La genèse des traductions allemandes de Senghor au prisme des archives berlinoises
Résumés
À partir de lectures de documents issus des archives de Janheinz Jahn et d’Erica de Bary conservées à la Humboldt Universität zu Berlin, cet article retrace la genèse des traductions allemandes de l’œuvre poétique de Léopold Sédar Senghor. Alors qu’Erica de Bary n’a pas réussi à publier les poèmes de Senghor qu’elle avait traduits dans le cadre de son projet visant à élaborer une version allemande intégrale de l’Anthologie de 1948, son travail a été éclipsé par le projet de Jahn de publier une anthologie plus vaste, Schwarzer Orpheus (1954). Curieusement, c’est de Bary elle-même qui a facilité l’amitié de Senghor avec Jahn, ce qui a permis à ce dernier de devenir le traducteur allemand reconnu du poète sénégalais. Senghor a en effet collaboré étroitement avec Jahn en lui fournissant d’abondantes informations. Cependant, les lettres échangées avec la maison d’édition Hanser révèlent également qu’en tant que traducteur Jahn n’était pas toujours des plus précis, mais bénéficiait de l’aide substantielle de lecteurs et du traducteur Friedhelm Kemp. L’article retrace aussi l’histoire de l’édition des traductions allemandes de la poésie senghorienne.
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Mots-clés :
Senghor (Léopold Sédar), de Bary (Erica), Jahn (Janheinz), Kemp (Friedhelm), échanges épistolaires, traduction, histoire éditoriale.Keywords:
Senghor (Léopold Sédar), de Bary (Erica), Jahn (Janheinz), Kemp (Friedhelm), epistolary exchanges, translation, editorial history.Plan
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- 1 Janheinz Jahn, Schwarzer Orpheus. Moderne Dichtung afrikanischer Völker beider Hemisphären, Munich, (...)
- 2 Janheinz Jahn, Muntu. Umrisse der neoafrikanischen Kultur, Düsseldorf, Diederichs, 1958. Ce livre é (...)
- 3 Ayant pris la relève après Flora Veit-Wild qui avait pris l’initiative d’acquérir, en 2005, le fond (...)
- 4 Ces deux articles naissent d’une collaboration directe entre Giuseppe Sofo et moi dans le cadre d’u (...)
1Dans les années 1950 et 1960, le publiciste et traducteur Jahnheinz Jahn (1918-1973) jouissait d’une renommée internationale due en premier lieu à deux livres : l’anthologie Schwarzer Orpheus (Orphée noir) de 19541, qui rassemble pour la première fois la poésie des auteurs noirs de l’Afrique et de la diaspora des Amériques en traduction allemande, et la monographie Muntu2 de 1958, sur la culture et la littérature néo-africaine, un concept forgé par Jahn. Il était le traducteur attitré de Léopold Sédar Senghor, d’Aimé Césaire et de bien d’autres auteurs francophones et anglophones, avec lesquels il entretenait une abondante correspondance qui est aujourd’hui conservée dans les archives de la bibliothèque universitaire de la Humboldt-Universität zu Berlin3. La même institution conserve également le fonds de l’autrice Erica de Bary (1907-2007), moins célèbre que Jahn, mais qui fut la traductrice, entre autres, d’Eugène Ionesco, de Jacques Rabemananjara et de Jean-Ikelle Matiba. En fait, de Bary fut aussi la première personne à traduire Senghor en allemand, avant la publication des deux volumes de la poésie senghorienne par Jahn, Tam-Tam Schwarz (1955 ; Tam-tam noir) et Botschaft und Anruf (1963 ; Message et appel), suivis de la traduction des essais de Liberté I : Négritude et humanisme (1967 ; Négritude und Humanismus). Le récit que nous proposons ici de la genèse des traductions allemandes de Senghor est réalisé essentiellement à partir des lectures tirées de ces deux archives berlinoises, complétées par la biographie d’Erica de Bary, publiée par Almut Seiler-Dietrich en 2015. Ma contribution est complétée, dans ce même numéro de Continents manuscrits, par l’article de Giuseppe Sofo, spécialiste de traductologie, sur la génétique des traductions allemandes de Senghor4.
1. Des inédits de L’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française à Schwarzer Orpheus, ou d’Erica de Bary à Janheinz Jahn
- 5 La Pariser Zeitung était l’organe de presse du pouvoir d’occupation. En ce qui concerne la position (...)
- 6 Les nombreuses lettres enflammées de Jacques Rabemananjara à Erica de Bary conservées dans les arch (...)
- 7 Voir A. Seiler-Dietrich, op. cit., p. 97. Entre 1940 et 1942, Senghor fut interné dans plusieurs ca (...)
2Erica de Bary était une intellectuelle polyglotte de la haute bourgeoisie de Francfort-sur-le-Main. Écrivaine, traductrice et grande voyageuse, elle tenait un salon de lecture et de rencontres dans sa villa depuis les années 1950. Son mari, francophile comme elle, était un militaire haut gradé, détaché en tant qu’interprète durant les années de l’occupation allemande à Paris, où le couple vécut de 1941 à 1944. Erica de Bary était alors journaliste pour la Pariser Zeitung5, tout en s’intéressant très tôt à la littérature africaine et afro-diasporique francophone émergente, surtout depuis sa rencontre avec Jacques Rabemananjara, dont elle devient amie intime et muse6. À Paris, elle participa aux soirées de poésie et de lectures-rencontres organisées par Senghor après sa captivité7. De Bary observe donc de près l’esprit du temps des années parisiennes durant lesquels Senghor prépare son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française. Après la parution de celle-ci en 1948, elle conçoit le projet de traduire l’anthologie dans son entièreté, y compris la préface de Sartre. Nous savons, à partir des archives et de sa biographie, que, entre 1948 et 1952, de Bary travaille à la traduction de l’Anthologie de Senghor. Dans son fonds, nous trouvons ainsi des traductions de poèmes de Rabearivelo, Césaire, Brière, Laleau, Tirolien, Gratiant, Niger, Damas, Birago Diop, Roumain, Rabemananjara et Senghor, qui faisaient partie de l’anthologie. Parmi ces brouillons conservés, trace d’un travail continu, il y a cinq versions de sa traduction de « Femme noire », deux versions de « Congo » et deux de « Chant vi du Retour du fils prodige ».
- 8 A. Seiler-Dietrich, op. cit., p. 158.
- 9 Lettre de Léopold Sédar Senghor à Erica de Bary du 26 février 1951, fonds Erica de Bary, Humboldt-U (...)
- 10 Lettre de Senghor de Paris à Herbert de Bary à Francfort du 31 janvier 1952, fonds Erica de Bary.
- 11 Lettre de Senghor au directeur des Presses universitaires de France du 10 janvier 1952, fonds Erica (...)
3À partir d’octobre 1950, Erica de Bary s’engage dans la négociation des droits avec les Presses universitaires de France, qui s’avèrent difficiles – une correspondance de 18 mois en témoigne8 – et finalement infructueuses, malgré plusieurs interventions de Senghor lui-même auprès des PuF. Le poète sénégalais saluait le projet de de Bary : « Je vous remercie de vous être chargée de la traduction et de la publication de mon “Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française”. Je suis sûr que les “Éditions des Presses Universitaires” seront enchantées de votre travail et vous donneront avec plaisir leur autorisation.9 » Presque une année plus tard, il écrit encore au mari d’Erica, Herbert de Bary, qui s’était également impliqué dans les négociations : « Comme je suis intervenu plusieurs fois, ces temps derniers, auprès des Presses universitaires de France pour qu’elles arrivent à signer un contrat avec vous, je pense qu’elles ne manqueront pas de répondre vivement à votre lettre.10 » Comme preuve, il joint la copie d’une de ses lettres au directeur des PuF, dans laquelle il insiste « tout particulièrement pour que vous facilitiez à Mme de Bary l’exécution de son projet11 ».
- 12 Jacques Rabemananjara, Insel mit Flammensilben, zwei madegassische Gedichtreihen, Bad Herrenalb, Er (...)
- 13 « Ich habe gehört, dass Senghor bei Ihnen zu Gast ist. Ich muss ihn unbedingt sprechen. » [J’ai ent (...)
- 14 Lettre de Janheinz Jahn à Senghor, 18 octobre 1968, fonds Janheinz Jahn, Humboldt-Universität zu Be (...)
4En fin de compte, la plupart des traductions d’Erica de Bary, à l’exception de celles de Rabemananjara12, restent inédites, car le projet de faire publier l’anthologie tout entière en allemand n’a jamais abouti. Et pour cause : en décembre 1951, de Bary réussit à faire inviter Senghor à l’Institut français de Francfort, où il donne une conférence sur la « nouvelle poésie nègre » et lit quelques-uns de ces poèmes. De Bary organise ensuite une soirée en l’honneur de Senghor dans sa villa. Et c’est à cette occasion que le fameux coup de foudre de Janheinz Jahn pour Senghor, et à travers lui pour la littérature africaine, a lieu. Jahn, qui est alors un jeune écrivain-publiciste déjà ambitieux, mais encore totalement inconnu, assiste à la conférence de Senghor et impose sa présence à la soirée chez les de Bary. Il n’y était évidemment pas invité, mais sonne à la porte en clamant qu’il doit impérativement parler avec Senghor13. C’est à partir de là que la relation entre Senghor et celui qui deviendra son correspondant durant une vingtaine d’années ainsi que son traducteur attitré débute. En 1968, quelques semaines après la cérémonie de la réception du prix de Paix des libraires allemands obtenu par Senghor, Jahn rappellera dans une de ses nombreuses lettres au président-poète cette rencontre décisive avec les mots suivants : « Vous savez que c’était vous-même qui m’a [sic] poussé à consacrer ma vie à l’étude de la littérature moderne africaine. Après cette soirée avec vous dans la maison de M. et Mme de Bary à Francfort, je me suis décidé de documenter et d’étudier cette littérature14 ». Voici ce qu’Erica de Bary, qui a permis cette rencontre, raconte dans sa nécrologie de Jahn qu’elle a écrite pour le PEN club allemand en 1973 :
- 15 Propos d’Erica De Bary cités par Gerhard Zwerenz, « Die Westdeutschen entdecken den Tod », dans Die (...)
Es war am 1. Dezember 1951, als Léopold Sédar Senghor, damals als Deputierter seines Landes in Paris, im Rahmen der Deutsch-Französischen Gesellschaft in Frankfurt einen Einführungsvortrag in die neoafrikanische Dichtung französischer Sprache hielt. Nach der Lesung kam ein Unbekannter auf mich zu und bat mich, am folgenden Abend zu mir nach Hause kommen zu dürfen, um den senegalesischen Dichter im privaten Kreise kennenzulernen. Seine Bitte war eindringlich, sein Dank spontan. Janheinz Jahn schöpfte aus seinem Enthusiasmus weitgespannte Ideen. So übernahm er nicht schlicht in Übersetzung die Anthologie französisch geschriebener, von Senghor herausgegebener Dichtungen, denen Sartre sein berühmtes Vorwort >Orphée noir< vorangestellt hatte, sondern er bemühte sich um eine umfassendere Sammlung. […] Jahn besaß nicht nur Begeisterungsfähigkeit, sondern zähe Ausdauer und unermüdliche Intensität bei der Arbeit […]15.
C’était le 1er décembre 1951, quand Léopold Sédar Senghor, à l’époque député de son pays à l’Assemblée nationale à Paris, donnait une conférence dans laquelle il présentait la nouvelle poésie négro-africaine de langue française à la Société franco-allemande de Francfort. Après sa lecture, un inconnu vint m’aborder pour me demander s’il pouvait venir chez moi le lendemain, pour faire la connaissance du poète sénégalais en privé. Sa demande était insistante et ses remerciements spontanés. Janheinz Jahn a puisé dans son enthousiasme des idées d’une grande portée. Ainsi, il ne s’est pas contenté de traduire l’anthologie de poèmes écrits en français de l’anthologie éditée par Senghor, pour laquelle Sartre a écrit sa célèbre préface « Orphée noir », mais s’est efforcé de créer une collection plus complète. […] Jahn faisait preuve non seulement d’enthousiasme, mais aussi de persévérance et d’une force de travail inépuisable […].
5En effet, comme Erica de Bary l’explique ici, très vite, Jahn conçoit et réalise un projet bien plus audacieux et ambitieux que la traduction de l’Anthologie de 1948 : son anthologie Schwarzer Orpheus va au-delà de la seule francophonie, et rassemble les plus grands poètes noirs contemporains des Amériques et de l’Afrique en quatre langues ; anglais, français, espagnol et portugais. Il se lance dans une correspondance avec plus de 600 auteurs et leurs ayants droit. On imagine mal aujourd’hui le travail abattu par Jahn en très peu de temps, sans l’aide des outils de communication numériques : les lettres, les négociations avec les maisons d’édition, les traductions, ce sont tous ces échanges et brouillons de travail autour du Schwarzer Orpheus qui forment le socle des archives Jahn conservées à la HU-Berlin. Quand en octobre 1952 Erica de Bary part en voyage au Maroc, les PuF n’ont toujours pas cédé les droits, et Senghor, qui intercédait pour elle jusqu’en avril, ne se manifeste plus. Le projet de traduction de de Bary est ainsi interrompu, tandis que Jahn s’attèle au sien de façon infatigable.
- 16 Voir les deux cartons Pressemitteilungen zu Schwarzer Orpheus I 1954-1956 & II 1957-1970, fonds Jan (...)
- 17 C’est seulement en 1984 que Rowohlt publiera un recueil d’essais de Sartre intitulé Schwarze und we (...)
- 18 Lettre de Janheinz Jahn à Erica de Bary du 7 décembre 1953, fonds Janheinz Jahn.
6La première édition de cette vaste anthologie qu’est Schwarzer Orpheus, qui inclut aussi un grand nombre des poèmes de l’anthologie senghorienne de 1948, sort déjà en 1954 dans la maison d’édition renommée Carl Hanser à Munich. Très remarquée et souvent louée dans les journaux et magazines germanophones de l’époque16, l’anthologie devient un grand succès commercial. Le projet d’Erica de Bary est ainsi éclipsé. Dans son fonds, nous trouvons une enveloppe remontant à cette période avec l’inscription : « Schwarzer Orpheus von Sarte umsonst übersetzt Jahn schob sich vor » (« L’orphée noir de Sartre, traduit en vain, Jahn s’est imposé »). L’enveloppe est vide, et la traduction de la préface sartrienne, à laquelle Jahn avait assez effrontément emprunté le titre de son anthologie, n’a pas été retrouvée, probablement détruite par de Bary elle-même dans un moment de grande déception et de colère17. Cependant, avec une générosité peut être un peu naïve, Erica de Bary avait elle-même aidé Jahn à réaliser son grand projet du Schwarzer Orpheus. C’est elle qui le mit en contact non seulement avec Senghor, mais aussi avec Aimé Césaire, et qui intervint pour lui auprès d’Alioune Diop de Présence Africaine : en bref, elle mettait activement tous ses contacts parisiens à sa disposition. Un échange d’une dizaine des lettres entre novembre et décembre 1953, lorsque de Bary est en visite à Paris, en témoigne largement, et Jahn se montre très reconnaissant envers elle. Il est particulièrement frappant de voir à quel point le manque d’assurance que Jahn semble parfois avoir ressenti envers son propre travail de traduction transpire dans l’une de ses lettres. De Bary écrit avoir rencontré un Africain, un certain M. Mededji, qui parle très bien l’allemand. Et Jahn réagit tout de suite en disant : « Ich bin sehr froh zu hören, dass es da einen Schwarzen Akademiker gibt, der perfekt deutsch kann. Ich wäre sehr froh wenn er mir die Übersetzungen kontrollieren würde18 » – (« Je suis très heureux d’apprendre qu’il y a là un universitaire noir qui maîtrise parfaitement l’allemand. Je serais très content s’il pouvait contrôler mes traductions »).
- 19 A. Seiler-Dietrich, op. cit., p. 189.
7En fait, Janheinz Jahn, en tant que traducteur de Senghor et des autres poètes de la Négritude, cherchait activement de l’aide pour son travail. Son français était loin d’être aussi bon que celui d’Erica de Bary. Nous n’avons pas de preuve tangible qui permette de déterminer si Jahn connaissait le travail de traduction d’Erica de Bary, mais, selon la biographe de celle-ci, Almut Seiler-Dietrich, elle avait très probablement partagé ses esquisses de traduction avec Jahn et était assez déçue que son nom ne soit même pas mentionné dans les remerciements des publications de celui-ci. Plus tard, elle dira laconiquement, résumant à peu près la dynamique des genres dans les années 1950 : « So sind die Männer eben! 19 » (« Que voulez-vous, les hommes sont ainsi ! »).
- 20 Erica De Bary, « Übersetzung die Wurzeln der Négritude von Prof. Dr. Leopold Sedar Senghor Frankfur (...)
- 21 Voir A. Seiler-Dietrich, op. cit., p. 247 ; lettre de Senghor à Erica du Bary du 6 juillet 1967, fo (...)
- 22 « Essays, Reden und Aufsätze des Bandes, die Jahn als Herausgeber mit großer Präzision und einsicht (...)
8Malgré le rôle dominant occupé dès lors par Jahn, Erica de Bary resta en contact avec Senghor. En 1961, lors de sa première visite officielle en Allemagne (RDA) en tant que président sénégalais, Senghor arrive de nouveau à Francfort, où il reçoit la médaille Léo Frobenius ; et c’est Erica de Bary qui traduit alors sa conférence sur « Les racines de la Négritude20 ». En 1967, Senghor l’invite dans sa résidence dakaroise21. Il convient de remarquer qu’Erica de Bary ne resta pas brouillée longtemps avec Jahn et qu’elle continua même de collaborer avec lui. En 1966, elle traduit Cette Afrique-là de Jean Ikelle-Matiba, ami de Jahn, roman publié par Erdmann Verlag avec une préface de Jahn qui, étant devenu entretemps une célébrité, n’avait vraisemblablement pas le temps d’assurer lui-même la traduction d’un texte de plus de 200 pages. Il se trouve aussi que Jahn aurait privilégié encore une fois Senghor, car il prépare à ce moment la traduction de Négritude et Humanisme, sortie en 1967 chez Eugen Diederichs Verlag à Munich. À cette occasion, Erica de Bary écrit un compte rendu qui loue la précision et la profondeur de cette traduction, ainsi que la qualité des annotations de Jahn22. Enfin, sa nécrologie généreuse, citée plus haut, témoigne de la haute considération qu’elle avait pour Jahn, même s’il lui avait volé l’occasion de publier ses propres traductions de Senghor et des autres poétes africains et antillais de la Négritude.
2. L’amitié épistolaire entre Senghor et Jahn et les éditions allemandes de la poésie : de Tam-Tam Schwarz à Botschaft und Anruf
- 23 Jahn avait l’habitude de procéder ainsi avec tous les auteurs qu’il traduisait. Giuseppe Sofo a lar (...)
9Le coup de foudre de Jahn pour Senghor a vraisemblablement été réciproque, car, malgré les nombreuses occupations et charges politiques du second durant les décennies de la décolonisation, entre 1953 et 1973, les deux hommes ont maintenu une correspondance régulière et de plus en plus amicale. Jahn, qui écrivait toujours à la machine à écrire, gardait systématiquement les copies de ses lettres et rangeait en général tous ses papiers de manière soigneuse. De ce fait, nous ne connaissons pas seulement les lettres que Jahn a reçues de Senghor, mais aussi la plupart de lettres que Jahn lui a envoyées. Une partie considérable de ces échanges d’une centaine de lettres se réfère concrètement au travail de traduction de Jahn. D’une part, Jahn pose beaucoup de questions de compréhension à Senghor23 auxquelles ce dernier répond patiemment ; d’autre part, Senghor soutint toujours les projets de traduction et de publication de Jahn auprès des maisons d’édition et des institutions culturelles et politiques allemandes, françaises et sénégalaises.
- 24 Lettre de Senghor à Janheinz Jahn du 27 novembre 1971, fonds Janheinz Jahn.
10On peut alors se demander si Senghor avait réellement apprecié les efforts d’Erica de Bary pour le traduire, et traduire toute son anthologie de 1948, ou s’il avait fait le choix conscient de l’écarter au profit de Janheinz Jahn, qu’il appelait vingt ans après « mon premier traducteur et le plus fidèle24 ». Il semble que Senghor aimait bien être consulté en détail sur ses expressions, métaphores et idées, et qu’il appréciait le dialogue interculturel avec Jahn. Au lieu de se présenter comme un traducteur qui s’approprie le texte original, comme s’il le connaissait mieux que l’écrivain lui-même, Jahn cherchait à comprendre le contexte sénégalais et l’univers poétique de Senghor de façon interactive en dialoguant avec l’auteur. Dans le cas du président-poète, Jahn articulait ses questions et demandes avec le plus grand respect, ce qui n’était pas toujours les cas avec des correspondants moins célèbres.
- 25 Il s’agit d’une petite maison d’édition qui a existé seulement entre 1954 et 1966.
- 26 Pour la table des matières et le détail des sources, voir Léopold Sédar Senghor, Tam-Tam Schwarz, H (...)
11À la suite de cette collaboration étroite entre le poète et son traducteur, et après le succès du Schwarzer Orpheus, en 1955 sort chez Wolfgang Rothe Verlag25, à Heidelberg, Tam-Tam Schwarz. Gesänge vom Senegal (Tam-tam noir. Chants du Sénégal), une cinquantaine de pages d’une première sélection de 40 poèmes de Senghor tirés de Chants d’ombre, Hosties Noires, Chants pour Naëtt et Éthiopiques26. L’édition contient en outre un glossaire de trois pages de références géographiques et culturelles sénégalaises, fondé sur les explications épistolaires de Senghor, et une postface de Jahn, qui exprime sa fascination pour la poésie de Senghor, toujours en citant abondamment, en traduction allemande, des lettres qu’il avait reçues du poète. En mai 1955, Senghor écrit à Seghers et Présence Africaine pour appuyer une édition française de Schwarzer Orpheus, un projet qui n’aboutira pas, puis à Seghers et au Seuil, pour leur proposer d’abandonner ses droits d’auteur pour les traductions de Jahn, ce dernier étant, comme c’était souvent le cas, dans une situation financière précaire. Comme Senghor l’explique à son traducteur :
- 27 Lettre de Senghor à Janheinz Jahn du 13 mai 1955, fonds Jahnheinz Jahn.
Je comprends très bien vos difficultés et il n’a jamais été question pour moi de gagner de l’argent avec mes poèmes. C’est pourquoi je demande à Monsieur Seghers et aux Éditions du Seuil, de vous abandonner mes droits d’auteurs. Évidemment, il n’est pas en mon pouvoir de les empêcher de vous réclamer leurs droits d’éditeurs. Dans tous les cas, je suis sûr que l’abandon de mes droits d’auteur vous aidera à sortir de vos difficultés27.
- 28 Lettre de Jahnheinz Jahn à Léopold Sédar Senghor du 13 novembre 1961 : « Je me suis fait compétent (...)
- 29 Lettre de Senghor à M. Flamand, Éditions du Seuil, du 20 novembre 1961, fonds Janheinz Jahn.
- 30 Lire à ce propos János Riesz, « Senghor and the Germans », Research in African Literatures, vol. 33 (...)
- 31 Comme preuve, on peut citer une lettre que Senghor envoie à Erica de Bary pour la remercier de lui (...)
- 32 Lettre de Janheinz Jahn à Senghor, 10 février 1961, fonds Janheinz Jahn : « Votre livre “Tam-Tam Sc (...)
- 33 Voir aussi la lettre de Jahnheinz Jahn à Senghor du 13 novembre 1961, fonds Janheinz Jahn, dans laq (...)
- 34 Lettre du Dr. Herbert Georg Göpfer, Hanser Verlag à Janheinz Jahn, 13 novembre 1961, fonds Janheinz (...)
12En 1961, à la suite d’une lettre de Jahn qui lui demande de ne pas faire traduire son œuvre par d’autres traducteurs ou par des éditeurs qui n’ont pas pris d’accords avec lui28, Senghor écrit à Paul Flamand du Seuil : « il serait préf[é]rable de faire traduire l’ensemble de mes poèmes par Jahn et de les faire publier chez Insel. En effet, autant que j’ai pu en juger, les traductions de Jahn sont très bonnes. Il y apporte beaucoup de talent et de zèle29 ». On soupçonne ce jugement enthousiaste de Senghor d’être motivé en grande partie par sa sympathie pour Jahn et par la fidélité que les deux amis épistolaires se témoignaient mutuellement. Car si Senghor était fasciné par la culture et l’anthropologie allemandes30, par Goethe et par Frobenius, et qu’il avait appris l’allemand lors de son internement comme prisonnier de guerre, il est fort improbable que sa maîtrise de la langue fût suffisamment perfectionnée pour lui permettre de juger les traductions de poèmes aussi complexes que les siens31. En effet, depuis Tam-Tam Schwarz, Jahn travaillait à un recueil plus volumineux de la poésie de Senghor qu’il voulait placer dans une maison d’édition renommée32, tout en poursuivant son activité de publiciste, dont une série d’émissions radiophoniques ayant fortement contribuées à populariser la poésie de la Négritude en Allemagne. Comme l’indique la lettre de Senghor citée ci-dessus, Jahn avait commencé des négociations avec les éditions Insel, maison spécialisée en poésie33, mais en novembre 1961, à la suite de la visite officielle du président Senghor à Bonn, Francfort et Munich, le lecteur en chef de Hanser, Herbert Georg Göpfert, visiblement inquiet de la compétition avec Insel, propose à Jahn l’édition allemande d’une collection représentative des poèmes de Senghor34.
- 35 Lettre de Janheinz Jahn au Dr. Herbert Georg Göpfert, Hanser Verlag, 6 juin 1962, fonds Janheinz Ja (...)
13Ce projet aboutira alors, en 1963, avec la publication de Botschaft und Anruf (Message et appel), sous-titré « poésie complète », chez Hanser à Munich. Le titre de l’ouvrage a lui-même fait l’objet d’une longue discussion entre Jahn et Göpfert. Jahn aurait préféré garder une métaphore ou une métonymie plus « africaine » dans le titre et a proposé, entre autres « Tam-tam und Echo » (Tam-tam et écho)35, mais en fin de compte la maison d’édition a fait prévaloir un titre plus neutre, qui n’évoque pas directement l’Afrique, peut-être pour attirer un lectorat plus large. Plusieurs fois rééditées, les traductions publiées dans ce livre constituent jusqu’à aujourd’hui l’œuvre de référence pour la réception de Senghor dans les pays germanophones. Des générations d’étudiants romanistes et africanistes allemands, autrichiens et suisses ont connu la poésie de Senghor au travers de cette édition bilingue allemand/français de plus de 200 pages, qui englobe les poèmes de Chants d’ombre, Hosties noires, Éthiopiques et Nocturnes, suivie d’un glossaire de neuf pages, largement constitué, encore une fois, d’une traduction directe des explications données par Senghor à Jahn, en particulier à partir d’une lettre du 17 mai 1962. Cependant, il est frappant de constater que toutes les traductions antérieures des poèmes publiées dans Tam-Tam Schwarz ont été considérablement modifiées, pour ne pas dire retraduites, pour Botschaft und Anruf.
14Au début de l’année 1962, Hanser racheta les droits des traductions allemandes de Tam-Tam Schwarz à Rothe Verlag. Ayant hâte de publier son recueil intégral de Senghor, la maison d’édition exerce ensuite une pression considérable sur le traducteur pour qu’il livre son travail. Non seulement Jahn a mal vécu cette pression, mais entre-temps il a lui-même pris conscience des lacunes et des libertés trop grandes prises lors de sa première traduction chez Rothe. Dans une lettre du 22 février 1962, il demande de l’aide à Göpfert en écrivant très ouvertement ceci :
- 36 Lettre de Jahnheinz Jahn au Dr. Herbert Georg Göpfert, Hanser Verlag, 22 février 1962, fonds Janhei (...)
Ich komme durch die Senghor Übertragungen in größten Druck, sehe aber ein, dass Sie das Buch haben müssen. Ich kann es daher nur machen, wenn der Verlag mir hilft, […] die Übersetzung akribisch prüfen lässt. Damit müsste bereits sofort begonnen werden. Sie haben die Rothe-Ausgabe der Gedichte dort, ebenso den französischen Originaltext. Da Ihre Ausgabe eine zweisprachige Ausgabe wird, sollte
aufdie Übersetzung so präzise wie nur möglich sein. Ich habe damals bei der Rothe-Ausgabe zuweilen Zeilen, die mir weniger wesentlich schienen weggelassen, auch, was ich nicht ganz verstand, recht frei übersetzt, auch einige Fehler gemacht. Die ganzen Übersetzungen sollten nun in Ihrem Lektorat an Hand der Original [sic !] genau überprüft werden, weil ich das in der kurzen Zeit x sonst nicht mehr schaffe; es muss ja auch noch Zeit blieben bei schwierigen Stellen Senghor selbst zu fragen, der ja nicht mehr in Paris wohnt.36
Je me vois sous une pression terrible en ce qui concerne les traductions de Senghor, mais je comprends que vous avez besoin du livre. Voilà pourquoi je peux le faire seulement si la maison d’édition m’aide, […] à faire vérifier la traduction minutieusement. Et il faudra déjà tout de suite commencer avec cela. Vous avez l’édition Rothe des poèmes sous la main, ainsi que le texte français original. Comme votre édition sera bilingue, il est important que la traduction soit aussi précise que possible. À l’époque, avec l’édition chez Rothe, j’avais omis de temps en temps des vers qui me semblaient moins importants ; de plus, j’ai traduit assez librement ce que je n’avais pas tout à fait compris ; j’ai aussi commis quelques erreurs. Toutes les traductions devraient maintenant être vérifiées de manière précise par vos lecteurs, en partant de l’original, parce que sans cela je ne peux pas réussir en si peu de temps ; de plus, on doit prévoir du temps pour interroger Senghor lui-même à propos des passages difficiles, vu qu’il n’habite plus à Paris.
- 37 Envois de Hanser Verlag à Janheinz Jahn du 12 et 16 mars 1962, fonds Janheinz Jahn.
- 38 Lettre de Janheinz Jahn à Ute Bogner, Hanser Verlag, 25 mai 1962, fonds Jahnheinz Jahn. Dans cette (...)
- 39 Télégramme de Seidl, Hanser Verlag, à Janheinz Jahn, 2 juillet 1962, fonds Janheinz Jahn. Un exempl (...)
15Nous pouvons tirer plusieurs conclusions à partir de cette lettre : d’une part, Jahn était conscient de ses faiblesses en français et des libertés trop grandes prises dans ses premières traductions ; d’autre part, il tenait à sa stratégie de traduire sur la base d’un dialogue continu avec Senghor. À mon avis, c’est cette proximité avec le célèbre poète qui confère une autorité certaine à Jahn en tant que traducteur de Senghor, malgré les imperfections de son travail, dont il se montre ici assez conscient. Au printemps 1962, l’éditeur, Hanser Verlag, réagit dans un premier temps à l’appel au secours de Jahn, en proposant quelques pages de corrections hâtives37. Au mois de mai, Jahn échange sur le texte publicitaire du volume38, et en juillet, il est déjà question des épreuves à revoir39, la publication du livre étant programmée pour la rentrée.
- 40 Traducteur de Baudelaire et d’auteurs français contemporains, comme Yves Bonnefoy, Roger Caillois, (...)
- 41 La contribution de Giuseppe Sofo sur « La génétique des traductions allemande de Senghor » rend com (...)
16C’est au moment où un autre lecteur, le Dr. Peter Frank, prend le relais de la correspondance avec Jahn, au nom de Göpfert, alors en vacances, que la maison Hanser semble s’être réellement rendu compte que Botschaft und Anruf n’était pas encore publiable. C’est par l’entremise de Frank que Jahn, dans une lettre du 15 octobre 1962, est informé des nombreuses inconsistances relevées dans une ultime vérification de ses traductions, et que le nom de Friedhelm Kemp apparaît pour la première fois. Kemp, romaniste, professeur honoraire à l’université de Munich, et conseiller chez Hanser, jouissait d’une grande renommée en tant que traducteur du français 40. Il s’ensuivit une période de travail collaboratif intense entre Kemp et Jahn, qui dura au moins, selon la correspondance, d’octobre 1962 à janvier 1963. Ce sont les critiques, parfois aiguës, et les propositions de Kemp, souvent concrètes, qui ont par la suite largement contribué à façonner la version finale des traductions parues dans Botschaft und Anruf en 196341.
3. En guise de conclusion : les rééditions des traductions de Botschaft und Anruf
- 42 Une étude des différents paratextes qui accompagnent les diverses éditions des traductions allemand (...)
17Les traductions de Botschaft und Anruf furent rééditées en format de poche par Deutscher Taschenbuch à Munich en 1966, mais sans inclure les originaux en français. À l’occasion du prix de la Paix des libraires allemands, décerné à Senghor en 1968, Hanser réédita la collection bilingue. Les paratextes de Jahn – le glossaire et sa postface – restèrent inchangés. En 1981 paraît une édition, chez Volk und Welt à Berlin-Est, sous le titre Wir werden schwelgen Freundin (« Et nous baignerons mon amie », demi-verset tiré de « Pour khalam ») qui reprend également le format bilingue et tous les poèmes traduits par Jahn, auxquels s’ajoute une sélection de Lettres d’hivernage parues en 1973 (« J’aime ta lettre », « Car je suis fatigué » et « Les matins blonds de Popenguine ») et « L’élégie pour la reine des Saba » tiré des Élégies majeures parues en 1979. Ces derniers poèmes ont été traduits par Rainer Arnold, qui a été de 1982 à 1993 professeur de cultures et littératures africaines à l’université de Leipzig, et qui fait une lecture marxiste de Senghor dans sa propre postface, laquelle remplace alors celle de Jahn42. Ma remarque sur la réception académique des traductions de Jahn par de nombreux étudiants romanistes et africanistes s’étend ipso facto aux deux Allemagnes.
- 43 Cela n’a réellement changé qu’après le boum des auteurs de la génération afropolitaine après 2010.
- 44 Voir l’index dans Léopold Sédar Senghor, Sterne auf der Nacht deiner Haut, Wuppertal, Peter Hammer (...)
- 45 Notamment avec des nombreuses publications qui soutiennent, dans les années 1980, la lutte anti-apa (...)
- 46 János Riesz, Léopold Sédar Senghor und der afrikanische Aufbruch im 20. Jahrhundert, Wuppertal, Pet (...)
18À l’ouest, s’ensuit en 1988 une réédition de Botschaft und Anruf chez Lamuv, une petite maison d’édition d’inspiration tiers-mondiste à Göttingen. Cela indique un changement dans la réception des littératures africaines en Allemagne. S’il y eut, dans les années 1950 et 1960, un intérêt réel pour la poésie africaine, antillaise et afro-américaine dans les cercles intellectuels et académiques, suscité en grande partie par l’anthologie Schwarzer Orpheus de Jahn et par ses émissions de radio, dans les décennies suivantes les littératures africaines et afrodiasporiques représentèrent plutôt une niche du marché du livre allemand43. En 1994, c’est la maison d’édition d’orientation chrétienne Peter Hammer à Wuppertal, spécialisée en littérature latino-américaine, africaine et anthropologique, qui publie une sélection de 24 poèmes de Senghor dans les traductions de Jahn, accompagnés des photographies « africaines » de Michael Martin. Ce qui est curieux dans cette édition bibliophile, intitulée Sterne auf der Nacht deiner Haut (« Étoiles sur la nuit de ta peau », demi-vers tiré de « Femme noire »), c’est qu’à l’exception d’une seule, prise au Niger, les 30 photos ont été prises en Afrique de l’Est ou du Sud (Botswana, Kenya, Namibie, Tanzanie, Ouganda)44 et montrent ainsi des paysages et des visages qui ne représentent pas du tout le « royaume d’enfance » de Senghor, ni même des images du Sahel, de l’Atlantique ou de la savane ouest-africaine. Cette édition, certes fort agréable à l’œil naïf qui voudrait consommer l’Afrique dans ses aspects pittoresques, et ainsi sans doute bien commerciale contribue à une homogénéisation trompeuse de l’Afrique, assez étonnante pour une maison d’édition tiers-mondiste qui soutenait habituellement un discours anti-raciste et anti-capitaliste45. En 2006, à l’occasion du centenaire du poète, Peter Hammer revient sur Senghor, et s’attèle à une réédition complète de Botschaft und Anruf dans une présentation sobre et non bilingue. Cependant, l’éditeur s’est posé une question pertinente, à savoir si le langage des traductions de Jahn des années 1960 était encore à la hauteur des sensibilités actuelles. Voilà pourquoi l’éminent romaniste János Riesz, qui a aussi publié une biographie de Senghor la même année46, fut engagé pour faire une relecture attentive des poèmes originaux et de leurs traductions par Jahn, afin de proposer d’éventuelles modifications. Dans sa postface – qui s’apparente plutôt à un article académique, par sa longueur et par sa profondeur – Riesz explique ceci à propos des traductions de Jahn :
- 47 János Riesz, « Nachwort », dans Léopold Sédar Senghor, Botschaft und Anruf. Gedichte, Wuppertal, Pe (...)
[W]ir [halten] die Gedichte Senghors in dieser Übersetzung für ein historisches Dokument ersten Ranges und für ein Zeugnis seines – in der Zeit verankerten – Bemühens um eine zugleich genaue und poetische Übertragung dieser Dichtung. Unsere Korrekturen beschränken sich deshalb auf das strikt Notwendige: offenkundige Versehen und Missverständnisse, deren Richtigstellung durch die inzwischen immens gewachsene kritische Senghor-Literatur und ein präziseres historisches Wissen möglich wurden47.
[N]ous [considérons] les poèmes de Senghor dans cette traduction comme un document historique de premier ordre et comme un témoignage de ses efforts, ancrés dans l’époque, pour traduire cette poésie d’une manière à la fois précise et poétique. Nos corrections se limitent donc au strict nécessaire : des erreurs et des malentendus évidents, dont la correction a été rendue possible par la littérature critique de Senghor qui s’est entretemps immensément développée et une connaissance historique plus précise.
- 48 Lettre de Leopold Sédar Senghor à Janheinz Jahn, 27 novembre 1971, fonds Janheinz Jahn.
19János Riesz affirme ainsi, grosso modo, la validité des traductions de Jahn, sans fermer les yeux sur les quelques imperfections qu’il a pu déceler. Si nulle œuvre de traduction ne peut jamais entièrement reproduire l’effet du texte original, il serait difficile de s’approcher davantage de la tonalité de la poésie de Senghor en remplaçant un langage du xxᵉ siècle par celui d’aujourd’hui. À mon avis, les traductions de Janheinz Jahn sont valables parce qu’elles réussissent à transposer l’esprit de la Négritude senghorienne en allemand. Au travers des lectures des archives berlinoises, nous savons cependant que ces traductions sont, à un certain degré, à considérer comme un travail collectif auquel ont collaboré Erica de Bary comme pionnière, Friedhelm Kemp comme traducteur doté d’une grande expérience, et enfin et surtout Léopold Sédar Senghor lui-même, comme conseiller assidu de son « premier traducteur et le plus fidèle48 ».
Notes
1 Janheinz Jahn, Schwarzer Orpheus. Moderne Dichtung afrikanischer Völker beider Hemisphären, Munich, Hanser Verlag, 1955, édition augmentée en 1964, réédité en 1973 et 1980.
2 Janheinz Jahn, Muntu. Umrisse der neoafrikanischen Kultur, Düsseldorf, Diederichs, 1958. Ce livre érudit d’un chercheur sans diplôme reconnu fut traduit en huit langues, dont l’édition française Muntu : l’homme africain et la culture néo-africaine, Paris, Éditions du Seuil, 1961. Une liste complète des œuvres de Jahn parues de son vivant a été publiée par sa compagne Ulla Schild, « Bibliography of the Works of Janheinz Jahn », Research in African Literatures, vol. 5, nᵒ 2, 1974, p 196-205.
3 Ayant pris la relève après Flora Veit-Wild qui avait pris l’initiative d’acquérir, en 2005, le fonds de Jahn (correspondances, manuscrits, coupures de presse, photographies et émissions radiophoniques), je suis aujourd’hui, sous les auspices de la direction des collections historiques de la HU-Berlin, la conservatrice académique du fonds Jahn, et aussi du fonds Erica de Bary, que sa famille nous a offert en 2016.
4 Ces deux articles naissent d’une collaboration directe entre Giuseppe Sofo et moi dans le cadre d’une communication à deux préparée pour la journée d’étude « Léopold Sédar Senghor : genèse d’une œuvre » organisée par Claire Riffard et Edoardo Cagnan le 27 juin 2024 à Paris. Pour des raisons pratiques et d’expertise complémentaire, nous avons par la suite décidé de nous partager la tâche entre « genèse » et « génétique ». Si chacun reste responsable de l’article signé, les deux contributions n’auraient pas été possibles sans notre collaboration franche, pour laquelle je remercie G. Sofo de tout cœur.
5 La Pariser Zeitung était l’organe de presse du pouvoir d’occupation. En ce qui concerne la position politique d’Erica de Bary et de son mari, il faut dire qu’ils n’étaient pas des nazis militants, mais évidemment ils n’étaient pas dans l’opposition active non plus. Il est frappant que cette adhésion politique opportuniste au régime ultra-raciste du fascisme allemand et l’amitié franche avec plusieurs écrivains africains, antillais et malgaches ne semblent pas avoir été vécus comme une contradiction majeure par Erica de Bary. Cf. Almut Seiler-Dietrich, „Hinter dem Seidenhimmel spannt sich die flockige Nacht wie Zunder‟. Erica de Bary: eine Biographie, Angermünde, Horlemann Verlag, 2015, p. 85-106.
6 Les nombreuses lettres enflammées de Jacques Rabemananjara à Erica de Bary conservées dans les archives berlinoises et les poèmes qu’il lui a dédicacés en témoignent. Lire aussi Almut Seiler-Dietrich, « Erica de Bary, la muse allemande de Jacques Rabemananjara », dans Dominique Ranaivoson, Toto Chaplain & Joël Randrianantenana (éds), Mémoires des origines et construction mémorielle : l’exemple de Jacques Rabemananjara à Madagascar, Antananarivo, Tsipika, 2020, p. 149-154 et les introductions aux cycles poétiques de Rabemananjara inspirés par de Bary dans Jacques Rabemananjara, Œuvre poétique, présentée et annotée par Dominique Ranaivoson, Paris, Sépia, 2022, p. 181-182 et 199-201.
7 Voir A. Seiler-Dietrich, op. cit., p. 97. Entre 1940 et 1942, Senghor fut interné dans plusieurs camps sur le sol de la France occupée : Romilly, Troyes, Amiens.
8 A. Seiler-Dietrich, op. cit., p. 158.
9 Lettre de Léopold Sédar Senghor à Erica de Bary du 26 février 1951, fonds Erica de Bary, Humboldt-Universität zu Berlin.
10 Lettre de Senghor de Paris à Herbert de Bary à Francfort du 31 janvier 1952, fonds Erica de Bary.
11 Lettre de Senghor au directeur des Presses universitaires de France du 10 janvier 1952, fonds Erica de Bary.
12 Jacques Rabemananjara, Insel mit Flammensilben, zwei madegassische Gedichtreihen, Bad Herrenalb, Erdmann Verlag, 1962 ; Jacques Rabemananjara, Deine unermeßliche Legende, Berlin, Volk & Welt, 1985.
13 « Ich habe gehört, dass Senghor bei Ihnen zu Gast ist. Ich muss ihn unbedingt sprechen. » [J’ai entendu dire que Senghor est invité chez vous. Je dois absolument lui parler], A. Seiler-Dietrich, op. cit., p. 158.
14 Lettre de Janheinz Jahn à Senghor, 18 octobre 1968, fonds Janheinz Jahn, Humboldt-Universität zu Berlin.
15 Propos d’Erica De Bary cités par Gerhard Zwerenz, « Die Westdeutschen entdecken den Tod », dans Die Westdeutschen : Erfahrungen, Beschreibungen, Analysen, München, Bertelsmann Verlag, 1977, p. 137-155 et p. 148-149. L’essai de l’écrivain Gerhard Zwerenz est un témoignage sur les derniers mois de Jahn, malade depuis l’été 1973 et décédé le 20 octobre de la même année.
16 Voir les deux cartons Pressemitteilungen zu Schwarzer Orpheus I 1954-1956 & II 1957-1970, fonds Janheinz Jahn.
17 C’est seulement en 1984 que Rowohlt publiera un recueil d’essais de Sartre intitulé Schwarze und weiße Literatur. Aufsätze zur Literatur 1946-1960 qui inclut « Schwarzer Orpheus », traduit par Traugott König.
18 Lettre de Janheinz Jahn à Erica de Bary du 7 décembre 1953, fonds Janheinz Jahn.
19 A. Seiler-Dietrich, op. cit., p. 189.
20 Erica De Bary, « Übersetzung die Wurzeln der Négritude von Prof. Dr. Leopold Sedar Senghor Frankfurt a. M. 11. November 1961 », p. 15, fonds Erica de Bary.
21 Voir A. Seiler-Dietrich, op. cit., p. 247 ; lettre de Senghor à Erica du Bary du 6 juillet 1967, fonds Erica de Bary.
22 « Essays, Reden und Aufsätze des Bandes, die Jahn als Herausgeber mit großer Präzision und einsichtiger Deutung übertrug, […] » [Les essais, discours et articles de la collection que Jahn en tant qu’éditeur a traduit avec une interprétation perspicace] ; « Wertvoll sind die beigefügten Anmerkungen, die zum größten Teil vom Herausgeber stammen und eine Fülle von Orientierungsmöglichkeiten bieten » [Les annotations, pour la plupart de la plume de l’éditeur, sont de grande valeur et offrent de nombreuses orientations] ; fonds Erica de Bary, classeur Würdigung Senghor „Zu Négritude und Humanismus‟ von Léopold Sédar Senghor Herausgegeben und übertragen von Jahnheinz Jahn Eugen Diedrichs Verlag, non daté [1967], p. 1 et 2.
23 Jahn avait l’habitude de procéder ainsi avec tous les auteurs qu’il traduisait. Giuseppe Sofo a largement démontré ceci dans le cas d’Aimé Césaire, dans les publications suivantes : Giuseppe Sofo, « “La Traduction en bonne collaboration” : traduction littéraire et culturelle dans la correspondance entre Césaire, Jahn et De Bary » dans Marina Geat (dir.), Expressions et dynamiques de l’interculturel dans des correspondances des xixᵉ et xxᵉ siècles, Roem, Roma TrE-Press, 2020, p. 117-142 ; « Une lecture génétique de la traduction grâce aux Archives Janheinz Jahn », Sphères, nᵒ 5, 2020, p. 119-141 ; Les Éclats de la traduction : langue, réécriture et traduction dans le théâtre d’Aimé Césaire, Avignon, Éditions universitaires d’Avignon, 2020.
24 Lettre de Senghor à Janheinz Jahn du 27 novembre 1971, fonds Janheinz Jahn.
25 Il s’agit d’une petite maison d’édition qui a existé seulement entre 1954 et 1966.
26 Pour la table des matières et le détail des sources, voir Léopold Sédar Senghor, Tam-Tam Schwarz, Heidelberg, Wolfgang Rothe Verlag, 1955, p. 62-63.
27 Lettre de Senghor à Janheinz Jahn du 13 mai 1955, fonds Jahnheinz Jahn.
28 Lettre de Jahnheinz Jahn à Léopold Sédar Senghor du 13 novembre 1961 : « Je me suis fait compétent pour bien vous présenter en Allemagne. C’est pourquoi je vous prie sincèrement de mettre en action urgente votre influence comme auteur pour que les droits de vos œuvres en Allemagne ne seront données qu’à ces éditeurs avec qui j’ai déjà fait des arrangements pour présenter vos œuvres en Allemagne le meilleur possible [sic] ».
29 Lettre de Senghor à M. Flamand, Éditions du Seuil, du 20 novembre 1961, fonds Janheinz Jahn.
30 Lire à ce propos János Riesz, « Senghor and the Germans », Research in African Literatures, vol. 33, nᵒ 4, 2002, p. 25-37.
31 Comme preuve, on peut citer une lettre que Senghor envoie à Erica de Bary pour la remercier de lui avoir envoyé son récit de voyage Die Flammenbäume. Erlebtes von Fazzan bis Kamerun, Herrenalb, Erdmann Verlag, 1966, en disant : « Il est malheureux que je n’entende pas l’allemand, car je l’aurais lu avec intérêt. S’il vous était possible de me faire savoir si je peux me procurer une version francaise ou anglaise de cet ouvrage, je vous en serais très reconnaissant », lettre du 8 septembre 1967, fonds Erica de Bary.
32 Lettre de Janheinz Jahn à Senghor, 10 février 1961, fonds Janheinz Jahn : « Votre livre “Tam-Tam Schwarz” (tirage 1500 exemplaires) est épuisé. L’édition Rothe, maison d’édition très petite, ne ferait pas une édition nouvelle. Mais des maisons plus grands [sic] s’intéressent. Est-ce que vous êtes d’accord que je chercherai de faire une édition nouvelle de vos poésies dans une autre maison plus grande ? ».
33 Voir aussi la lettre de Jahnheinz Jahn à Senghor du 13 novembre 1961, fonds Janheinz Jahn, dans laquelle il cite les éditions de Rilke et de Paul Valéry chez Insel comme exemples de l’importance de cette maison d’édition.
34 Lettre du Dr. Herbert Georg Göpfer, Hanser Verlag à Janheinz Jahn, 13 novembre 1961, fonds Janheinz Jahn.
35 Lettre de Janheinz Jahn au Dr. Herbert Georg Göpfert, Hanser Verlag, 6 juin 1962, fonds Janheinz Jahn.
36 Lettre de Jahnheinz Jahn au Dr. Herbert Georg Göpfert, Hanser Verlag, 22 février 1962, fonds Janheinz Jahn.
37 Envois de Hanser Verlag à Janheinz Jahn du 12 et 16 mars 1962, fonds Janheinz Jahn.
38 Lettre de Janheinz Jahn à Ute Bogner, Hanser Verlag, 25 mai 1962, fonds Jahnheinz Jahn. Dans cette lettre, il est intéressant de noter que Jahn s’oppose à l’usage de l’équivalent allemand du terme poésie nègre, qu’il avait auparavant lui-même souvent écrit et prononcé : « Das Wort […] sollte nicht mehr vorkommen, es ist, wie ich nachwies, ein falscher Begriff, der auf Rassendenken beruht » – (Le mot ne devrait plus apparaître, il s’agit, comme je l’ai prouvé, d’un faux terme basé sur une pensée raciale).
39 Télégramme de Seidl, Hanser Verlag, à Janheinz Jahn, 2 juillet 1962, fonds Janheinz Jahn. Un exemplaire d’épreuves non corrigés qui indique ©1962 se trouve dans nos archives.
40 Traducteur de Baudelaire et d’auteurs français contemporains, comme Yves Bonnefoy, Roger Caillois, Max Jacob, Philippe Jaccottet, Jean Paulhan, Pierre Reverdy ou Louis-René des Forêts. Voir la nécrologie de Werner von Koppenfels : « Prof. Dr. Friedhelm Kemp † (11.Dezember 1914-3.März 2011) », Institut de littérature générale et comparée de la Ludwig-Maximilian-Universität München.
41 La contribution de Giuseppe Sofo sur « La génétique des traductions allemande de Senghor » rend compte des détails de la collaboration Jahn-Kemp. Nous remercions la fille de Friedhelm Kemp, le Dr Cornelia Kemp, de nous avoir donné la permission d’utiliser et de citer les lettres de son père pour notre recherche.
42 Une étude des différents paratextes qui accompagnent les diverses éditions des traductions allemandes de Senghor – y compris les postfaces, les glossaires, mais aussi les quatrièmes de couverture, le design de la couverture elle-même et les annonces publicitaires – serait très intéressante afin de comprendre les différentes orientations données aux lecteurs depuis les années 1950 jusqu’à 2006. Cependant, cela dépasserait le cadre de notre article.
43 Cela n’a réellement changé qu’après le boum des auteurs de la génération afropolitaine après 2010.
44 Voir l’index dans Léopold Sédar Senghor, Sterne auf der Nacht deiner Haut, Wuppertal, Peter Hammer Verlag, 1994, p. 60.
45 Notamment avec des nombreuses publications qui soutiennent, dans les années 1980, la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud et la révolution sandiniste au Nicaragua.
46 János Riesz, Léopold Sédar Senghor und der afrikanische Aufbruch im 20. Jahrhundert, Wuppertal, Peter Hammer Verlag, 2006.
47 János Riesz, « Nachwort », dans Léopold Sédar Senghor, Botschaft und Anruf. Gedichte, Wuppertal, Peter Hammer Verlag, 2006, p. 206-220 ; p. 210.
48 Lettre de Leopold Sédar Senghor à Janheinz Jahn, 27 novembre 1971, fonds Janheinz Jahn.
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Référence électronique
Susanne Gehrmann, « La genèse des traductions allemandes de Senghor au prisme des archives berlinoises », Continents manuscrits [En ligne], 23 – 24 | 2024, mis en ligne le 15 octobre 2024, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/coma/12406 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12jtq
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