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« Je me permets de vous écrire »

Usages de la littérature populaire dans la correspondance des lecteurs de G.-J. Arnaud
Julien Schuh

Résumés

Cet article s’intéresse aux usages des livres qui vont bien au-delà de la lecture elle-même. Les ouvrages circulent, s’exposent, s’accumulent, se conservent ou s’oublient, révélant ainsi des pratiques sociales variées. Les correspondances entre lecteurs et écrivains offrent un point d’observation privilégié de ces usages, encore peu étudiés sous cet angle. Les lettres permettent d’observer la manière dont les lecteurs se présentent et décrivent leurs pratiques, qu’il s’agisse de dons, de collections, d’échanges ou même de spéculation autour des livres. Elles montrent également les multiples fonctions attribuées à la lecture : divertissement, information, remède à l’ennui ou moyen d’appartenir à une communauté. L’étude prend pour cas l’écrivain populaire G.-J. Arnaud (1928-2020), auteur de plus de 400 romans dans divers genres et dont les archives conservent 87 lettres de lecteurs couvrant plus de cinquante ans. L’analyse révèle que, malgré la diversité des pratiques individuelles, des communautés de lecteurs se structurent progressivement autour de genres littéraires précis. Ces communautés se construisent notamment grâce à la circulation et à la manipulation d’objets matériels tels que livres, listes, coupures de presse et périodiques.

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Texte intégral

1Qu’est-ce que les lecteurs et lectrices font avec les livres ? La lecture représente en définitive une part très courte de la vie d’un livre : exposés sur des étalages, stockés sur des étagères ou empilés en des tours fragiles, posés sur une table de chevet où ils prennent la poussière ou savamment mis en scène dans un salon, moisissant dans des greniers, offerts à l’ennui des constipés sur le trône ou classés soigneusement dans des bibliothèques, les livres matérialisent, dans la configuration de leur existence continue, les pratiques et usages de leurs propriétaires (Price, 2012).

  • 1 Un aspect important à ne pas négliger : ces récits restent des formes d’autofiction, non des compte (...)

2Les correspondances des lecteurs avec les écrivains qu’ils admirent sont des lieux privilégiés pour observer ces usages des livres. Si on les a surtout analysées dans le cadre des études de réception, pour rendre compte de la multiplicité d’interprétations produites par des communautés de lecteurs différentes, on s’est rarement arrêté sur ce que ces interactions pouvaient apprendre des usages des livres eux-mêmes. Pourtant, dans les lettres où les lecteurs et lectrices se mettent en scène1, on retrouve un ensemble de pratiques qui vont bien au-delà de la lecture intellectuelle — don, collection, échange, spéculation — ainsi qu’un ensemble de précisions sur les fonctions de la lecture ou de la manipulation des livres : tromper l’ennui, s’évader, s’informer, entrer dans un dialogue avec des pairs. La présente enquête s’inscrit dans le prolongement des travaux consacrés aux lectures populaires et aux pratiques ordinaires de la culture. Depuis Richard Hoggart (1970 [1957]), l’attention portée aux usages sociaux des imprimés de masse a permis de penser les consommations populaires autrement que comme de simples effets de l’industrie culturelle. Les recherches d’Anne-Marie Thiesse (2000 [1984]) sur les lecteurs populaires de la Belle Époque, comme celles de Janice Radway (1984) sur les lectrices de romance, ont montré que les lectures populaires doivent être saisies à partir de leurs fonctions sociales, affectives et quotidiennes, et non seulement à partir des textes lus. Cet article prolonge ces approches en déplaçant l’attention vers un corpus de lettres adressées à un auteur, où les lecteurs ne décrivent pas seulement leurs goûts, mais aussi les usages matériels et relationnels qu’ils font des livres.

  • 2 Voir la présentation de ces archives par Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux (2023) dans leur artic (...)

3Un auteur prolifique de fictions populaires comme G.-J. Arnaud (1928-2020), qui a écrit sous divers pseudonymes plus de 400 romans dans plusieurs genres (policier, espionnage, science-fiction, historique, érotique), avec des séries très suivies (Luc Ferran, Le commander, La Compagnie des glaces), peut servir à lui seul de cas d’étude. Dans ses archives2, on retrouve près d’une centaine de lettres dans lesquelles ses lecteurs décrivent moins des lectures savantes que des usages ordinaires, matériels et affectifs des livres.

4Paradoxalement, les lecteurs qui s’adressent à Arnaud ne s’attardent pas sur leurs interprétations de son œuvre : ils précisent plutôt ce qu’ils font avec ses livres — comment ils les ont achetés, stockés, perdus, donnés ; comment ils s’en sont servis de manière singulière, en y cherchant des liens généalogiques et locaux, des proximités idéologiques, des modèles ou des amitiés fictionnelles ; comment ils ont utilisé son œuvre comme point de contact pour entrer en dialogue avec d’autres personnes et faire communauté — autant d’usages qui sont peu analysés dans les études de réception. Il ne s’agira donc pas d’opposer la lecture, entendue comme activité interprétative, aux usages matériels du livre, mais de suivre la manière dont les lettres articulent ces deux dimensions.

5L’analyse de ces correspondances permet de décrire la formation de ce qu’on peut appeler des communautés d’usages : non pas des groupes définis par une interprétation commune des textes, mais des collectifs plus ou moins explicites (Dayan, 1992 ; Soulez, 2004), structurés par des gestes convergents — lire, relire, acheter, chiner, classer, prêter, faire dédicacer, dresser des listes, échanger des informations. Ces usages prennent forme à partir de dispositifs propres à la littérature populaire : collections éditoriales, pseudonymes, séries longues, marchés de l’occasion, périodiques spécialisés et sociabilités d’amateurs.

Corpus et biais de conservation

6Les archives Arnaud conservent 87 lettres de ses lecteurs — une correspondance s’étendant sur plus de 50 ans, du 4 janvier 1972 au 30 novembre 2013, avec des pics qui s’expliquent par des événements médiatiques ou éditoriaux, comme, en 1988, son passage à Apostrophe et la publication du roman Les moulins à nuages, qui gagne le prix RTL grand public, ou en 1992 la parution du tome 62 et dernier du premier cycle de La Compagnie des glaces. Les contenus de ces lettres évoluent : dans les années 1970, quelques lecteurs-collectionneurs passionnés par l’énigme de ses pseudonymes entretiennent une relation suivie avec lui, qui se développera durant les années ; dans les années 1980, on écrit à l’historien local qui passe à la télévision et à la radio pour partager ses propres souvenirs ; à partir des années 1990, des lecteurs fidèles depuis des décennies prennent leur plume pour résumer leur parcours à travers une œuvre foisonnante et demander souvent une dédicace ou un volume pour compléter leur collection.

7Sur les 55 correspondants recensés (39 hommes et 16 femmes), la plupart (39) n’indiquent pas leur profession. Les lecteurs qui affichent leur métier trouvent souvent un gain symbolique à le faire : la majorité appartient aux cadres et professions intellectuelles supérieures, avec cinq médecins ou pharmaciens (qui écrivent sur papier à en-tête) et un historien ; il s’agit pour les professionnels de la médecine, selon un habitus ancien, de compléter leurs collections en sollicitant une dédicace. Plusieurs lecteurs relèvent des professions intermédiaires (chef de gare, documentaliste, enseignant, militaire) et un employé (facteur). On trouve quelques artisans, commerçants et chefs d’entreprise (deux libraires, une gérante de station-service) et des personnes sans activité professionnelle (un aspirant écrivain et un héraldiste amateur). On reconnaît un certain tropisme livresque, avec plusieurs professions en lien direct avec la culture de l’imprimé.

8Si les lettres conservées forment le plus souvent une prise de contact unique, certaines correspondances s’installent dans la durée : c’est le cas de celle de Pierre Turpin, télétypiste au sein d’un groupe de transmissions sur une base aérienne militaire, avec 6 longues lettres entre 1972 et 1995, et de celle de Patrice-Henri Manem, chef de gare intérimaire, avec 16 lettres entre 1976 et 1998 — tous deux fervents lecteurs de romans policiers et d’espionnage, tous deux transformant leur passion en une forme de profession, en devenant des piliers d’un « fandom » autour des collections populaires de plusieurs maisons d’édition, et pour Manem, lecteur au Fleuve noir.

9Ce corpus n’est évidemment pas totalement représentatif. Plusieurs biais viennent structurer sa composition. D’une part, comme c’est le cas pour les enquêtes, il y a un biais social : seuls les lecteurs qui envoient des lettres sont représentés. On ne saura rien de la vaste majorité des lecteurs qui ne font pas le geste d’écrire à leur écrivain préféré ; les correspondances émanent forcément de personnes qui ont un lien fort au livre et à l’œuvre, alors qu’on imagine mal un lecteur impatient ou superficiel, attrapant un livre au hasard dans une librairie de gare et le jetant à l’arrivée de son train, confier son expérience à l’auteur de l’ouvrage. D’autre part, toutes les lettres n’arrivent pas à destination : le plus souvent adressées à l’éditeur, les missives sont sélectionnées par ce dernier, qui sert de filtre et les fait parvenir jusqu’à l’auteur. Enfin, Arnaud ne conserve pas tout son courrier : seules les lettres particulièrement intéressantes, émouvantes, celles qui ont provoqué une réponse, ou avec des correspondants réguliers, sont conservées dans ses archives, qui font par ailleurs l’objet de « désherbage » au fil du temps, ce qui explique que « la dernière partie de la carrière est surreprésentée par rapport aux périodes antérieures » (Artiaga et Letourneux, op. cit.).

Lire en série : scénarios d’usage de la fiction populaire

10À quoi servent les romans de G.-J. Arnaud selon ses lecteurs ? L’intérêt de ces correspondances est de voir surgir des consensus sur les fonctions de la lecture — consensus qu’il faudrait évidemment interroger d’un point de vue sociologique ; il s’agit souvent de se mettre en scène selon des scénarios sociaux partagés. Poser la question en termes d’usage permet de ne pas réduire ces témoignages à une sociologie des goûts. Comme l’a montré Radway (op. cit.), la lecture d’évasion ne relève pas seulement d’un imaginaire de fuite : elle peut aussi être comprise comme une pratique inscrite dans des contraintes domestiques, affectives ou sociales, permettant aux lectrices et lecteurs de ménager un temps à soi. Plus récemment, Élodie Hommel (2024) a également insisté sur les manières dont les lectures de science-fiction et de fantasy s’inscrivent dans des sociabilités, des trajectoires biographiques et des formes d’attachement propres aux jeunes adultes.

11Cette littérature est d’abord une « littérature d’évasion », selon une formule de Turpin (1972). Cette fonction de divertissement est essentielle pour des lecteurs pris dans des situations pénibles et isolées, comme l’expose Madame L. Clément : « Je suis remariée depuis 65 et nous tenons actuellement une station-service avec garage. Nous avons quitté Paris pour un petit village près de Sens, mais avec Dieu que je m’y ennuie ! aussi, lorsque je peux m’évader dans la lecture et souvent je lis vos romans policiers » (1972). On constate une programmation de la lecture en fonction des voyages — il s’agit d’occuper le temps libre, dans une logique assez utilitariste : « Je viens d’acheter “Brûlez-les tous”. Je le lirai entre le 22 et le 30 septembre, dates où je serais en Italie », lui écrit Patrice-Henri Manem (1978).

12La consommation, en particulier pour le roman policier et d’espionnage, procède selon un imaginaire de la boulimie, aussi bien dans l’acte d’achat que dans celui de la lecture :

Vos deux livres ont été dévorés pendant ce week-end. Pour ma part je préfère « le climat » de vos romans policiers. Je viens de me procurer chez un bouquiniste « Le cœur froid » et « Les longs manteaux ». Qui ne courent pas les rues. Il faut faire vite dès qu’un de vos romans paraît, car ils ne « moisissent » pas à l’étalage (Manem, 1976).

13À littérature industrielle, consommation industrielle : ces livres sont faits pour être lus vite, sans s’appesantir sur leur interprétation, comme l’explique ce couple d’enseignants :

[…] mon épouse et moi lisons comme des concierges ; avec passion à l’unisson, et que toute théorisation, toute glose érudite et absconse n’est pour nous aussi qu’un détroussage, un dépeçage et n’en déplaise à tous ces messieurs bardés de diplômes il n’y a ni para littérature, ni littérature populaire, ni sous littérature, il n’y a que leur amère et rancunière stérilité et… que votre prodigieuse et toujours renouvelée fécondité (M. et Mme Chalard, 1993).

14Cette défense passionnée des romans d’Arnaud manifeste une relation problématique à la légitimité culturelle. Les catégories disqualifiantes sont rejetées, mais elles restent présentes comme horizon polémique : les lecteurs se définissent contre les hiérarchies qui opposent lecture légitime et lecture populaire (Bourdieu, 1979 ; Couégnas, 1992).

15Le topos du livre qu’on ne peut lâcher et qui « fait passer une nuit entièrement blanche » (Bondil, 1993) revient fréquemment sous les plumes des lecteurs, qui précisent aussi leurs routines de lecture :

D’habitude je lis un roman policier en trois ou quatre fois, le soir, avant de m’endormir. Mais lorsque j’ai commencé à lire « Brûlez-les tous ! », je n’ai pu m’arrêter de le lire avant la dernière page tant c’était passionnant et prenant.

Eh oui ! Je me suis fait avoir, mais dans le bon sens. Je lis environ soixante à soixante-dix romans par an — dont près de 75 % de romans policiers — mais j’ai rarement des coups de cœur, des coups de foudre pour un auteur (Le Nocher, 1981).

16Claude Le Nocher fait d’une expérience apparemment banale (l’impossibilité d’interrompre un roman passionnant) le signe d’une compétence construite dans la durée. En indiquant le nombre de romans qu’il lit chaque année, il se présente comme un lecteur intensif, capable de reconnaître l’exception au sein d’une production répétitive. La vitesse de consommation ne s’oppose donc pas à l’expertise : elle participe au contraire d’un apprentissage des formes, des rythmes et des écarts propres à la fiction sérielle (Bleton, 1999 ; Letourneux, 2017).

17Ces lettres montrent que la lecture populaire est toujours située : elle prend place dans des temporalités précises (le soir, le week-end, en voyage, dans un contexte d’ennui professionnel ou domestique), et grâce à des dispositifs éditoriaux qui favorisent la consommation rapide, la fidélité générique et la répétition. Les correspondants d’Arnaud ne commentent pas son style ou ses choix narratifs ; ils mettent en récit des manières de vivre avec ses romans.

Garder, perdre, racheter : la bibliothèque comme identité

18Turpin est un correspondant singulier, puisqu’il a fait de l’écriture aux auteurs de romans populaires une forme de hobby poussé à l’extrême. Chez lui, les romans populaires ne sont pas des objets de consommation culturelle éphémères, aussi vite jetés que lus : ils accompagnent une trajectoire de vie et deviennent les témoins matériels d’une fidélité à soi-même. On retrouve sa correspondance dans les archives d’une multitude d’auteurs, et il a adressé des lettres à plusieurs des pseudonymes d’Arnaud avant de découvrir qu’ils cachaient la même personne. Il pratique une forme de lecture compulsive et exhaustive : « Étant assez passionné en la matière (le roman étant pour moi le violon d’Ingres primordial, deux heures par jour, et ce depuis quelque vingt ans) je me dois de trouver tous les romans de mon romancier » (Turpin, 1973). Il transforme ces lectures en pratique presque professionnelle, avec l’implication dans des fanzines et la production d’une quarantaine d’articles sur la littérature populaire3. Mais il livre aussi, dans une lettre autobiographique, une réflexion plus poussée sur les fonctions pratiques, presque vitales, de ces lectures d’évasion dans son existence quotidienne dans l’armée :

Pas facile de se glisser dans un régime disciplinaire quand on a vécu jusqu’alors sans bride sur le cou. Faut s’aménager un temps d’évasion pour compenser le contraignant qu’était côté militaire. Car pour moi la profession qu’il m’avait fallu apprendre (télétypiste au sein d’un groupe de transmissions) allait me permettre d’assurer l’avenir immédiat, sans que mon individualité soit trop handicapée par la contrainte. […] J’ai surnagé et survécu à 27 années sous le harnais. Grâce à ces auteurs qui m’ont suivi au hasard des mutations et qui sont devenus « mes » auteurs. […] Petite curiosité malgré avoir été considéré « objecteur de conscience » je suis arrivé au bout de ce long chemin nullement « déformé ». Sans doute grâce à l’oasis de mes évasions romanesques, mais aussi à un certain atavisme paysan. La page est depuis longtemps tournée que je suis toujours avec ceux qui me suivirent dans mes périples et dont je ne me suis jamais séparé. Encore qu’il soit arrivé, au hasard des mutations, que quelques cartons de romans disparaissent. Il m’a fallu les rechercher, mais sentimentalement la valeur n’est pas la même… (1995)

19La lecture d’évasion n’est pas une simple fuite hors du réel : elle constitue un outil de construction et de maintien de son identité, en particulier dans une « institution totale » (Goffman, 1968) telle qu’une base militaire ; mais cette lecture est prolongée et soutenue par la conservation des livres, qui forment une sorte de preuve externalisée de son identité — ils accompagnent déménagements et transitions de vie, et témoignent par leur matérialité (ils portent les stigmates de circonstances singulières) d’une persistance dans le temps de leur possesseur (Bonnot, 2014).

20Les romans populaires entrent dans cette logique de manière paradoxale. D’un côté, ils représentent souvent pour leurs lecteurs des objets extrêmement importants dans leur construction psychologique. De l’autre, leur manque de valeur marchande et la place qu’ils occupent dans des intérieurs souvent étroits incitent à les jeter, provoquant des phénomènes de rachats compensatoires, comme chez une lectrice de La Compagnie des glaces :

Dans les années 70 je n’avais pas de maison à moi donc je ne gardais pas les policiers par manque de place ; puis en 89 nous avons acheté une grande ferme à côté de Poitiers et j’ai pu enfin avoir une bibliothèque et je me suis mis dans la tête de retrouver tous ces livres de vous que j’avais lu et que j’avais aimé (Béchaud, 1997).

21La perte des volumes et leur rachat ultérieur montrent que la valeur de ces livres ne tient pas tant au texte qu’ils contiennent qu’à leur inscription dans une trajectoire personnelle. Retrouver un volume, c’est tenter de restaurer une continuité matérielle et affective.

Chercher et compléter : collection, marché de l’occasion et sérialité populaire

22Le rapport au livre populaire passe fréquemment, dans ces lettres, par la collection : on cherche à réunir toutes les œuvres d’un auteur ou d’une collection, selon une logique qui vide en grande partie les livres de leur valeur littéraire. Luc Boltanski analyse essentiellement cette pratique comme une transposition sur des objets culturels déclassés d’une pratique « sérieuse », apprise à l’École, par des groupes qui ne peuvent l’appliquer à des objets légitimes :

La collection, comme accumulation systématique et sélective, est à la fois constitutive de toute culture savante (qui en ses formes les plus sophistiquées est entièrement réductible à un système d’accumulation et de classement) et une activité culturellement et socialement méprisée lorsqu’elle est explicitement définie comme telle et qu’elle s’exerce à propos d’objets démunis de légitimité. Elle s’offre par là, comme l’atteste sa fréquence dans les classes moyennes, aux investissements culturels déguisés, hésitants et timides des agents dominés par le système des hiérarchies culturelles, qui ont pour caractéristique de ne pouvoir se réaliser qu’en s’ignorant comme tels ou, au moins, en laissant ouverte la possibilité du renoncement ou du reniement (1975, p. 40-41).

23L’analyse de Boltanski doit toutefois être complétée par une prise en compte de la logique sérielle propre à la culture médiatique. Comme l’a montré Matthieu Letourneux (op. cit.), les littératures de grande consommation ne se présentent pas seulement sous la forme d’œuvres isolées : elles sont prises dans des collections, des genres, des formats et des dispositifs de répétition qui organisent les attentes des lecteurs et favorisent des pratiques de reconnaissance, de fidélité et de complétude. Dans le cas d’Arnaud, la collection n’est donc pas uniquement une transposition dominée de pratiques savantes ; elle est aussi une réponse aux formes mêmes de la production populaire. Turpin, revenant sur ses pratiques passées, n’est pas dupe de ces processus :

[…] vous savez bien que la marotte du collectionneur — qui est souvent dévorante — est d’aligner tout ce que fait la richesse de sa collection (ainsi, par exemple j’ai un tee-shirt « la Compagnie des Glaces »). Qu’est-ce qu’on peut amasser au fil du temps (1993).

24Les formes de la collection dans le roman populaire sont fondées sur un marché de la seconde main et du recyclage d’objets culturels : ces livres sont des objets dont on se débarrasse, qu’on revend, qu’on rachète selon des circuits parallèles à ceux de leur diffusion officielle, comme l’explique une autre lectrice :

Bien que je dispose de moyens financiers réduits, j’ai réussi à ce jour à acquérir 25 épisodes de la Compagnie des Glaces, de la fouille assidue des bouquinistes et clochards, aux cadeaux (rares) d’anniversaire, et je désire avant tout vous encourager dans la poursuite de cette œuvre.

Évidemment, si vous en avez quelques exemplaires, qui traînent, sans trop savoir qu’en faire, et que, par hasard, j’aurais le bonheur de ne pas avoir lus, vous me feriez un immense plaisir en me les envoyant… Même un seul, le dernier, n’importe lequel (Reffuveille, 1990).

25Ces pratiques produisent également une forme de désorganisation des cycles de diffusion et de réception de ces romans. Ces derniers ne sont pas forcément consommés dans l’ordre et selon la temporalité première de leur production, mais selon des situations nées des hasards des rencontres et de la structuration du marché de l’occasion, par les membres de classes sociales ne possédant pas les moyens nécessaires pour se procurer de manière immédiate et exhaustive ces produits. Cette disponibilité intermittente rappelle que l’histoire des pratiques de lecture ne se confond pas avec celle de la production éditoriale : elle dépend aussi des circuits de circulation, de conservation et d’appropriation des exemplaires (Chartier, 1985). Le marché de l’occasion fournit l’arrière-plan économique à partir duquel se configurent les usages de la littérature populaire : il impose des lectures discontinues, transforme la rareté en valeur, encourage les pratiques de quête et fait de la collection un mode d’appropriation de la série. Les livres d’Arnaud circulent ainsi dans un espace où le déclassement symbolique des objets populaires coexiste avec leur forte valeur biographique et communautaire.

26Si plusieurs lettres font mention de collections de lecture, certains correspondants pratiquent la collection pour elle-même. La valeur des ouvrages, dans cette logique, relève alors des mécanismes du marché de la collection, mais elle ne s’y réduit pas. La rareté d’un ouvrage n’est pas en elle-même productrice de valeur — elle doit être corrélée à la structuration des relations entre objets (le fait d’être le premier objet d’une série, d’être possédé et recherché par de nombreuses personnes) et à la valeur singulière que lui attribue chaque collectionneur en fonction de critères personnels, comme on peut le voir dans une lettre d’Alain Melchior :

C’est la première fois que je le vois… ! J’ai bien entre les mains « Ne tirez pas sur l’Inspecteur » paru en 1952, dans la collection l’Énigme chez Hachette. J’avais 4 ans !! Votre opus 1 je crois. Du moins pour moi est-il ainsi. Je viens de l’acquérir suite à une enchère sur E-Bay, assez conséquente d’ailleurs. Mais j’aurais pu, je crois, mettre encore un peu plus pour l’obtenir tant l’objet était symbolique.

Depuis longtemps déjà, je désirais vous écrire mais n’arrivais pas à m’y résoudre. Peur de déranger, d’énoncer des banalités. Il fallait un stimulateur, un percuteur ! Alors je m’étais naguère engagé : « Lorsque j’aurai obtenu CE VOLUME-LÀ… je lui écris ! » Et bien voilà ! C’est fait… je vous écris donc… (s. d.)

27La valeur du volume est liée autant à sa position dans la série et à son importance dans le marché de la collection qu’à l’implication personnelle du collectionneur, qui rattache l’objet de sa quête à son histoire intime (avec un objectif précis ici : trouver l’ouvrage comme condition à la prise de contact avec l’auteur admiré) et qui lui attribue la valeur du temps passé à le chercher. On pourrait parler de valeur de poursuite : le livre vaut par le temps consacré à le chercher, par les sociabilités mobilisées pour le retrouver, par les frustrations accumulées et par l’histoire personnelle que sa quête permet de raconter. Une fois possédé, l’objet condense cette durée de recherche.

28Le livre peut aussi fonctionner comme surface inscriptible, apte à recevoir de nouvelles traces qui augmentent sa valeur — notes personnelles ou dédicaces. De nombreux correspondants écrivent à G.-J. Arnaud pour lui envoyer un volume à signer, en glissant une enveloppe prétimbrée de réponse dans leur lettre. Si la pratique semble très souvent surtout symbolique et économique — permettant d’augmenter la valeur de l’ouvrage et « d’avoir un peu de l’Auteur dans [s]a Collection » (Duras, 1991) —, une part de valeur intime se glisse aussi dans ce geste, lorsque les lecteurs, souvent issus des classes sociales les moins familières du monde du livre, précisent la raison qui les pousse à faire cette demande qu’ils osent parfois à peine soumettre :

cher Monsieur G.J. ARNAUD, cher Monsieur, je ne sais pas en tant que femme s’il est normal que je lise des romans d’anticipation, car le quotidien est autre, les enfants, la lessive, le ménage, est bien réducteur, mais en passant l’aspirateur, cela me permet de rêver, et de penser à autre chose. Dans cette logique, voici 2 livres de vous, dont j’aime beaucoup Le Gnome Halluciné, pour les garder chez moi ; cher Monsieur Arnaud, comme dit mon marchand de livres, pouvez-vous les signer avec un envoi, drôle de formule, mais c’est ce qu’il dit.
Je vous fais une grosse bise (Michaudet, s. d.).

29La formule attribuée au « marchand de livres » signale l’étrangeté relative de la demande : la lectrice reprend un code qu’elle ne maîtrise pas entièrement, celui de l’« envoi », tout en l’adossant à une expérience personnelle de la lecture. La signature vient reconnaître, dans le livre même, une pratique discrète et quotidienne de l’évasion. Le volume signé conserve la trace d’un lien entre l’auteur, l’objet et ce moment de rêverie ménagé au sein des tâches domestiques.

Se professionnaliser : de l’amateur à l’expert

30Mais la pratique de la collection de ces livres contribue également à la construction d’une mémoire collective de ces objets culturels délaissés par la culture légitime. On retrouve les caractéristiques analysées par Harry Morgan dans le domaine de la bande dessinée :

[…] ces littératures souffrent aujourd’hui de tous les symptômes de la « non-canonicité » : elles sont un art indifférencié, et surtout sans mémoire, assujetti au « cycle court » d’une culture médiatique où ce qui a plus de dix ans est censé appartenir à un passé lointain, et relève, dans le meilleur des cas, d’une microculture structurée autour de la collection et de la nostalgie (2011).

31La collection devient un lieu possible de capitalisation des connaissances, permettant aux consommateurs de ces romans de se faire archivistes de cette culture « sans mémoire ». Les exemples sont nombreux, dans les lettres conservées par G.-J. Arnaud, de lecteurs qui lui envoient des listes de ses ouvrages réalisées à partir de leurs patientes recherches — ce qui explique également leur conservation, Arnaud pouvant se servir de ces traces pour la construction de sa propre histoire d’écrivain. Turpin lui écrit : « J’ai déjà pas mal remis à jour votre bibliographie que je pense connaître totalement », ayant « remué de la poussière dans les brocantes, trocantes et autres lieux où l’on fait la “foire aux vieux papiers” » (1995). Même pratique chez Le Nocher, qui se décrit comme « collectionneur, et surtout lecteur de romans policiers depuis 25 à 30 ans » : « Parallèlement à la sortie de vos nouveaux titres, je partis à la découverte rétrospective de vos précédents romans. Ayant glané quelques renseignements sur vous, j’ai peu à peu retrouvé vos anciens titres, y compris sous pseudos. Une quête patiente » (2001). L’auteur devient le dernier lieu de mémoire qu’on sollicite lorsque l’enquête piétine, comme l’explique Jean-Luc Menigaud :

Cette admiration donc, m’a poussé, depuis des années, à courir bouquinistes et librairies (avant de finalement ouvrir la mienne au début de cette année !) pour essayer de réunir vos « œuvres complètes », en me limitant quand même aux titres policiers, d’espionnage et d’angoisse publiés sous votre nom. Travail énorme profondément jubilatoire à chaque découverte jusqu’au jour où je ne suis plus arrivé à trouver quoi que ce soit. Et pourtant je n’étais pas loin du but : ne manquait plus que « la Mort Noire » (Angoisse), « Les Aveux », « Deux Doigts dans la Porte », « La Tribu des vieux Enfants » (Spécial Police) et surtout « Agonie », le mythique, l’inaccessible « Agonie » (SP)…
Vous me direz que dans toute recherche, c’est justement la recherche qui importe plus que la découverte. D’accord, c’est passionnant. Mais aussi combien frustrant ! Rêver des jours et des jours sur des bouquins qu’on ne lira peut-être jamais… Et puis, depuis l’ouverture de ma librairie, j’ai plus de temps à consacrer à cette recherche.
Alors, et j’en viens après l’expression de mon admiration à la seconde raison de cette lettre, alors donc, ces bouquins sont-ils vraiment introuvables ou bien accepteriez-vous de me dévoiler LE moyen de me les procurer ? (1988)

32Les auteurs sont sollicités, car ils incarnent eux-mêmes la mémoire de leur production, lorsque les éditeurs ne produisent pas de catalogues suffisamment précis et ne rééditent pas les ouvrages les plus anciens, aux grands regrets de Bruno Andrieu :

Mon intérêt à la lecture des Moulins à Nuages m’a incité à connaître les autres romans que vous avez publiés. J’ai pu reconstituer une liste de 203 ouvrages dont je possède 99 titres. / Vous est-il possible de m’indiquer la liste complète à ce jour des romans que vous avez publiés (L’ISBN ne m’est d’aucun secours, car trop partiel) (1992).

33L’importance que prennent ces pratiques chez certains acteurs les pousse à une forme de quasi-professionnalisation, qu’on retrouve une fois encore dans le marché de la bande dessinée :

La volonté d’organiser les bribes d’information qu’il était possible de collecter auprès des rares sources disponibles dans les années 1960 et 1970 a conduit les spécialistes de cette génération à créer, individuellement, leurs propres outils : fichiers, listes, répertoires, bibliographies. Démarche d’autodidacte, sans doute, mais qui procédait d’une nécessité : celle de pallier l’absence d’ouvrages de référence ou de bases de données (Groensteen, 2021).

34Les romans, avec leurs listes d’œuvres du même auteur et leurs catalogues intégrés, deviennent des bases de données à moissonner, les lecteurs s’intéressant à des indices éditoriaux ténus pour construire leurs bibliographies et leurs fiches biographiques. Mais ils utilisent surtout d’autres sources dans une optique documentaire :

Il est difficile, vous vous en doutez, pour un profane, de pouvoir suivre ses auteurs sans faire appel aux éléments étrangers que sont les revues spécialisées, les journaux, la radio ou la télévision, les bulletins d’information des maisons d’édition. Ces mines de renseignements ne donnent pas toujours tout. Il faut alors faire appel aux auteurs (Turpin, 1972).

35Les « dépliants publicitaires Palmes d’Or », publiés par Fleuve noir chaque année pour mettre en valeur un roman d’espionnage auquel est décerné un prix « maison », fournissent ainsi des ressources biographiques précieuses. Mais ce sont tous les imprimés qui sont ainsi exploités comme des sources documentaires, comme s’en souvient Turpin :

Mais nous n’avons guère la possibilité de dépouiller tout ce qui paraît ce qui permettrait d’aller encore au-delà. Avant je n’achetais jamais (ou très rarement, mais pas à la période, hélas ! où vous y étiez) DÉTECTIVE. Chaque revue, chaque journal qui passait entre mes mains (et c’est toujours valable d’ailleurs) était autopsié et ponctionné de ce qui pouvait m’être utile. Les échos sont parfois très utiles quant à la connaissance de domaines inexplorés (1993).

36Ce type d’expertise se développe souvent dans les espaces de culture populaire où l’institution savante arrive tardivement, laissant aux amateurs le soin de produire les premiers instruments de mémoire (Jenkins, 1992). Ces pratiques documentaires montrent que la mémoire de la littérature populaire repose principalement sur des amateurs qui collectent, vérifient, classent et transmettent des informations. Le fonds Arnaud conserve ainsi les traces d’une mémoire collective en formation, produite depuis les marges de la légitimité littéraire.

Conclusion : de la communauté imaginée aux communautés d’usages

37Par analogie avec la notion de communauté imaginée proposée par Benedict Anderson (2002), on peut dire que les lecteurs d’Arnaud se représentent comme les membres dispersés d’un même public, sans nécessairement se connaître. Mais le corpus montre aussi le passage de cette communauté imaginée à des formes plus concrètes de sociabilité : échanges de livres, mentions croisées entre correspondants, fanzines, associations, forums. De manière très consciente, les lecteurs écrivent ainsi à Arnaud pour faire le récit de leur construction collective à travers les collections, qui étaient des marqueurs sociaux et des outils de cohésion sociale. C’est ce qu’explique Melchior, revenant sur ses années de formation :

J’ai très certainement lu quelques-uns de vos livres lorsque j’étais beaucoup plus jeune, avec mes copains. Nos parents, ouvriers, lisaient beaucoup à cette époque (pas de télé oblige…), le soir à la chandelle, et les volumes du Fleuve Noir figuraient en grand nombre dans toutes les maisons. Ils ne lisaient jamais la « Série Noire ». Trop intellectuel, pensaient-ils sans doute. Peut-être le prix aussi… Non, le Fleuve Noir. Spécial Police mais surtout Espionnage. J’ai l’impression d’avoir toujours vécu avec Coplan, Mr. Suzuki et aux Presses de la Cité avec l’inénarrable OSS 117. Jean Bruce faisait un carton dans ces années-là. Nous, les gosses, on adorait Bob Morane. Dans les années 60, on faisait beaucoup de petits boulots, En particulier chez les Américains. Ils payaient bien. Et avec l’argent collecté, on s’achetait… des livres, des Bob Morane — on les avait TOUS — et un peu de ces petits héros de Bandes Dessinées au format 13x18 qui pullulaient à l’époque : Blek le Roc, Hopalong Cassidy, Zembla… Mais chaque fois qu’on le pouvait, et surtout parce qu’ils nous interdisaient, (bonne morale oblige) on allait chercher des émotions sulfureuses dans les bouquins de nos pères (nos darons…) qu’on piquait, lisait et remettait en douce (en lousdé…). Alors, je vous ai très certainement lu dans ces années-là (s. d.).

38Le livre est acheté en groupe et consommé pour afficher une identité locale et de classe. Les lecteurs de romans populaires s’en font les évangélistes, et les missives regorgent de précisions sur les prêts de livres à des proches, parents ou amis : « J’achète de vos livres et les distribue quand je veux faire connaître le cadre de ma jeunesse » (Barrière, 1991) ; « Mes deux volumes ont fait le bonheur de nombreux lecteurs car je n’ai eu de cesse de les transmettre à des amis, lecteurs passionnés de ce type de littérature » (Doukhan, 2006). Melchior, documentaliste, profite de son métier pour faire découvrir les romans d’Arnaud à l’école : « […] je développe dans mon travail auprès de grands élèves, ou dans mon environnement des efforts constants et démesurés pour vous faire “découvrir” » (s. d.). Ces circulations de livres, et les échanges (en particulier épistolaires) qui les soutiennent, produisent l’émergence de véritables communautés de lecteurs ; et on retrouve, dans une forme de name dropping, les noms des correspondants de G.-J. Arnaud qui se citent dans leurs lettres, esquissant en marge de la relation distante à l’auteur une sociabilité foisonnante. Jean-Pierre Desfaudais mentionne dans une lettre du 11 octobre 1988 Yvonne Plat, qui avait écrit à Arnaud le 27 mai de la même année ; Paul Maugendre signale qu’il désire « effectuer un travail sérieux sur le Fleuve noir en compagnie de [s]on ami Pierre Turpin » (1999). C’est Turpin qui a signalé en 1995 à Arnaud qu’une association, « Les aventuriers de l’art perdu », a entrepris « un travail alphabétique concernant la collection ANGOISSE » (1995). Les forums Internet offrent au début des années 2000 de nouveaux moyens de discuter des œuvres. Jean-Pierre Givord apprend à Arnaud l’existence d’un forum sur La Compagnie des glaces : « Notre groupe est composé à ce jour de douze personnes (Mona est la seule femme). Il y a bien un Serge Perraud, Patrick Giovine, Jacky Dugrand, Guy David, etc. » (2005). Dans tous ces groupes, les livres et leur collection sont les prétextes permettant la création de communautés.

39Les lecteurs ne se contentent pas de lire les livres : il faut élargir le concept de « communautés interprétatives » de Stanley Fish (2021) à celui de communautés d’usages et valider l’idée que ces communautés sont largement « imaginées » au sens d’Anderson (op. cit.), mais que les interactions entre membres, directes ou indirectes, participent à leur structuration en communautés réelles. Les personnes qui partagent ces pratiques ne se connaissent pas pour la plupart, mais agissent en fonction de ce qu’elles imaginent être la perception d’autrui et finissent, à travers leurs actions — lecture, correspondance, création d’associations ou de fanzines —, par produire un encadrement de leurs pratiques et une définition implicite des rôles à tenir dans leur communauté. Les usages des livres dans ces groupes sont également contrôlés par des dispositifs qui structurent leur diffusion et guident leur réception et leur consommation — les collections, les documents paratextuels, les périodiques spécialisés ainsi que les mécanismes de divers marchés (collection, seconde main) ; mais ces usages transforment en retour ces dispositifs et contribuent, à travers les phénomènes de discussion, de négociation, de capitalisation de traces de pratiques (listes, archives, documents, collections, traces manuscrites), à la structuration de cadres communs. Une communauté d’usages se forme donc dans l’articulation entre trois niveaux : une communauté imaginée de lecteurs fidèles ; des pratiques matérielles communes autour des livres ; et des interactions effectives, par lettres, listes, prêts, associations ou forums. Ce sont ces passages entre lecture solitaire, manipulation des objets et sociabilité qui font des romans populaires des supports de communauté. La littérature populaire apparaît alors comme une culture d’usage : une culture qu’on manipule, qu’on accumule, qu’on transmet et dont certains lecteurs deviennent les archivistes. Cette dimension est d’autant plus importante que les collections populaires, prises dans le cycle court de la culture médiatique, ont longtemps souffert d’un déficit de conservation et de reconnaissance. Les correspondants d’Arnaud répondent à cette fragilité par des pratiques de complétude, de bibliographie et de mémoire. À travers eux se dessine une communauté d’usages, à la fois imaginée et concrète, où la fidélité à un auteur, à une série ou à une collection devient un principe de classement du monde social autant qu’un mode d’attachement aux livres.

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Bibliographie

Corpus primaire

ANDRIEU Bruno (1992), lettre du 1er mars, fonds G.-J. Arnaud.

BARRIÈRE Jean (1991), lettre du 17 janvier, fonds G.-J. Arnaud.

BÉCHAUD Christine (1997), lettre du 31 janvier, fonds G.-J. Arnaud.

BONDIL J.-N. (1993), lettre du 17 juin, fonds G.-J. Arnaud.

BRUNETTI Sandra (2008), lettre de janvier, fonds G.-J. Arnaud.

CHALARD M. et Mme (1993), lettre du 14 mars, fonds G.-J. Arnaud.

CLÉMENT Madame L. (1972), lettre du 4 janvier, fonds G.-J. Arnaud.

CONSTANT Christine (s. d.), lettre, fonds G.-J. Arnaud.

DESFAUDAIS Jean-Pierre (1988), lettre du 11 octobre, fonds G.-J. Arnaud.

DOUKHAN Fabienne (2006), lettre du 8 novembre, fonds G.-J. Arnaud.

DURAS Frédéric (1991), lettre du 20 décembre, fonds G.-J. Arnaud.

GIVORD Jean-Pierre (2005), lettre de décembre, fonds G.-J. Arnaud.

LE NOCHER Claude (1981), lettre du 2 décembre, fonds G.-J. Arnaud.

LE NOCHER Claude (2001), lettre du 14 décembre, fonds G.-J. Arnaud.

MANEM Patrice-Henri (1976), lettre du 21 juin, fonds G.-J. Arnaud.

MANEM Patrice-Henri (1977), lettre du 1er octobre, fonds G.-J. Arnaud.

MANEM Patrice-Henri (1978), lettre du 14 septembre, fonds G.-J. Arnaud.

MAUGENDRE Paul (1999), lettre du 26 avril, fonds G.-J. Arnaud.

MELCHIOR Alain (s. d.), lettre, fonds G.-J. Arnaud.

MENIGAUD Jean-Luc (1988), lettre du 6 octobre, fonds G.-J. Arnaud.

MICHAUDET Sandrine (s. d.), lettre, fonds G.-J. Arnaud.

PLAT Yvonne (1988), lettre du 27 mai, fonds G.-J. Arnaud.

REFFUVEILLE Nicole (1990), lettre du 12 octobre, fonds G.-J. Arnaud.

TAPIÉ Raymond (1991), lettre du 13 septembre, fonds G.-J. Arnaud.

TURPIN Pierre (1972), lettre du 22 mars, fonds G.-J. Arnaud.

TURPIN Pierre (1973), lettre du 23 janvier, fonds G.-J. Arnaud.

TURPIN Pierre (1993), lettre du 3 juillet, fonds G.-J. Arnaud.

TURPIN Pierre (1995), lettre du 12 mars, fonds G.-J. Arnaud.

Bibliographie secondaire

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ARTIAGA Loïc et Matthieu LETOURNEUX (2023), « G.-J. Arnaud – Introduction », POLARisation, 1er septembre, https://polarisation.hypotheses.org/1449, page consultée le 27 octobre 2025.

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FISH Stanley (2021), Quand lire c’est faire : l’autorité des communautés interprétatives, traduit par Étienne DOBENESQUE, Paris, Les Prairies ordinaires.

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HOGGART Richard (1970 [1957]), La culture du pauvre : étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, traduit par Françoise et Jean-Claude GARCIAS et Jean-Claude PASSERON, Paris, Minuit.

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THIESSE Anne-Marie (2000 [1984]), Le roman du quotidien. Lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire ».

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Notes

1 Un aspect important à ne pas négliger : ces récits restent des formes d’autofiction, non des comptes rendus objectifs.

2 Voir la présentation de ces archives par Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux (2023) dans leur article « G.-J. Arnaud – Introduction ». Cet article s’inscrit dans le cadre de l’axe 4, « Réceptions et mises en discours du polar », du projet ANR POLARisation (Pour une Histoire des récits criminels imprimés en régime médiatique : Archives, Collections, Presse, Circulations. 1945-1989).

3 Voir sa bibliographie sur le site nooSFere. Pierre Turpin (s. d.), nooSFere, https://www.noosfere.org/livres/auteur.asp?numauteur=2147186117&Niveau=revues, page consultée le 27 octobre 2025.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Julien Schuh, « « Je me permets de vous écrire » », Communication [En ligne], Vol. 43/1 | 2026, mis en ligne le 20 août 2026, consulté le 04 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/communication/22450 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16oel

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Auteur

Julien Schuh

Julien Schuh est Professeur des Universités à l’Université Paris Nanterre. Courriel : jschuh@parisnanterre.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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