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Recherches

Communication climatique

Synthèse de littérature
Justine Lalande et Stéphanie Yates

Résumés

Cette note de recherche présente une synthèse de la littérature autour du thème émergent de la communication climatique. Devant la nécessité de mettre en avant une communication qui saura convaincre les populations à s’adapter aux bouleversements climatiques, notamment afin d’en atténuer les effets, se multiplient ainsi les écrits sur la manière de rendre ces communications efficaces. Partant d’une approche transdisciplinaire puisant autant à la psychologie sociale qu’à la linguistique, à la sémiotique et à la communication, cette synthèse met en exergue différentes dynamiques liées aux changements de comportement liés à l’urgence climatique ainsi qu’une série de bonnes pratiques communicationnelles à privilégier. L’importance d’adapter le message aux différents publics, celle de placer l’humain au cœur des communications, notamment en racontant des histoires, et celle de faire un usage stratégique des médias sociaux ressortent comme des éléments-clés pour déployer une communication qui porte.

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Texte intégral

1Alors que la crise climatique annonce des bouleversements sans précédent (Calvin et al., 2023), le concours des populations afin de ralentir ces changements, d’y faire face et de s’y adapter est incontournable. Le rôle des autorités gouvernementales demeure certes crucial afin d’impulser les changements structurels nécessaires à la transition écologique. Néanmoins, celle-ci nécessite également l’adhésion des citoyennes et des citoyens ou l’acceptabilité sociale des mesures proposées (Yates, Lalande et Lalancette, 2023) ainsi que l’apport des populations dans le développement de solutions et d’approches innovantes. La communication est donc centrale à ces dynamiques afin de sensibiliser les publics et de les engager dans une démarche collective visant à développer leur résilience face à la situation et à stimuler leur intelligence collective à cette fin.

  • 1 Bien que nous mettions ici l’accent sur la communication climatique en tant que sous-champ discipli (...)

2Dans un tel contexte, la littérature sur ce qu’il est désormais convenu de nommer la communication climatique est particulièrement foisonnante1. Elle est issue d’une variété de champs disciplinaires : de la communication bien sûr, mais aussi de la psychologie sociale, de la linguistique et de la sémiotique. Alors que ces divers apports sont souvent discutés en silos disciplinaires, cette note de recherche vise à présenter une synthèse de la littérature sur le sujet qui va au-delà des barrières théoriques pour plutôt favoriser une approche transdisciplinaire, qui fait aussi une place aux écrits issus de la « littérature grise » (provenant d’organismes de la société civile ou de grands organismes internationaux).

Méthodologie

  • 2 Cette recherche a été rendue possible grâce au soutien du Conseil régional de l’environnement de La (...)

3Cette synthèse de la littérature2 s’appuie sur une recherche à l’aide de Google Scholar et de la base de données Academic Search Complete. Nous avons eu recours aux termes et combinaisons de mots-clés suivants pour obtenir un large éventail de textes pertinents, en limitant la recherche aux contributions parues depuis 2020, le contexte d’urgence climatique et la littérature y étant associée évoluant très rapidement :

  • communication climatique ;

  • communication environnementale ;

  • climate communication;

  • climate change communication.

4Nous avons de plus ciblé des revues scientifiques spécialisées en communication environnementale (soit Environmental Education Research, Environmental Communication et Applied Environmental Education & Communication) et consulté les articles les plus lus et les plus cités de ces revues. Nous avons également intégré aux résultats obtenus des articles qui nous ont été suggérés par les algorithmes de recommandations des différentes revues scientifiques.

  • 3 Seules les références des textes auxquels nous référons ici sont présentées à la suite de cette syn (...)

5Afin de constituer notre corpus à partir de nos résultats de recherche, nous avons d’abord sélectionné les textes qui figuraient comme les plus pertinents selon les bases de données consultées. Nous avons ensuite éliminé les doublons (très nombreux en raison de mots-clés similaires et du recours à deux bases de données) et exclu les articles qui ne traitaient pas principalement de la communication climatique pour ne retenir que ceux dont c’était le sujet principal. Se sont enfin ajoutées à ce corpus d’autres contributions repérées à l’aide d’une remontée bibliographique — ce qui explique que certains textes inclus dans cette synthèse datent d’avant 2020. Le corpus final sur lequel s’appuie l’analyse compte ainsi une centaine de textes3.

Résultats

6Globalement, il ressort de l’exercice de recension que la communication climatique comme champ d’études est en pleine expansion et que peu de méta-analyses permettent de stabiliser de façon durable les connaissances en la matière. Dans la présente section, nous structurons les éléments de contenu tirés de la revue de littérature en quatre grands thèmes : les dynamiques liées aux changements de comportement, l’importance de la segmentation des publics, les bonnes pratiques en matière de communication et le recours stratégique aux médias sociaux.

Les dynamiques liées aux changements de comportement

7Les recherches montrent qu’un clivage important demeure entre la sensibilisation à l’urgence d’agir en matière de changements climatiques et les changements de comportement allant en ce sens. Les auteurs nomment green gap cet écart entre les attitudes et les comportements (Ochs, 2020) ou, pour le dire autrement, entre écophilie et écopraxie (Eriksson, 2022). Libaert (2020) explique ce paradoxe par la distinction entre les rôles de citoyen et de consommateur : le citoyen nous situe dans les relations sociales, traduit nos engagements et reflète nos aspirations ; le consommateur, quant à lui, se caractérise par des désirs d’acquisition, fortement conditionnés par la publicité.

8Eriksson (op. cit.), dont la thèse de doctorat porte sur la dissonance entre le dire et le faire en matière de transition écologique, insiste sur l’importance de tenir compte « du contexte social dans lequel les individus forment leurs attitudes et préoccupations » puisqu’il « permet à ces dernières de se manifester par des comportements » (Olli et al., 2001, p. 199, traduit et cité dans Eriksson, op. cit., p. 218). La question des normes sociales est donc cruciale dans les changements de comportement (Libaert, op. cit.). Or, selon Daignault, Boivin et Champagne St-Arnaud (2018), les normes sociales en matière de changement climatique en contexte québécois seraient peu ancrées. À l’issue d’un sondage conduit auprès de plus de mille Québécois francophones, les auteurs concluent en effet que, de manière générale, les répondants perçoivent peu de pression sociale, « soit parce qu’ils considèrent en faire suffisamment pour lutter contre les changements climatiques, soit parce qu’ils sont entourés d’individus peu préoccupés par cette question » (p. 13). Selon le Baromètre de l’action climatique (Champagne St-Arnaud, Crépeau, et Daignault, 2024), 82 % de la population reconnaîtrait l’urgence climatique, mais les gestes qui permettent de réduire de façon importante l’empreinte carbone — réduction de l’usage de la voiture ou de la consommation de viande, par exemple — tarderaient à se manifester.

9Si le faible niveau de « connaissances climatiques » peut en partie expliquer ce constat (Champagne St-Arnaud, Crépeau, et Daignault, op. cit.), les biais cognitifs semblent aussi jouer un rôle dans la persistance du green gap observé dans la population (Arseneault et Lalloz, 2024). Trois de ces biais sont particulièrement pertinents dans le contexte de la communication environnementale : le biais de compensation morale, le biais d’optimisme et le biais de confirmation. Le biais de compensation morale porte un individu à justifier un comportement perçu comme négatif pour l’environnement par le fait qu’il en a posé un autre perçu comme positif (Crépeau et Champagne St-Arnaud, 2024) — par exemple, un individu pourrait justifier le fait de conduire un VUS (comportement non désirable) parce qu’il ne mange pas de viande (comportement désirable). Le biais d’optimisme, quant à lui, est relatif aux individus qui ont un espoir naïf ou utopique quant à l’issue de la crise climatique. Ce type d’espoir peut effectivement engendrer l’inaction à court terme. Enfin, le biais de confirmation amène un individu à accorder davantage d’importance aux informations qui renforcent ses croyances et, inversement, moins d’importance aux informations qui les contredisent.

10La possibilité matérielle de réaliser le changement constitue un autre facteur-clé, les contraintes objectives devant pouvoir être surmontées (Daignault, Boivin et Champagne St-Arnaud, op. cit.). À titre d’exemple, la présence d’un réseau de transport en commun efficace est nécessaire pour favoriser un changement de comportement lié à l’usage de la voiture. Enfin, le sentiment de compétence environnementale constituerait également un facteur important lié aux changements de comportement. Comme le rappellent Daignault, Boivin et Champagne St-Arnaud, « la littérature en psychologie sociale […] confirme que le sentiment d’efficacité personnelle et collective est un enjeu majeur pour motiver les individus à passer à l’action (Cojuharenco et al., 2016 ; Aitken et al., 2016) » (op. cit., p. 4).

11En somme, le cheminement classique du passage à l’action en matière de changement de comportements liés à l’urgence climatique suivrait les étapes suivantes (Fishbein et Ajzen, 2010, cités dans Eriksson, op. cit.) :

  1. L’individu forme une forte intention (ou s’engage) à réaliser le comportement.

  2. Il n’existe pas de contraintes environnementales qui rendent le comportement impossible à réaliser.

  3. L’individu a les compétences ou habiletés nécessaires pour réaliser le comportement.

  4. L’individu pense que les avantages de réaliser le comportement dépassent les désavantages.

  5. L’individu perçoit une pression sociale (normative) plus forte à réaliser le comportement qu’à ne pas le réaliser.

  6. L’individu perçoit que la réalisation du comportement est plus cohérente qu’incohérente avec l’image qu’il a de lui-même ou que sa réalisation ne viole pas des standards personnels qui activeraient des auto-sanctions négatives.

  7. La réaction émotionnelle de l’individu à réaliser le comportement est plus positive que négative.

  8. L’individu perçoit qu’il a les capacités de réaliser le comportement dans différentes circonstances ; en d’autres mots, il perçoit de manière positive sa propre auto-efficacité (self-efficacy) pour réaliser le comportement en question.

12Il est pertinent de s’intéresser aux déclencheurs du cheminement présenté ci-dessus. À cet égard, plusieurs auteurs insistent sur les limites de la communication persuasive. En référence à Girandola et Fointiat (2016, p. 33), Eriksson rappelle que le « traitement de l’information persuasive ne se produit que lorsque l’individu est motivé à traiter le message et en est capable » (op. cit., p. 234), plusieurs mécanismes de résistance à la persuasion pouvant par ailleurs intervenir dans cette dynamique (McGuire, 1989). Par ailleurs, la conception unidirectionnelle de la communication (d’un émetteur à un récepteur) dans les dispositifs de sensibilisation ne permet pas de considérer les dynamiques sociales propres aux publics ciblés, qui peuvent aussi être influencées par des orientations politiques et idéologiques discutées, de manière délibérative, au sein de divers espaces publics (Callaghan et Augoustinos, 2013). Dit autrement, les individus seront fortement influencés par les membres de leur entourage, leurs pairs ou des leaders au sein de leurs communautés d’appartenance (Katz et Lazarsfeld, 1955), ce que les approches de communication unidirectionnelles ne permettent pas d’appréhender.

13C’est dans ce contexte que sont prônées les approches centrées sur l’engagement, vues comme une manière de limiter les divisions sociales croissantes autour des politiques du climat (Overgaard et al., 2021). Là où la communication persuasive vise à convaincre une audience de la plus-value d’un résultat donné, une approche centrée sur l’engagement et le dialogue permet plutôt de construire des conditions sociales favorables à l’établissement de discussions productives (Badullovich, 2023).

14Dans une perspective similaire, Brulle (2010) rappelle que les structures participatives sont une composante essentielle des changements sociaux à large échelle, qui ne sauraient strictement reposer sur des campagnes identitaires basées sur les caractéristiques des individus atomisés. Ainsi, à travers leur participation dans des processus de prise de décision collective, les citoyens acquièrent les savoirs techniques et culturels essentiels afin d’apporter une contribution significative (Barry, 2002 ; Light, 2002), tout en développant une perspective morale qui dépasse les préoccupations individuelles (Webler et al., 1994). Les recherches montrent également que cette forme de participation incite à prendre une part active dans les processus politiques de manière plus large (Jacobs et al., 2009). Si la littérature sur la communication climatique demeure vague sur la nature des processus à mettre en place dans une optique d’engagement (Hügel et Davies, 2020 ; Kumpu, 2022), les écrits campés autour de la participation publique — qui ne font pas partie de la présente analyse — sont susceptibles de s’avérer un complément utile à la réflexion (voir entre autres Blondiaux et Manin, 2021), notamment afin d’élaguer les dispositifs de concertation jugés inefficaces dans ces contextes (Lefèvre, 2024).

L’importance de la segmentation des publics

15Le concept de segmentation des publics est maintes fois abordé dans la littérature sur la communication climatique (voir entre autres ICLEI Canada, 2025 ; Martel-Morin et Lachapelle, 2022), les objectifs communicationnels, qu’il importe de prendre le temps de définir adéquatement (Arsenault et Lalloz, 2024), pouvant varier d’un public à l’autre. C’est dans cette optique qu’une étude réalisée auprès de 15 000 Américains a permis d’identifier les 6 « visages de l’Amérique face au climat » (Maibach, Roser-Renouf et Leiserowitz, 2009). Dans une perspective longitudinale, cette étude est effectuée de nouveau chaque année par le même groupe de chercheurs du Yale Program on Climate Change Communication et de la George Mason University. Le tableau 1 présente ces six archétypiques.

Tableau 1. Les six visages de l’Amérique face au climat

Les Alarmés (17 % en 2008, 28 % en 2023) 

Ils sont convaincus que le réchauffement climatique est en cours, qu’il est dû à l’homme et qu’il constitue une menace urgente ; ils soutiennent fermement les politiques climatiques. 

Les Inquiets (31 % en 2008, 29 % en 2023) 

Ils pensent également que le réchauffement climatique d’origine humaine est en cours et qu’il s’agit d’une menace sérieuse ; ils soutiennent les politiques climatiques. Cependant, ils ont tendance à penser que les impacts climatiques sont encore lointains dans le temps et l’espace et que les actions climatiques ne sont pas prioritaires. 

Les Prudents (16 % en 2008, 15 % en 2023) 

Ils n’ont pas encore pris leur décision : Le réchauffement climatique existe-t-il ? Est-il dû à l’homme ? Est-il grave ? 

Les Désengagés (15 % en 2008, 6 % en 2023) 

Ils ne savent pas grand-chose du réchauffement climatique. Ils n’en entendent que rarement ou jamais parler. 

Les Incertains (10 % en 2008, 11 % en 2023) 

Ils ne pensent pas que le réchauffement climatique est en train de se produire ou pensent qu’il s’agit simplement d’un cycle naturel et qu’il n’y a pas de risque sérieux. 

Les Réfractaires (9 % en 2008, 11 % en 2023)  

Ils pensent que le réchauffement climatique n’est pas en train de se produire, qu’il n’est pas causé par l’homme et qu’il ne constitue pas une menace ; la plupart d’entre eux adhèrent à des théories du complot (du type « le réchauffement climatique est un canular »). 

Source : Yale Program on Climate Change Communication (2023), « Global Warming’s Six Americas », https://climatecommunication.yale.edu/​about/​projects/​global-warmings-six-americas/​, page consultée le 14 mai 2025.

16Leiserowitz et ses collègues (2021) avancent que l’attention médiatique diffère d’un groupe à l’autre, n’étant pas dirigée vers les mêmes sources et types d’informations. Par exemple, les Alarmés tendent à rechercher activement de nouvelles politiques, environnementales et scientifiques. Ils ont également une plus grande confiance envers les scientifiques et les organisations œuvrant pour la préservation de l’environnement. Les Alarmés sont les premiers à être motivés et engagés et veulent en savoir plus. Les segments du milieu (Inquiets, Prudents, Désengagés et Incertains) perçoivent les changements climatiques comme un problème distant qui manque de pertinence pour eux sur le plan personnel. Privilégier un message du type « ici, maintenant et à propos de nous » peut être pertinent pour joindre ces segments de la population ; dans cette optique, les messages simples, clairs et répétés par une variété de sources sont susceptibles d’être les plus efficaces (nous développons la question des messages ci-dessous). Les Réfractaires constituent le seul segment de la population qui rejette les changements climatiques en tant que préoccupation. Ils sont d’ailleurs ceux qu’on entend le plus dans l’opposition aux actions climatiques. Les messages qui font appel à des valeurs plus conservatrices peuvent être efficaces pour joindre ce segment de la population, qu’il faut par ailleurs éviter d’antagoniser. Cette typologie des différents visages de l’Amérique a été appliquée dans de nombreuses recherches à travers le monde, notamment au Canada (Martel-Morin et Lachapelle, op. cit.), et s’est révélée un cadre pertinent pour mieux comprendre et segmenter les divers publics cibles lors de l’élaboration de stratégies de communication climatique.

17La recherche sur la communication et les comportements climatiques fait également ressortir la présence de trois valeurs cardinales dont les populations sont porteuses, qui ont une incidence sur le comportement (Klöckner, 2013), les individus ayant tendance à adhérer plus fortement à l’une ou l’autre de ces trois visions du monde. En référence à Farrior (2005), Pezzullo et Cox (2022) distinguent ainsi les valeurs égoïstes, en vertu desquelles l’individu est centré sur lui-même et se souciera de sa santé, de sa prospérité, de sa qualité de vie et des dimensions pratiques liées à un changement de comportement, les valeurs altruistes, en vertu desquelles l’individu place les autres au cœur de ses priorités, qu’il s’agisse de sa famille, de sa communauté ou de l’humanité prise au sens large, et les valeurs biosphériques, où cette fois l’individu se focalise sur le bien-être des êtres vivants pris au sens large, y compris les plantes et les animaux. Daignault, Boivin et Champagne St-Arnaud (op. cit.) insistent sur l’idée qu’un individu prendra plus ou moins conscience du problème selon qu’il est animé par des valeurs altruistes ou égocentriques et qu’il considérera l’adoption d’un comportement favorisant la résolution de problème s’il développe un sentiment de responsabilité personnelle, jumelé à un sentiment d’efficacité. Comme évoqué plus haut, les normes sociales en vigueur influenceront également fortement l’intention de changer un comportement ; ainsi, les individus répondront positivement aux valeurs et normes sociales partagées par leur groupe ou à leur identité sociale (Badullovich, op. cit.).

18En gardant à l’esprit l’ensemble des fondements exposés ici en matière de dynamiques liées aux changements de comportement et de segmentation des publics, il est maintenant possible de se tourner vers les bonnes pratiques en matière de communication telles qu’on les trouve dans la littérature.

Bonnes pratiques en matière de communication

19Sans surprise, plusieurs des textes consultés insistent sur le fait que la manière de communiquer peut avoir une incidence cruciale sur les effets recherchés. Nous avons structuré les contenus recensés sur cette question autour de trois grands thèmes : l’importance de placer l’humain au cœur de l’action, de porter attention aux stratégies de cadrage et de raconter des histoires.

Placer l’humain au cœur de l’action

20La recherche fait ressortir que les communications en matière de climat sont souvent désincarnées. L’humain est effectivement rarement au cœur de l’action et les récits laissent souvent transparaître qu’aucune action n’est réellement possible (Libaert, op. cit. ; Bloomfield et Manktelow, 2021). Les auteurs insistent ainsi sur le fait qu’il importe de réintroduire l’idée de la responsabilité humaine, un élément qui conditionne les comportements environnementaux (Klöckner, op. cit.). Selon Libaert (op. cit.), deux leviers doivent être activés pour solliciter le sens des responsabilités : la conscience des conséquences et l’attribution d’une part de responsabilité à soi-même. Ainsi les registres du blâme ou du rejet de la responsabilité vers d’autres acteurs s’avèrent-ils le plus souvent démobilisateurs. En revanche, l’impression de contrôle personnel mobilise, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’exemples d’actions concrètes qui permettent d’exercer ce contrôle — même si celui-ci demeure forcément partiel. Dans cette optique, les images choquantes montrant les conséquences dramatiques, mais lointaines, des changements climatiques (par exemple, des enfants souffrant de famine, un lac desséché ou des inondations au Bangladesh) génèrent plutôt un sentiment d’impuissance susceptible de figer l’action (O’Neill et Nicholson-Cole, 2009).

L’épineuse question du cadrage

21Lee (2024) identifie trois principaux cadres constitutifs de la communication climatique : environnemental, du conflit et économique. Le cadre environnemental met en avant les dommages environnementaux sur les espèces et les écosystèmes causés par les changements climatiques. Ce thème serait actuellement dominant même s’il se révélait peu efficace, présentant les problèmes liés à l’urgence climatique comme distants. Comme son nom l’indique, le cadre du conflit met pour sa part en avant les éléments conflictuels se posant entre les différentes parties engagées dans la lutte aux changements climatiques. Ce thème serait utile pour engager les publics dans des actions de mobilisation, mais offrirait peu de pistes d’action concrètes, tout en alimentant une méfiance à l’endroit des acteurs politiques. Enfin, le cadre économique insisterait sur les menaces que pose l’urgence climatique pour l’économie (pertes d’emplois, d’investissements ou d’occasions de croissance industrielle), faisant ainsi contrepoids aux messages, portés par l’industrie des hydrocarbures par exemple, qui soutiennent qu’une véritable transition écologique serait beaucoup trop coûteuse (Guenther, 2024). Le cadre économique peut aussi adopter un ton positif, en faisant valoir les retombées positives de l’action climatique pour les individus (Dirat, 2019), par exemple les avantages financiers du passage à un régime végétarien ou de l’abandon de la voiture solo (Arseneault et Lalloz, op. cit.).

22L’efficacité du cadre économique dépendrait des publics à qui l’on s’adresse. Une étude réalisée en Allemagne par Lempe (2021) fait ainsi ressortir que les personnes à gauche du spectre politique sont généralement plus ouvertes aux messages pro-environnementaux que les personnes qui se situent plutôt à droite de ce même spectre. En revanche, ces dernières seraient plus réceptives aux messages cadrés dans des valeurs de droite, notamment la prospérité, la liberté, le patriotisme ou la défense du statu quo.

23Lee (2024) soutient que l’information à propos des changements climatiques est souvent cadrée de façon négative, avec pour résultat peu d’impact au regard de l’adoption d’attitudes et de comportements écoresponsables. Le cadrage de l’information vers des conseils pratiques et des initiatives individuelles qui permettent aux publics d’exercer un certain contrôle sur la situation — ou du moins d’en avoir le sentiment — est en revanche susceptible d’augmenter le sentiment d’efficacité personnelle des individus (Daignault et St-Arnaud, 2022). Dans la même optique, Van der Linden ajoute que « l’information cadrée positivement a également exacerbé la perception des risques inhérents aux changements climatiques, un prédicteur important de la volonté du public à s’adapter à ces changements » (2015, p. 2).

24Plusieurs chercheurs se sont penchés sur le recours aux émotions pour susciter les changements de comportement. Si tous s’entendent pour dire que les émotions jouent un rôle en la matière, les effets concrets de l’appel à certaines émotions demeurent débattus. Il n’existe effectivement pas de consensus scientifique sur le rôle des émotions dans la communication climatique (Ettinger, Painter et DiBlasi, 2021).

25Pour Brosch (2021), les émotions positives telles que l’intérêt et l’espoir ont un effet plus fort auprès des individus qui ont déjà l’intention d’agir pour combattre les changements climatiques. Les émotions négatives telles que l’inquiétude ou la peur auraient un effet plus fort sur les individus peu engagés. L’auteur soutient en outre qu’il faut éviter de sursimplifier la complexité des réponses émotionnelles en oubliant de prendre en considération les filtres avec lesquels les individus perçoivent les informations, via leurs identités socioculturelles.

26L’appel à la peur a fait l’objet de plusieurs études, avec des résultats mitigés. Pour Libaert (op. cit.), le risque climatique présente toutes les caractéristiques d’un risque qui n’effraie personne, n’étant ni récent ni immédiat en apparence, et dont les effets demeurent incertains. Et même si ce risque en venait à être plus concret — par exemple à la faveur d’épisodes météorologiques extrêmes —, Libaert insiste sur l’idée que le sentiment de peur dans les communications ne fonctionne pas, ayant plutôt un effet paralysant que nos cerveaux cherchent à éliminer. Ainsi, bien que la peur puisse attirer l’attention sur la question climatique, elle inhiberait l’action au lieu de la motiver, n’ayant aucun pouvoir mobilisateur. Ce point de vue est partagé par Peters, Ruiter et Kok (2013) et Ruiter et al. (2014), qui avancent que, face à la peur, les individus éviteraient les informations ou nieraient les changements climatiques, au lieu de changer leurs comportements. Eriksson (op. cit.) souligne pour sa part que la peur provoque un effet répulsif ; son usage répété peut contribuer à banaliser les discours alarmistes, tout en générant de l’écoanxiété. Du même souffle, l’auteur reconnaît que les émotions sont essentielles à l’engagement écologique. Alors que faire ?

  • 4 Notre traduction. Texte original : « Highlighting the urgency of climate change mitigation is impor (...)

27Suivant Brulle (op. cit.), la réponse se trouve peut-être dans une « rhétorique du salut » (salvation), soit une approche qui critiquerait la situation actuelle et proposerait une vision utopique de l’avenir de la société, combinant menaces et opportunités, cauchemars et rêves. Cette approche de « l’entre-deux » serait propice à l’émergence d’une nouvelle vision sociale qui engage les populations et favorise le développement d’un intérêt personnel éclairé et d’une prise de conscience des intérêts communautaires à long terme. Nousiainen, Riekkinen et Meriläinen (2022, p. 1) abondent : « Il importe de mettre en avant l’urgence de l’atténuation du changement climatique, mais il faut le faire en suscitant l’espoir plutôt que la peur4 » (Nerlich, 2010 ; Gislason, Kennedy et Witham, 202). L’espoir semble particulièrement porteur en matière de changement de comportement (Ettinger, Painter et DiBlasi, op. cit.), dans la mesure où il est centré sur de la nécessité de l’intervention humaine ; les faux espoirs — basés sur le déni — sont par ailleurs corrélés négativement avec des comportements pro-environnementaux (Ojala, 2012).

  • 5 Notre traduction. Texte original : « Whereas people tend to respond to an emergency, they lean towa (...)

28Le choix des mots participe en outre aux stratégies de cadrage. Bromhead et Goddard (2023) s’intéressent ainsi à la sémantique des expressions « crise climatique », « urgence climatique » et « catastrophe climatique », toutes trois ayant en commun que quelque chose de très mauvais prend place. La notion de crise laisse sous-entendre une certaine continuation dans le temps, au contraire de l’urgence, qui est plus immédiate. Une crise peut également être résolue : « Alors que les individus ont tendance à réagir à une situation d’urgence, ils préfèrent s’attaquer, traiter, résoudre ou désamorcer une crise5 » (ibid., p. 7). Les catastrophes sont pour leur part plus prévisibles que les urgences, et donc peuvent généralement être évitées ; lorsqu’elles surviennent, elles transforment les façons de faire (ce qui n’est pas nécessairement le cas de la crise). Enfin, la notion d’urgence sous-entend qu’avec des actions extraordinaires et rapides, il est possible d’éviter le pire. Sous cet éclairage, la notion d’urgence semble celle qui interpelle le plus en vue d’un changement de comportement.

Raconter des histoires

29Plusieurs auteurs insistent sur le fait que le recours aux histoires — ou le storytelling — permet de donner un sens à l’information (Boyd, Blackburn et Pennebaker, 2020 ; Fisher, 1984) et d’engager des publics divers et parfois sceptiques (Gustafson et al., 2020). Les histoires améliorent l’acquisition et la rétention de l’information et encouragent les changements de croyance, d’attitude et de comportement (Dahlstrom, 2014 ; Martinez-Conde et Macknik, 2017 ; McComas et Shanahan, 1999 ; Morris et al., 2019). Les éléments narratifs peuvent ainsi devenir des outils sur lesquels peuvent s’appuyer les scientifiques pour aider les publics non seulement à retenir des informations, mais aussi à se projeter dans l’histoire des changements climatiques (Bloomfield et Manktelow, op. cit., p. 5).

  • 6 Notre traduction. Framing climate change as a global issue with local implications and attaching it (...)

30Les histoires ont d’autant plus de portée que les publics doivent se sentir géographiquement près de ce qui est raconté. Il s’agit donc de réduire la distance psychologique associée aux conséquences des changements climatiques, lesquelles paraîtront alors beaucoup plus concrètes (Libaert, op. cit.). Nousiainen, Riekkinen et Meriläinen abondent : « Le cadrage des changements climatiques comme un problème mondial ayant des implications locales et de lier à l’environnement social et physique des personnes peut renforcer l’engagement envers les questions environnementales6 » (op. cit., p. 1).

31Ce type d’approche est donc à des lieux de la communication « linéaire, descendante, informationnelle, incantatoire, lointaine, alarmiste et technique », qui serait donc à éviter (Libaert, op. cit., p. 204). Les comparaisons et les analogies s’avèrent également utiles pour ancrer les changements climatiques dans la réalité des individus (Bloomfield et Manktelow, op. cit.), tout comme le recours à divers scénarios (si la température augmente de 1,5 degré, il arrivera X ; si elle augmente de 2 degrés, il arrivera Y, etc.). Pour Lockwood (2016), les représentations visuelles des crises environnementales (graphiques, images) peuvent transmettre efficacement des informations complexes, tout comme l’art lorsqu’il se situe à l’intersection de la science en communication environnementale. Enfin, même si la recherche sur le sujet n’est pas encore stabilisée (Fernández Galeote et al., 2021), les approches ludiques (gamification) présentent un potentiel intéressant afin de plonger les publics dans des histoires pour les sensibiliser à l’urgence climatique et de les engager dans des changements de comportement.

32Malgré l’efficacité potentielle de telles approches, Blastland et al. (2020) apportent toutefois une importance mise en garde en rappelant que le storytelling en science — et la réduction de la complexité que cette approche peut permettre — ne saurait avaliser le déploiement d’une communication scientifique non objective ou non impartiale.

Le recours aux médias socionumériques

33Une part de la littérature sur la communication climatique se penche sur le recours aux médias socionumériques dans le contexte de la communication climatique. Il en ressort que ces médias peuvent être d’excellents vecteurs pour joindre divers publics en vue de les sensibiliser à l’urgence climatique — en amplifiant les messages sur le ton de l’alerte — et de les engager au moyen de divers appels à l’action (Pezzullo et Cox, op. cit.). Si plusieurs auteurs ont initialement dénoncé cette forme de militance numérique en la qualifiant de peu engageante — renvoyant ainsi à un slacktivisme ou à un activisme implicite (Horton et Kraftl, 2009) —, les études ont depuis montré que cette forme d’engagement peu exigeante pouvait constituer une première étape dans une échelle d’engagement (Karpf, 2010). La logique est semblable à celle derrière les écogestes qui, selon les théories de l’engagement, seraient un « acte préparatoire » à un geste de plus grande envergure (c’est le principe derrière la notion de communication engageante ; sur le sujet, voir Girandola et Joule, 2012). Dans cette perspective, « aimer » une publication peut être vu comme le degré zéro de l’activisme, mais préparerait néanmoins progressivement à un activisme plus engageant (Libaert, op. cit.). Bakardjieva (2010) a pour sa part introduit le concept de subactivism pour désigner les petites décisions ou actions individuelles prises en privé, qui ne percolent pas dans l’espace public, mais qui sont néanmoins associées à des significations éthiques ou politiques réelles et souvent importantes pour l’individu. Il est aussi aujourd’hui généralement admis que les plateformes numériques ont le potentiel d’activer la participation au sein des mouvements environnementaux « hors ligne » (Contamin et al., 2020 ; Huang, 2016) ; ils auraient également un effet concret sur l’engagement politique de certains segments de la population, dont les jeunes (San Cornelio, Martorell et Ardèvol, 2024a).

34Les plateformes de médias sociaux peuvent être considérées comme utiles pour joindre différents segments populationnels. Selon Nousiainen, Riekkinen et Meriläinen (op. cit.), Facebook est vu comme une plateforme destinée aux adultes sur le marché du travail, alors que X est plutôt destiné aux chercheurs, aux autorités et aux médias, offrant des discussions rapides et des mises à jour en temps réel. LinkedIn est d’abord utilisé à des fins professionnelles et peut donc être tout indiqué pour du contenu visant à disséminer des résultats de recherche (Huang et al., 2019). Instagram, YouTube et TikTok sont enfin vus comme utiles pour joindre un public plus jeune (ibid.).

35San Cornelio, Martorell et Ardèvol (2024b) s’intéressent pour leur part aux mèmes, qui ont la faculté d’influencer l’opinion ou la position des consommateurs au sein de la « culture de participation numérique » à laquelle ils prennent part. Ainsi les mèmes peuvent-ils être considérés comme une forme d’activisme en communication environnementale (Ardèvol et al., 2021), s’avérant particulièrement efficaces pour transmettre de l’information (Matalon, 2019). Dans la même optique, Kaltenbacher et Drews (2020) font valoir que l’humour peut s’avérer un outil efficace, dans la mesure où son usage est stratégique et bien ciblé.

36En matière de contenu, le recours aux images et aux vidéos est recommandé en vue de capter l’attention des publics sur les médias socionumériques. Selon Huang et al. (op. cit.), les publications avec des infographies sont celles qui reçoivent le plus haut taux d’engagement et de diffusion. Les auteurs recommandent également le recours à la narration afin de rendre les informations plus simples, accessibles et intéressantes. Dans le même esprit que la mise en garde formulée pour le recours aux histoires, Pavelle et Wilkinson (2020) rappellent par ailleurs que les vidéos en ligne doivent être équilibrées afin que la mise en avant d’un contenu captivant ne se fasse pas au détriment des nécessaires contenus scientifiques.

Conclusion

37L’exercice de synthèse de littérature auquel nous nous sommes prêtées, duquel se dégagent plusieurs pistes intéressantes, a permis de constater qu’il était utile de puiser à différents champs disciplinaires afin d’embrasser toute la complexité de la communication climatique, une approche qui demeure encore trop peu privilégiée.

38Pour conclure, il nous semble utile de rappeler que la communication climatique destinée à différents publics en vue de les sensibiliser pour qu’ils en viennent à changer leurs comportements ne saurait remplacer l’action des pouvoirs publics, déterminante pour la suite des choses. Or, la sensibilisation des individus demeure importante pour faire pression sur les autorités politiques : « L’anthropologue américaine Margaret Mead disait : “Ne doutez jamais qu’un petit nombre de citoyens volontaires et réfléchis peut changer le monde ; en fait, cela se passe toujours ainsi” » (Libaert, op. cit., p. 206).

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Notes

1 Bien que nous mettions ici l’accent sur la communication climatique en tant que sous-champ disciplinaire émergent, il importe de garder à l’esprit que la crise actuelle concerne aussi la préservation de la biodiversité, les bouleversements climatiques n’étant qu’un élément du problème existentiel auquel fait face l’humanité (Vonlanthen, 2023).

2 Cette recherche a été rendue possible grâce au soutien du Conseil régional de l’environnement de Laval, que nous remercions.

3 Seules les références des textes auxquels nous référons ici sont présentées à la suite de cette synthèse.

4 Notre traduction. Texte original : « Highlighting the urgency of climate change mitigation is important but should be done leading with hope instead of fear ».

5 Notre traduction. Texte original : « Whereas people tend to respond to an emergency, they lean towards tackling, addressing, solving, or defusing a crisis ».

6 Notre traduction. Framing climate change as a global issue with local implications and attaching it to the social and physical surroundings of people can increase the engagement towards environmental issues.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Justine Lalande et Stéphanie Yates, « Communication climatique »Communication [En ligne], Vol. 42/1 | 2025, mis en ligne le 21 août 2025, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/communication/20584 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14hsr

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Auteurs

Justine Lalande

Justine Lalande est doctorante en communication à l’Université du Québec à Montréal. Courriel : lalande.justine@uqam.ca

Stéphanie Yates

Stéphanie Yates est professeure en communication à l’Université du Québec à Montréal. Courriel : yates.stephanie@uqam.ca

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