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Actualité

Florian Bobin,
Cette si longue quête. Vie et mort d’Omar Blondin Diop,
Dakar, Jimsaan, coll. « Récits », 2024, 286 p.

Céline Labrune Badiane

Texte intégral

1L’histoire d’Omar Blondin Diop est encore peu connue et, hormis dans le cercle des amis et de la famille proche, sa mémoire est restée longtemps enfouie, au Sénégal et au-delà. Depuis le quarantenaire de sa mort en 2013, elle refait lentement surface, grâce à sa famille, qui réclame justice inlassablement, mais aussi en raison de ce qu’il représente pour de nombreux jeunes sénégalais, et qui fait écho à ce qu’ils vivent actuellement. En effet, O. Bl. Diop est devenu un symbole de l’anti-néocolonialisme et de la résistance à l’autoritarisme d’État, dans un Sénégal qui, sous la présidence de Macky Sall, a renoué avec ses vieux démons senghoriens. C’est dans ce contexte qu’ont été réalisés deux films documentaires sur O. Bl. Diop (Juste un mouvement de Vincent Meessen et Omar Blondin Diop, un révolté de Djeydi Djigo), et que le travail d’histoire engagé par Florian Bobin a été entrepris. Cette première biographie d’O. Bl. Diop est publiée par la maison d’édition sénégalaise Jimsaan à Dakar, dans la collection « Récits », 51 ans après sa mort à la prison de Gorée le 11 mai 1973, dans des circonstances non officiellement élucidées.

2Florian Bobin a d’abord initié un patient et précieux travail de collecte d’archives, pour la plupart inédites : prises de parole de Diop (textes réunis et présentés par Fl. Bobin dans le recueil intitulé Nous voir nous-mêmes du dehors, Dakar, Premiers matins de novembre, 2023), archives familiales, archives militantes, archives de la préfecture de police de Paris, archives du ministère de l’intérieur du Sénégal, et surtout entretiens avec des camarades, amis, membres de la famille à Bamako, Paris, Dakar et Ziguinchor. L’ouvrage est en outre enrichi de cartes et schémas produits par Florian et Tristan Bobin qui permettent de visualiser les lieux qu’arpenta O. Bl. Diop et les réseaux familiaux, amicaux, intellectuels et politiques dans lesquels il s’insérait.

3La part importante des témoignages donne une tonalité singulière au récit, d’où émerge sans cesse la voix d’O. Bl. Diop, dont l’auteur n’hésite pas à imaginer les dialogues, les pensées et les émotions. C’est sans doute cette manière de faire parler et de faire penser O. Bl. Diop qui interpellera le plus l’historien. En outre, Boubacar Boris Diop, en rappelant dans sa préface la « fascination » (p. 13) de l’auteur pour O. Bl. Diop, nous amène à nous interroger sur la manière dont Bobin a pu articuler cette fascination au travail de l’historien, et sur la possibilité d’une fascination lucide. Certes cet ouvrage prend certaines libertés par rapport aux normes de la discipline (sources non référencées en notes, dialogues imaginés…), mais Bobin parvient à tenir ensemble récit littéraire, narration et méthode historique, et c’est justement ce qui permet de redonner voix et vie à O. Bl. Diop et de rendre le récit captivant. Ce livre est donc un objet hybride, à la fois récit, restituant une vie et à travers elle une période historique encore mal connues car encore insuffisamment explorées par les historiens, et outil politique, que Bobin livre à la jeunesse sénégalaise en quête de référents historiques pour mener les combats actuels et à venir.

4Le texte est découpé en huit chapitres qui retracent la vie d’O. Bl. Diop de manière chronologique, de sa naissance le 18 septembre 1946 à Niamey au Niger, où son père a été muté pour des raisons politiques par l’administration coloniale, à sa mort le 11 mai 1973 dans la prison civile de Gorée. Dans le premier chapitre, Bobin dépeint l’environnement familial, politique et intellectuel dans lequel Omar Blondin grandit. Fils d’un médecin et d’une sage-femme militants, engagés contre la colonisation, Omar Blondin est l’aîné d’une fratrie de douze enfants. Il effectue sa scolarité dans diverses localités de la colonie du Sénégal, au gré des mutations du père (Sédhiou, Ziguinchor, Kolda, Kaolack, Dakar…). Dans les années 1960, Omar Blondin est à Paris (dans le Quartier latin) et à Londres : la formation au lycée puis à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm (où il est le premier Sénégalais à entrer sur concours), les lectures (Fanon, Proudhon, Lafargue…), les rencontres (avec les Stones, Godard, Maspero, Sartre…), les amitiés (Antoine Gallimard, Mustapha Saha, Antoine Lefébure…), la participation à des événements politiques (Mai 68, manifestations contre la guerre au Vietnam…) construisent l’individu et forgent le militant qu’il devient dans ce moment d’effervescence révolutionnaire mondiale (chap. ii, iii et iv).

5Expulsé de France en septembre 1969, du fait du rôle de premier plan qu’il a joué en Mai 68, Omar Blondin découvre un autre Sénégal (chap. v, « Indépendances ensommeillées ») : il se promène dans les rues des quartiers populaires, à la Gueule Tapée, à la Sicap-Darabis, où se trouve désormais la maison familiale, fréquente les bancs de l’Université de Dakar… Repéré par le professeur Pierre Fougeyrollas lors de l’une de ses interventions, il est recruté comme assistant de recherche à l’Institut fondamental d’Afrique Noire où ses collègues sont Cheikh Anta Diop, Pathé Diagne et Lilyan Kesteloot. Un an après son expulsion, et à la suite de l’intervention de Senghor, Omar Blondin est finalement autorisé à reprendre ses études en France, à la condition de renoncer à ses activités politiques.

6Les années suivantes verront pourtant le passage de Diop au militantisme radical. Omar Blondin décide de se former à la lutte armée (chap. vi et vii) pour libérer deux de ses frères incarcérés à la suite de l’attaque du cortège du président français Georges Pompidou, en visite à Dakar en 1971. Son épopée révolutionnaire le conduit en Syrie, en Algérie, en Guinée, d’où il est immédiatement expulsé, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Libéria, puis de nouveau au Mali (chap. vii). La trajectoire d’O. Bl. Diop éclaire indéniablement la complexité des liens entre les mouvements d’extrême-gauche européens, les mouvements de libération africains et les mouvements révolutionnaires noirs en Amérique, ainsi que la manière dont les représentations et les relations raciales impactent ces luttes communes, et inversement. Contextualiser davantage ce moment de sa trajectoire aurait permis de mieux comprendre le changement de stratégie (le passage à la lutte armée), autrement que pour des raisons personnelles ou familiales, ainsi que la défiance nouvelle d’Omar Blondin à l’égard des « blancs », y compris ses amis – « Excuse-moi Harry je ne peux pas t’embrasser, lâche-t-il en s’arrêtant. T’es blanc » (p. 155) – avec lesquels il poursuit tout de même le débat et la lutte. Car si la trajectoire d’O. Bl. Diop est bien extraordinaire, il n’en est pas moins un homme de son temps.

7Extradé du Mali vers le Sénégal, O. Bl. Diop est jugé et condamné à trois ans de prison pour « atteinte à la sureté de l’État » en mars 1972. L’enfermement dans les geôles de Gorée, les mauvais traitements (manque de lumière, défaut de soins, coups de matraque…) qu’infligent les gardiens et les conditions insalubres dans lesquelles Omar Blondin passe les derniers instants de sa vie sont décrits dans le dernier chapitre (chap. viii, « Là-bas Gorée »). Sa mort le 11 mai 1973 met à jour le sort réservé aux opposants du régime, et la situation des détenus politiques sous Senghor. L’impact politique de sa mort est considérable.

8La trajectoire d’O. Bl. Diop s’inscrit ainsi dans une histoire sénégalaise, africaine et globale que l’auteur parvient efficacement à articuler. À travers le récit de cette vie dense, et à partir d’une documentation originale, Florian Bobin apporte une contribution précieuse à notre connaissance de l’histoire politique du Sénégal sous Senghor, et notamment de la violence politique. Or on comprend difficilement la vie politique sénégalaise d’aujourd’hui sans explorer en profondeur ce qu’elle fut sous Senghor. Il faut dès lors rendre justice à O. Bl. Diop pour que les responsabilités soient établies et que l’impunité ne perdure.

Fig. 1.

Fig. 1.

Jimsaan

Voir sur le site de l’éditeur Jimsaan.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1.
Crédits Jimsaan
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/12297/img-1.png
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Pour citer cet article

Référence électronique

Céline Labrune Badiane, « Florian Bobin,
Cette si longue quête. Vie et mort d’Omar Blondin Diop,
Dakar, Jimsaan, coll. « Récits », 2024, 286 p. »
, Continents manuscrits [En ligne], 23 – 24 | 2024, mis en ligne le 15 octobre 2024, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/coma/12297 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12jtm

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Auteur

Céline Labrune Badiane

Céline Labrune Badiane est historienne et chercheuse associée à l’ITEM (CNRS-ENS)

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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