman, ancien ministre de la culture en Turquie, et professeur dans de prestigieuses universités nord-américaines22.

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Lettre d’Aziz à Ali Nesin du 17 février 1975, envoyée d’Istanbul.

Reproduit dans Aziz NESIN et Ali NESIN (1994), p. 175-176

Halman
333 East 30
NY, NY 10016
5 février 1975

Cher Nesin,
Je vous félicite d’avoir remporté le prix Lotus. Je suis fier de votre renommée grandissante dans le monde, en tant que Turc et en tant qu’admirateur d’Aziz Nesin.
Je vous assure de mon respect, avec mes vœux sincères, mes félicitations et mes sentiments d’amitié.
Talât Halman

  • 23 « Furthermore, according to the resolution taken at the Third general session of the Writers’ Syndi (...)
  • 24 Documentos da VI Conferência dos Escritores Afro-Asiáticos, Lisboa, União dos Escritores Angolanos, (...)
  • 25 Aziz Çalişlar (1984).

17Cette lettre insiste sur la fierté de voir un écrivain turc consacré au sein d’une organisation de solidarité internationale, soulignant le rôle d’ambassadeur de la littérature turque dans les réseaux afro-asiatiques qui est assigné à Aziz Nesin. De fait, Nesin porte aussi l’adhésion du Syndicat des écrivains turcs comme membre permanent de l’Association des écrivains afro-asiatiques en 197923, et se rend la même année à Luanda, en Angola, pour la sixième Conférence des écrivains afro-asiatiques24. Tandis qu’Aziz Nesin rejoint le jury du Prix Lotus, son concitoyen, l’essayiste et traducteur Aziz Çalışlar (1942-1995), intègre le comité de rédaction de la revue éponyme, et s’attèle à traduire en turc les œuvres de la bibliothèque afro-asiatiques25.

Image 4.

Image 4.

Aziz Nesin à la sixième Conférence des écrivains afro-asiatiques, Luanda, juin 1979, photographie en noir et blanc, 10×15cm, document vkf_dvr_0001.

Archives Aziz Nesin, Çatalca, Nesin Vakfı

3. Vers une place grandissante de la Turquie dans les réseaux afro-asiatiques

18Si le coup d’État militaire du 12 septembre 1980 interrompt brutalement les activités du syndicat des écrivains, paradoxalement, la période de répression qui frappe de nouveau l’intelligentsia communiste turque lui offre une visibilité renouvelée dans les réseaux de solidarité afro-asiatiques. À cet égard, la remise du Prix Lotus en 1982 à Ataol Behramoğlu est exemplaire de ce mécanisme, comme le relate Aziz Nesin dans un entretien livré en 1990 :

  • 26 Aziz Nesin et Faruk Şüyün (1990), p. 8.

Doğrusu, Türk edebiyatının da Asya-Afrika edebiyatı içerisinde önemli bir yeri var. İstedim ki, Türk edebiyati da Lotus Ödülü’nü alsın. Benim başkan olduğum sürede, Ataol Behramoğlu Lotus Ödülü’nü aldı ki o zaman cezaevindeydi, yani bunun bir siyasi yanı da var. Çünkü, Asya-Afrika Yazarlar Birliği yalnız edebiyatın yücelmesi amacıyla kurulmuş bir birlik değildir. Önün ötesinde anti emperyalist, anti militarist, anti faşist bir örgüt. Onun için, Ataol bu Lotus Ödülü’nün verilme için çaba harcadım ve epeyce tartımalardan sonra, o kazandı. Daha sonra, Tahsin Saraç’a verildi. Böylece üç Türk yazarı Lotus Ödülü’nün almış oldu26.

En effet, la littérature turque occupe également une place importante dans la littérature afro-asiatique. Je voulais que la littérature turque reçoive le Prix Lotus. Pendant ma présidence, Ataol Behramoğlu a reçu le Prix Lotus alors qu’il était en prison à l’époque, donc il y avait aussi un aspect politique dans cette remise. En effet, l’Union des écrivains afro-asiatiques n’est pas seulement une union créée pour la promotion de la littérature. C’est aussi une organisation anti-impérialiste, antimilitariste et antifasciste. C’est pourquoi j’ai bataillé pour qu’Ataol reçoive ce Prix Lotus et, après de nombreux débats, il l’a remporté. Plus tard, le prix a été décerné à Tahsin Saraç. Ainsi, trois écrivains turcs ont reçu le Prix Lotus.

  • 27 Lettre d’Ataol Behramoğlu à Metin Demirtaş datée du 24 août 1983, nᵒ 39, archives d’Ataol Behramoğl (...)
  • 28 Entretien avec Ataol Behramoğlu, le 26 octobre 2023 à Istanbul.

19On lit dans cette déclaration l’importance des solidarités nationales au sein des instances internationales littéraires, ainsi que l’activisme et le volontarisme d’Aziz Nesin pour légitimer les lettres turques au sein des réseaux afro-asiatiques. De même, la dimension militante du Prix Lotus se trouve revendiquée, transformant cette décoration en un geste de solidarité essentiellement symbolique envers les écrivains victimes d’une violente répression politique. En effet, Ataol Behramoğlu reçoit le Prix alors que, accusé avec d’autres intellectuels d’avoir fondé l’Association turque pour la paix (Türk Barış Derneği), il est condamné à dix mois de prison militaire et ne peut, même suite à sa libération, se rendre à la cérémonie de remise du Prix qui se déroule à Tachkent en septembre 198327. Peu de temps après, le poète s’enfuit en exil en France grâce à un faux passeport, afin d’échapper à une condamnation à huit ans de prison. C’est pour cette raison que Behramoğlu ne reçut jamais ni la récompense ni la médaille du Prix Lotus28, malgré les promesses d’Aziz Nesin en 1988 :

  • 29 Lettre d’Aziz Nesin à Ataol Behramoğlu du  5 janvier 1989, envoyée de la Fondation Aziz Nesin à Çat (...)

Tunus’ta Asya-Afrika Yazarlar Birliği'nin Sekizinci Kongresi vardı. Aziz Çalışlar, Demirtaş ve ben katıldık. Biliyorsun, ben Lotus Ödülü Jüri Başkanı'yım. 1986 Lotus Ödülü'nü Tahsin Saraç aldı. Bence çok uygun bir değerlendirmedir. 1987 Lotus Ödülü’nü Japon Oda ve 1988 ödülünü de Cengiz Aytmatov aldı. Ayrıca, senin ödülünün diplomasıyla altın madalyonu senin adına ben aldım. […] İstersen, burda kime istersen ona teslim edeyim, istersen bende kalsın. Fransa’ya gelirken sana kendim getiririm29.

Le huitième congrès de l’Union des écrivains asiatiques-africains s’est tenu en Tunisie. Aziz Çalışlar, Demirtaş et moi y avons assisté. Tu sais, je suis le président du jury du Prix Lotus. Tahsin Saraç a reçu le Prix Lotus en 1986. Je pense qu’il l’a bien mérité. Le Prix Lotus de 1987 a été décerné au Japonais Oda et le Prix de 1988 à Tchinguiz Aïtmatov. De plus, j’ai récupéré ton diplôme et ta médaille d’or. […] Si tu veux, je peux les remettre à quelqu’un, ou je peux les garder. Sinon je te les apporterai moi-même quand je viendrai en France.

  • 30 Aziz Nesin et Tahsin Saraç (1995).

20Ainsi, la recension des Prix Lotus décernés laisse apparaître le nom d’un troisième écrivain turc, Tahsin Saraç (1930-1989), traducteur et lexicographe francophone, auteur d’une œuvre poétique aux accents humanistes et socialistes. Si l’engagement associatif et syndical de Tahsin Saraç est indéniable, en revanche, eu égard à son positionnement modéré et distant vis-à-vis des instances de la gauche révolutionnaire, l’attribution de ce Prix supposé couronner la lutte contre « l’impérialisme, le racisme et le colonialisme » est surprenante. On peut de nouveau lire le soutien d’Aziz Nesin dans la remise du Prix Lotus à Tahsin Saraç, qui était un ami de longue date du satiriste, comme en atteste leur importante correspondance30.

  • 31 « A Decidedly Anti-Eurocentric Project of Comparatism », Hala Halim (2012), p. 563.

21Cette reconnaissance de la littérature turque contemporaine dans les réseaux afro-asiatiques s’accompagne d’une place grandissante occupée par la Turquie dans les pages de la revue littéraire Lotus. Ce magazine, édité depuis le Caire à partir de 1968, était entièrement financé par l’Union soviétique. La revue était trimestrielle et trilingue, publiée à la fois en anglais, en français et en arabe, afin de constituer « un projet de comparatisme résolument anti-eurocentrique31 ». La collection d’œuvres afro-asiatiques constitue en effet un acte discursif inédit et inaugural : elle est l’une des premières anthologies dédiées aux littératures non-occidentales, ouvrant ainsi un espace littéraire pluriel et hétéroclite, qui représentait aussi bien les littératures des continents africains et asiatiques que des espaces soviétiques.

22La connaissance et la visibilité de la littérature turque dans Lotus connaît donc un tournant après le coup d’État de 1980 : si le seul écrivain turc représenté jusque-là était Aziz Nesin, le numéro 49 paru en 1981 remédie à cette minoration grâce à un dossier consacré à la littérature turque contemporaine, mettant à l’honneur des essais de Demirtaş Ceyhun, les poèmes de Kemal Özer, Özdemir Ince et Ataol Behramoğlu, ainsi que les nouvelles de Necati Cumali et Bekir Yıldız. De même, le numéro 53 paru en 1983 consacre un dossier complet à Nâzım Hikmet, dirigé par Aziz Çalışlar, membre du comité de rédaction de la revue. L’un des indices de la place grandissante de la littérature turque dans Lotus est aussi la collection très complète de ces numéros rares en Turquie, qui sont conservés dans la bibliothèque de périodiques de la Fondation Aziz Nesin à Çatalca, et qui possède une collection presque exhaustive des livraisons parues entre 1975 et 1988.

Image 5a.

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Couverture et sommaire de la revue Lotus : Œuvres Afro-Asiatiques, nᵒ 49, octobre-décembre 1981, revue papier, 16x23 cm.

Fondation Aziz Nesin, Çatalca, Nesin Vakfı

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Couverture et sommaire de la revue Lotus : Œuvres Afro-Asiatiques, nᵒ 49, octobre-décembre 1981, revue papier, 16x23 cm.

Fondation Aziz Nesin, Çatalca, Nesin Vakfı

4. Istanbul, 1990, ultime conférence de l’Association des écrivains afro-asiatiques

  • 32 Pour citer quelques travaux récents portant sur la revue de littérature afro-asiatique : Chandni De (...)
  • 33 Rossen Djagalov (2020), p. 244.

23Les mouvements littéraires afro-asiatiques sont un champ d’étude en plein essor32, au sein duquel il existe néanmoins peu de travaux se penchant sur les dernières années d’activité de l’Association des écrivains afro-asiatiques (1989-1991). En effet, les déménagements successifs de la rédaction de Lotus du Caire à Beyrouth, puis à Tunis, suite à la guerre du Liban, couplé à l’effondrement proche de l’Union soviétique et à l’essoufflement de la guerre froide, font progressivement péricliter cette association. Les parutions de Lotus s’espacent, seule la version en arabe continue à être publiée, tandis que les traductions et distributions vers le français et l’anglais ne sont plus assurées. De même, à mesure que les rassemblements afro-asiatiques se font de plus en plus rares, le Prix Lotus est décerné de façon réduite à un seul lauréat, en même temps que la revue littéraire afro-asiatique se fait de plus en plus mince. Les sources sur cette période de déclin sont donc par conséquent elles aussi parcellaires et elliptiques, ce qui explique aussi l’absence d’étude extensive sur le sujet. De façon tout à fait exemplaire, les mentions de l’ultime manifestation afro-asiatique à Istanbul en 1990 sont presque inexistantes, même dans la somme très complète de Rossen Djagalov, From Internationalism to Postcolonialism. Cet ouvrage entièrement consacré aux réseaux afro-asiatiques littéraires et cinématographiques ne fait pas mention de cette ultime rencontre stambouliote, mise à part dans une note de bas de page, à partir d’une source orale tirée d’un entretien33.

24Il convient donc de chercher du côté des sources turques, et non soviétiques, pour trouver les traces de la neuvième Conférence des écrivains afro-asiatiques, qui se déroula à Istanbul du 5 au 12 décembre 1990. Cette ultime manifestation internationaliste fut portée sans surprise par Aziz Nesin, qui célébra aussi à l’occasion son soixante-quinzième anniversaire. Ce congrès, qui réunit vingt-cinq écrivains, fut la dernière rencontre des vétérans de l’Association des écrivains afro-asiatiques, parmi lesquels on peut citer l’écrivain daghestanais Rassoul Gamzatov, le secrétaire général égyptien de l’Association Lofti El-Khoul, le directeur de l’institut Gorki Engeny Sidorov, mais aussi l’écrivain azerbaïdjanais Anar Rizaev, ainsi que de plus jeunes plumes, comme le romancier franco-marocain Tahar Ben Jelloun, la poétesse libanaise Vénus Khoury-Ghata et le secrétaire de l’Union des écrivains japonais Yukio Kurihara. Le syndicat des écrivains turcs était partenaire de cet évènement, que son président Oktay Akbal contribua largement à organiser avec Aziz Nesin. Néanmoins, il convient de souligner qu’Ataol Behramoğlu ne fut pas présent lors de cette ultime rencontre : on peut supposer que cette prise de distance vis-à-vis des réseaux afro-asiatiques était liée à son exil de près d’une décennie en France, qui le rapprocha davantage des réseaux littéraires communistes de l’Ouest, ainsi que des cercles universitaires parisiens. La période de répression qui suivit le coup d’État de 1980 éloigna donc le poète de l’orbite soviétique et des causes tiers-mondistes, contrairement à Aziz Nesin, qui, demeuré en Turquie, gagnait de plus grandes responsabilités dans le mouvement afro-asiatique, comme en atteste l’ultime conférence stambouliote.

25Le programme de la neuvième Conférence des écrivains afro-asiatiques se composait à la fois de conférences plénières ayant lieu dans le prestigieux centre culturel Atatürk sur la place Taksim – sur des sujets aussi divers que les droits d’auteurs ou la responsabilité de l’écrivain – mais aussi de sorties culturelles, voire touristiques, qui promettaient aux écrivains afro-asiatiques une visite des sites historiques d’Istanbul et d’Ankara, sans oublier les soirées proposant cocktails, lectures poétiques et prestations musicales. Ainsi, cette ultime Conférence des écrivains afro-asiatiques déploya ses réseaux littéraires à une échelle à la fois nationale et internationale, reposant sur des « réseaux institutionnels », qui permettaient aussi à des « réseaux informels » de voir le jour dans des moments de sociabilité moins institutionnels et davantage placés sous le signe de l’amitié.

Image 6a.

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Programme de la neuvième Conférence des écrivains afro-asiatiques, Istanbul, décembre 1990, brochure en couleur, 21x29,7cm, document 13-20_0009.

Archives Aziz Nesin, Çatalca, Nesin Vakfı

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Programme de la neuvième Conférence des écrivains afro-asiatiques, Istanbul, décembre 1990, brochure en couleur, 21x29,7cm, document 13-20_0009.

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26Néanmoins, il convient de noter la paradoxale affirmation turque dans les réseaux afro-asiatiques alors que ces derniers sont sur le déclin. Comme si les écrivains turcs étaient arrivés trop tard dans ces réseaux de solidarité littéraires, la chronologie de l’implication de la Turquie dans l’Association des écrivains afro-asiatiques semble tenir à la fois du rendez-vous manqué et de l’anachronisme. En effet, des années 1950 au milieu des années 1960, la plus intense période de solidarité anti-impérialiste et de révolte anticoloniale, les écrivains turcs – à l’exception de Nâzım Hikmet – furent peu présents au sein de ces réseaux de solidarité. La période de la guerre froide s’entrechoque ici avec l’époque des décolonisations, car la virulence de l’anticommunisme en Turquie empêcha le mouvement littéraire afro-asiatique de prospérer dans le champ littéraire turc, à l’exception de quelques voix exilées. Puis, à partir de la seconde moitié des années 1960, l’internationalisme des écrivains communistes turcs trouva à s’épanouir, sans pour autant parvenir à s’intégrer pleinement aux réseaux de solidarités afro-asiatiques, en raison de l’absence d’organisation officielle nationale. Paradoxalement, ce sont les périodes de violente répression politique en Turquie au tournant des années 1980 qui offrirent aux écrivains communistes opprimés une voix au chapitre afro-asiatique, dont le périodique Lotus et le prix littéraire du même nom remis par trois fois à des écrivains turcs se font le reflet. Le rendez-vous manqué des écrivains turcs avec le mouvement afro-asiatique est corroboré par une certaine ironie de l’histoire, qui a fait se tenir à Istanbul en décembre 1990 le tout dernier congrès afro-asiatique, quelques mois avant l’effondrement total de l’URSS au cours de l’année 1991.

27Il semble donc que l’affirmation turque dans les réseaux littéraires afro-asiatiques ne put se faire qu’au prix du délitement du bloc socialiste. Par ailleurs, une autre raison qui peut être avancée pour expliquer la position marginale de la Turquie dans les réseaux afro-asiatiques est le fait que le regard du champ littéraire turc fut essentiellement tourné vers l’Europe, depuis la fin de l’époque ottomane et pendant toute la période républicaine. Dans son discours d’ouverture à la neuvième Conférence des écrivains afro-asiatiques, Aziz Nesin se fit justement l’écho de cet écartèlement permanent de la vie intellectuelle turque entre l’Est et l’Ouest :

  • 34 Aziz Nesin, « Discours d’ouverture », neuvième conférence des écrivains afro-asiatiques, 6 décembre (...)

La Turquie, par sa position géographique, est un pays aussi bien asiatique qu’européen. Par conséquent, le syndicat des écrivains turcs est membre à la fois de l’Union des écrivains d’Asie et d’Afrique et de l’Organisme européen des écrivains, dont il est l’un des fondateurs. Le syndicat des écrivains turcs participe aux activités et aux travaux des deux organisations34.

28Ainsi, la double affiliation – géographique et idéologique – du syndicat des écrivains turcs semble bien rendre compte du paradoxe structurant la vie littéraire turque à une échelle infra-organisationnelle. Les solidarités afro-asiatiques des écrivains turcs sont placées sous le signe de l’anachronisme et de la contradiction, entre aspirations occidentales, alignement soviétique et représentation dans le concert des littératures extra-européennes. Dès lors, ces réseaux littéraires anti-impérialistes et communistes demeuraient – malgré leurs discours lénifiants sur la solidarité et l’amitié entre les peuples – traversés de contradictions, de rendez-vous manqués, de marginalités et de rapports de pouvoir, qui invitent à réviser l’imaginaire utopiste de solidarités littéraires idéales et à chercher un sens à ces multiples aspérités.

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Hürriyet Gösteri.

Le Monde.

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Sanat Dergisi.

Varlık.

Yazarlar Dünyası.

Yön Dergisi.

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Notes

1 À ce sujet, voir les chapitres consacrés aux réceptions internationales de Nâzım Hikmet : Timour Muhidine et Michel Bozdemir (2010) ; Burcu Alkan et Çimen Günay-erkol (2020). Ainsi que les monographies : Saime Göksu et Edward Timms (1999) ; Mutlu Konuk Blasing (2013) ; James H. Meyer (2023).

2 Gül Bilge Han (2018).

3 L’expression de « guerre froide culturelle » est forgée par l’historienne américaine Frances Stonor Saunders (1999).

4 Aziz Nesin, « Ma propre histoire », dans Un fou sur le toit (1969), p. 26.

5 Au sujet de l’anticommunisme en Turquie, voir Cangül Örnek, Çağdaş Üngör et al. (2013).

6 Ataol Behramoğlu, « Sûrement un jour », dans Un printemps assiégé (2021), p. 26-27.

7 « A milestone of Turkish socialist poetry », Laurent Mignon (2008), p. 16.

8 Ataol Behramoğlu, Timour Muhidine et Noémie Cadeau, « Un poète turc : Ataol Behramoğlu » (2022).

9 « En çok sevdiğim ve en çok çatıştığım yazar », Ataol Behramoğlu (2016), p. 11. Sauf mention contraire, les traductions du turc sont de notre fait.

10 Gisèle Sapiro (2006), p. 44-59.

11 Ibid., p. 45.

12 De même, peu avant sa mort, Nâzım Hikmet se rend en Tanzanie dans le cadre de la troisième Conférence de solidarité des peuples afro-asiatiques, qui se déroule du 4 au 11 février 1963 à Moshi. Il en tire un poème constitué de dix lettres, intitulé « Reportage au Tanganyika ». Nâzım Hikmet (2007). À ce sujet, voir Gül Bilge Han (2018).

13 « Incident entre Chinois et Soviétiques à la conférence des écrivains afro-asiatiques », Le Monde, Paris, 16 février 1962 [en ligne].

14 Rossen Djagalov (2020), p. 89.

15 Melih Cevdet Anday relate dans son unique récit de voyage le périple en terre soviétique (Russie, Azerbaïdjan, Ouzbékistan, Bulgarie, Croatie) qu’il entreprend suite à cette invitation. Melih Cevdet Anday (1965).

16 Ekber Babayev (1989).

17 Nevzat Üstün (1966).

18 Aziz Nesin (30 septembre 1966), p. 7.

19 Aziz Nesin (7 octobre 1966), p. 6.

20 « Asya-Afrika Yazarlar Birliği Toplantısı », dans Aziz Nesin (2019), p. 58.

21 Lettre d’Aziz à Ali Nesin du 17 février 1975, envoyée d’Istanbul. Reproduit dans Aziz Nesin et Ali Nesin (1994), p. 175-176.

22 Lettre de Talât Halman à Aziz Nesin, 5 février 1975, archives de la fondation Aziz Nesin, document nᵒ 13-32-1_0047.

23 « Furthermore, according to the resolution taken at the Third general session of the Writers’ Syndicate of Turkey, the necessary steps are taken towards becoming a member of the Asia-African Writers’ Organisation, and arranging one of the assemblies of this organization or one of the meetings of its executive committee in Turkey », Writers Syndicate of Turkey, (brochure en anglais), 1979.

24 Documentos da VI Conferência dos Escritores Afro-Asiáticos, Lisboa, União dos Escritores Angolanos, coll. « Estudos », 1981.

25 Aziz Çalişlar (1984).

26 Aziz Nesin et Faruk Şüyün (1990), p. 8.

27 Lettre d’Ataol Behramoğlu à Metin Demirtaş datée du 24 août 1983, nᵒ 39, archives d’Ataol Behramoğlu, Ataol Behramoğlu Kitaplığı, Eskişehir.

28 Entretien avec Ataol Behramoğlu, le 26 octobre 2023 à Istanbul.

29 Lettre d’Aziz Nesin à Ataol Behramoğlu du  5 janvier 1989, envoyée de la Fondation Aziz Nesin à Çatalca. Reproduit dans Ataol Behramoğlu (2016), p. 106.

30 Aziz Nesin et Tahsin Saraç (1995).

31 « A Decidedly Anti-Eurocentric Project of Comparatism », Hala Halim (2012), p. 563.

32 Pour citer quelques travaux récents portant sur la revue de littérature afro-asiatique : Chandni Desai et Rafeef Ziadah (2022) ; Zeyad el Nabolsy (2021) ; M. J. Ernst et Rossen Djagalov (2022).

33 Rossen Djagalov (2020), p. 244.

34 Aziz Nesin, « Discours d’ouverture », neuvième conférence des écrivains afro-asiatiques, 6 décembre 1990, traduction anonyme vers le français, archives de la Fondation Aziz Nesin, document nᵒ 13-21_0006.

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Table des illustrations

Titre Image 1.
Légende Couverture du bulletin d’information du syndicat des écrivains turcs, Yazarlar Dünyasi (Le monde des écrivains), nᵒ 4, août-septembre 1979, revue papier, 16×23 cm.
Crédits Fondation Aziz Nesin, Çatalca. Nesin Vakfı
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/11777/img-1.png
Fichier image/png, 411k
Titre Image 2.
Légende De gauche à droite : Melih Cevdet Anday, Ekber Babayev, Aziz Nesin, Berdy Kerbabayev, Yaşar Kemal au Congrès des écrivains afro-asiatiques, Moscou, 1965, photographie en noir et blanc, 10×15cm.
Crédits Archives Yaşar Kemal, Istanbul, Yaşar Kemal arşivi
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/11777/img-2.png
Fichier image/png, 123k
Titre Image 3.
Légende Lettre d’Aziz à Ali Nesin du 17 février 1975, envoyée d’Istanbul.
Crédits Reproduit dans Aziz NESIN et Ali NESIN (1994), p. 175-176
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/11777/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 228k
Titre Image 4.
Légende Aziz Nesin à la sixième Conférence des écrivains afro-asiatiques, Luanda, juin 1979, photographie en noir et blanc, 10×15cm, document vkf_dvr_0001.
Crédits Archives Aziz Nesin, Çatalca, Nesin Vakfı
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/11777/img-4.png
Fichier image/png, 1,8M
Titre Image 5a.
Légende Couverture et sommaire de la revue Lotus : Œuvres Afro-Asiatiques, nᵒ 49, octobre-décembre 1981, revue papier, 16x23 cm.
Crédits Fondation Aziz Nesin, Çatalca, Nesin Vakfı
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/11777/img-5.png
Fichier image/png, 1,6M
Titre Image 5b.
Légende Couverture et sommaire de la revue Lotus : Œuvres Afro-Asiatiques, nᵒ 49, octobre-décembre 1981, revue papier, 16x23 cm.
Crédits Fondation Aziz Nesin, Çatalca, Nesin Vakfı
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/11777/img-6.png
Fichier image/png, 222k
Titre Image 6a.
Légende Programme de la neuvième Conférence des écrivains afro-asiatiques, Istanbul, décembre 1990, brochure en couleur, 21x29,7cm, document 13-20_0009.
Crédits Archives Aziz Nesin, Çatalca, Nesin Vakfı
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/11777/img-7.png
Fichier image/png, 1,1M
Titre Image 6b.
Légende Programme de la neuvième Conférence des écrivains afro-asiatiques, Istanbul, décembre 1990, brochure en couleur, 21x29,7cm, document 13-20_0009.
Crédits Archives Aziz Nesin, Çatalca, Nesin Vakfı
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/11777/img-8.png
Fichier image/png, 974k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Noémie Cadeau, « Les solidarités afro-asiatiques des écrivains communistes turcs  »Continents manuscrits [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 15 mai 2024, consulté le 13 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/coma/11777 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11vma

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Auteur

Noémie Cadeau

Noémie Cadeau est doctorante en littérature comparée à l’université Jean Monnet de Saint-Étienne au sein de l’unité de recherche ÉCLLA (études du contemporain en littéraures, langues, arts).

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Droits d’auteur

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