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Actualité

Senghor et les arts : réinventer l’universel

Exposition au musée du quai Branly,
Paris, du 7 février au 19 novembre 2023
Ana Carolina Coppola

Texte intégral

1Présentée au musée du quai Branly-Jacques Chirac à Paris, du 7 février au 19 novembre 2023, Senghor et les arts : réinventer l’universel a été une exposition conçue et organisée par Mamadou Diouf (historien à l’université Columbia), Sarah Ligner (conservatrice) et Sarah Frioux-Salgas (archiviste). Dans l’introduction du catalogue, ils expliquent que « l’exposition se propose de montrer comment Senghor a tenté de réinventer l’universel » (p. 25).

2Le titre de l’exposition interpelle et peut paraître ambitieux. Néanmoins, ce choix se justifie dans la mesure où il traduit assez bien tant les critiques que les aspirations de Léopold Sédar Senghor. En critiquant l’universalisme civilisateur (Liberté 1, p. 98), le poète-président propose à la place, la civilisation de l’universel, qui, selon lui, « sera l’œuvre commune de toutes les races, de toutes les civilisations différentes – ou ne sera pas » (Liberté 1, p. 9). Cette civilisation devient une notion-phare de sa théorie, qui, inspirée par le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, refuse le principe selon lequel la civilisation serait européenne (et partant universelle). En outre, le titre de l’exposition reflète également la motivation d’autres initiatives intellectuelles actuelles en France, intéressées par le dialogue interculturel, comme « Décolonial et universel », un cycle de séminaires tenu à Bordeaux depuis 2022, co-porté par Michel Cahen, Sylvère Mbondobari et Elara Bertho. Celle-ci est elle-même auteure d’une biographie de Senghor parue en 2023).

3Senghor avait déjà fait l’objet d’une exposition à Paris en 1978, à la galerie Mazarine du site Richelieu de la Bibliothèque nationale de France. En 2023, une exposition lui est dédiée au troisième étage du musée du quai Branly, dans la galerie Marc Ladreit de Lacharrière, un espace habituellement réservé aux expositions temporaires. Conçue grâce à un généreux don au musée de Jean-Gérard Bosio, ancien conseiller culturel de Senghor, et s’adressant à la fois au grand public et aux spécialistes, cette exposition présente une mosaïque d’archives variées, dont certaines sont inédites.

4L’expographie combine des sources écrites, iconographiques et sonores. Parmi les œuvres d’art intégrées le long de l’exposition, on trouve des peintures, comme le tableau Baobab de Cherif Thiam, des sculptures, dont l’une est de l’artiste sénégalais Ndari Lô, et la tapisserie L’Oiseau mystique de Madou Niang, réalisée à la Manufacture de Thiès. Des photographies emblématiques sont également exposées, comme celles du premier Congrès des écrivains et artistes noirs de la Sorbonne en 1956, ainsi que celles de la photographe Maya Bracher du Festival mondial des Arts nègres (FESMAN) de Dakar en 1966. Enfin, des installations multimédia permettent aux visiteurs de voir et d’entendre Senghor lors de ses discours et des lectures de poèmes, comme Nuit de Sine, ainsi que de visionner une interview de Roland Colin (anthropologue et ancien conseiller politique) portant sur le métissage senghorien.

5Après un bref préambule présentant l’affiche de l’exposition, le tableau « Hosties noires » de Roméo Mivekannin, le parcours de l’exposition se compose de six parties.

6Dans la section « Une écriture africaine de l’histoire », des extraits de l’article de Senghor « Standards critiques de l’art africain » donnent le ton de l’exposition. Ils introduisent le visiteur au cheminement intellectuel et politique de Senghor en faveur de la négritude, élaborée à partir de ses rencontres avec des intellectuels antillais et afro-américains, et diffusée dans des revues pionnières, telle que Présence Africaine.

7Ensuite, « Une sève jeune et des moyens neufs » explore la politique culturelle senghorienne en faveur des artistes africains et de la diaspora. Un quart du budget de l’État sénégalais était destiné à l’art, du moins comme le prétendait Senghor (Liberté 3, p. 158). Ce soutien était illustré par la création d’institutions telles que le Musée dynamique, qui a accueilli les expositions de Pablo Picasso en 1972 et de Pierre Soulages en 1974, dont les affiches figurent dans l’exposition du quai Branly.

8La partie suivante met en avant la conception de Senghor de l’universel. C’est l’un des moments les plus impressionnants de l’exposition, offrant aux visiteurs la possibilité d’admirer les illustrations des poèmes de Senghor réalisées par Marc Chagall, André Masson ou Maria-Helena Vieira da Silva. Les panneaux indicatifs des œuvres portent des commentaires de Senghor à propos de chaque illustration, témoignant du dialogue qu’il entretenait avec les artistes.

9La quatrième partie s’intitule « Une diplomatie culturelle ». Elle démontre le souhait de Senghor de projeter les artistes sénégalais comme ambassadeurs du pays. L’un des panneaux montre des photos de la pièce de théâtre Macbeth de Shakespeare, présentée au Théâtre national Daniel-Sorano de Dakar. Un autre dresse la liste des artistes « diplomates » sénégalais qui ont participé à la grande exposition Art sénégalais d’aujourd’hui (1974), présentée à Paris et à travers le monde.

10Dans la partie « Dissidences », l’opposition à Senghor et les controverses autour de l’exposition de 1974 ne sont pas omises. Après avoir brûlé ses tableaux retenus pour cette exposition, Issa Samb fonde à Dakar avec d’autres artistes le laboratoire Agit’art, afin de s’opposer à l’art officiel de l’École de Dakar. Cela laisse penser que Senghor a largement utilisé son rôle de président au profit de ses idées, sans toujours prêter attention aux aspirations au changement des artistes sénégalais, et parfois sans tenir compte des considérations géopolitiques, influencé qu’il était par sa relation avec la France.

11Enfin, la dernière partie, intitulée « Héritages », évoque les projets architecturaux de Senghor, le visiteur ayant la chance de voir le plan original du « Musée d’art négro-africain » (1974), un projet auquel Senghor aspirait beaucoup : « Par ses dimensions, il est conçu pour être le centre culturel le plus important de ce genre en Afrique de l’Ouest » (catalogue, p. 169). Il importe de savoir que le Musée des civilisations noires inauguré en 2018 à Dakar est un projet autre, moins ambitieux que celui rêvé par Senghor.

12L’objectif des commissaires de faire une exposition « dédiée à la politique culturelle du Sénégal durant la période senghorienne » (catalogue, p. 25) est atteint. L’exposition met en lumière la vision de Senghor, pour qui l’art représentait un moyen de réconciliation et de dialogue entre les cultures. Ce qui ressort le plus est l’importance budgétaire qu’il accordait à l’art en tant que président du Sénégal. La création d’institutions culturelles à cette fin, ainsi que les mouvances et mutations de l’art sénégalais, y sont bien documentées.

13L’exposition du quai Branly illustre également les défis inhérents à l’aspiration senghorienne de réinventer l’universel, nécessitant une conciliation entre ses ambitions artistiques et ses actions politiques. À travers l’héritage légué par Senghor, l’exposition invite le visiteur à réfléchir sur l’universel et la complexité de la réélaboration de ce concept, qui était en effet à la base du projet national sénégalais.

Fig. 1.

Fig. 1.

Affiche de l‘exposition.

Musée du quai Branly

Voir le site du musée.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1.
Légende Affiche de l‘exposition.
Crédits Musée du quai Branly
URL http://journals.openedition.org/coma/docannexe/image/12327/img-1.png
Fichier image/png, 1,7M
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Pour citer cet article

Référence électronique

Ana Carolina Coppola, « Senghor et les arts : réinventer l’universel »Continents manuscrits [En ligne], 23 – 24 | 2024, mis en ligne le 15 octobre 2024, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/coma/12327 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12jto

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Auteur

Ana Carolina Coppola

Ana Carolina Coppola, université Bordeaux Montaigne/LAM

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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